samedi 6 juin 2026

Trilogie de Capri Partie III chap 15 A la recherche de l'insaisissable Roberto

L'insaisissable Roberto d'Anacapri: l'art de courir après notre sauveur 

La maison ensorcelée

Trilogie de Capri Partie III

Chapitre 15

Les périlleuses explorations des rios capriotes, hélas privés d'eau depuis l'Antiquité ou à peine un peu moins, méritaient certainement que nous y consacrions le plus clair de nos fugaces séjours sur le divin rocher.

N'étions-nous venus que pour  cultiver ces deux choses essentielles à la survie de l'âme et du corps : les conversations passionnées et la marche sur les sentiers abrupts ?

"Parla ! insistait Salvo à ma vue, et je parlais ! Mal, puisque notre sauveur éternel fronçait les sourcils en m'entendant encore une fois inventer un mot  qui tenait plus du grec, du latin ou de l'atlante que de la langue des descendants de Dante.

Or, ces promenades exaltées au sein des buissons en fleurs et des ruines éparpillées en aplomb de la mer, couleur de lait ou de vin selon ses caprices, ne devaient en aucun cas nous ôter de l'esprit nos devoirs envers les aimables sauveurs qui nous avaient guidés avec une bonté infinie dans des circonstances bien fâcheuses .

Ainsi, en octobre dernier, par une nuit pétillante de moqueuses étoiles, un drame se joua dans notre modeste cuisine, l'Homme- Mari affamé après une marche torturante et un déjeuner composé de l'air  frais du belvédère du Parco Astarita, à l'autre bout de l'île, tenta de réchauffer ses macaronis vespéraux. il alluma, lutta, ronchonna, se comportant en mari exigeant que les choses inanimées lui obéissent sur le champ, ne récolta que silence et froideur. la pasta resta glacée, et l'humeur de l'Homme- Mari atteignit un degré de température proprement alarmant.

 D'autant plus que le portable de notre très aimable et dévouée jeune propriétaire, engin d'habitude pétillant comme tout portable italien, observait un silence fort désagréable.

 Nous étions seuls face à l'adversité !

"Plus de gaz ! Pourtant nous avons réglé le loyer rubis sur l'ongle, c'est inexplicable, honteux, tant pis pour ce soir, le restaurant sur la Piazza déborde de pizzas en vente libre, mais demain ? Qu'allons-nous devenir demain sans café ? Le bar Grotta Azzura  ? Oui, mais il faut traverser la rue  et tourniquer dans un carrefour pétaradant au risque de se faire renverser par l'armée de vespe du matin  !

 N'oublie pas que juste en face, les temples de la culture, collège et lycée, se remplissent de jeunes conducteurs désordonnés. Jamais je ne me résignerai à pareille chose, nous n'allons tout de même pas courir dans Anacapri en suppliant que l'on nous serve un petit-déjeuner ? il faut agir, ce gaz doit absolument revenir chez nous, si notre amie Napolitaine  ne répond pas, cherchons ici.  Qui peut nous aider ? " 

En fait, une seule personne le pouvait, l'accorte, aimable, serviable, dévouée policière municipale, adorée de tout e la petite ville, et dont la maison moderne bouche la vue de notre Villa patricienne depuis au moins trente ans. (A l'exception de la tour  que nous avions eu l'insigne chance d'habiter, propriété de notre ami Alessandro, désormais louée à des heureux mortels qui y vivaient à l'année, en nous narguant du haut de leurs belles fenêtres à meneaux).

En dépit de ce détail accablant, la maison de la Signora respire les roses, et retentit  de l'aboiement de son jeune épagneul, un chien doué d'une vive et irrésistible curiosité envers les passants, ce qu'il exprime d'une façon qui ne nous perturbe plus, (même si parfois l'envie prend d'autres personnes de s'exprimer un ton plus haut que ce gentil animal en lui infligeant des remontrances bien senties...).

Ce chien débonnaire n'a-t-il le droit de manifester sa passion de la vie en vrai citoyen d'Anacapri ? Surtout ne fait-il la joie d'une excellente personne, qui m'a sauvée, voici deux ou trois ans, devant un portail refusant cruellement de s'ouvrir en me laissant ridicule et angoissée, prisonnière de la rue ?L'H omme-Mari n'entendait manifestement aucun de mes appels désespérés, et j'offrais l'image poignante d'une épouse délaissée, sac enflé de tomates et d'oranges aux pieds, mine larmoyante et pâleur de mauvais aloi sur une île où arborer un teint de velours doré constitue une preuve de savoir-vivre..

Quelle sinistre péripétie me frappait- elle ? Je ne m'en doutais pas, mais rien de très grave, une simple routine dans la vie quotidienne des îliens: l'électricité précieuse venait encore une fois à manquer, bloquant toute communication avec l'Homme- Mari, l'imposant portail et mes espoirs de me débarrasser  au plus vite de ce lourd cabas attestant notre goût pour la nourriture locale.

Au moment le plus pathétique, une forme robuste  surgit de la rue et, tout en me présentant salutations et compliments, souleva un battant du portail et me poussa sur l'allée entourant la blanche Villa. 

Malgré mon émotion et les paroles s'écoulant à la vitesse d'un torrent en crue de cette  serviable dame en uniforme, je compris qu'il s'agissait de notre voisine immédiate, qu'elle habitait sous nos fenêtres, que les pannes d'électricité  ne duraient que le temps de prendre un café chez un ami, et que si je me trouvais encore dans une fâcheuse situation je n'avais qu'à  crier son nom, "Marisa", dans l'air d'Anacapri...

"Appelez- moi, je viendrai ! Des Français comme vous, cela n'existe pas ! Toujours polis, et aimant mon chien, jamais un mot méchant sur ce pauvre petit, il aboie parce qu'il est jeune, et vous, cela ne vous dérange pas, comme vous aimez les animaux !  Allora, venez me voir en cas d'urgence, ou demandez- moi, tout le monde me connait .A presto!" 

L'Homme- Mari s'amusa beaucoup de cette histoire, d'autant plus qu'il fut incapable à son tour de dompter le portail rétif, et il admira la force  autant que le dévouement de cette chargée de la sécurité d'autrui dans les rues d'Anacapri...

Marisa persévéra dans son désir de voler au secours de ces Français à la réputation d'étourderie bien ancrée. Or, excepté  l'oubli de nos clefs sur la table du jardin, ce qui nous obligea à la supplier de nous confier une minute les doubles confiés par notre prudente propriétaire,  à son vif désappointement, nous nous montrâmes exemplaires.

Mais, en cette fraîche nuit d'octobre, rompant avec la courtoisie élémentaire enseignant que nul être civilisé ne devrait perturber le repos de son prochain à l'heure du dîner, nous lançons, dans l'étroite Via Rio Caprile, un cri chargé de toute la détresse qui se puisse moduler en notre italien fantaisiste. 

"Inutile de se lamenter si bruyamment, voici la sonnette !"

 Et le petit chien véloce de se jeter sur la grille, et ses aboiements sonores de couvrir le tintement mélodieux de la clochette que j'agite tout en me repentant de déranger la quiétude vespérale d'une vaillante policière municipale luttant jour et nuit afin de nous garantir calme et sécurité  il serait bien naturel que cette héroïne du quotidien ne nous entende pas...

Ne dort-elle du sommeil du juste, la conscience pure et le corps épuisé par ces marches à la recherche des gens à aider dans le lacis épuisant des venelles d'Anacapri ?

