jeudi 23 avril 2026

L'art du retour envers et contre tout :Trilogie de Capri: Partie III chapitre 12



Retour à Capri entre espoir et réalité

Trilogie de Capri :"La maison ensorcelée" 

Partie III

Chapitre 12

 Nous étions enfin de retour, au bout de plusieurs mois si lugubrement privés de la lumière bleue et de l'éclat d'or vert de ce roc des dieux endormis, cette citadelle de Capri que tous croient connaître et qui se dérobe à chacun. 

Au milieu d'un vallon secret, la maison ensorcelée, pauvre masure abandonnée depuis au moins un siècle, nous piquait l'esprit. Elle ne cessait de se rappeler à nos doutes et d'embuer nos espoirs de maison de famille capriote. Or,  nous en avions l'âpre intuition, cette fois, la réalité allait nous réclamer ses droits, à la manière brusque et insinuante d'un chat réclamant sa pitance.

Nous voici enfin sur le divin rocher ou plutôt sur la quai  pavé de lave de Marina Grande. Le voyage a malmené, lassé, exaspéré notre bonne volonté, qu'il est difficile d'être bienveillant et serein en ce fol univers  où vous vous heurtez à la suspicion perpétuelle !

 Mais une fois à Naples, nous avons respiré, et notre si aimable propriétaire blonde, juchée sur sa moto trois fois plus imposante que sa frêle personne, a comblé ses locataires de signes joyeux, malgré la foule se pressant becs et ongles au milieu de l'allée du Molo di Beverello.

Dans l'émotion de nos retrouvailles au bar, nous avons oublié de régler un cameriere affolé qui a failli s'embarquer sur le bateau en cherchant ces Français étourdis.  Mais, l'incident  s'est achevé à la manière napolitaine, sourires et plaisanteries.  Aucune remontrance, nulle leçon de petite morale comme on nous en aurions été abreuvés en France !

 Nos clefs ne pèsent pas plus qu'un carnet au fond de mon sac ; pourtant, ce trésor m'angoisse, et si ces maudites clefs m'échappaient ? Si, en proie à mon étourderie maladive, j'allais les égarer, les faire choir dans un gouffre ou à travers une grille  d'eaux pluviales, comme on en trouve partout à Capri ? Comme pour me narguer, la mer secoue sa crinière d'écume, Capri se replie à son habitude sous une écharpe de brume nacrée, les falaises inexpugnables avancent, reculent, et le bateau soudain ne bouge plus !

 Nous sommes assez peu en ce jour de semaine, et à cette heure, toutefois, un même sentiment nous envahit, vers quelle catastrophe le capitaine peut-être fou, malade, ivre, nous entraîne-t-il ?

En ces moments de doute, le mythe des Sirènes renaît avec une vérité incoercible, ici, sur ce domaine mouvant, sur ces eaux si profondes, ne sommes-nous de simples jouets entre leurs mains de cristal ? Capri est leur citadelle, et seule leur désir nous y conduira sains et saufs. Le bateau se débat comme si une force étrange cherchait à se divertir à ses dépens, puis, le surnaturel s'enfuit, la brume se dissipe, la mer reprend un rythme harmonieux et le bruit des moteurs nous remplit de soulagement.

J'implore l'Homme- Mari de héler un taxi nanti d'une de ces voitures romantiques qui séduisent les touristes huppés. Je le sais, c'est une honte, une faiblesse, une ruine, je devrais patienter à l'arrêt de bus, accepter d'avoir le dos rompu par mon sac particulièrement énorme, et noyer mes yeux dans la brume poétique engloutissant l'horizon vers Ischia.

Or le courage m'abandonne, et nous confions bagages et destinée à un chauffeur taciturne qui décide de risquer nos vies en affectant une parfaite désinvolture à l'égard des malheureux  conducteurs surgissant en face sur la route la plus escarpée et la plus fréquentée à cette heure.

C'est la marque de Capri, transformer la banalité absolue en périlleuse péripétie !

Piazza Caprile !  Quartier populaire, presque rustique, bruyant, charmant, et désordonné, autant dire à des années-lumière de l'arrogant théâtre de la Piazzetta mondaine à Capri. Mais vraiment, qui cherche à se loger en ce début d'un hameau qui n'existe plus depuis au moins cent ans ? Nous passons certainement pour des Français sans le sou, et, du coup, le chauffeur exige un prix en hausse, histoire de nous faire comprendre que l'on ne plaisante plus avec les humbles voyageurs.

Que se passe-t-il ? C'est la première fois en huit ou neuf années que nous avons affaire à un taxista grincheux, eh bien, je suis punie de mon impatience, vive les mini-bus où les chauffeurs surprennent par leur courtoisie au milieu de la foule déchaînée...

Nous laissons le grincheux repartir en trombes après nous avoir lancé nos sacs démunis de logos somptueux, et levons le nez vers les marches usées de la via Follicara, au loin, la mer frissonne, pareille à un lac d'argent caressé par des volutes de lumière diaphane, les citrons se massent sur les branches des arbres abrités par les hautes façades blanches, un calme étrange flotte comme une bienvenue et la même pensée nous vient : "La maison a-t-elle survécu à l'hiver ?"

"Nous descendrons demain matin, pour le moment, il faut reprendre nos forces, renouer avec l'île, et surtout aérer, je parie que notre exquise location nous accueillera avec son habituelle température glacée. nous échangeons finalement une vielle baraque humide et froide en France contre une aussi ancienne, aussi fraîche et aussi digne d'un aquarium, sommes-nous fous ? Tout ce cirque pour cette île qui se donne des airs de diva !"

Je n'ose contredire l'Homme- Mari, de toute façon, d'ici dix minutes, ce sentiment de doute, né de la fatigue amoncelée, va s'envoler, et il me convaincra d'arpenter sans tarder les traverses de notre ancienne voie romaine grimpant vers le belvédère le plus étincelant qui soit, celui de la Migliera, l'ancien "chemin du milieu" des Patriciens suivant Auguste dans ses pérégrinations sur son rocher favori...

Blotti en son jardin de poupée, notre loggia aux puissantes colonnes a l'art de nous réconforter. Bien sûr, ce délicieux refuge ne nous appartient pas, bien sûr, sa taille est des plus réduites, et seul un gentilhomme écossais raffolerait de son atmosphère saine et glaciale,  mais qu'importe ces très insignifiants détails ?  La Villa, édifiée jadis par un humaniste du nord qui rêvait d'en faire une maison de repos pour la jeunesse turbulente de la Belle- Epoque, prodigue encore sa sérénité ... Nous avons commencé par habiter l'appartement coiffé d'une adorable tourelle d'où la mer s'apercevait à condition de se dévisser le cou. Puis, nous avons dégringolé, chassés par des locataires à l'année, mais les propriétaires anciens et nouveaux, touchés de la passion capriote  émanant de ce couple naïf, ont décidé de nous garder, et la loggia nous fut ouverte en guise de consolation !

Et quelle consolation ! Tant de majesté alliant grâce antique et solide architecture suisse- allemande ...Je suis maintenant attachée à ce troublant mélange et l'envie de tourner en dérision cette Villa excentrique m'a quittée, quand on aime, une personne ou un lieu, n'en  aime-t-on également les singularités ?   Mais, je prie pour que notre si gentille propriétaire ait songé à nous fournir en couvertures, elle semble croire que notre mode de vie en France s'apparente à celui des citoyens du Groenland, et ne se doute pas que ses gentils locataires sont des gens frileux ... L'an passé , nous avons filé tout droit dévaliser l'humble boutique de la via Caprile, hélas, depuis, nos belles emplettes se sont volatilisées... Allons-nous encore mourir de froid en ce paradis si envié de Capri ?

Ma crainte se révèle vaine, sauvés ! Les belles couvertures s'étalent sur le lit, le refuge éclate de blancheur,  et on nous a laissé du proseco afin de nous réchauffer, l es Français, tout le monde le sait, ne sont-t- ils réconfortés rien qu'à la vue d'une sympathique  bouteille ?

L'émotion nous gagne, notre lassitude s'enfuit, et nous voilà marchant d'un pas guilleret vers  les rudes sentiers des hauteurs, le soir pointe au ciel , le soleil est revenu des brumes juste pour son plongeon vespéral au fond d'une mer laiteuse, un cri s'élève, ciel ! on clame mon prénom ! c'est Giukia, au bras de son jeune époux, dans l'émotion je lâche mes clefs, enfoncées au creux de ma main, dans ma main au-dessus d'une grille d'eaux usées !

Le jeune couple se précipite, l'Homme- Mari tente de faire bonne figure, je manque tourner de l'oeil, puis réalise que seules des pièces de monnaie ont chu dans les abysses...

Les rires fusent et nous nous lançons ensemble un flot de compliments et de promesses, 

"A domani !"crient les mariés de septembre. 

"Qu'ils sont radieux !" dit l'Homme- Mari  amusé et vaguement attendri.

 Sur leur passage, l'amour étend ses ailes, l'amour, encore le dieu de Capri, et sans lui que serions-nous ?  Rien qui vaille la peine ! Ou serions-nous ? Pas ici en tout cas! 

Le Monte Solaro surveille son village d'Anacapri à l'instar des chats gardiens de l'aurore, la maison de nos espoirs sans cesse déçus veille plus bas, cachée dans la roche de la vallée fleurie, de l'obscurité monte un parfum à rendre ivre un saint, demain, demain, nous affronterons la réalité.

"La maison ensorcelée" existe-t-elle encore ? Aurons-nous rêvé, inventé, forgé tant de chimères, pour retrouver une ruine définitivement ravagée, ou au contraire une maison  pimpante, et ennuyeuse, vidée de ses feuillages rebelles, privée de se rides et de son mystère languide ?   Une maison qui appartiendra à des puissants, nous faisant comprendre combien nous sommes indignes de rêver en ces lieux ...Demain ...

Les Sirènes soupirent dans l'ombre, une musique incertaine s'échappe des grottes de la montagne, serait-ce le dieu Pan qui appelle ses compagnons d'infortune ?  Ces dieux anéantis par l'oubli, qui  sortent en les claires nuits et se moquent des mortels et de leur arrogance, en dansant au bord des falaises aigues. 

Demain, et les autres jours, maison ensorcelée ou pas, nous errerons au sein du maquis, vers les forts en ruine, et écouterons les battements de coeur de la mer au pied d'une Villa romaine, ou de ce qui en reste,  nous supplierons le batelier de nous emmener vers le palais de la mer, et nous franchirons à nouveau les immatérielles frontières des jardins antiques protégés des tumultes par la masse débonnaire du Monte Solaro, demain, nous oublierons que le monde est en convulsions, Capri nous lavera le cerveau et s'emparera encore une fois de notre volonté, pour une poignée de jours... Pourquoi résister ?

Je me souviens de  l'ermite entrevu de façon si fugace en octobre dernier, un homme surgissant de son verger  empli de la terre noire d'un rio enseveli, un sage qui avait autant de rides que l'olivier qui lui donnait son ombre, ses fruits et son bois... L'homme et l'olivier: la Grèce encore palpitante au sein d'un vallon inconnu, la  Capri de l'éternité !

 Demain ... Que ce mot est doux ! Au moins sur cette île effleurant de ses fleurs de printemps la porte du jardin d'Eden ...

La suite très vite, 

Trilogie de Capri 

Nathalie- Alix de La Panouse ou Lady Alix



Soir d'avril à Anacapr
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Crédit photo Vincent de La Panouse



mardi 7 avril 2026

Avril enchanté ou l'amour dans un château d'Italie : Parenthèse littéraire à la Trilogie de Capri

 Avril enchanté:  un roman fleuri et amoureux d'Elisabeth von Arnim 

 Une fable exquise parmi les glycines de la Ligurie

Quel enchantement de remonter le temps et de s'assoir sur un banc de pierre au coeur d'un jardin outrageusement fleuri en face de la mer de Ligurie ! Nous sommes en 1920, et un miracle amoureux va s'accomplir sous nos yeux de lecteurs attendris.

