lundi 9 février 2026

Envie d'Italie sous la pluie toulousaine Trilogie de Capri Partie III chap 8

Trilogie de Capri

Partie III Chapitre 8

Envie d'Italie dans l'hiver toulousain

 Nous avions décidé d'un amoureux et vibrant accord, l'Homme- Mari et moi-même, alias sa Tendre- Epouse, d'ignorer les doutes et leçons de morale généreusement prodigués par notre encombrante famille. Fils aîné roula ainsi l'esprit en paix vers sa patrie du froid, avec Bambin- Blond et Charmante- moitié, Fils Cadet regagna sa ville du sud, flanquée de son Epouse- Bien-Aimée, et des deux Petites -Adorées.

Restait l'impétueux Fils-Dernier, enclin d'ailleurs à nous pardonner cette déraison qui ne lui semblait point si absurde. Pour un peu, il nous aurait absous, mais un brin de méfiance envers les marchands de maisons en ruines sévissant sur la côte Amalfitaine l'empêchait de se ranger tout à fait de notre côté.

 Il était évident que nous tomberions tôt ou tard dans un traquenard napolitain ou un gouffre capriote, notre naïveté de parents incapables de discerner le mal, enlaidissant les natures humaines les plus souriantes, l'inquiétaient terriblement.

 Au moins, éprouvait- il un sentiment certain (Ce qui vaut davantage qu'un certain sentiment!) à notre égard, malgré son avancée vers l'âge où les enfants sermonnent, au mieux, les auteurs de leurs jours ou, au pire, les rangent dans un placard à balais. Je m'exprime bien sûr de façon figuré... Nous recevrions certainement sa visite, sous couvert de l'irrésistible envie d'Italie au printemps titillant  humanistes sensibles, amoureux transis et voyageurs en manque de lumière. Mais, qu'allait-il se passer ?  La maison ensorcelée, cette maudite ruine qui n'en finissait pas de nous échapper, avait disparu comme un songe, on murmurait qu'elle serait mise à l'encan à Naples ... Se pourrait-il alors qu'un mystérieux personnage, nanti d'une fortune assez conséquente pour nourrir ses goûts d'ermite à l'extrême limite de l'ancien hameau de Caprile, ne nous enlève notre rêve sous le nez ?

Et si nul être  sensé n'osait se lancer à la poursuite de cette masure cernée de son jardin sentant fort le sauvage ? Qui à part nous en parerait les blessures de tant de qualités, de vertus historiques, voire antiques ? Qui à part notre imagination battant la campagne capriote décèlerait une épopée familiale assortie de la senteur des amours mortes, au sein de ce minuscule domaine composé d'herbes folles, de murs décatis, de terrasses aux balustres rongés d'humidité et d'un bassin dégoulinant de mousse ? Au cours de ce pénible hiver, une autre maison devait endurer l'épreuve de la vente à l'encan, et celle que nous aimions avec entêtement serait ensuite, tout dépendait de l'administration, offerte à la curiosité publique. Bien sûr, nous nous en affligions à l'avance, d'un autre côté,  un reste de bon sens nous forçait à y voir également une chance à saisir aux cheveux.

Que redoutions -nous au juste ? Notre cabane romantique susciterait- elle vraiment l'engouement des notables de la douce Campanie ou des grosses fortunes cosmopolites? 

Inutile de craindre les promoteurs, son jardin était classé inconstructible, préservé, intouchable. Ainsi l'exigeait la loi d'Anacapri; ce parti-pris drastique nous épargnerait au moins d'une infernale envolée du prix de départ. il faut toujours voir la vie en rose !

 Le marché immobilier sur l'île divine pâtissait de ces prix sans mesure au point de s'ancrer dans une immobilité privant les Capriotes de logis pour leurs enfants ... Et les heureux du monde n'achetaient pas pour autant! au contraire, ne faisaient- ils montre de goûts plus exotiques, plages de sable d'or, îles peuplées de cocotiers, et lagons limpides ? Finalement, nous étions les ultimes reliques du Grand Tour ! 