 Que représente notre  manque de gaz à côté de cela ?  Nous sommes des enfants gâtés et pire, des gens en vacances ! Nous ne méritons rien !  et pourtant, un espoir me vient ...

" Prions San Antonio, c'est notre Saint Patron ici,  et  s'il réveille la signora Marisa, je promets d'assister à sa fête l'an prochain en juin !"

L'Homme- Mari doute manifestement de la sollicitude de San Antonio à l'égard de ces Français qu'il a déjà aidé à retrouver la précieuse carte vitale l'an passé..

"Les Saints ne sont pas prodigues de leurs interventions, me chuchote-t-il d'un ton fataliste, même à Anacapri."

Je vais laisser chien et clochette en paix quand  San Antonio, Patron d'Anacapri a pitié de nous une lumière jaillit dans nos ténèbres, et la silhouette de la Signora Marisa envahit le balcon parfumé.

Je raconte le drame du gaz envolé, la signora compatit, réfléchit, ordonne au gentil chien de laisser ce paisible quartier romain retomber dans sa sérénité antique, et d'une voix claire propose un nom, celui sans doute de l'homme de la situation : "Roberto !"

"Roberto est l'ami, le meilleur ami, l'ami d'enfance, de la la signora de Naples, votre propriétaire,  cela compte beaucoup ici, pensez! L'enfance, cela passe si vite, mais les amis restent, Roberto va vous aider, attendez ! Oui ! Pronto ? Roberto ! Les Français ont besoin d'une bombola, tout de suite ! Cinq minutes ? Va bene ! "

Sans quitter sa posture romantique au balcon, Marisa nous explique doucement, il faut bien que cette pauvre dame française saisisse un mot sur trois, que Roberto arrive ! Avec la bombola di gas, dai !

 "Hélas, dis-je, nous ignorons tout du gaz, où devons -nous mettre cette providentielle bombola ?"

La signora me rassure, tutto bene, Roberto sait tout, il remplacera l'ancienne bombola et la ramènera  chez le marchand, de fleurs et d'aliments pour animaux de compagnie, à côté du Bar Grotta Azzurra.

"Nous avons l'habitude, ne vous préoccupez- pas de si peu, Signora, allez- vite retrouver Roberto maintenant, il rentre du travail et ses poules et ses chèvres ont faim !"

Comment ce diable de Roberto a-t-il pu se matérialiser avec une diligence si extraordinaire ? est-ce un être humain ou un cousin des esprits de l'air capriote ?

Le voici !  Un grand gaillard vient de surgir tel Zorro dans cette nuit de velours purement capriote. Campé devant notre entrée au lourd portail électrique, il sourit de manière si spontanée qu'un élan de sympathie irrésistible déclenche une conversation décousue, ponctuée de gestes et de rires irrépressibles, l'émotion nous gagne : Roberto traîne dans un charriot une réconfortante" bombola di gas", sommes-nous sauvés ?

 Hélas ! Roberto nous prie de lui donner la clef du logement où installer son chargement, et nous avouons que cet emplacement reste un mystère de l'humanité. En vérité, nous ignorons tout des usages pratiques de notre logis romantique... 

Je cherche dans les tiroirs, amasse une poignée de clefs hétéroclites, le regard rivé à la merveilleuse bombola qui ne servira peut-être jamais. L'Homme- Mari tape au hasard sur tous les placards susceptibles d'abriter  une famille entière de bombole. Vaines tentatives !

 Radieux et confiant au milieu de ce drame, Roberto garde l'incroyable sérénité des Capriotes de souche qui  ont affronté tant de tempêtes avec le sourire. D'ailleurs, son portable  chante et la voix qui s'en échappe chante encore plus fort, c'est notre gentille propriétaire qui  gazouille à la vitesse d'un ruisseau, elle sait tout grâce à la signora policière municipale, et  nous apprend l'essentiel: le placard sur la gauche, en face de notre entrée, c'est celui qui accueillera la prodigieuse, la miraculeuse, la merveilleuse bombola !La clef ? Celle qui personne n'a vu tant elle nous sautait au visage:

" Accrochée à droite de la porte !"

Rien n'est plus compliqué que la simplicité ...

Là-dessus, Roberto rit encore plus fort, sourit de toutes ses dents enneigées, et hilare, aux anges, m'explique que la gentille amica di Napoli demande à me parler, je suis terrorisée, d'abord par notre exigence d'une bombola à dix heures du soir, ensuite par l'obligation de bavarder en italien, l'émotion a provoqué une sottise soudaine, j'ai l'impression d'être une créature sortie de la préhistoire, époque où  nul n'usait de la langue de Dante. 

Mais non, ma crainte s'envole aussitôt, sous les flots babillards de notre gentille amica di Napoli, je retrouve , sans doute grâce à San Antonio, mon vocabulaire et une certaine forme d'intelligence, absolument naturelle faut-il le préciser ...

Nous nous congratulons avec une magnifique harmonie, je complimente Roberto, "Il nostro salvatore alla bombola !" et l'amica di Napoli , toujours au bout du fil, de rire aux larmes. Puis, toujours emportée sur les ailes de notre gratitude infinie, je promets un cadeau, du vin, des chocolats, en tout cas, quelque chose de français au mois d'avril prochain à ce chevalier errant toujours prêt à fournir du secours sous forme de bombola di gas aux Français affligés, ainsi que notre présence à la fête de San Antonio le 13 juin. Roberto s'incline et nous donne rendez-vous au printemps, l'ancienne bombola repart en sa compagnie, la nouvelle incite l'Homme- Mari à voir la vie en rose. Tout va pour le mieux dans le meilleur d'Anacapri ...

Mais, en ce beau matin d'avril, à l'ombre des pentes d'or vert, des bosquets d'émeraude et prairies parsemées de roches à la nuance de miel sauvage, des vergers de bergamotes et de citronniers éclaboussé de lumière fougueuse, et retentissant des rondes d'oiseaux de mer,  je contemple, perplexe mon paquet préparé en l'honneur de Roberto. 

Où se cache-t-il ce Roberto qui jaillissait en quelques instants au sein de la nuit d'octobre pour se métamorphoser en homme invisible au mois d'avril ?

Depuis notre retour sur l'île, tout le monde nous rebat les oreilles de Roberto, si serviable, si aimable, si vaillant, si courageux, l'ancien élève de Flavia, le compagnon de plage de Giulia et son époux, les jeunes mariés de septembre, enfin, le bien-aimé d'Anacapri! Notre amica di Napoli ne cesse, elle aussi, d'attiser notre sympathie envers cet admirable amico qui sera si heureux, si ému de notre cadeau.

Aussi, laisse-t-elle, chaque jour inondé de la divine lumière de Capri, au lieu du numéro de portable secret, du si renommé Roberto, des rendez-vous de sa part à notre seule intention.

Une fois chez nous pour un" bicchiere di vino bianco" ! Une autre fois, "d'accordo per un "caffè ristretto", surtout pas ce breuvage horrible des Français, ou pire l'affreux "caffè americano", ensuite, "Stasera va bene per un limoncello..."

Mais à chaque fois,  la déception s'invite au rendez-vous ! 

Roberto ne sonne pas, Roberto ne monte pas nos marches glissantes, Roberto ne pousse aucun cri de joie devant mon beau sachet de chocolats toulousains, artistiquement présenté sur la table du jardin, ou du salon, selon l'heure annoncée par les soins de la gentille amica di Napoli... Roberto, ma première intuition ne m'avait trompée, est un esprit de l'air, et je me sens, à chaque envol de cet invisible sauveur d'octobre, au comble de la confusion ...