Antidote à la dépression d'hiver, à la maladie d'amour, aux stigmates de l'âge mûr et aux mélancolies de la jeunesse égoïste, cette histoire chante l'Italie, pays du bonheur, du rire et des éblouissements perpétuels.

 Ouvrir sa fenêtre vous plonge au Paradis, rêver face aux vagues guérit votre âme souffrante, respirer la senteur du jasmin, de la glycine, des roses les plus empourprées, et de chaque fleur humble et enivrante se faufilant entre rochers et les vieux murs, vous enlève à votre vie d'avant. Vous êtes sur un nuage de bonheur pur.

 Vous-même ne pesez pas davantage qu'un rossignol ou un rouge-gorge, vous étendez vos ailes à l'unisson des hirondelles peuplant ce vieux manoir loué sur un providentiel coup de tête par quatre femmes en mal d'amour et de tendresse, en mal de soleil et de bonheur, un jour de pluie et de solitude dans un Londres morose.

 "Avril enchanté", c'est bien plus qu'une charmante histoire à la grâce désuète s'achevant  sur une musique sentimentale. Elisabeth von Arnim, ( femme de Lettres anglaise, qui fut célèbre il y bien longtemps, en dépit de l'ire de son  comte Prussien de mari) nous conte, à la manière d'une pièce de théâtre, comment à une encablure de Portofino, furent sauvées de la nuit noire de l'âme et du néant du coeur, quatre femmes qui virent leur destin prendre un tour nouveau dans un jardin d'Italie.

Voici d'abord la virevoltante, la fantaisiste, l'aimante Lotty Wilkins, environ trente jolis printemps, ravissante blonde aux idées farfelues, douée, du moins le prétend-t-elle de double vue, et surtout, malheureuse épouse d'un avocat grassouillet et butor, grand mangeur de poissons frais et toujours prêt à faire entendre les roucoulements de sa voix d'or, sauf  s'il s'agit d'enjôler sa femme dévouée.

 C'est tout simple et affreusement triste: le prétentieux Mellersh Wilkins ignore quel charme émane de son épouse qu'il ne regarde plus. L'a-t-il même bien regardée ? Lotty est réduite au rang de cuisinière dévouée ...Et sa vie lui semble aussi inutile que vide ...

 Le hasard d'une annonce passée dans les pages austères du Times va l'amener à rencontrer Rose Arbuthnot, sans doute juste de son âge mais si terriblement vieux- jeu et si franchement bigote ! toutefois, on a souvent grand tort de se fier aux apparences... En vérité, Rose au beau visage de madone, cultive les vertus religieuses et l'amour de son prochain afin de combler l'indifférence de son mari, jeune écrivain spécialiste des biographies coquines des  plus célèbres maîtresses royales. Quel scandale vraiment !

 A force de s'entendre tancer par sa bigote d'épouse,  Frederick a choisi de se bâtir une seconde vie. Etabli en faux célibataire, adulé des belles ladies, au sein des beaux quartiers de Londres, l'écrivain à la mode en vient à oublier l'existence de sa pauvre petite épouse, si éprise de bons sentiments et si engluée dans ses bonnes oeuvres. 

Mais un dieu malicieux pointe son nez un jour de pluie, et nos deux mélancoliques rose et Lotty répondent sur un coup de folie à une annonce proposant la location d'un petit château médiéval meublé en Ligurie, domestiques, glycine et beau soleil compris !

 Nos deux belles en mal de détente disposent d'une petite sommes, le jeune propriétaire, Mr Briggs, tombe sous le charme de Rose qui lui rappelle la Madone  dela Renaissance accrochée dans l'escalier de son château, 

Comment ne pas donner sa confiance à une si douce créature ?

 Hélas! Mr Brigg a beau rivaliser en courtoisie avec un prince italien, il ne songe pas à réduire la facture de la location de son manoir pour tout le mois d'avril !

Heureusement, nos belles Anglaises ne manquent pas de sens pratique, et les voilà en quête de deux autres amatrices de glycine et de vacances en Ligurie.

Apparaît alors  Lady Caroline, illustre fille d'aristocrates illustrissimes,  elle ne compte que des nobles coeurs et des paladins dans sa lignée, et elle parle un italien fort agréable, ce qui aidera grandement les ignorantes Rose et Lotty une fois in situ. Lady Caroline apparaît sans apparaître réellement, c'est une apparition voilée, sans doute fort jeune, et délibérément discrète ...Les deux amies s'en contentent fort bien, l'essentiel restant l'état de fortune assez conséquent de cette héritière intrépide !

La dernière candidate a par contre quelque chose d'effrayant, c'est le prototype- même de la vieille-fille anglaise surgie de l'ère victorienne, une certaine Mrs Fischer, avare et raisonneuse, l'esprit englué dans ses souvenirs d'une jeunesse vécue en compagnie des écrivains  bien démodés.

Mrs Fischer est "boutonnée" de coeur et d'âme, à priori inapte à la vie dans un aimable cercle, tout en se vantant de pouvoir offrir l'évêque de Canterbury en guise de référence.

Qu'importe ! A la guerre comme à la guerre, Rose et Lotty réunissent leurs forces afin de se convaincre d'endurer cette étrange personne  tout le mois du séjour italien. Qui sait si, loin de son mausolée et de ses poissons rouges, la raide Mrs Fischer ne se laissera -t-elle amadouer par les délices du beau château en Ligurie ? 

Naïves et effarouchées tout au long du voyage, nos deux aventurières sont transies d'effroi à la descente du train; ces brigands qui se précipitent sur leurs bagages cacheraient -t-i ls de vastes et sombres desseins ? "San Salvatore" pépient -elles au comble de la détresse,  et d'entendre "San Salvatore, si, si!" pendant ce qui leur paraît une interminable équipée...

Enfin, sauvées ! le château de San Salvatore les engloutit de sa magnificence nocturne, et à l'aube, le paradis s'ouvre devant leurs yeux battus de fatigue.

Hélas ! Lady Caroline, dont la beauté rivalise avec celle du lieu, les a précédées !  La jeune lady  se permet , à leur immense déception, de les accueillir froidement... Quant à Mrs Fischer, c'est une cascade glacée... Qu'à cela ne tienne, Rose et Lotty se lancent dans l'inattendu, et de secousses en surprises, de promenades en réflexions, vont assister à la métamorphose  morale de chaque " invitée au château ".

 L'horripilante Mrs Fischer et la trop gâtée Lady Caroline fondront bientôt de tendresse, chacune pour des raisons fort différentes...

 Le  bon génie de San Salvatore, enfoui sous les fleurs du printemps de terrasses en balcons, depuis les remparts noblement décatis à pic de la mer sereine, décide de se divertir sans façon sous le regard perplexe et bienveillant de toute une famille de domestiques gesticulant et gazouillant.

 Le premier à en faire les frais sera l'avocat manquant de périr dans sa baignoire, une scène d'un comique délicieusement anglais. L'ambitieux Mellersh a accepté de rejoindre son épouse Lotty uniquement poussé par la furieuse envie de connaître deux futures clientes fortunées, Lady Caroline, et Mrs Fischer, le voilà puni ! Il se présente à la l'aristocratique Lady  quasi en tenue d'Adam... Horreur! Mrs Fischer attirée par le vacarme de la chaudière venant d'exploser, contemple à son tour ce spectacle inconcevable !

Or, l'amour et la bienséance étendent leurs ailes sur San Salvatore, et on assiste à une nouvelle version de "Beaucoup de bruit pour rien ". A la suite du charmant châtelain qui  a vu en Rose une exquise veuve de guerre, l' époux volage de la douce créature apparaît, vient-il voir Rose lui aussi ? Que non pas !

 Le scandale s'embusquerait-t-il en ce jardin extraordinaire ? Or, nous sommes au Paradis, c'est à dire en Italie, au coeur d'avril, et le dénouement sera joyeux...

 A vous de respirer les effluves surannées et piquantes montant de ce frondeur  "Avril enchanté"!  Ce roman sans eau de rose prodigue l'humour tendre et le rire optimiste, et l'amour de l'Italie, pays de l'humanisme oublié...

 A bientôt, pour de nouvelles péripéties, sous les citrons d'avril,

 Du côté de  ma "Trilogie de Capri", 

 Nathalie- Alix de la Panouse ou Lady Alix



Jardiniers en Ligurie vers 1900: avril enchanté

mardi 24 mars 2026

Trilogie de Capri Partie III chap 11: L'art de refleurir sa vie



 Trilogie de Capri 

La maison ensorcelée

Partie III

Chapitre 10 ou l'art de reverdir et refleurir sa vie

Nous autres frères humains avons une faculté assez étrange, celle vaincre la mauvaise fortune et de nous donner à notre bonne étoile . Nous ressemblons finalement aux fleurs des champs et aux arbres en fleurs, il suffit d'un brin de bonne volonté et l'art de reverdir ou refleurir s'offre à nous.

 Nos jours sont tissés de lumière, d'ombre, nos pas trébuchent de route en déroute, nos têtes vacillent, et notre espoir s'enfuit sur un horizon d'épaisses brumes, c'est le mal de l'âme, le noir du coeur. ..Un mal des plus ordinaires...

Notre souffle s'essouffle, le monde est vide,  les brumes nous étouffent, mais une lueur flotte au loin, et nous avançons, d'ailleurs, que faire d'autre ? Soudain, une étoile monte des abysses, ou court sur la voie lactée, et sous son égide éclatante, nous reprenons, sans bien en saisir la raison, le fil de nos déraisons.

La Foi nous sauve- t-elle ? Ou la passion de la vie ? Ou l'amour de notre prochain ?

Les trois s'épousent et luttent afin de nous redonner ce sentiment d'être au monde pour quelque chose qui nous échappe, mais qui surgira sur l'horizon. Au-delà des tumultes effroyables et des bourrasques odieuses secouant faibles, puissants, misérables, humanistes et assassins du Nord à l'Orient. ..

"Mon Dieu! dis- je à l'Homme- Mari, penché avec sollicitude sur son petit tracteur (un engin italien qui a la sinistre manie de tomber  en panne au premier regard), la paix cessera -t-elle un jour d'être un mot élégant autant qu'inutile ? 

Les nerfs tendus  et l'humeur farouche, l'Homme- Mari se moque des guerres et de la tragédie ordinaire, son tas de ferraille à roues lui résiste, et son Epouse-bien-aimée renchérit en invoquant de beaux et vagues sentiments à l'égard de conflits que seuls des anges, à la fois combattants et diplomates, venus sur Terre par décision divine seraient capables d'endiguer.

"Plus que trois semaines, réplique -t-il, soit une vingtaine de jours, et tu retrouveras ton bon sens. Passe- moi cette pince, non, l'autre, imagine que nous ne puissions tondre à temps cette étendue d'herbes folles mélangées à ces rivières de fleurs sauvages, ce serait la déroute ! Fils Dernier ne nous pardonnera pas de sitôt ...

Face à son invitée mystérieuse et impromptue, un coup de fil ce matin, comme si nous étions libres et vaillants à tout instant,, de quoi aurons-nous l'air ? Que va- t-"elle" penser ? Regarde les façades  décaties de la maison, malgré nos efforts et l'argent dépensé il y dix ans ou davantage,  je ne sais plus, nous croulons sous les dépenses de toute façon... "

Dans un grand élan d'affection, je lui rappelle qu'une bonne âme a jugé dans sa grande courtoisie que notre maison évoquait l'Italie justement grâce à cette allure noblement décatie... Majestueusement décrépite ... A défaut d'enlever la cabane ravagée de nos rêves capriotes, au moins en gardons- nous un séduisant reflet. 