 La tentation périlleuse de sonder l'avenir, me  piquait au vif. En désespoir de cause, j'ouvrais en cachette le beau coffret paré d'une veduta ancienne de la baie de Naples, merveilleux présent de Simonetta à Noël, afin d'en extirper la bague romaine douée de pouvoirs capricieux, en vain ! A force d'aller et venir, de me fuir et de me retrouver, ce bijou avait entamé, hélas, une sorte d'hibernation.... Son émeraude cabossée m'envoyait des visions brumeuses dansant sur le fil du passé et de l'avenir,  mais rien de transparent, malgré mes supplications.  Elle boudait ! Sa faculté de double -vue ne s'avivait que caressée par la lumière d'Italie.

A ce propos, le fortifiant soleil me manquait bien davantage cette année que les précédentes, je n'en pouvais plus de contempler la sinistre pelouse suintante de boue, et les arbres éthérés évoquant de malheureux fantômes noirs sur fond de brume grise. Une épure prête à envoûter une âme japonaise et parfaite pour pétrifier d'effroi un coeur napolitain !

l'Homme- Mari croit ranimer ma passion de la vie défaillante en m'obligeant à l'accompagner à Toulouse, ville sinistre en hiver, la brique rose se teintant de marron verdi et la Garonne charriant du bois mort au sein de ses eaux jaunes ... 

"Les soldes, voyons, demain  elles arrivent au dernier jour, pense à Capri, nos amis Italiens louent ton chic français, si drastique, jamais de fleurs, une couleur ou deux à la rigueur. C'est le bon moment, pourquoi dépenser de façon inutile au printemps ? Avant l'Italie, n'oublie pas notre déjeuner de samedi, nous recevons quelques citadins qui vont nous considérer avec leur compassion habituelle, nous les rustiques. Il me faut quelque chose de convenable, je ne compte plus mes pulls usés voire troués, c'est une fatalité. Franchement, la vie à la campagne n'épargne guère nos vêtements, je te fais confiance pour me redonner un aspect convenable, et toi tu dois cesser de porter du noir ... 

Que diraient Flavia, Giulia et Lena ? Se vêtir de noir en Campanie, c'est afficher son deuil ou ses chagrins. Simonetta, c'est autre chose, elle est si blonde, et le noir lui sert à mettre en valeur les derniers bijoux sortis de son atelier. Je comprends, mais je n'approuve pas ... Comment bouder le dernier jour avant les liquidations, travaux, que sais-je ? 

 Je serai rassuré en fait de savoir que tu viendras me chercher après mon rendez-vous, voir ces gens m'ennuie à l'avance, et le reste m'indispose encore plus, tu me comprends bien sûr. J'ai besoin de toi ! "

 Quand un Homme- Mari s'exprime avec cette délicate ferveur, une Femme- Epouse douée de sensibilité chavire, surtout si on a le bon sens de l'inciter à se précipiter sur les ultimes bonnes affaires d'une ville qui autrefois se targuait de sa réputation d'élégance.

 A vrai dire, je plaignais l'Homme- Mari qui affronterait un rendez-vous fort désagréable chez un praticien habile mais impitoyable ....Sans lui tenir la main pendant l'épreuve,  cette honte lui serait épargnée, je serai là afin de lui offrir un café salvateur et lui promettre des jours meilleurs au plus vite.

Faire valser nos économies  sous la domination d'une habile vendeuse comprenant qu'elle a sous la main une campagnarde à la tête tournée par la grande ville, (et qui plus est par le rendez-vous de son digne Homme- Mari chez un très important spécialiste dentaire) ne me tentait guère. En revanche, à défaut de ces périlleuses soldes dernières, qui m'empêchera d'extirper d'un placard une tenue rose, rouge ou verte vouée à étourdir d'étonnement amusé nos dignes convives ? 