Le pire se précipite sur nos personnes innocentes une fin d'après-midi sur la piazza Caprile, lieu bouillonnant de vie indomptée à ce moment de la journée qui voit les écoliers se bousculer, les mères de famille s'époumoner et les minuscules véhicules, spécialités de Capri, bondir en s'acharnant à détruire l'ouïe des passants agglutinés sur les plus maigres trottoirs de l'île.

 Au coeur de ce tumulte, un havre de paix me tend les bras, une charmante boutique vantant de mignons vêtements pour enfants coquets habillés avec amour selon des canons un tantinet désuets. noeuds roses, dentelles, blousons  que n'aurait renié Marcello Mastroianni, si sa mère avait tenté de lui en endosser à un âge fort tendre, enfin, un endroit titillant les envies maternelles.

 J'entre, l'Homme- Mari sur les talons, la mine de l'époux conscient de son devoir et déterminé à l'accomplir au plus vite.

"Choisis ce que tu veux, de toute façon, les enfants jugeront ton goût démodé et ne songerons pas à te manifester leur gratitude, sois lucide, essaie de ne pas te ruiner, et filons. iI est encore temps d'attraper le coucher de soleil depuis les ruines romaines de Damecuta, mais si tu pries la jeune fille de te montrer tous les imperméables de sa collection, nous errerons en pleine nuit au risque de nous faire enfermer par le gardien... En juillet, pourquoi pas, mais en fin avril ...

Ce blouson me plaît pour le bébé de Berlin, mais est-ce du 12 mois ?  En bleu bien sûr, le beige est trop commun, qu'en dit la jeune fille ?  Insiste !"

J'insiste, trop contente de la passion subite de l'Homme- Mari à l'égard de la mode des petits, j'insiste et parlemente avec la gracieuse vendeuse qui s'enfonce joyeusement dans les profondeurs de sa réserve. Tout Anacapri semble-t-il a déjà exigé cette taille !

 Nous verrons certainement défiler un régiment de bébés en blousons style années cinquante... En attendant, le soir se devine malgré la vive clarté de cette fin de glorieuse journée d'avril. Au-dehors, le vacarme grimpe plus vite que la température d'un malade atteint de forte grippe, et je suis désolée de hurler en étalant un adorable imperméable rose inventé pour parer les petites filles romantiques de l'île. 

"Pour le bébé de Marseille, en 18 mois, qu'en penses-tu ? "

L'Homme- Mari n'entend pas un traître mot, mais ne pense que du bien de mon choix; hélas, là encore, notre sosie de Graziella secoue la tête: inutile de descendre dans les entrailles d'Anacapri, la taille du bébé de Marseille n'existe plus, toutes les gamines de cet âge à Anacapri affrontent les averses de printemps parées de cette exquise création à la coupe tellement dans l'esprit italien, mais, peut-être, le mois prochain ou d'ici l'automne...

"Vous reviendrez comme toujours, Signora ?  Alors, j'en garderai un, mais la bambina va grandir, que décider pour la taille ?  Ah ! "

Le "Ah" s'adresse à notre portable pour deux. Plongée dans un abîme de réflexion vestimentaire, je repousse cet engin vers l'Homme- Mari qui s'oblige à répondre, et aussitôt se met à crier d'une voix couvrant les vociférations de la rue:" Je ne comprends rien ! Prends- le !"

A cet instant précis, une vespa racle le trottoir, un mini-bus froisse une Fiat en sens inverse, un groupe d'adolescents en interpelle un autre, et au sein de cette cacophonie, une petite voix murmure très loin dans le maudit portable quelque chose qui évoque ..."Uova" insiste la petite voix ..

Ciel ! Uova ? L'amie de Naples, notre propriétaire ! Mais pourquoi scande- t-elle ce mot étrange, uova, uovo ?

"Pronto, si, si, cara amica ! Roberto ?  Devant le petit portail ?

 Uova ? Non, je ne comprends pas, en fait, nous discutons avec une vendeuse qui paraît anxieuse à l'idée que nous puissions lui acheter un article, c'est très bizarre, la collection serait-elle réservée aux Anacapriotes ? Non, je plaisante, chère amie, oui, sur la place, le magasin pour enfants. 

Ainsi, Roberto est devant le petit portail ? Mais qu'il patiente deux minutes, nous sommes juste au bout de la rue, que c'est gentil, mais c'est moi qui désire absolument lui donner un paquet. Oh ! Il a filé! Il a disparu, bien sûr, je m'en doutais, je suis très honorée de la visite manquée de ce cher Roberto, dis-lui que demain, je reçois des amis d'ici, qu'il vienne pour le dessert, non ?

 Mi dispiace on jurerait qu'un tremblement de terre secoue tout le quartier, a prestissimo !"

Pensive, je  cherche le lien unissant l'insaisissable Roberto et le mystère des "Uova", que cherchait à m'expliquer notre amie de Naples ? 

"Il me faudrait un indice, vois-tu... "

L'Homme- Mari, lassé de cette confusion capriote, m'oblige à délivrer l'obligeante vendeuse de ces clients impossibles à satisfaire !  Puis, le voici qui se hâte vers le dernier bus dévalant la route en lacets de la Grotta d'Azzura. Trop tard, le bus a décidé de nous narguer, et nous voilà forcés d'entamer ce long itinéraire en vagabonds. du soir errant au bord des gouffres.

La promenade s'étire, entre échappées sur la mer et remparts romains, maisons mystérieuses, et douceur de la brume vespérale, le bus nous dépasse, et nous l'ignorons, seule nous enlève sans peine la poignante poésie de cette marche pareille à une incantation amoureuse.

 Naïfs, nous soupirons de joie devant une allée, c'est l'entrée du domaine de Damecuta, nous en sommes persuadés, et, comme d'habitude, nous commettons un crime de lèse -armée !

 On nous siffle, on nous envoie des signaux lumineux, on nous fait des gestes extrêmement violents, nous venons de pénétrer dans la zone militaire ! Nous risquons le cachot!

Une course éperdue nous sauve de justesse de l'ire des officiers ou simples soldats, tous scandalisés de l'impertinence de ces Français.

En surplomb du golfe constellé de  lueurs mauves et roses, d'étranges bancs griffonnés de noms d'amoureux nous procurent une halte méritée. Un jeune homme s'approche, et dans un élégant français nous réconforte de nos malheurs.

"Le domaine militaire est mal indiqué ! il longe le chemin des ruines, et tout le monde se trompe, regardez, le soleil se prépare à nous quitter, le parc est à vous, quoi de plus beau que de contempler ce spectacle  rassurant et sublime en ce lieu qui reste grandiose ? Les ruines parlent tout bas quand la nuit les effleure  ..."

Le poète, héritier en ligne directe de Virgile, est happé par le bosquet de Pins. Nous le suivons, perdus chacun en ces rêveries que berce la clarté d'opale tombant sur la mer rougissante. Soudain, un profil grec, d'une pureté extravagante, se dessine, ciselé au-dessus d'un muret antique, un autre s'avance, ce sont deux amoureux nimbés de lumière immatérielle, notre poète et sa fiancée, déesse ou mortelle ...

Nous nous éloignons lentement, sentant d'impalpables et bienveillantes ombres accompagner notre errance entre deux mondes...