Mais voilà, Fils Dernier profite de la douceur fugace de notre climat humide afin de nous présenter une parfaite inconnue qui surgit comme l'aube au sein des ténèbres, ce qui nous rend à la fois très heureux et terriblement angoissés, 

Si nous vivions à Capri, aucune angoisse ne viendrait nous titiller en pareille occasion. Le plus modeste des taudis y inspire l'admiration: les masures sur l'île des dieux sont toutes protégées de colonnes blanches ou grises enlacées de glycine, et les murs blessés se dérobent sous les ondulations malicieuses des chèvrefeuilles et les pétales parfumées des jasmins.

Il suffit de s'assoir sur un humble banc et de laisser la mer vous prendre sous son aile miroitante, le reste n'a plus d'importance ... Hélas ! Aucune mer en vue, aucune vue, à l'exception des rives hirsutes d'un torrent boueux !

Ce pittoresque ruisseau aux eaux jaunes courant le long de nos berges en broussaille ne nous console guère de l'horizon piqueté d'îles aux sirènes entre Naples et Salerne ; à défaut, un aréopage de biches égarées trouve refuge dans nos fourrés, et parfois se poursuivent sur les allées , parfois aussi, un sanglier écrase la terre et fait trembler les chats rêvant sur une branche des  grands cèdres au clair de lune.

  Ce jardin étrange ne décevra peut-être pas la belle attendue, mais il faudra la faire entrer dans la maison en tremblant  car, malgré le romantisme décadent déployé à l'intérieur, nous avons pleine conscience de l'affreuse vérité : nos fauteuils désuets sont franchement inconfortables, notre belle mosaïque, pavant depuis trois siècles ( C'est ce que prétend la légende familiale !) les corridors, mériterait des soins urgents mais hélas bien trop exigeants pour notre bourse malmenée par une kyrielle d'impôts (nul ne l'ignore: l'imagination fiscale française ne connait point de bornes).

 Nos chambres sont plus charmantes que modernes, l'eau tarde à arriver dans les  robinets des vastes et désuètes salles de bain, et les portraits de famille frémissent au moindre courant d'air; ce qui renforce l'atmosphère délicieusement hors du temps... 

Les amis des alentours ne comprennent rien à nos affres,  pourquoi avoir honte d'offrir une image vielle- France sur un terroir occitan ? La jeunesse ne raffole-t-elle des escapades en pays inexploré ? Que redouter de toute façon, les crues se sont éloignées, le soleil de mars, subtil et insistant, caresse les bourgeons paresseux, le parfum des violettes ranime les anciennes amours et exalte les nouvelles.

Bien sûr, notre jardin évoque encore un champs de bataille contre le seigneur hiver, et nous sommes pâlichons comme des navets, qu'importe ! notre maison parle du passé, or ce sont les histoires ancrées en ses flancs qui lui donnent son attrait ... 

Que ces beaux discours chantent agréablement ! Et qu'ils  renforcent encore notre angoisse ! 

En résumé, nous présentons un aspect démodé et tristounet, devant une maison ridée de partout, cernée par des arbres pareils à des malades décharnés...Le beau tableau pour accueillir une  visiteuse désarmée face à tant de ravages involontaires !

"Mais quand les feuilles des platanes reviendront- elles enfin sur ces branches tordues ?"

"A la mi-avril ! Ce n'est pas grave, si la" Belle que voilà" nous trouve à son goût, et surtout pas seulement nous, il me semble que l'enjeu est ailleurs, eh bien, en mai le climat sera doux, et peut-être reviendra -t-elle ... "

Pour le moment, avant de revenir, il serait opportun qu'elle ne s'enfuie pas!

 En désespoir de cause, lasse de polir les parquets, de lutter contre la poussière, de porter des brassées de linge, (en mère angoissée j''ai l'impression que ce n'est pas une  seule jeune fille mais un bataillon entier qui s'annonce), et de tancer les chats voluptueusement endormis sur les sofas, je prie Capri, en la personne de Salvo, notre éternel, notre parfait mentor, de me donner un avis franc et efficace. 

Salvo répondra- t-il pour si peu ? Sinon, Arturo et Laura, ou la jeune mariée de l'été, Giulia, je ne peux croire à un abandon de ces amis qui pour moi sont l'émanation, la parole, l'esprit même du divin rocher..

Que dire de Simonetta  mon amie qui exposa voici une année sa collection de bijoux créés par ses mains d'artiste napolitaine ? Mais, je le sais d'avance, elle ripostera par sa rengaine :

"Calma, calma, carissima !"

 Laissons- là, en train de façonner ses bijoux, le plus calmement possible, moi je me calmerai toute seule, ou plutôt, j'en prends la ferme résolution.

 D'abord un mot en italien catastrophique, rien ne fracture plus les belles paroles que ces messages rapides sur un portable  qui adore faire des fautes à votre insu,  et miracle, Salvo me livre un cortège de bons conseils pétris de son irremplaçable bon sens à la mode capriote.

"Cara amica, mais que racontez-vous ? C'est la jeune ragazza qui doit craindre l'entrevue avec la personne la plus influente de votre famille, la mamma ! Vous m'étonnez beaucoup, les mammas ne comptent- elles en France plus que tout ? 

Ma mère était la reine, nous acceptions ses ordres, ses directives, ses leçons, et en échange elle nous donnait le meilleur, la bonne cuisine, et son amour. Parfois, Flavia en avait assez de cette emprise, mais, une mère ! Une Mamma ! On lui doit obéissance, respect, amour, n'êtes-vous de mon avis, vous qui désirez tant être des nôtres ? 

Dai ! la ragazza vous regardera avec admiration et vous écoutera avec respect, et votre maison, c'est la casa della famiglia, una casa sacra,  les visiteurs sont tenus de remercier et quoi d'autre ? Pour la cuisine, par contre, qu'allez-vous faire ? Vous ne savez rien faire, ces Françaises, elles ont beaucoup à apprendre des vere mogli italiene...  La ragazza si elle cherche à vous plaire fera la cuisine, vous verrez. Bon, je laisse Flavia prendre la suite, elle s'impatiente, vous voyez, c'est elle la plus forte, una vera mamma di Capri ! "

 Je soupire et patiente deux minutes en surveillant l'Homme- Mari qui s'lance vaillamment  sur sa tondeuse enfin en bon état de marche à l'assaut de la pelouse. Quel spectacle lénifiant ! un père de famille occupé à dompter la folle montée de l'herbe au printemps...

L'âme rassurée tout à coup, je déchiffre le second mot réconfortant venu tout droit du rocher des dernières sirènes:

"Carissima, sei la mamma ! "

 "Ciel ! dis- je tout haut,  non, certainement non ! je suis une éternelle jeune fille, et je refuse d'endosser ce rôle de Mamma ! mais croient-ils vraiment me connaître ces braves gens, capriotes ou pas ?"

Toutefois, le portable vibre et les mots vont au galop de l'autre côté de la mer:

" La mamma souhaite la bienvenue, elle ne s'abaisse pas pour autant, souviens- toi, tu es la maîtresse de maison, ton fils doit t'aider, il te soutient, il t'aime, et sa ragazza, c'est la même chose, elle est chez toi, comment peux-tu te mettre dans cet état de crainte ? C'est la ragazza qui aura peur de te déplaire ! Ou alors, vous les Français, vous êtes des personnes bizarres... Et si ton fils ne te montres pas son amour, eh bien, dis-lui de se faire la cuisine tout seul ! 

Ah ! c'est vrai, tu ne sais même pas faire cuire un oeuf sans le brûler, c'est très grave, je vais t'envoyer un plat de pasta par la poste, j'y vais dans une heure le temps que cela cuise ! Raconte- nous tout ! Ciao ! Que la Madona veille sur vous !"

 J'hésite entre le rire et les pleurs, Flavia ne se trompe pas, à force de déplacer livre d'art, vases de fleurs, et draps brodés, j'ai tout simplement oublié de remplir le frigo !  Grâce au Ciel, il me reste environ une heure à perdre, or, on sonne à la porte, c'est trop tôt ! 

J'ouvre en tremblant, c'est le menuisier, personne ne l'attendait, et il a la manie de se matérialiser  quand sa présence n'est absolument pas souhaitée.

 Hélas, comme s'il avait des antennes, l'Homme- Mari se précipite: 

"Quelle bonne nouvelle, un volet à poser, cela ne sera l'affaire que de vingt minutes.

 Je continue ma tonte, et toi tu aides notre menuisier, tu n'as rien de spécial ? Les courses ? Bah, d'ici vingt minutes, nous irons ensemble, en un quart d'heure, nous achèterons assez de nourriture pour trois jours; "elle" ne doit pas être si difficile ..."

L'optimisme de l'Homme- Mari me gagne, après tout, un volet restauré ne se refuse pas, nous ferons bonne impression. Les fameuses vingt minutes s'écoulent, le menuisier agile et déterminé me lance un sourire trop large pour ne pas s'en méfier.

" Il me manque un outil, mais, surtout ne vous inquiétez - pas, je reviens tout de suite, disons dans dix minutes, je vous le promet ! "

Le brave homme agile et déterminé habite en effet à dix minutes, j'essaie de garder un calme olympien et chasse  le moindre grain de poussière en attendant son retour qui tarde, tarde s'éternise, et dure au point d'atteindre l'heure de fermeture du supermarché distant de quinze kilomètres... Les joies de la vie à la campagne sont parfois éreintantes ...

Sur ce, l'Homme- Mari déboule, comprend l'horreur de la situation et décide de m'aider  sans plus réfléchir. Un quart d'heure plus tard, nous voici courant comme si toutes les polices du monde étaient à nos trousses entre des rayons dont nous attrapons les denrées au hasard. Charriot plein de nous ignorons au juste quelles victuailles, nous supplions que l'on nous autorise encore une minute, obtenons cette grâce, et emportons notre butin avec l'énergie du désespoir.

 De retour à la maison, il n'est plus temps de redouter la venue de Fils Dernier, le voilà déjà installé, à son côté, la plus ravissante, la plus intimidée, la plus éclatante, la plus souriante, la plus parfaite des jeunes filles me comble de fleurs et de parfums, c'est un ange et elle n'a pas l'air de voir en moi une mamma ! Je suis sous le charme et l'Homme- Mari ne vaut guère mieux ...  Nous refleurissons d'un coup !

Que penseraient Salvo et Flavia de ces moeurs françaises ?

Je le saurai une fois de retour sur le rocher des dernières sirènes ...

A bientôt pour la suite de cette trilogie de Capri

Nathalie-Alix de La Panouse ou Lady Alix



Fleurs de printemps à Capri

Crédit photo: Vincent de La Panouse

 







mardi 10 mars 2026

La maison ensorcelée s'est envolée: Trilogie de Capri Partie III chap 10

 Trilogie de Capri Partie III

 Chapitre 10

La maison ensorcelée s'est envolée

 Un mois et cinq jours ! Il ne reste plus qu'un mois et cinq jours, je ne tiendrai jamais jusque- là, je n'ai plus de goût pour rien, je suis une  branche tombée de son arbre, échouée sur notre jardin endolori par les trombes d'eaux de février, l'ombre de moi-même, et douée soudain d'une envie de solitude à couper au couteau !

 Suis-je atteinte d'un mal secret, irrémédiable, inguérissable ? Le mal de vivre vient de me frapper alors que je croyais renaître, à l'instar de ces pousses vertes qui anéantissent les sombres perspectives de l'hiver. Hélas,  illusion, nuage fugace ! 