Toutefois, pourquoi ne pas céder à  une espèce de  promenade sentimentale ? Une balade languissante à la recherche des personnes que je fus, et que je ne suis plus, sous les immenses platanes dégarnis des quais glissants, ou selon les caprices tortueux des ruelles aux façades arrogantes et classiques, adoucies de balcons aux ferronneries fleuries ?

Toulouse  l'hiver, en son coeur historique, de l'aube au crépuscule, est bruyante, peu amène, et particulièrement démunie de places où garer même une mini anglaise aussi insignifiante et vénérable que la nôtre. L'Homme- Mari déteste le parking ancien et aérien de la place des Carmes, il tourne, contourne, et finalement retourne en pestant, le temps presse, le spécialiste doit déjà piaffer, tant pis, nous escaladons un puis deux puis trois étages, et une place au balcon se présente. 

Le fringant marché bat son plein en dépit de la pluie, les cafés sur les trottoirs s'excitent déjà, et j'accompagne le malheureux patient qui met son point d'honneur à me prédire son funeste destin. Malgré mon indéfectible compassion, je suis presque soulagée de le confier à une dame en bleu, un sourire professionnel étalé, à l'instar d'un rouge à joues, sur son visage épanoui d'allégresse artificielle. 

On me propose de prendre racine dans un salon blanc où tremblent d'effroi muet d'autres pauvres souffrants... La honte m'envahit,  ma place est ailleurs  ! Mon impertinente bonne santé sera ressentie comme un affront si je ne sauve en défiant les marches outrageusement glissantes du vieil escalier en colimaçon....

J'avais oublié à quel point ces escaliers typiquement toulousains vous prodiguaient leurs traîtrises,  me voilà partie en avant, basculant sur une mère de famille qui pousse un hurlement  de panique, décidemment mes retrouvailles avec mon bon vieux coeur historique toulousain prennent une fâcheuse tournure.

 Mais, au dehors, la lumière réchauffera- t- elle la rue affublée de cet étrange nom de "Rue du  Pharaon" ?  Hiératique entre ses nobles façades, la rue  adoucie d'une boutique de fleurs  fraîches, se rebiffe et me pousse vers les suivantes, Place des Carmes agitée, ballet de voitures nerveuses, piétons déterminés, où me diriger ? Les quais sont proches, les belles avenues aérées autrefois selon les principes majestueux du baron Hausmann, à la mode de Toulouse s'entend, s'étendent à une encablure.

Or, je flotte très loin de ce quartier où je ne reconnais aucune bribe de mon passé. Ce vieux-Toulouse  si vif voici encore  une dizaine d'années, s'effiloche de plus belle, entre mes souvenirs entrechoqués. je cherche à renouer avec les lieux aimés, ceux qui me consolaient  de ma jeunesse absurde, ils ont disparu depuis longtemps. Les cours secrètes sont emplies de voitures, les fontaines ne bruissent plus, les quais de la Garonne sont lavés de frais, rutilants, privés de leur romantisme décadent, certainement une très bonne chose, vive la salubrité ! Mais quel ennui ! J'arpente les rues sombres, et l'atmosphère feutrée achève de me déprimer.

 Place Esquirol sous la bruine gris- perle, les façades sont lugubres, et les passants en deuil,  pour un peu, je me croirais à Berlin ! Un flot de cyclistes hystériques me barre la route, vais-je finir écrasée par ces deux-roues furibondes ? Marcher est une prise de risques à Toulouse ! Au loin, le Pont neuf se devine à l'orée des quais, un pâle soleil voltige sur de belles colonnes, voici  le beau Musée, la fierté de la ville. L'ancien couvent des Augustins, arbore les tentations d'un salon de thé,  l'élégance  pimpante d'une boutique regorgeant de souvenirs étincelants, et un curieux rempart de pierres claires sur sa façade de briques.