Une heure plus tard, adieu rêveries, adieu amours antiques, adieu domaine des dieux et des empereurs, un sac inconnu se balance sur la grille de notre modeste portail; vaguement inquiet, l'Homme-Mari le détache d'un coup sec, l'ouvre et éclate de rire:

 "Uava !  Les oeufs ! Je m'en souviendrai, ce Roberto est prodigieux ! une omelette tout de suite, voilà qui nous redonnera assez de forces pour recommencer une marche forcée demain ! Mais comment le remercier cet homme invisible ?"

 le lendemain, dimanche, nous offrons table ouverte à une kyrielle d'amis, j'ai supplié l'amie de Naples de supplier Roberto: seuls des capriotes se succéderont autour d'un risotto et de gâteaux au citron. Roberto, s'il venait ne risquerait qu'une indigestion, hélas, pas de Roberto ! 

Le surlendemain, lundi, veille de notre retour en France, Salvo et sa famille nous racontent d'amusantes péripéties îliennes en levant leur verre de prosecco, les confidences fusent à la vitesse des flammes du Vésuve, les paroles cascadent, et la clochette tinte...

L'Homme-Mari se dévoue. Une haute silhouette manque reculer face à cette assistance hilare, c'est Roberto ! Nous nous jetons tous sur lui, l'obligeons à s'assoir, le félicitons pour l'excellence de ses oeufs, certainement ses poules sont les meilleures pondeuses d'Anacapri, le régalons de torta caprese, l'empêchons de respirer, de parler et même de lever son verre tant est grande notre joie de choyer un esprit de l'air ! Sur ce le portable sonne à son tour: et les personnes un peu pompettes que nous sommes se taisent, comme des enfants pris en faute ... 

 La voix pressée de la gentille amie de Naples annonce une incroyable nouvelle: "Roberto osera vous saluer ce soir !"

Cette fois, l'allégresse monte jusqu'au ciel, Roberto raconte la touchante épopée de la "bombola di gas",  pleure de rire en évoquant le souvenir de ces Français si angoissés, embrasse Giulia, son amie d'enfance, promet qu'il nous aidera à nouveau, et nous sauvera de la famine si nous manquons d'oeufs. Puis, le voici qui donne l'accolade à Salvo, ami de son père, à Flavia, son ancienne institutrice, nous embrasse comme si nous étions capriotes et  d'un ton paternel, nous conseille de nous méfier du prosecco...

"Capri est dangereux, mes amis français, et le prosecco également ..."

Nous y songerons la prochaine fois.

A bientôt!

Nathalie-Alix de La Panouse ou Lady Alix, 

Les chroniques capriotes se poursuivent...La fête de San Antonio battra son plein le 13 juin...J'y serai, rien que pour vous...



 Capri :Vue de la villa romaine de Damecuta, à pic de la, Grotta Azzura,
au soleil couchant, avril 2026
Crédit photo Vincent de La Panouse




samedi 23 mai 2026

L' Ermite aux mille rides; trilogie de Capri, partie III Chap 14



 Rencontre en plein maquis avec le dernier sage de Capri:

 L'Ermite aux mille rides

Trilogie de Capri "La maison ensorcelée" 

Partie III Chapitre 14

 L'Homme- Mari ne se doutait guère des conséquences exténuantes de notre dernière foucade. 

Vouant à notre ami, confident, complice et inaltérable sauveur Salvo une confiance infinie, sans le savoir, nous marchions vers l'inconnu.

 Au lieu de suivre docilement les panneaux de majolique nous montrant le bon chemin vers l'exaltant Fortinio di Campetiello, perché en figure de proue sur la falaise la plus lisse d'une île bien pourvue en précipices dramatiques,  nous nous jetâmes au mauvais tournant dans la gueule du loup !

 La minute avant, joyeux et désinvoltes, ayant retrouvé l'optimisme des voyageurs libres de leurs déambulations,(connait- on sur terre une plus parfaite euphorie?) nous faisions à notre habitude des projets d'impossible avenir  capriote, en longeant la secrète, la sublime, l'étincelante via Canula. Route des plus étroites et des plus bouleversantes, dévalant en pente extrêmement raide vers la mer palpitante, les forêts sauvages, et le sentier menant au Forts. 

Une via bordée des plus splendides cascades de glycine, fontaines de roses, bataillons de fleurs mauves, une via qui vous ôte votre discernement, vous débarrasse de votre propre et précieux entendement. 

Vous subissez les sortilèges de Capri et commettez les pires étourderies sans l'ombre d'une hésitation.

Comme choisir un chemin hasardeux sous prétexte qu'il avait aux temps immémoriaux  la vocation d'un rio... Hélas ! Ce rio oublié se mua en terrible traquenard.

Comment décrire d'une autre façon l'étroit corridor d'arches buissonnantes, abritant un ancien rio de terre noire, où roulent des pierres rudes promptes à faire trébucher les étourdis de notre espèce ?  La seule consolation d'un sentier aussi traitre vient de l'air rempli de senteurs d'ambroisie, de fortes effluves de genêt en fleurs, lentisques puissants, myrte, fleurs de câpres, pieds de chèvres  pareils à des boutons d'or, cystes enivrants, sorbiers voluptueux, citrons doux, roses de lady de Banks, ces roses d'avril au parfum sucré, délicat et coriace à la fois, et tant de fleurs, tant de plantes capiteuses, audacieuses, mystérieuses, toutes résolues à vous faire perdre ce qui vous reste de bon sens.

Notre Fortinio, chef- d'oeuvre en péril et même pire, édifié jadis par une kyrielle de gens acharnés à guetter les envahisseurs, nous sort de la tête. D'immenses paysages s'élancent autour de notre rio  humide mais privé d'eaux, des montagnes vertes et jaunes, des coulées de feuillages étouffant d'anciens vergers en espaliers, des  terrasses de vignes tenues à la perfection, des bosquets  d'un vert profond  dégringolant vers la mer éblouissante de blancheur en ses brumes bleues;  et soudain des murs romains sculptant un vallon à l'instar d'un ravissant amphithéâtre, ouvrage d'une robustesse admirable soutenant encore  la colline en friche... 

Où sont passées les cultures, les vergers, les jardins inventés par les empereurs que secondaient des architectes à la gloire ensevelie ? Le fidèle Masgaba, serviteur infaillible d'Auguste, depuis son palais en ruine de l'imprenable roc du Monacone défiant  les Faraglioni, se lamente-t-il en ses promenades errantes au sein des transparentes nuits de l'été capriote,  en contemplant la masse rouge de la Villa Malaparte ? Se désole- t-il encore davantage en scrutant le retour à l'état de nature des vertes vallées, jadis  transformées sous ses ordres en terres fertiles, en utopie virgilienne ?

Virgile, cet autre amoureux de la Campanie. .. Je pense à la bergère aux yeux langoureux des Bucoliques, à la divine Amaryllis, et voici qu'une suave ondée pleut sur mes élucubrations antiques !

 Ce qui a le don de rendre sa bonne humeur l'Homme- Mari..

Une halte méritée, sous les gouttes tièdes qui semblent un cadeau des Sirènes, nous incite à faire le point. A la vérité, nous voilà presque égarés dans le maquis ! L'idée de remonter le rio nous épuise à l'avance, or, le Frotinio ne se détache point sur l'horizon, et la mer recule devant nous. Par contre, les étendues sauvages avancent, peuplées de buisson épineux et d'énormes rochers. Que faire sinon  se fier au chemin  déjà parcouru ? Il nous amènera bien en quelque endroit rassurant...

Nous rampons sans un mot, sans une plainte, résignés et pitoyables, mains en sang, visages griffés par ces belles plantes parfumées, et ô miracle atteignons une traversa aux marches quasi démolies mais encore praticables, cette fois, adieu au rio ! Un vif soulagement (quel bonheur de se dresser sur ses pieds à la lumière !) nous donne des ailes. 