 Tout me pèse et mon prochain m'incline à la sévère misanthropie, celle d'Alceste n'était que brin de paille à côté de ma sombre méfiance à l'égard du genre humain, un simple appel sur mon portable me glace le sang, une aimable connaissance croisée par hasard me donne envie de me transformer en escargot rentrant dans sa fragile coquille .

 Les nouvelles confuses et terribles de notre planète à feu et à sang, des pays des neiges au pays des cèdres, achèvent de ruiner ma foi en l'ancien humanisme. Tant de souffrance et tant de promesses de paix aussitôt rompus par des géants agités imbus de leur puissance ...

Mes amis d'Italie ont raison,"vivere è bellissimo", mais qui s'en souvient ?

"Je crois avoir quelque chose de grave, dis- je à l'Homme- Mari, la tentation de la morale à quatre sous me guette, sans parler de l'apitoiement égoïste, cette sentimentalité éprouvée de façon lointaine à propos des tragédies qui ne touchent que sur images. Serait-ce un signe de dégénérescence cérébrale? Ou suis-je un monstre qui cherche un alibi à son incurable nostalgie d'un paradis perdu ?

 Toujours le même d'ailleurs, cette maison hantée et son jardin ravagé ne me laissent jamais en paix. il faut lutter, je te supplie d'oublier ces utopies capriotes, et de filer en Ligurie, en Ombrie, pourquoi pas en Poméranie !

Ne ris-pas !l'île de Rügen abonderait en délices inconnus de Capri, selon le récit de la comtesse Elisabeth von Anim, voyageuse éprise de nature sauvage et de solitude raffinée, qui  voici  plus d'un siècle s'ingénia à en dresser le catalogue des merveille s; après une escapade pittoresque, sous la haute protection de sa femme de chambre dévouée jusqu'à l'absurde et  de son cocher toujours ravi de dormir à l'écurie. 

 Plaines charmantes longeant la mer, lacs romantiques, forêts de hêtres rouges, étendues de sable d'une blancheur de lune, châteaux aux blanches tourelles sauvés des vertiges de l'Allemagne de l'Est,...Cette Elisabeth ose se répandre en éloges enamourés, chanson  fredonnée par les intrépides voyageurs  en quête de mer paisible, d'air salubre, et de marches interminables sur les sentiers forestiers éclairés de timides rayons.... 

Vision pure, agreste, et insouciante, aucune âpreté dans cette verdeur limpide ! 

Qu'en penses-tu ?"

"Rien à priori, réplique l'Homme- Mari, ma tante avait un Loulou de Poméranie, chien particulièrement affreux et excité, si les gens de ce pays ressemblent à ces animaux, je me contenterais de garder la maison et les chats pendant que tu me quitteras pour imiter ta comtesse Elisabeth, entre nous, quelle aventure audacieuse de se perdre dans une station balnéaire en compagnie de ses domestiques ! 

Au moins , le cocher avait-il chaud dans sa paille, nous jouissons d'assez d'air frais ici pour aller en chercher au bout de l'Allemagne, n'es-tu pas de mon avis ? Et quel charme aurait pour nous une île privée de pirates grecs; d'empereurs romains et de colonnes antiques ? 

Nous sommes atteints du mal de  Capri, jamais une île de la Baltique ne nous en guérira !"

J'avoue avoir douté à son instar, malgré la touchante évocation de ces plaisirs de Rügen, si sains et faciles, de ces balades ne vous obligeant pas à vous hisser sur les traverses raides aux marches de pierre en morceaux qui constellent Capri de bas en haut,  de ces plages infinies vous libérant de l'obligation de descendre cramponné à une échelle en bataille afin de glisser au sein d'une crique perpétuellement agitée,  de la description de ces routes plates vous libérant de la dictature des petits bus nerveux frôlant les précipices avec un acharnement joyeux, de  la simplicité de ce petit pays insulaire, vous épargnant l'emprise de Capri. 

Cette  magicienne intangible ne vous laisse jamais en paix, ne trône- t- elle sur ses énormes roches sculptées par les rudes épées des titans, en vous réduisant à  l'état d'humble créature? Vous êtes sur le rocher des sirènes la proie des forces mystérieuses et incompréhensibles qui jaillissent des grottes, cavernes, bosquets, criques et montagnes entre le couchant et l'aube...

A force, vous en perdez le peu de bon sens que vous aviez en débarquant !

A quoi bon nourrir des rêves capriotes, les prix éhontés de la Capri moderne  vous en éloignait aussitôt. Nous avions lutté pendant si longtemps afin d'enlever notre cabane  en ruines à la griffe des promoteurs, or, la voilà qui s'éloignait, qui plongeait au sein de je ne sais quel abîme, elle n'existait plus sur aucun site immobilier, Salvo ne répondait à aucune de nos questions, Arturo refusait d'envoyer la plus insignifiante photo, et le tribunal de Naples se taisait, ce qui était un comble dans cette ville de bavards impénitents ... Aurait-elle été soufflée par une tempête cet hiver ?

Ou soufflée par un acheteur couvert d'or ?

Il était urgent de voir ailleurs !

Pourquoi l'Homme- Mari ne voulait-il se laisser séduire par mon audacieuse idée de sillonner l'île de  Rügen ? Regrettait -il  l'absence de cocher et de femme de chambre ?

Cette histoire de Loulou de Poméranie ne tenait pas debout ! 

J'interroge un guide moins désuet que la comtesse von Arnim, et recueille une brassée de compliments sur ce paradis de l'ancienne Prusse orientale... Le charme voltige, puis s'effiloche...

Je retombe sur terre ou plutôt sur les rocs de Capri.

Rügen flotte comme un pays légendaire en mer Baltique, soit ...

Hélas, il manque l'essentiel, le parfum du jasmin chauffé par le soleil, la lumière transparente et dorée, les jambes des déesses tombant du ciel, comme le disait Giraudoux dans "La guerre de Troie n'aura pas lieu" et surtout les sirènes qui  ne goûtent guère les eaux peu profondes de la Baltique, aucun  souvenir d'Ulysse, aucune grotte bleue,  aucune caverne rouge hantée par Polyphème le cyclope, aucun parc philosophique où volent les esprits des anciens amants,  aucun palais romain et aucun ermitage cerné d'asphodèles, fleurs menant au royaume de Perséphone, mais des cortèges de gentils Berlinois et des bains froids ... 

 Et, à sa surprise, j'approuve l'Homme- Mari qui, le temps de ma profonde réflexion, a déjà relégué la Poméranie aux oubliettes :

"Mon Dieu ! comment vivre sur une île qui ignore les citronniers et préfère la bière au limoncello ? Non, décidemment, tu as toujours raison,  n'allons- pas nous réfugier en Poméranie ! "

 L'Homme- Mari, en marin habitué aux tempêtes, me répond sans ambages:

" Ta comtesse prussienne a conseillé Rügen  à ses lecteurs allemands, et , si je ne me trompe, elle s'est précipité en Ligurie, tu m'as raconté son "Avril enchanté " au bord de la Méditerranée, blottie avec ses amies sous la glycine d'un château accroché à la falaise...Oui, c'est un roman, mais un roman qui sonne vrai ! Elle aussi avait l'envie d'Italie, le pays du bonheur ... 

 Allons,  une fois sur le quai de Marina Grande, tu seras pareille aux plantes heureuses d'entamer un nouveau printemps, courage ! Qu'est-ce qu'un mois et des poussières ? Pense au travail, aux corvées, à la pyramide de soucis, de devoirs, de rendez-vous qui restent à affronter avant notre libération capriote! "

L'Homme- Mari sur ces belles paroles se remit à ses corvées et je repris les miennes...

 Cette sagesse m'allait droit au coeur tout en ne me persuadant guère. Revenir à Capri, mais pour y contempler notre maison envolée , massacrée, saccagée, anéantie me faisait trembler ! pire, la pauvre cabane serait vendue à un riche Romain, un esthète Milanais, un  écrivain Napolitain, venu en voisin, et déjà endormi sur la terrasse entre les herbes folles, les fleurs rouges et les lézards bleus, (Cette spécialité de  l'île qu'aucun  être vivant n'a rencontrée depuis cent ans...).

 La maison ensorcelée, elle dansait sur le fil de nos vies, et taquinait nos obsessions, si elle se retirait de notre horizon,  que resterait-il de notre passion capriote ?

Franchement, je perdais pied : ne nous lasserions- nous de ces séjours où vivre devenait une profession de foi,  où le simple fait de remplir son panier à provisions prenait l'allure d'une odyssée ?

Nos amis nous prouvaient de loin leur fidèle affection, et nous la leur rendions ! mais, ils menaient leurs vies, et Capri les absorbait pleinement. Nous amusions les gens d'Anacapri qui ne voyaient en ces Français que des originaux aux habitudes d'oiseaux migrateurs.

 Ils se trompaient ! 

Un passé confus, la bizarrerie d'un amour appartenant à une de mes vies antérieures, le destin d'un ancêtre inconnu, la beauté d'une puissance irréelle nimbant chaque sentier, chaque belvédère, chaque bosquet de pins parasols et chaque verger de citronniers, le désir de faire partie intégrante de l'île, nous attachaient à ce minuscule et immense univers qui n'en finissait pas de nous attirer et de nous rejeter.

Mais, d'ici un mois, nous interrogerions Capri elle-même, et si elle voulait de nous, elle saurait bien nous le prouver ! L'espoir, l'enthousiasme, le goût de mon prochain, à commencer par l'Homme- Mari, me gagnèrent comme un vol d'hirondelles de retour au logis !

" Avril enchanté", dis- je,  pour prendre notre mal d'Italie en patience, regardons- en ce soir le premier film qui date de 1935, autant dire la nuit des temps. Cela nous donnera un avant-goût de notre avril à Anacapri, entre le citronnier du jardin ployant sous ses fruits énormes, la glycine parfumée se balançant du haut des terrasses, et le chien aboyeur de la voisine ..

Mais, je te préviens, les Hommes- Maris  dépeints par la chère Elisabeth von Arnim manquent singulièrement de panache, de galanterie et de tendresse ! Ne le prends pas mal ! De toute façon, l'Italie va tout arranger ...  Cette morale vaut bien un film en noir et blanc ! "

A bientôt ! 

Pour la suite de cette trilogie de Capri, 

 Nathalie- Alix de La Panouse ou  Lady Alix

 Si vous rêvez de la Baltique et si vous aimez l'humour rafraîchissant, "Les aventures d'Elisabeth à Rügen" vous enlèveront sur une île de lacs et de forêts.

.(Editions Les belles Lettres Elisabeth von Arnim)

Son "Avril enchanté" vous donnera envie de fuir d'urgence au pays où fleurit l'oranger !


                                                    

Jardins antiques à Capri
Crédit photo Vincent de La Panouse



jeudi 26 février 2026

Vivere è bellissimo:! Trilogie de Capri partie III chap 9

  Trilogie de Capri

Partie III chapitre 9

 "Vivere è bellissimo"

 L'hiver s'acharnait dans ses ultimes combats, cette année, le ciel ne cessait de se fondre en eaux,  le vent d'arracher branches lourdes ou frêles, arbres vénérables ou jeunes plants, et de nous tenir reclus, assombris, incertains, frileusement blottis autour d'un feu suppléant à l'absence de chauffage, et de bougies ne nous consolant guère des coupures de la fée électricité. 

L'Homme- Mari , mine endeuillée et démarche courbée, inspectait le toit, raclait les poutres, soupirait lugubrement à la vue de chaque fuite imprévue meurtrissant  nos murs et ébouriffant les bassines placées, déplacées, replacées, selon l'agaçant rituel de la vie quotidienne dans les très vieilles maisons.

Pour le moment, nulle catastrophe ne pointait son museau sournois sur notre horizon, mais, l'imagination, cette farfelue jamais disciplinée, mettait son grain de sel et nous accumulions les drames à venir, en souhaitant qu'ils ne déferlent jamais !