C'est la nouvelle entrée des visiteurs. L'autre, au sommet d'une volée de marches, vieillotte et adorable a été jugée, et condamnée ! J'entre timidement, le cloître est enseveli sous des bâches, le jardin de curé garde en ses entrailles les pas légers de mes enfants, les salles fermées encore sur le pourtour se souviennent- elles de ces trois garnements qui se poursuivaient entre les statues de chevaliers ? 

Les gardiens se méfiaient, mais nous les rassurions par notre calme absolu quand je racontai l'épopée du chevalier sauvant un lion blessé et chevauchant ensuite en sa compagnie jusqu'au bout du désert. La statue de ces deux héros est-elle encore à son ancienne place ?

Je le saurai à l'issue des travaux !

Les salons où s'entassaient les collections hétéroclites  ont subis un vaste dépouillement, par contre, je m'interroge sur l'intérêt d'un cube blanc dissimulant un portrait de jeune fille aux cheveux roux joignant la beauté du diable à la délicatesse d'une époque. Toutefois l'artiste, Berthe Morisot, se serait-elle pâmée ou récriée devant cet écrin  bizarre ?

Mes fils adoraient adopter un tableau, j'en déniche un, la Veduta de Naples, ou vue du Pausilippe, qui ravissait Fils Aîné, sensible à la lumière joyeuse bondissant de la toile, se devine très haut sur le mur d'un vaste salon. Mademoiselle Louise- Joséphine Sarazin de Belmont peut respirer ! 

Je tremble en songeant au sort des tableaux élus par ses  jeunes frères, peut-être ôtés de ces lieux pompeux, qualifiés de surannés ou encombrants ?

 Non, j'entrevois l'imprudent" Buffle surpris par un tigre" bien cruel idolâtré  par Fils Cadet, cette toile  un tantinet barbare a résisté au "jugement dernier"... Miracle, une "Vue de la campagne romaine" suscite l'approbation des visiteurs surpris du trait affûté, si moderne, et singulier du surprenant Pierre- Henri de Valenciennes, méritant sa place de choix, à l'extrémité de l'exposition: Fils Dernier avait bon goût !

 L'Italie, toujours l'Italie, en ce temple de l'art Toulousain, je ne rêve que d'Italie !

Je sors doucement et déambule vers la ravissante Place Salengro dont la fontaine chante encore l'antienne qui me réconfortait après mes cours austères. Ici, en cet endroit charmant, mes souvenirs battent des ailes parmi les pigeons, mais la nostalgie s'imprègne de la douceur des balcons enguirlandés de ferronneries en fleurs.

Un air d'Italie vogue  sous la pluie ...

Que sont mes amis devenus ? Une jeune femme, droite et habillée avec un chic typiquement toulousain, un brin de fantaisie et une rigueur classique, m'arrache un sourire ému. Elle me semble surgir de cette époque si proche et déjà si lointaine que je ne retrouverai plus ...

Mon Dieu, et mon Homme- Mari ?

Et la tentation des soldes ?

Indifférente aux cyclistes enragés, aux boutiques affriolantes, aux passants endeuillés, je cours en perdant ma respiration, mes forces, mon parapluie, et ma tête, je murmure des excuses aux réverbères, me heurte à je ne sais qui, bouscule je ne sais quoi, et m'écroule devant un Homme- Mari guilleret, sagement assis sur un fauteuil immaculé.

"Partons d'ici, j'ai des calmants dans ma poche, la douleur se réveille, j'ai hâte de revenir à la maison, mais tout va bien, et toi, tu as l'air bizarre..."

 "Mais, c'est que je ne pensais qu'à toi, et à Capri ! 

Toulouse est bien beau, mais rien ici ne vaut l'Italie !"

  A bientôt, pour la suite de ma Trilogie de Capri, 

 Nathalie- Alix de La Panouse

Ou Lady Alix


  



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