Ce contentement puéril ne dure qu'un battement de coeur, l'escalier antique et noblement décati sombre dans un tunnel de feuillages hirsutes; notre solitude nous angoisse, je sens l'incertitude de l'Homme- Mari qui n'ose me demander si nous sommes engloutis dans un passage où  ne passe plus aucun humain, aucun dieu déguisé en mortel, aucun animal. 

Comme si un réconfort devait nous être envoyé, une troupe d'oiseaux de mer lance des cris oppressants. La mer est proche, la mer, la vie, la vue, la lumière, encore quelques pas à lutter contre les branches de pins vénérables, étouffés par l'ombre, encore le dos rompu, et les marches remontent les naufragés du maquis que nous sommes vers une esplanade d'herbes folles et de roches fauves, devant nous un gouffre, et  si d'aventure nous étions pris de l'envie de le franchir, un très charmant petit pont de pierres  certainement un travail  de murus reticulatum, romain, phénicien, romain, anglais, français, italien, mais surtout fort peu rassurant ! 

"Cela vaut la peine de se rompre le cou, regarde, nous arrivons enfin à ce maudit Fortinio, quelle surprise, quelle prestance, vraiment le plus beau de tous, allons, ne regarde pas en bas..."

Comment oserais-je regarder les arrêtes de pierre blanche martyrisées par le flot brutal se déversant  avec un acharnement rageur au pied de ce gouffre d'une profondeur hallucinante ? 

L'Homme- Mari avance sur la passerelle antique, hardi et serein  en arborant l'air de celui qui en a vu d'autres. sa témérité est magnifique, mais mon sang se fige dans mes veines devant ce pont effroyablement étriqué, ridicule même. En dépit de ma ferveur à l'endroit des héros d'Homère, pour moi, j'aime la vie et ne désire la perdre en accomplissant l'exploit absurde d'imiter les mouettes dans les airs de Capri.

L'envie me prend de m'effondrer sur une roche et d'attendre que le Héros -Homme- Mari en ait fini avec ce  mélancolique Fortinio aux chambres béantes, aux remparts magistralement en suspension  sur la mer laiteuse. 

Encore le lieu d'un drame en octobre 1808, quand de valeureux soldats Français( mais surtout montagnards du Béarn et des Pyrénées) ayant juré à Murat d'enlever Capri à la domination anglaise, grimpèrent sur de minces échelles à l'assaut du Fortinio d'Orrico, avant d'attaquer les forts voisins. Je frissonne en  pensant qu'en ce jardin de pierres  fauves et verdies, parmi ces fleurs désordonnées ouvrant leurs pétales à la brise marine, le sang gicla sur la roche, coula vers la mer ... 

Quel souvenir héroïque et odieux sur cette île que l'on croit vouée aux égarements amoureux ou au bonheur du farniente! 

 Si on se penche sur la vérité historique, ces vieux forts ne furent jamais très redoutés, ils se bornaient à surveiller l'horizon, et à donner une puissante envie d'évasion aux soldats maltais qui s'y trouvaient quasi prisonniers de leurs officiers  anglais. Reconstruits par les Français, puis abandonnés, les voici impassibles guetteurs de lune  et chevaliers de l'aurore, gardiens des âmes vaillantes qui défendirent  de chaque côté un roi qui ne méritait peut-être guère tant de bravoure et de dévouement. 

Soudain, à l'instar de la voix du passé, j'imagine mon propre ancêtre, surgissant sabre au clair des brumes de la mémoire familiale. ce n'est plus un fantôme qui aurait peut-être vécu dans la maison ensorcelée, non, c'est un excessivement jeune officier qui emporta le premier Fortinio, sauva plusieurs camarades des boulets anglais, traîna des canons par une nuit d'épouvante sur les flancs de la montagne.

 Je le vois, fier et joyeux sous la canonnade anglaise, plaisantant et dansant sur les gouffres, et moi, sa descendante indigne, je médite effarouchée devant un charmant petit pont qui me conduira droit vers l'Homme- Mari  contemplant le golfe avec l'intense concentration d'un capitaine courageux....

"Vous étiez plus audacieuse autrefois, vous aussi vous dansiez au risque de choir du haut des précipices, et chaussée de bottines encore ! et sanglée comme si respirer était un crime ... eh bien vous sursautez ? Vous voyez, je ne parviendrai jamais à vous abandonner ... Mais, nos temps nous séparent, et dans le vôtre, cet homme s'impatiente, moi, je reviendrai plus tard."

L'extrême solitude du lieu me suggère -t-elle le retour de mon bizarre ami  d'une époque antérieure ?

 En proie à la panique suscitée par l'intrusion de l'inexplicable, je trouve tout naturel de défier le gouffre vibrant par-dessus les monstrueux rochers évoquant une armée pétrifiée par Poseidon.

L'Homme- Mari semble d'ailleurs invoquer les néréides,   mais, j'en suis ravie, réalise que son Epouse-bien-Aimée a franchi l'obstacle et l'en félicite, ce qui me va droit au coeur et m'aide à mettre mon séduisant ami immatériel dans un repli ignoré de ma conscience.

J'existe maintenant même si le sol empierré de Capri libère la confuse vision des vies vécues... 

"Capri est hantée" se plaignaient  autrefois les voyageurs intrépides, Capri vous hante et reste hantée.

Or, maintenant  Capri tremble, gronde, et s'obscurcit, l'orage se lève sur la mer qui disparaît sous des tourbillons de brume poudrée d'éclats rouge et or.. Capri s'amuse avec nos nerfs ! D'ici peu, la pluie fendra les nuages, le vent s'abattra sur nos pauvres personnes épuisées, aux pieds en miettes, au dos courbaturé. Reprendre le rude sentier du rio ? Non ! 

 " Rentrons au plus vite,  mais par quel chemin ? Vers le Faro ?  On aperçoit le Fortinio del Pino qui le garde, au bout de ces  criques, environ deux heures sans s'arrêter et nous gagnerons l'arrêt de bus  en face du phare, avant l'orage... Avec un peu de chance, et si nous ne glissons pas  sur les pentes à pic... "

Le Faro se devine à peine, un âpre et périlleux sentier longe les falaises particulièrement aigues, contourne  la Calle de Tomboiello une faille tranchée par un Titan, et aboutit à des escaliers superbes au coeur d'un bois épais .Mais cet itinéraire dure des heures, surtout dans notre état piteux ! 

Je m'évertue à développer une kyrielle d'arguments contre l'infernale suggestion de l'Homme- Mari, à ma grande surprise, le voilà qui m'approuve. Les nuages à l'éclat de métal qui s'amoncellent vers le fameux Faro ont eu raison de sa détermination.

 Mais, pour mon malheur, il  nous reste le second versant, et son sentier de chèvre piquant vers le vide, puis s'accrochant aux pointes du vertige, avant de toucher comme par miracle le Fortinio d'Orrico. Une fois ce haut -lieu épique atteint, un quart d'heure, sur un sentier d'une sveltesse remarquable suffit à rejoindre la bonne vielle route de la Grotta Azzura. Le tout exige une balade exténuante, praticable par beau temps, mais sous la menace d'une tempête capriote ?

Pourvu que l'Homme- Mari n'y songe pas !

 "Mieux vaut choisir le sentier d'Oricco!"  affirme l'Homme- Mari d'un ton définitif.