 Le bon docteur de famille s'était souvenu de mon inertie à propos d'un fatal examen ...Son sermon glaçant m'avait obligée à me conduire en grande personne responsable,  ainsi  m'attendait- on dans un endroit inconnu d'une cité médiévale voisine afin que je prouve ma bonne ou ma désastreuse santé ... Perspective fort peu printanière, au point que je m'usais en fallacieux prétextes afin de reculer  ou carrément anéantir la confrontation avec des machines angoissantes. 

 Comme si ce cortège de malédictions ne suffisait pas à notre bonheur, Fils Cadet, ne se doutant manifestement guère de l'état de nos nerfs, venait de confier à nos personnes frigorifiées et encore malmenées par les maux de la cruelle saison,  un de nos nos trésors familiaux la jeune personne de six étés au prénom et au profil de déesse antique.

Mon Dieu, quelle bonne fortune,  mais qu'allions-nous devoir inventer, pris au piège de notre vieille maison  soudain métamorphosée en un aquarium cerné de marécages, et menacée de la levée d'un torrent impétueux, afin de distraire une si charmante petite déjà pourvue d'un caractère assuré et d'un tempérament affirmé ? 

Nous aurions dû rayonner de bonté et de santé, d'enthousiasme et d'imagination. Or, il nous semblait être deux pauvres créatures décaties, indignes de la belle mission d'aider une jeune écolière à affronter la  prodigieuse pyramide de devoirs scolaires se dressant sur la table de la salle à manger. Sous la lumière blême émanant du ciel gorgé de pluie, cahiers de dictées, livres de lecture et calcul en tout genre s'élevaient afin de narguer notre paresse désenchantée, et le climat fait pour les grenouilles.

La situation n'avait franchement rien de réjouissant. Qu'importe ! notre devoir était de convier le printemps à la maison, coûte que coûte, à force d'entendre nos supplications, il reviendrait !

L'Homme- Mari avait du mal à se relever de sa douloureuse péripétie chez un spécialiste toulousain, je m'angoissais sottement au fur et à mesure qu'approchait la date de cet examen dont le résultat me libérerait ou au contraire m'accablerait, et le mal d'Italie nous rongeait sous les attaques du vent aigre mêlé de pluies coupantes. Le volcan de six étés fit se lever le soleil disparu, et les deux pauvres choses mal en point que nous pensions être se relevèrent de leurs cendres en un battement des cils de l'adorable jeune enfant.

 Le miracle des beaux jours tardait toutefois:  privé de son secours, comment égayer, voire instruire, ou tout au moins apaiser, une enfant  galopant de pièce en corridor à l'instar d'un poney capricieux ?

 Ainsi va la vie, nous évoluons sur des buissons d'épines, et sans savoir pourquoi respirons tout à coup la senteur des roses. L'essentiel est de garder l'espoir, un farouche, un puissant, un irrésistible espoir, c'est ce qu'affirmaient les amis de Capri, reclus eux aussi sur leur île que les tempêtes s'exténuaient à transformer en citadelle fantôme dansant au faite de vagues démesurées.

A Naples, on restait de belle humeur, malgré la pluie qui maltraitait sans pitié depuis un bon mois, l'art du bonheur sous les orangers...Même le Vésuve perdait de son arrogance, noyé de brumes sur fond de ciel emperlé de gris ! et les bateaux n'osaient traverser le golfe, laissant les îles avec leurs ailes bleues repliées sur leurs falaises, pareilles à des colombes endormies pour l'éternité...

Salvo,  pareil à un capitaine courageux, narguant la violence des orages, entre ses jardins dévastés, les soins à prodiguer à Flavia à la santé fragile,  et surveillant ses affaires durant le séjour de sa fille, Giulia, nouvelle et radieuse mariée, en quête à Milan de marchandises sublimes à offrir aux clients cosmopolites d'Anacapri, s'obstinait à garder ferme son cap.

 "Ne désespérons -pas, cara amica, gardez courage, la pluie ne tue pas, la tempête reculera vite, les arbres repousseront,  tenez bon, nous allons nous revoir bientôt, vous respirerez l'air parfumé de notre île, et qui sait, la petite vous accompagnera, imaginez comme elle s'élancerait sur les rochers  si elle vous suivait dans vos promenades d'avril! "

J'e l'imaginais en effet, et n'osais répondre que cette enfant charmante s'envolerait du haut des falaises en se prenant pour une mouette si je l'incitais à suivre ce programme. Salvo ne cultivait que depuis peu l'art périlleux d'être grand-père (Le fameux "dessert de la vie' selon les esprits optimistes ) toutefois, il ignorait combien les chères têtes enfantines cachaient d'élans spontanés se révélant particulièrement fantasques. 

La chère enfant de six étés patienterait encore avant d'escalader les rudes sentiers du Monte Solaro, les traverses d'Anacapri, le Pizzo Lungo surplombant la Casa Malaparte, (temple rouge sur sa roche à pic dont la crique sauvage vit Brigitte Bardot titiller le bain des Sirènes fort agacées de cette intrusion !) ou le chemin placide de la Migliera.

 Même les exquises boutiques tenues par de non moins exquises dames d'un âge incertain et d'une gentillesse irrésistible, recelaient des dangers: comment refuser une babiole, puis une autre à une enfant si ravissante, si allurée sous peine de passer pour une "Nonna" rigide ?

 Les chats pouvaient nous être utiles, les nourrir, les caresser, bavarder avec ces Seigneurs répandus sur les toits, l'herbe fraîche et les fleurs du printemps, fortifieraient une bonne éducation vouée au sens des responsabilités et à une grande affection envers Saint-François d'Assise ! Mais, nos propres félins étalés sur les sofas ou blottis au coin de la cheminée suffiraient à insuffler la vertu de dévouement à notre petit elfe en liberté.

D'ailleurs, Salvo n'avait-il raison, à son habitude ? Pourquoi faire un drame de ces quarante jours de déluge ? Un autre héros n'avait-il enduré cette épreuve, enfermé lui aussi en compagnie d'animaux et d'enfants ? Si seulement une colombe daignait se présenter  sur nos fenêtres, nous verrions la fin de ce tourment ! Hélas, les oiseaux peuplant les rives sautillaient et s'enfuyaient, effarés par tant d'eaux !

J'envoyais des images tragiques de notre cour envahie par l'eau verte, je nous dépeignais comme une île minuscule,  puis, je réalisais un peu tard mon étourderie: aucune vague monstrueuse ne risquait après tout de flageller notre mur d'enceinte ! et  la survie était somme toute assez facile... A condition de traverser les ruisseaux des collines, gros comme des torrents, tout au long de la route, ce qui arrachait des cris joyeux à la petite extasiée de l'aventure : devenir amphibie afin d'acheter son pain quotidien, quel délice !

Capri souffrait bien davantage, mais à sa façon, souriante et sereine : les placards des maisons remplis de provisions, surtout des bocaux préparés l'été dernier, le feu rassurant dans les âtres, le vent tenu en respect à l'abri des maisons aux belles colonnes qui en avaient affronté de plus terribles, les chats hibernant avec une sagesse grecque, les enfants babillant en scrutant les facéties des orages depuis leurs toits.

 Le port de Marina Grande était vide, les montagnes englouties sous les nuages, les Faraglioni eux-mêmes, ces géants tutélaires, ne  se discernaient plus sur la mer en furie, auraient-ils sombré en libérant les Sirènes, selon le mythe ancestral ?

 Allons, après la pluie viendrait le beau temps, pourquoi les amis français s'entêtaient- ils à l'oublier ?

Notre petite de six étés était absolument du même avis ! Sous son égide, un rythme infernal enleva notre mélancolie coriace vers d'autres cieux. Je me  remis avec entrain à la lecture  d'un roman pour enfants, écrit par un Anglais inconnu, l'ensablé G, B Stern, qui maniait l'humour de son pays avec une tendresse capable de faire luire le soleil au coeur des journées les plus sinistres. 

Le destin tragi-comique de Brutus, superbe Danois croyant être un petit basset orphelin méprisé, heureusement guidé par son ami, le Griffon philosophe Voltaire, amoureux malgré lui, vers la découverte de sa vraie nature, au sein d'un domaine planté d'oliviers et d'eucalyptus, et fréquenté par des seigneurs bipèdes plus cocasses qu'autoritaires nous éloigna sans l'ombre d'un remord des affres de l'humidité et du travail scolaire.

 Quel rempart contre la mélancolie que  ce récit délicieusement serti de remarques piquantes et de citations de la plus belle eau littéraire !  La lumière et les plaisanteries surgies en feu d'artifice du vieux livre enfantin firent couler les heures en nous redonnant une humeur printanière. 

Comment par contre dérider l'Homme- Mari qui s'évertuait dompter son ordinateur défaillant et à tenter des sorties sous les trombes glacées ?

L'entreprise me dépassait à l'avance,  je m'évertuais à  lui lire au coucher des extraits du Corricolo d'Alexandre Dumas, lecture à se tordre de rire pourvu que l'on ait pour Naples les yeux d'un amoureux invincible, or, à ma déconvenue, l'Homme- Mari en profitait pour tomber dans  les abîmes d'un sommeil réparateur ! 

Bizarrement, nos soirées prirent un tour joyeux grâce à un cavalier de légende qui nous parut incarner les principes d'éducation exigés par les parents de la petite confiée à nos soins. Le sauveur des jeunes beautés, des Indiens, des pauvres hères et des braves citoyens en détresse dans  la Californie d'autrefois, le sémillant Don Diego de La Vega, alias l'éternel Zorro, bien campé sur son Tornado fabuleux, relégua  la tempête infernale aux antipodes; et la semaine s'étira vers une date bouleversante: celle du  retour de Fils-dernier et du verdict de mon examen abhorré.

La veille, enhardis par un soleil fugace, nous naviguons  sur les grandes flaques vers Toulouse, ravis de divertir notre protégée grâce aux amusements du Jardin des Plantes. Malédiction ! A notre extrême désappointement, ce lieu dépeint comme une porte du paradis enfantin, ferme justement les siennes sous notre nez, tempête des jours précédents oblige,  honteux et confus, soucieux de divertir la petite de six étés, nous tentons d'affronter le centre historique.

Ce  détour illumine notre mémoire obscurcie par les intempéries et le babil de notre adorable volcan; l'alliance de l'Homme- Mari, refaite à neuf, piaffe chez un modeste et aimable artisan tout proche. L'éclat de ce symbole sur la main de l'Homme- Mari avive notre émotion. La petite adorée s'interroge avec un bon sens  déconcertant: 

"Allez-vous vous marier encore une fois ? En pleine rue ? Mais il vous manque un curé ..." 

" Elle a raison ! Si seulement notre ami l'Abbé voulait bénir ton anneau, je ne sais si j'oserais l'en prier... " 

Le Ciel aurait-il des oreilles à Toulouse ? L'Abbé, doué d'un l'humour foudroyant et d'une bonté immense comme la mer, se matérialise devant notre trio médusé.

Il n'est nul besoin de prononcer un mot, l'Abbé comprend, l'Abbé approuve, et la bénédiction est donnée ! on se croirait dans un roman de Pagnol !

"J'ai envie de vous embrasser!" dis- je, d'un ton timide, (On n'embrasse pas un Abbé comme du bon pain !)

"Faites!" répond l'Abbé, et le voilà qui s'éclipse, en messager du Ciel et semeur de bonté ...

C'est une histoire de roman, et c'est une histoire vraie... Les meilleurs romans ne chantent- ils la vérité ?