 Voilà qui m'horrifie !  L'Homme- Mari a-t-il mauvaise vue ? Du haut de notre promontoire, ne voit-il que le sentier  du Fortinio d'Orrico traverse les entassements les plus abrupts, et s'envole littéralement au-dessus d'un cortège de "calle" effilées à l'instar d'épées marines, un itinéraire à arrêter votre coeur toutes les cinq minutes quand l'orage vous poursuit de son ire !

 Je refuse d'Orrico ! et l'Homme- Mari soupire, tente de lutter pour le Faro, mais je soupire plus lugubrement en montrant  mes pieds endoloris. Je ne parviendrai au Faro qu'à minuit, et qu'y ferons-nous ?  Le sort nous oblige ainsi à renouer avec notre cauchemar du début:  le lent piétinement dans le lit du Rio à la terre noire!

"Salvo n'avait-il conseillé l'oracle d'un ermite ? Les dieux nous mènent à lui en nous forçant à rebrousser chemin, nos efforts trouveront leur récompense, tu verras !" 

Pour l'instant, c'est dents serrés et bouche close que nous repartons presque à quatre pattes au fond de l'antique rio. Atteindrons- nous Anacapri avant que le ciel ne se fonde en trombes d'eaux, ne risquons- nous d'être emportés si le rio asséché depuis les Grecs, les Romains, les Anglais,  et les Français, ne reprenait sa première vocation de torrent tumultueux ?

La foudre scintille, la terre bouge, les ramures crissent,  mais nous sortons de l'affreux boyau de feuilles humides pour mieux nous égarer. Dans la crainte de nous perdre, nous nous confions à un escalier inconnu, l'odeur insensée des plantes abreuvées de la dernière averse et chauffées par le soleil d'avril nourrit une ivresse parfumée : qu'importe où nous sommes, qu'importe où nous allons ! 

Ces senteurs insoutenables d'allégresse m'obligent à demander grâce, je ne peux avancer ni reculer, juste prier pour que Capri daigne me laisser en paix. 

Je suis de nouveau atteinte du mal de Capri, cet étourdissement fulgurant que vous prodigue la stupéfiante atmosphère de l'île ..

L'Homme- Mari ne veut pas l'avouer, or, il ne vaut guère mieux.

Devant nous se dresse une sorte de haie de sorbiers clôturant un verger rafraîchi d'un étang, une très ancienne Fiat, digne d'avoir promené Sophia Loren, profite d'un abri de palmes, tout un peuple loquace et agité de canards se partage entre la mare opaque, le potager soigné  avec un amour parfait, et l'ombre d'un olivier si antique qu'il a dû entendre Ulysse lui confier ses exploits, ses voyages et ses amours.

L'arbre ployé, couturé, porte ses feuilles d'argent comme une couronne de jouvence, cet olivier est le protégé des dieux,.. De son tronc, clouté de rides épaisses comme l'éternité, jaillissent la sagesse la plus vive et  un personnage que je prends pour le dieu Pan surpris dans sa sieste !

Désireuse de prouver notre bonne volonté, je lance une salutation en grec ancien, puis en italien et bien sûr, le dieu Pan a la courtoisie de me répondre en français !

Les cieux s'apaisent, le soleil suave d'avril luit sur la terre noire, et éclabousse les vaillants canards, ce prodige  serait-il l'oeuvre du propriétaire des lieux ? Notre dieu Pan entame une conversation rocailleuse en dialecte pimenté de mots français : notre visite le flatte beaucoup ! Cela faisait bien longtemps, un qu'il n'avait eu cet honneur,

" La dolce donna surtout, je m'en souviens, elle ne change pas,  malgré les malheurs, les ruines, les guerres,  et deux bons siècles si je ne me trompe pas, ma mémoire flanche , eh bien, la voilà de retour parmi nous !"

 Cet ermite aux mille rides me confond avec quelqu'un d'autre, j'en ai tellement l'habitude que cela ne me choque guère.  Je souris d'un air vague, et, rassuré, il dévide un discours si émouvant que même l'Homme- Mari  le comprend sans peine.

"Je vis seul, et je suis si heureux que je remercie Dieu, le vrai, et les autres, ceux qui reviennent sur notre île en cachette,  je remercie le destin de m'avoir donné le plus beau en cette vie, ce jardin de terre noire, mes canards, mon olivier, mon potager qui me suffit. Les oeufs de mes canes me suffisent, l'eau de ma citerne abonde, j'ignore les limites de mon jardin, je ne monte jamais au village, je n'ai envie de rien de ces sottises vendues dans les boutiques, ici, tout m'est offert, il suffit de travailler, de prier, et d'être bien poli avec les abeilles, elles vous obligent au respect, vous savez! On ne plaisante pas avec les abeilles...

 figurez-vous que mon jardin, ma cabane, mes canards, mon olivier, mes abeilles déclenchent  parfois de mauvaises idées chez de mauvaises personnes qui ne désirent rien tant que vous chasser de chez vous. Un très riche Romain voulait me loger dans un appartement à Naples, avec vue sur la mer, et me donner un million de la nouvelle monnaie, moi je ne sais compter qu'en lires. 

Indigné par tant d'arrogance,  j'ai refusé ! Aucune somme d'argent ne pourrait me consoler si j'étais loin de mon jardin, de mon île, de mes canards, et de tous ceux qui sont venus à moi afin de connaître la sagesse... Je me souviens de chacun ! Et maintenant, c'est votre tour, amis français.

J'ai deviné votre tourment, n'y pensez- plus ! Si Capri vous veut, Capri vous aura... Dai ! Vive la France et soyez -patients ...

A prestissimo, revenez  pour la fête de notre Saint -Patron,  cela vous portera bonheur ... Je vous imaginerai d'en -bas, et votre bonheur descendra sur mon jardin. 

Que la Madone vous protège !"

Là-dessus, notre ermite se volatilise sous son gigantesque olivier...

L'orage mâté tonne à nouveau,  nous nous hissons en gémissant de fatigue sur les innombrables marches des "traverse" escaladant Caprile, enfin, la via Follicara, enfin la Piazza  Caprile, pleine de gens très divertis par ces Français qui s'affalent sur le premier  banc libre, encore deux minutes de supplice. notre humble portail, l'ultime escalier, et la pluie s'abat sur les deux citronniers du jardin.

 Notre étonnant périple s'efface comme un songe ... 

Or, l'ermite existe bel et bien, pour preuve, ces fleurs cueillies à l'orée de son domaine... 

Je les serre au creux de ma main depuis notre pittoresque  rencontre...

"Que ferons-nous demain ? Je crois que je ne serai pas bon à grand chose..."

"Rien, ne t'inquiète pas !" dis- je avec une aimable hypocrisie

  "Voilà qui promet !" 


A bientôt! Pour la suite de ce roman-feuilleton ou trilogie de Capri, 

 Nathalie- Alix de La Panouse ou Lady Alix


"La maison ensorcelée" Trilogie de Capri

"Les amants du Louvre" une vie romancée de la comtesse de Flahaut sous la révolution

Articles littéraires  et contes fantastiques



Paysage depuis le sentier des forts, Capri avril 2026
Crédit photo Vincent de La Panouse


lundi 4 mai 2026

Les jardiniers de la désillusion "La maison ensorcelée" Trilogie de Capri Partie III Chap 13

Face à face avec les jardiniers de la désillusion 

Trilogie de Capri 

Partie III chapitre 13

Vivre c'est se balancer entre route et déroute, espoir et désespoir, nuit noire de l'âme et soleil levant sur un horizon inattendu.

Le soleil se leva ainsi sur l'herbe tondue de frais et les beaux citronniers de notre délicieux jardinet d'Anacapri. Rondelets et radieux sous la lumière vive d'avril, les citrons semblaient chanter à l'unisson avec les merles joyeux. Un exquis Rigolo jaune, minuscule joyau emplumé, se faufila même entre les feuilles  étincelantes ...   Au-delà des murs, en guise de bienvenue, sans la grâce des amis ailés, Anacapri nous envoyait son tumulte matinal: engins endiablés, appels  inquiets des enfants à leurs mères et réponses patientes des mères à leurs enfants, crissements furieux des mini-bus, salutations  éloquentes des voisines, de balcon à balcon, des chats de toit en toit et des marins se préparant à descendre au Port, juchés sur les somptueux vélos électriques qui remplacent les ânes de jadis....

Stoïques, nous retrouvons l'immense cafetière achetée par l'Homme- Mari, un instrument quasi monumental, du même acabit  que celles laissées dans  chaque maison que nous avons eu le bonheur de louer sur l'île  de façon fugace, mais intense, depuis un nombre assez conséquent d'années, de façon à forger aux Français une réputation d'immodérés buveurs de café... Puis, bravant sans sourciller, l'agréable fraîcheur, et l'humidité exquise,  nous levons le nez vers le monte-Solaro, rite essentiel à qui se croit presque accepté par le génie du lieu.

Le Monte-Solaro, débonnaire entassement de bosquets, de bocages parsemés de roches pareilles à des chèvres pétrifiées, de pentes fleuries et de falaises aigus; nous toise avec bonté, entre ses rubans de brumes bleues et ses coulées de lumière d'or rouge. 

Soudain, le vacarme d'Anacapri vire au silence impromptu. Libérée de ces bruits rageurs, ma tête recommence à penser, la minute d'avant, je ne savais même plus quelle était la raison de notre déraison, que diable étions venus faire encore dans ce pittoresque village montagnard où l'on vous inflige les hurlements des vespas de l'aube au crépuscule ?

"Nous sommes ici pour quelques jours de chaleur après notre hiver- aquarium, du moins l'avons-nous clamé aux enfants, mais ce n'est pas vrai, la Ligurie nous serait aussi profitable, moins coûteuse et bien plus proche, nous sommes ici pour..."

l'Homme- Mari le sait bien pourquoi nous nous entêtons à louer ce jardinet et sa loggia. D'un geste définitif, le voici, secouant sa chère cafetière, avant de donner le signal du départ.

" Si nous passons par la via Follicara, cela sera trop long, un détour par la Salita Ceselle nous y amènera en dix minutes, soyons courageux... "

En personnes courageuses, s'attendant à braver déroute, déconfiture et désillusions, nous avançons sur les marches usées et descellées des humbles escaliers plongeant du côté de la pompeuse Casa Caprile, l'ancienne maison d'une reine du nord amoureuse de son médecin, le brave docteur Axel Munthe que tous vénèrent'(ou font semblant de vénérer) depuis que cet humaniste fantasque, amateur de gloire antique et d'animaux modernes, eût à coeur de relever les murs décatis de la Villa San Michele, sur le chemin de ronde d'Anacapri. 

Or,  la reine, en villégiature capriote, se prit pour une princesse guettant son chevalier, qui avait d'autres  belles dans sa manche, depuis son manoir de Caprile, couronné de créneaux blancs. Mais, le temps dévora ses amours, et son petit château humilié, tourna au logis destiné aux voyageurs peu fortunés, avant achever sa chute dans un abandon pitoyable. Mais, à Capri, on sait renaître de ses cendres, et  voici bientôt deux ans que la maison romantique de cette reine (qui adorait sautiller en bottines fines au bord des gouffres !) reprend sa belle figure en vue de séduire des hôtes de belle allure.

Nos fidèles amis et mentors, Salvo et Flavia, observent ces métamorphoses, juchés sur leur jardin en terrasse qui nargue le parc royal, tracé jadis à grands renforts de murets par un architecte sûr de son talent pour recréer un goût à l'antique. Le résultat, en cette époque lointaine, fut celui d'une cascade de jardinets  taillés, soignés, disciplinés et distillant l'amer parfum d'un ennui quasi mortel.

Ce détail charmant revêt en fait une extrême importance :  notre virevoltant Signor de M, guide de l'immobilier occulte d'Anacapri, entre autres histoires étranges, parfois fantasques, parfois reposant sur une ancienne réalité, a levé un des voiles couvrant notre domaine abandonné, habité par nos rêves, voisin des fastes de la reine du nord. 

L'architecte du pays de la neige, qui tutoyait les dieux de l'Olympe en ses chimères, se serait acharné à tapisser notre jardin sauvage du même décor de murets que celui tailladant le beau parc de sa souveraine comme on tranche un miche de pain !

 Blottis sous les herbes déchaînées, les buissons de fleurs jaunes, les enroulements de fleurs rouges, et les guirlandes de jasmin, un monceau de pierres tiendrait sous sa coupe le domaine oublié..

Le Signor de M s'était moqué de notre entêtement : ce jardin ne ressemblait à rien de mieux qu'à un amas de plantes croissant en tout sens! Mais, ensuite, une fois mis au jour, allait-il encore nous ensorceler ?  Que dire aussi de la maison, emplie de songes, de rumeurs, de présences diaphanes, d'élans du passé, une fois dépouillée de sa glycine, de ses ombres, de ses échos, rendue à la férocité de la lumière, à sa laideur de masure décrépite et ravagée? Ne risquions- nous de la renier ? 

"Surtout, avait ajouté l'agaçant Signor de M,  comprenez- bien ceci: le prix ne vacillera jamais ! Pensez, si proche de la Piazza Caprile, de l'arrêt des bus, de l'école, de la mairie, du marchand de fruits, de la vendeuse de gâteaux secs, et des quincailleries, enfin, un trésor pareil, son prix, tant pis pour l'état dégradé, ne pourra qu'être élevé... Pas de vue?  

Dai ! il y a une vue, même si on ne la voit pas, tout de suite; non, je ne raconte pas de mensonges, la vue existe, il suffit de monter sur le toit, et vous la voyez la vue !  un peu lointaine, mais la mer emplit l'horizon après les jardins, les toits, et les  bosquets. Une petite vue, mais une vraie, et, vous le savez, à Capri,  une vue  fait grimper le prix si haut que vous ne l'atteindrez jamais ..."

Ces discours me trottent âprement dans la tête, et seul un miaulement désemparé me ramène à la réalité,  nous arrivons au portail vert , l'escalier est toujours délabré, le puits, sculpté de fleurs exotiques, git renversé, le jardin pourtant laisse passer un bruit sourd... Le souvenir du chat aux yeux d'aigue-marine que nous avions confié à la terre du jardin, quelques mois auparavant me blesse toujours autant. Dans un absurde espoir, je crois l'entendre, mais je me trompe de félin, d'ailleurs, toute une troupe se jette sur nous, quêtant un réconfort que nous distribuons avec largesse. 

Le bruit ne cesse pas, il s'intensifie, je commence à comprendre quel drame se joue ...

"Des jardiniers ! Une équipe est au travail de l'autre côté ! "

L'Homme- Mari escalade ce qui subsiste du mur d'enceinte et disparaît dans les fourrés. Je reste clouée sur place, incapable de quitter ce refuge offert par les marches démolies  montant au petit portail vert.

J'entends des voix en italien, des mots rassurants, on répond à l'Homme- Mari, aimablement,  semble-t-il, et voilà un grand escogriffe qui vient vers moi en sa compagnie. 