Le lendemain, nous arrivâmes de façon inutile à l'heure à la gare de Carcassonne, on nous apprit sans pitié que le train de Fils Dernier ralenti par les dégâts du mauvais temps, roulerait à une allure de tortue, accusant six heures de retard... J'avais convaincu l'Homme- Mari de trouver refuge sur la grande place de la ville, une fontaine de marbre rouge amuserait la petite, et lui-même lirait  ou rêverait en paix, avant que je ne revienne la mine ravagée par la sombre nouvelle que je pensais inéluctable.

 Dans la vie, le pire n'est pas toujours sûr, la sombre nouvelle ne vint pas, et c'est le coeur léger que j'arpentai la ville aux boutiques souvent closes aux façades déjà méditerranéennes, à la beauté discrète  et touchante, une ville qui avait bien besoin du printemps !

Les mains pleines de mimosas, je me souvins d'une parole prononcée par je ne savais plus qui , peut-être notre ami écrivain de Capri, Arturo, père de la petite personne qui me donnait le titre de Zia,  une petite à laquelle la nôtre venait d'envoyer des dessins, des menus présents, une façon  d'apprivoiser Capri, et d'adoucir la méfiance des Sirènes...

"Vivere è bellissimo!"

Je marchai sur les nuages en levant haut mes mimosas, fleurs au parfum subtil, sucré, fleurs en exil des collines de l'Estérel et des hauteurs de la côte d'Azur, parfum d'enfance et esprit du bonheur perdu et retrouvé !

L'Homme -Mari et la petite jouaient à s'éclabousser, comme si nous n'avions pas eu assez d'eau, et je leur lançai mon bouquet de mimosas: "Vivere è bellissimo !'

"Donc, tout va bien, quel soulagement, allons fêter cela au chaud, le train a encore du retard... Bien sûr, je ne me faisais aucun souci... La petite a tenté de m'échapper ! Pourvu que son oncle la calme ...  Ah! un second miracle, un message: le train entre en gare dans cinq minutes si on ne nous ment pas. Dans l'angoisse, j'ai laissé la voiture sur un quai dont la barrière s'est  fermée aussitôt : un piège  pour gens pressés ! J'espère que nous pourrons en sortir..."

Deux jours plus tard, un flot exubérant de Véroniques bleues et Violettes, parfumées à outrance, ruisselait sur notre pelouse à la place du sempiternel fleuve de boue, le soleil virevoltait sur les fleurs des pruniers et les écureuils se poursuivaient, étincelants et frétillants, entre les branches des arbres endoloris, fièrement parés de leurs  tendres bourgeons.

Main dans la main, Fils Dernier, sa nièce et moi-même, eûmes la fantaisie de crier "Vive le printemps", trois fois s'il vous plaît, au bout du bout de notre bosquet, en surplomb des eaux argentées de la rivière bavarde.

 Le printemps encore mal éveillé, l'entendit certainement ... 

A Capri, bien sûr, il s'épanouissait déjà !

 A bientôt pour ces chroniques d'ici et de là, entre Capri et la verte campagne toulousaine, 

 Nathalie-Alix de La Panouse ou Lady Alix 

Trilogie de Capri

 Roman "Les amants du Louvre"

 Textes variés : Pages Capriotes et Contes du vieux château

Contes d'une malle prodigieuse

Critiques littéraires



                                                           Une fontaine italienne à Carcassonne
                                                            Crédit  photo Vincent de La Panouse 20 février 2026
                                                                                   





lundi 9 février 2026

Hiver toulousain sur un air d'Italie :Trilogie de Capri Partie III chap 8

Trilogie de Capri

Partie III Chapitre 8

Envie d'Italie dans l'hiver toulousain

 Nous avions décidé d'un amoureux et vibrant accord, l'Homme- Mari et moi-même, alias sa Tendre- Epouse, d'ignorer les doutes et leçons de morale généreusement prodigués par notre encombrante famille. Fils aîné roula ainsi l'esprit en paix vers sa patrie du froid, avec Bambin- Blond et Charmante- moitié, Fils Cadet regagna sa ville du sud, flanquée de son Epouse- Bien-Aimée, et des deux Petites -Adorées.

Restait l'impétueux Fils-Dernier, enclin d'ailleurs à nous pardonner cette déraison qui ne lui semblait point si absurde. Pour un peu, il nous aurait absous, mais un brin de méfiance envers les marchands de maisons en ruines sévissant sur la côte Amalfitaine l'empêchait de se ranger tout à fait de notre côté.

 Il était évident que nous tomberions tôt ou tard dans un traquenard napolitain ou un gouffre capriote, notre naïveté de parents incapables de discerner le mal, enlaidissant les natures humaines les plus souriantes, l'inquiétaient terriblement.

 Au moins, éprouvait- il un sentiment certain (Ce qui vaut davantage qu'un certain sentiment!) à notre égard, malgré son avancée vers l'âge où les enfants sermonnent, au mieux, les auteurs de leurs jours ou, au pire, les rangent dans un placard à balais. Je m'exprime bien sûr de façon figuré... Nous recevrions certainement sa visite, sous couvert de l'irrésistible envie d'Italie au printemps titillant  humanistes sensibles, amoureux transis et voyageurs en manque de lumière. Mais, qu'allait-il se passer ?  La maison ensorcelée, cette maudite ruine qui n'en finissait pas de nous échapper, avait disparu comme un songe, on murmurait qu'elle serait mise à l'encan à Naples ... Se pourrait-il alors qu'un mystérieux personnage, nanti d'une fortune assez conséquente pour nourrir ses goûts d'ermite à l'extrême limite de l'ancien hameau de Caprile, ne nous enlève notre rêve sous le nez ?

Et si nul être  sensé n'osait se lancer à la poursuite de cette masure cernée de son jardin sentant fort le sauvage ? Qui à part nous en parerait les blessures de tant de qualités, de vertus historiques, voire antiques ? Qui à part notre imagination battant la campagne capriote décèlerait une épopée familiale assortie de la senteur des amours mortes, au sein de ce minuscule domaine composé d'herbes folles, de murs décatis, de terrasses aux balustres rongés d'humidité et d'un bassin dégoulinant de mousse ? Au cours de ce pénible hiver, une autre maison devait endurer l'épreuve de la vente à l'encan, et celle que nous aimions avec entêtement serait ensuite, tout dépendait de l'administration, offerte à la curiosité publique. Bien sûr, nous nous en affligions à l'avance, d'un autre côté,  un reste de bon sens nous forçait à y voir également une chance à saisir aux cheveux.

Que redoutions -nous au juste ? Notre cabane romantique susciterait- elle vraiment l'engouement des notables de la douce Campanie ou des grosses fortunes cosmopolites? 

Inutile de craindre les promoteurs, son jardin était classé inconstructible, préservé, intouchable. Ainsi l'exigeait la loi d'Anacapri; ce parti-pris drastique nous épargnerait au moins d'une infernale envolée du prix de départ. il faut toujours voir la vie en rose !

 Le marché immobilier sur l'île divine pâtissait de ces prix sans mesure au point de s'ancrer dans une immobilité privant les Capriotes de logis pour leurs enfants ... Et les heureux du monde n'achetaient pas pour autant! au contraire, ne faisaient- ils montre de goûts plus exotiques, plages de sable d'or, îles peuplées de cocotiers, et lagons limpides ? Finalement, nous étions les ultimes reliques du Grand Tour ! 

 La tentation périlleuse de sonder l'avenir, me  piquait au vif. En désespoir de cause, j'ouvrais en cachette le beau coffret paré d'une veduta ancienne de la baie de Naples, merveilleux présent de Simonetta à Noël, afin d'en extirper la bague romaine douée de pouvoirs capricieux, en vain ! A force d'aller et venir, de me fuir et de me retrouver, ce bijou avait entamé, hélas, une sorte d'hibernation.... Son émeraude cabossée m'envoyait des visions brumeuses dansant sur le fil du passé et de l'avenir,  mais rien de transparent, malgré mes supplications.  Elle boudait ! Sa faculté de double -vue ne s'avivait que caressée par la lumière d'Italie.

A ce propos, le fortifiant soleil me manquait bien davantage cette année que les précédentes, je n'en pouvais plus de contempler la sinistre pelouse suintante de boue, et les arbres éthérés évoquant de malheureux fantômes noirs sur fond de brume grise. Une épure prête à envoûter une âme japonaise et parfaite pour pétrifier d'effroi un coeur napolitain !

l'Homme- Mari croit ranimer ma passion de la vie défaillante en m'obligeant à l'accompagner à Toulouse, ville sinistre en hiver, la brique rose se teintant de marron verdi et la Garonne charriant du bois mort au sein de ses eaux jaunes ... 

"Les soldes, voyons, demain  elles arrivent au dernier jour, pense à Capri, nos amis Italiens louent ton chic français, si drastique, jamais de fleurs, une couleur ou deux à la rigueur. C'est le bon moment, pourquoi dépenser de façon inutile au printemps ? Avant l'Italie, n'oublie pas notre déjeuner de samedi, nous recevons quelques citadins qui vont nous considérer avec leur compassion habituelle, nous les rustiques. Il me faut quelque chose de convenable, je ne compte plus mes pulls usés voire troués, c'est une fatalité. Franchement, la vie à la campagne n'épargne guère nos vêtements, je te fais confiance pour me redonner un aspect convenable, et toi tu dois cesser de porter du noir ... 

Que diraient Flavia, Giulia et Lena ? Se vêtir de noir en Campanie, c'est afficher son deuil ou ses chagrins. Simonetta, c'est autre chose, elle est si blonde, et le noir lui sert à mettre en valeur les derniers bijoux sortis de son atelier. Je comprends, mais je n'approuve pas ... Comment bouder le dernier jour avant les liquidations, travaux, que sais-je ? 

 Je serai rassuré en fait de savoir que tu viendras me chercher après mon rendez-vous, voir ces gens m'ennuie à l'avance, et le reste m'indispose encore plus, tu me comprends bien sûr. J'ai besoin de toi ! "

 Quand un Homme- Mari s'exprime avec cette délicate ferveur, une Femme- Epouse douée de sensibilité chavire, surtout si on a le bon sens de l'inciter à se précipiter sur les ultimes bonnes affaires d'une ville qui autrefois se targuait de sa réputation d'élégance.

 A vrai dire, je plaignais l'Homme- Mari qui affronterait un rendez-vous fort désagréable chez un praticien habile mais impitoyable ....Sans lui tenir la main pendant l'épreuve,  cette honte lui serait épargnée, je serai là afin de lui offrir un café salvateur et lui promettre des jours meilleurs au plus vite.

Faire valser nos économies  sous la domination d'une habile vendeuse comprenant qu'elle a sous la main une campagnarde à la tête tournée par la grande ville, (et qui plus est par le rendez-vous de son digne Homme- Mari chez un très important spécialiste dentaire) ne me tentait guère. En revanche, à défaut de ces périlleuses soldes dernières, qui m'empêchera d'extirper d'un placard une tenue rose, rouge ou verte vouée à étourdir d'étonnement amusé nos dignes convives ? 

Toutefois, pourquoi ne pas céder à  une espèce de  promenade sentimentale ? Une balade languissante à la recherche des personnes que je fus, et que je ne suis plus, sous les immenses platanes dégarnis des quais glissants, ou selon les caprices tortueux des ruelles aux façades arrogantes et classiques, adoucies de balcons aux ferronneries fleuries ?

Toulouse  l'hiver, en son coeur historique, de l'aube au crépuscule, est bruyante, peu amène, et particulièrement démunie de places où garer même une mini anglaise aussi insignifiante et vénérable que la nôtre. L'Homme- Mari déteste le parking ancien et aérien de la place des Carmes, il tourne, contourne, et finalement retourne en pestant, le temps presse, le spécialiste doit déjà piaffer, tant pis, nous escaladons un puis deux puis trois étages, et une place au balcon se présente. 

Le fringant marché bat son plein en dépit de la pluie, les cafés sur les trottoirs s'excitent déjà, et j'accompagne le malheureux patient qui met son point d'honneur à me prédire son funeste destin. Malgré mon indéfectible compassion, je suis presque soulagée de le confier à une dame en bleu, un sourire professionnel étalé, à l'instar d'un rouge à joues, sur son visage épanoui d'allégresse artificielle. 

On me propose de prendre racine dans un salon blanc où tremblent d'effroi muet d'autres pauvres souffrants... La honte m'envahit,  ma place est ailleurs  ! Mon impertinente bonne santé sera ressentie comme un affront si je ne sauve en défiant les marches outrageusement glissantes du vieil escalier en colimaçon....

J'avais oublié à quel point ces escaliers typiquement toulousains vous prodiguaient leurs traîtrises,  me voilà partie en avant, basculant sur une mère de famille qui pousse un hurlement  de panique, décidemment mes retrouvailles avec mon bon vieux coeur historique toulousain prennent une fâcheuse tournure.

 Mais, au dehors, la lumière réchauffera- t- elle la rue affublée de cet étrange nom de "Rue du  Pharaon" ?  Hiératique entre ses nobles façades, la rue  adoucie d'une boutique de fleurs  fraîches, se rebiffe et me pousse vers les suivantes, Place des Carmes agitée, ballet de voitures nerveuses, piétons déterminés, où me diriger ? Les quais sont proches, les belles avenues aérées autrefois selon les principes majestueux du baron Hausmann, à la mode de Toulouse s'entend, s'étendent à une encablure.

Or, je flotte très loin de ce quartier où je ne reconnais aucune bribe de mon passé. Ce vieux-Toulouse  si vif voici encore  une dizaine d'années, s'effiloche de plus belle, entre mes souvenirs entrechoqués. je cherche à renouer avec les lieux aimés, ceux qui me consolaient  de ma jeunesse absurde, ils ont disparu depuis longtemps. Les cours secrètes sont emplies de voitures, les fontaines ne bruissent plus, les quais de la Garonne sont lavés de frais, rutilants, privés de leur romantisme décadent, certainement une très bonne chose, vive la salubrité ! Mais quel ennui ! J'arpente les rues sombres, et l'atmosphère feutrée achève de me déprimer.

 Place Esquirol sous la bruine gris- perle, les façades sont lugubres, et les passants en deuil,  pour un peu, je me croirais à Berlin ! Un flot de cyclistes hystériques me barre la route, vais-je finir écrasée par ces deux-roues furibondes ? Marcher est une prise de risques à Toulouse ! Au loin, le Pont neuf se devine à l'orée des quais, un pâle soleil voltige sur de belles colonnes, voici  le beau Musée, la fierté de la ville. L'ancien couvent des Augustins, arbore les tentations d'un salon de thé,  l'élégance  pimpante d'une boutique regorgeant de souvenirs étincelants, et un curieux rempart de pierres claires sur sa façade de briques.

C'est la nouvelle entrée des visiteurs. L'autre, au sommet d'une volée de marches, vieillotte et adorable a été jugée, et condamnée ! J'entre timidement, le cloître est enseveli sous des bâches, le jardin de curé garde en ses entrailles les pas légers de mes enfants, les salles fermées encore sur le pourtour se souviennent- elles de ces trois garnements qui se poursuivaient entre les statues de chevaliers ? 

Les gardiens se méfiaient, mais nous les rassurions par notre calme absolu quand je racontai l'épopée du chevalier sauvant un lion blessé et chevauchant ensuite en sa compagnie jusqu'au bout du désert. La statue de ces deux héros est-elle encore à son ancienne place ?

Je le saurai à l'issue des travaux !

Les salons où s'entassaient les collections hétéroclites  ont subis un vaste dépouillement, par contre, je m'interroge sur l'intérêt d'un cube blanc dissimulant un portrait de jeune fille aux cheveux roux joignant la beauté du diable à la délicatesse d'une époque. Toutefois l'artiste, Berthe Morisot, se serait-elle pâmée ou récriée devant cet écrin  bizarre ?

Mes fils adoraient adopter un tableau, j'en déniche un, la Veduta de Naples, ou vue du Pausilippe, qui ravissait Fils Aîné, sensible à la lumière joyeuse bondissant de la toile, se devine très haut sur le mur d'un vaste salon. Mademoiselle Louise- Joséphine Sarazin de Belmont peut respirer ! 

Je tremble en songeant au sort des tableaux élus par ses  jeunes frères, peut-être ôtés de ces lieux pompeux, qualifiés de surannés ou encombrants ?

 Non, j'entrevois l'imprudent" Buffle surpris par un tigre" bien cruel idolâtré  par Fils Cadet, cette toile  un tantinet barbare a résisté au "jugement dernier"... Miracle, une "Vue de la campagne romaine" suscite l'approbation des visiteurs surpris du trait affûté, si moderne, et singulier du surprenant Pierre- Henri de Valenciennes, méritant sa place de choix, à l'extrémité de l'exposition: Fils Dernier avait bon goût !

 L'Italie, toujours l'Italie, en ce temple de l'art Toulousain, je ne rêve que d'Italie !

Je sors doucement et déambule vers la ravissante Place Salengro dont la fontaine chante encore l'antienne qui me réconfortait après mes cours austères. Ici, en cet endroit charmant, mes souvenirs battent des ailes parmi les pigeons, mais la nostalgie s'imprègne de la douceur des balcons enguirlandés de ferronneries en fleurs.

Un air d'Italie vogue  sous la pluie ...

Que sont mes amis devenus ? Une jeune femme, droite et habillée avec un chic typiquement toulousain, un brin de fantaisie et une rigueur classique, m'arrache un sourire ému. Elle me semble surgir de cette époque si proche et déjà si lointaine que je ne retrouverai plus ...

Mon Dieu, et mon Homme- Mari ?

Et la tentation des soldes ?

Indifférente aux cyclistes enragés, aux boutiques affriolantes, aux passants endeuillés, je cours en perdant ma respiration, mes forces, mon parapluie, et ma tête, je murmure des excuses aux réverbères, me heurte à je ne sais qui, bouscule je ne sais quoi, et m'écroule devant un Homme- Mari guilleret, sagement assis sur un fauteuil immaculé.

"Partons d'ici, j'ai des calmants dans ma poche, la douleur se réveille, j'ai hâte de revenir à la maison, mais tout va bien, et toi, tu as l'air bizarre..."

 "Mais, c'est que je ne pensais qu'à toi, et à Capri ! 

Toulouse est bien beau, mais rien ici ne vaut l'Italie !"

  A bientôt, pour la suite de ma Trilogie de Capri, 

 Nathalie- Alix de La Panouse

Ou Lady Alix



Comme une envie d'Italie: façade de l'Hôtel de Bernuy,
au coeur de la Renaissance Toulousaine.
Crédit photo Vincent de La Panouse 


  



vendredi 23 janvier 2026

Noël entre campagne française et baie de Naples ou Trilogie de Capri Partie III Chap 7



 Trilogie de Capri

L'étoile de Noël s'est posée sur la baie de Naples

 Partie III Chapitre 7

Nous avions décidé de vaincre notre attachement instinctif, absurde et envahissant envers l'île des Sirènes, et de tourner le dos à ce rêve impossible de loger un jour en propriétaires dans la maison de mon lointain ancêtre, une ruine exquise et inabordable.

Nous avions la ferme et définitive volonté de nous montrer raisonnables. Choix terrible qui me bouleversait corps et âme et m'inondait de tristesse.

Or, une fois en France, à l'aube du fâcheux mois de novembre, en observant, du haut de ses roches hautaines, notre existence de rustiques engloutis sous les ronces de leur campagne ventée, Capri la Magicienne n'eut cesse de se venger..

 Notre retour fut âpre et fébrile, d'abord un voyage passé à fendre les foules agglutinées dans l'aéroport, et  un vol avancé pour d'obscures raisons, et frappé de turbulences toujours angoissantes, malgré le détachement parfait de l'équipage rompu aux crises de nerfs de ses passagers. 

Mais nous étions vivants, et en France, la voiture toujours à sa place, devant l'aéroport, l'embouteillage toulousain toujours aussi lassant, la campagne toujours verte et trempée de pluie récente, enfin, entourée de son ruisseau paresseux, notre vieille maison toujours debout, toujours auréolée des cèdres, platanes et tilleuls de sa vaste pelouse.

La blanche statue de Diane flanquée de sa biche gracieuse s'élevait au loin contre les buis et lauriers, la brume montait en volutes mélancoliques, nous avions perdu l'Italie du Sud, mais retrouvé notre vrai foyer.

Contrairement à son énorme et pompeuse "amie" d'un  célèbre roman anglais, la maison n'avait subi nulle rage destructrice d'une gouvernante folle. Intacte, placide, elle avait attendu notre retour sans paraître affectée de notre désertion momentanée. A la cime de son toit, les trois déesses  tutélaires, glorieusement décaties, fixaient l'horizon et levaient vers le ciel maussade leurs regards impavides. . 

 Le soir se couchait quand nous ouvrîmes la porte de notre si vieille maison, humide, hélas fréquentée par nos chats lâchés en liberté ... Cette sinistre erreur  entraîna un travail immédiat afin de redonner fraîcheur et beauté au moins aux couloirs.

Fils Dernier  nous avait prévenus de la gravité de la situation.

 Lui-même n'avait-il dû tancer d'importance la gent féline qui s'était invitée au moment précis où ses amis, conviés en notre absence, dans ce qu'ils ignoraient être un refuge pour animaux sauvages et domestiques, franchissaient notre cour ?

Heureusement, les chats avaient compris l'enjeu, et fui au bout du village ! L'honneur avait été sauf,  mais de justesse .Un horrible soupçon nous brisait le coeur : le guerrier vétéran, Achille premier, chat de gouttière  ignorant le raffinement des aristo- chats de la maison, n'aurait-il gâché l'atmosphère en réclamant à l'élégante petite troupe cosmopolite  de remplir jour et nuit l'abîme de son estomac ?

Quelle épouvantable réputation nous attribuerait- on  désormais ?  Mieux valait repousser ces pensées horribles !

Après la beauté limpide de Capri, nous évoluions au sein d'un monde morbide, nos pas résonnant dans des pièces sentant le renfermé, dans le meilleur des cas, ou le chat peu courtois, dans le pire.

 La routine réglant notre vie nous saisit aussitôt dans sa main de fer.

Il fallait nettoyer, ouvrir les fenêtres et l'ordinateur, ne pas sursauter devant le courrier, ne se plaindre de rien, et ne surtout pas prononcer le mot de Capri, l'équivalent d'un poignard enfoncé dans la coeur ! Envoyer paître les journaux d'un pessimisme accablant, tous entassés à notre intention  par le  jardinier et gardien des maudits chats (sa mission ne semblait guère l'avoir passionné !) sur une console dégoulinante de poussière...

Et croire qu'un jour le soleil se lèverait sur la baie de Naples juste pour nous faire plaisir. Sauf si nous nous montrions raisonnables, en ce cas, le soleil nous illuminerait à Portofino, San Remo, Porto Venere, ou Corfou, nettement moins onéreux d'après Fils Dernier ...

La réalité reprit son cours, entre travaux, travail, inquiétudes diverses, maux variés, visites d'une famille raisonnable s'attachant à nous montrer l'exemple, et d'amis beaucoup plus drôles (Il est d'ailleurs très réconfortant de voir combien la plupart des gens deviennent plus amusants en prenant un certain âge !) le mois de décembre me surprit en fanfare.

Décembre et les  cartes à choisir, uniquement des Nativités italiennes, les cadeaux à inventer afin de prouver notre affection aux amis de Naples et de Capri ! Sans parler des autres, toutefois, cela pouvait attendre : compte tenu des délais de la poste et de l'ampleur de notre affection, Capri passait en tête; choix raisonnable ou pas, Capri seule importait ! J'imaginais mes précieux paquets secoués dans les airs,  puis jetés sur un bateau, malmenés par la tempête, et hissés  au port à l'arrière d'un minuscule camion  brinquebalant au bord des gouffres sur la route dépeinte par Alberto Savinio, dans son malicieux "Capri", comme "la plus effrayante et la plus ensorcelée du monde".

Comme je les enviais, j'aurai tellement désiré les suivre, ces frêles paquets qui verraient Naples, qui aborderaient à Capri, alors que je restais en "exil", face à une pyramide de corvées sous le vent d'autan et la pluie glaciale .Bien sûr, la famille fondrait vite sur nous, serait-ce une belle consolation ou une petite pénitence ? Tout dépendrait de l'humeur de ces membres charmants mais  rebelles, et adorant nous traiter en parents déraisonnables à remettre dans le rang ... Capri d'abord ! le reste suivrait ...

 Chaque fin d'année, à vrai dire, je me tordais l'esprit afin de deviner quels objets inutiles et délicieux, quelles friandises traditionnelles, quelles décorations délicates, quels jouets charmants, amuseraient les habitants du Pays des Sirènes. Leur goût impeccable m'obligeait à voler vers les cimes des belles surprises tandis que la sombre réalité freinait mes élans généreux. 

Que choisir  d'original, d'ancien, de typique, de ravissant, de délicieux ? Où dénicher ces raretés ? Et à quel prix, même si le proverbe affirme avec une assurance implacable : "Quand on aime, on ne compte pas !"

J'avais beau martyriser mes facultés d'invention, je retombais plus ou moins dans les mêmes choix, et remplissais les beaux paquets de calissons de Provence et de parfums de Grasse, c'était la fatalité ! 

Nous échangions d'ailleurs nos images : sur les portables nerveux s'inscrivaient des merveilles exubérantes à la mode Napolitaine, crèches familiales, sapins ornés d'angelots et de clochettes cristallines  jusqu'à la dernière aiguille, tables rutilantes, parées d'or, fleuries de rouge, tables prêtes à faire jaillir le soleil dans la maison,  et partout, des guirlandes, des fleurs bleues, des gâteaux pareils à des bijoux, des oranges énormes, des citrons resplendissants aussi gros que des oeufs d'autruche soigneusement rangés dans les belles corbeilles, cette fois à la mode capriote.

 La fine et gracieuse fille  d'Arturo et Léna, aidée par une gentille amie, décida même cette année de poser avec vaillance, son  grand panier sur la tête, à l'instar de ses ancêtres  qui montaient, ainsi chargées, les rudes sentiers de l'île, superbes sans s'en douter, héroïques sans le savoir...

Je tentais chaque jour de riposter, fiévreusement penchée sur mon portable clignotant des reflets de la baie de Naples 

.On m'envoyait le bleu cristallin d'une mer épurée par l'hiver, le vacarme fougueux des vagues férocement lancées sur les rochers empourprés, la lumière vive et le ciel limpide, comment lutter ?

 Je m'évertuais à saisir  la beauté fugace de notre vieille maison, pâlie et fripée par les siècles, mais encore solide, cernée de combatifs lauriers- roses, de braves rosiers aux pétales mousseuses, (ces chevaliers parfumés à miracle qui sauvent de l'ennui les jardins anciens) et d'une armada de cactus  exotiques plantés par une aïeule qui aimait les voyages. Or, il me fallait agir dans la hâte, avant que les nuages gris ne gâtent cette évocation d'un romanesque décadent !

 Comment sauver notre honneur à l'intérieur ? De notre campagne volait vers Naples, grimpait à Capri la naïveté de nos santons datant de l'enfance de nos Fils- Adorés, l'austérité d'un sapin posé contre la porte donnant sur la cour, en plein courant d'air afin de préserver ses racines encore vives, la sobriété de notre table vêtue de lin blanc et de porcelaine blanche à filets d'or, une simplicité classique à en mourir, mais faisant surgir les souvenirs de tant de Noëls  en famille...

Notre petite  descendante, du haut de ses six étés frondeurs, étalerait certainement sa douce fantaisie sur ce décor exemplaire. Hélas, pour le moment, privée de ce lutin fantasque, je me sentais bien solitaire, et morne...Ranimer son âme d'enfant exige un certain entraînement, manifestement, j'étais un peu rouillée...

"C'est ce maudit climat, comment veux-tu que l'on respire Noël entre ces averses glacées, ce vent furieux, ces coulées de boue, et la déroute de nos plantes préférées ? Mes dix citronniers sont exsangues, mes rosiers rompus de pluie, mes buissons d' agapanthes exténués..."

L'Homme- Mari apitoyé par ce chagrin puéril  me jure que  l'air enchanté de Noël se respirera sans effort. 

"Pourquoi se meurtrir, ajoute-t-il, cesse de prendre cette affaire au sérieux ! Noël ne repose que sur la bonne volonté, ce n'est pas un concours de beauté entre Capri et notre vieille baraque, pourquoi t'angoisser aussi pour le jardin ?  Les rosiers résisteront au gel, ils nous ont déjà prouvé leur vaillance. Tu as une consolation : ce sapin placé au beau milieu des pires courants d'air de la maison se porte si bien qu'il survivra, cela compensera la perte des citronniers...

L'Homme- Mari faisait preuve de son éternelle sagesse, et je décidais une fois encore de m'avouer vaincue : notre Noël rustique n'égalait en rien l'éblouissement, la ferveur, et la fantaisie amoureuse d'un Noël célébré en Italie du Sud...

Qu'importe ! Noël chaque année répand un nuage de douceur et une envolée de tendresse incompréhensibles au sein des familles, des amis,  et même des inconnus 

Et singulièrement la nuit où l'on ne quitte pas des yeux les humbles petits personnages rassemblés dans la crèche étincelante autour du nouveau- né, l'humble boeuf méprisé, l'âne valeureux, les moutons étonnés, et, chez nous, l'aréopage de chats évoquant nos compagnons partis chez Saint François d'Assise.

Que deviendrait l'Enfant- Roi si des chats ne l'entouraient d'une cour protectrice ?  C'est ce que nous pensons au risque de choquer les esprits peu enclins à aimer nos félins mystérieux.

Sur ces entrefaites, les enfants, petits, grands et minuscules, taciturnes, expansifs ou braillards, selon les âges et les caractères, multiplièrent leurs entrées, et la maison se métamorphosa en un théâtre agité.

L'Homme- Mari et moi courions en tout sens, galopions les bras soutenant des sacs gonflés de nourriture, aussitôt installée; aussitôt disparue, à croire que nous hébergions un troupeau d'ogres impitoyables. Le sourire aux lèvres, nous acceptions les réprimandes avec une patience trop angélique pour durer, et sans oser nous le confier, subissions la nostalgie de ceux qui ne se sentent plus chez eux en leur propre foyer. Capri nous manquait, c'était un sentiment secret, un amour impossible, une étoile perdue, un désarroi que personne au logis ne comprendrait ...

Ne devions-nous résister à la tentation de nous avouer une fois de plus absolument déraisonnables ?

 Fils Dernier  comprit aussitôt ce que nous cachions ... Volant à mon secours, prenant en pitié ma faiblesse et mes nostalgies, il trouva un moyen de m'aider à atteindre la sérénité obligatoire chez toute mère de famille la veille de Noël. c'était si simple, nous allions faire une bonne action. Comment n'y avais-je songé ?

 Sous son égide, et en compagnie de la petite aux six étés, je me consacrerai à une partie de la famille en proie aux périls de deux rivières  décidées à sortir de leur lit. Tous trois, nous franchirions ces eaux rebelles, rien n'arrêterait la détermination farouche de Fils Dernier qui en avait vu d'autres !

Cette aventure parut fort étrange au reste de la maisonnée qui nous rappela les horaires des messes du soir, et le danger des embouteillages sous la pluie.

  "La messe du 25 vaut bien les autres, et qui craint quelques averses ? L'essentiel, c'est de faire une bonne action la veille de Noël !" dis- je d'un ton ferme qui cloua le bec aux plus étonnés. 

 Sur ce, nous partons farouches et entêtés, en hurlant des cantiques dans la voiture, de manière à remplir d'effroi les malheureux essayant de doubler notre tacot. Cette ardeur a le don de faire tomber une pluie encore plus coriace, et de nous rendre aphones en un clin d'oeil. 

La traversée des ponts accomplie à force d'acharnement, la mission de secours à la famille solitaire accomplie, l'âme en paix, nous subissons la route du retour, encombrée, et brumeuse, comment croire à Noël  au sein de cette obscurité humide ? 

La petite aux six étés dort, en imaginant sans doute les surprises du lendemain, Fils Dernier, incapable d'articuler après nos chants et la conversation au long cours de l'après-midi, songe à je ne n'ose lui demander quoi.

La plus sombre mélancolie me noie l'esprit. Où se sont envolés à jamais les Noëls d'autrefois? Ai-je même vraiment aimé l'un d'entre eux ? Un sentiment de solitude n'a- il toujours gâché l'espoir de cette nuit  pourtant à nulle autre pareille ? Où es-tu parti, esprit de Noël ?

Afin de ne pas sombrer, j'ouvre à tout hasard mon portable, l'Homme- Mari aurait-il laissé un mot affectueux ? Non, ce qui ne me surprend guère, le pauvre, avec cette famille si variée sur les bras ! 

Mais, une étoile s'échappe de l'engin, et tournoie sur la mer, Capri fête Noël de tout son coeur, Arturo m'envoie la mélodie des Campanelles de Santa Sofia d'Anacapri, les cris de ravissement, les saluts affectueux, toute l'île chante, la mer se tait, les cloches répandent une musique divine sur le velours étincelant du ciel. 

Noël est une étoile tombée au coeur de la baie de Naples....Anacapri scintille sur le minuscule écran...

 Fils Dernier soupire, "Si seulement on fêtait Noël comme eux ! Ces gens sont extraordinaires de gentillesse, et de bonté. Quand repartez- vous à propos ? "

Ma mélancolie a fui sur la baie de Naples. L'esprit de Noël m'est donné à nouveau, je le cherchais, Capri vient de me le rendre, rien que pour la remercier, j'y reviendrai. Rien ne sonne plus faux que le mot raisonnable!

"Au printemps, dis- je, en avril,  quoi qu'il arrive, et tant pis si nous n'achetons jamais la maison de ton ancêtre, ou aucune autre, Nous n'avons pas besoin d'un toit, mais de cette bonté que tu viens d'évoquer. Un peu d'humanisme, et la "grande bellezza"! Capri a surgi dans notre nuit, elle s'est abattue sur notre soif, ce rocher est l'ultime refuge, je déraisonne, je me sens tellement mieux ! "

"Oui, tu dis toujours cela,  mais être raisonnable n'est pas un crime ! Méfie- toi, l'île mène le jeu depuis le début. Je viendrai vous voir en avril ... Nous y voilà. Notre maison glacée ! Noël en famille ! Pas trop tôt, cette route m'épuise à chaque fois ... Crois-tu qu'ils auront eu l'idée de nous laisser quelque chose à grignoter ? "

"Comment oses- tu douter de l'esprit de Noël ?  On ne nous a certainement pas abandonnés !

Regarde, l'étoile du Berger éclaire le ciel noir ..."

A bientôt !

Pour la suite de cette dernière partie, de ma Trilogie de Capri,

 Nathalie- Alix de La Panouse

Ou Lady Alix



Nuit de Noël 2025 à Anacapri
Eglise de San Michele au coeur de la cité 
Crédit photo Barone Amadeo Bagnasco