"Votre mari a posé beaucoup de questions, mais  je ne comprends pas bien son italien, cette maison, vous la voulez ?"

" Si !" 

 L'Homme- Mari a répondu en même temps que moi.

Ce "Si!' ferme, poignant et unanime a le don d'émouvoir le travailleur impassible. un léger sourire voltige sur son visage franchement sympathique, il se détend, et me salue avec un respect qui me donne à croire qu'il me traite en future acheteuse fortunée.

Le malentendu échappe pour l'instant à l'Homme- Mari qui explique qu'il est urgent d'arrêter ce massacre, d'épargner ces arbres  aussi vénérables qu'innocents, ces fleurs splendides, ce bassin glorieusement enguirlandé de jasmin, et de nous aider à attraper au vol cette maison envers et contre tous. Les acheteurs se pressent- ils ?

L'homme réfléchit et répond en baissant le ton, serions-nous environnés d'espions ?

"Il n'y a personne, et l'avocat se demande qui voudra de cette ruine, surtout à un tel prix ..."

L'espoir se réveille, une seconde, pas davantage, aussitôt foulé aux pieds par le reste du discours:

" Nous avons la mission de tout arracher, de tout rendre impeccable, la vente n'est pas ordonnée, mais les visites commenceront dès que le jardin aura disparu, voyez, sous les fleurs, les buissons, les herbes, vous avez des murs pareils à ceux de la maison de la reine, cela a une chance de plaire à un esthète, et de justifier le prix ... 

Vous le connaissez le prix ? ah! je vous le dis ou vous préférez en discuter avec l'avocat ?C'est un prix de Capri... Vous vous en doutez ? "

Soudain, la petite troupe de chats se mêle à la conversation, les plus hardis s'installent devant nous, à l'instar de soldats courageux, les plus frêles miaulent à fendre l'âme, on croirait entendre l'âme de la vieille maison protester et se lamenter ...

Stupéfait, le jardinier en chef en profite pour s'éclipser après avoir griffonné le nom de l'avvocato  sur un feuillet, et les félins le regardent partir en dardant sur sa silhouette d'étranges regards furibonds.

Ils n'accepteront jamais que leur domaine soit livré à un esthète amateur de chétifs et secs murets pseudo- antiques,  et détestant arbres et fleurs capriotes ! et pourquoi pas le bassin, orné d'un dauphin enlaçant un chérubin, transformé en piscine ? 

Hélas ! à moins de nous guider vers une marmite cliquetant de pièces d'or, que peuvent ces braves félins, gardiens d'un domaine que l'on enlaidit de vive force afin de séduire de prétendus amateurs de beauté ancienne ?

Je distribue caresses et compliments aux animaux mélancoliques, et promet de revenir avec un réconfort plus substantiel. La petite troupe gémit en choeur et prend congé en escaladant la grille malmenée. Nous n'avons plus grand chose à espérer, et sombres, taciturnes, ce qui offense le bleu  si pur du ciel, descendons au hasard une traverse périlleuse, aménagée sur le cours d'un ancien rio, entre des jardins adorables de soins méticuleux. 

Un appel jaillit, voici une main qui se découpe sur un oranger, puis un corps, une tête et finalement Salvo se matérialise sur la  "traversa" à la pente raide,  que nous imaginions inconnue au commun des prudents habitants d'Anacapri.

"C'est plus  rude,  plus dangereux, mais plus rapide quand j'ai besoin de prendre ma voiture sur le parking que vous aimez tant à cause de sa vue, heureusement qu'il n'est pas à vendre ! 

Allora ? Votre ruine ? Elle va ressembler bientôt à un champs de bataille sous prétexte de faire propre !

Nos mines sont assez éloquentes pour que Salvo, à son habitude, ne tente pas de nous remettre dans le droit chemin, celui du bon sens et du bonheur simple : ne sommes-nous  heureux comme  l'empereur Auguste lui-même ?  

Comment souhaiter sort plus enviable que celui de deux voyageurs perchés sur un âpre sentier envoyant gaillardement rouler ses pierres traîtresses au fond d'un vallon perdu d'Anacapri?

N'atteignons- nous l'échelle du paradis, dans un sens ou dans l'autre  ?

Salvo insiste et nous désigne le maquis touffu dégringolant vers la Cala di Mezzo, autant dire le bout de ce fol univers:

"Oubliez -là un peu cette maison vétuste, inabordable, et pleine de fantômes qui se moquent de vous. Mes amis, vous vous rendez malheureux pour un rêve d'enfant ! N'avez-vous déjà une casa bien à vous en France ? Tenez, allez en bas, marchez et demandez à l'ermite ce qu'il pense de votre histoire, il ne sort jamais de son verger, mais il donne de bons conseils, et c'est un sage, dans ce monde de fous, il faut écouter les sages, à l'ombre des oliviers... 

Je vous vois ce soir, nous dînons ensemble, vous êtes nos invités, si, si, c'est entendu, ne discutez- pas, vous aurez un message, vous me raconterez ! attention, on se perf vite du côté des anciens rios, ne vous compliquez--pas la vie, allez tout droit jusqu'au Fortinio di Campetiello, et puis, revenez ! la promenade vous plaira, et vous serez si fatigués ensuite que vous redeviendrez raisonnables, cia ! Cia !"

"Combien de temps à ton avis pour trouver le Fortinio , l'ermite et la paix, carissimo amico ?

"Toute la journée ! Buona fortuna !"

Salvo s'envole sur les marches d'un pas prouvant son agilité de natif capriote. Quelle  parfaite amitié nous lie ! forgée sur le fil de ces années fidèles ... A chaque retour, ne reprenons- nous notre éternelle conversation comme si l'absence s'effaçait en un battement de coeur ? 

 Le maquis nous nargue au loin, relevons ce défi, un désert de plantes baignées de rosée et de chemins impraticables sauf si l'on rivalise de souplesse et d'ardeur avec les chèvres.  Prouvons de quoi nous sommes encore capable malgré la faillite de nos désirs absurdes d'une seconde vie sur ce coin ignoré du rude rocher antique.

 Trêve des folies creuses, il est urgent de s'égarer entre citronniers aux fruits rebondis, oliviers burinés ,rosiers en arcades, jasmins en buissons, pins d'émeraude, lentisques en fleurs, myrtes au beau vert profond. Tout ce bouquet sauvage aux senteurs passionnées nous tendra ses bras odorants vers le Fortinio posé sur son précipice, et ensuite jusqu'à l'ermite aussi ridé que son olivier tutélaire...

Je m'interdis de regarder en arrière, que sont nos vieux rêves, nos amis ailés, devenus ? Aurions-nous inventé ce cortège de fantômes revenus d'un passé indistinct ?

 Au sein de quelles limbes immatérielles mon amoureux de jadis affublé de son couvre-chef désuet s'est-il égaré pour l'éternité ? Au fond de ma poche, cachée à l'instar d'un talisman, ma bague romaine à double- vue ne voit pas plus loin que son anneau cabossé, l'émeraude de sa pierre  a tourné au vert- grisâtre, ce bijou semble sortir d'un marécage, sans doute l'étang bourbeux de nos illusions capriotes ! Ou des amours mortes ?

Pourtant, quelque chose me dit que Capri n'en a pas terminé avec nous...une voix feutrée murmure  des mots encourageants qui flottent dans l'air translucide, et se poursuivent sur les parfums entêtants de ce frais matin d'avril. je crois reconnaître ces inflexions qui n'appartenaient qu'à une seule personne sur terre, il y a si longtemps...

La roche hantée de Capri parle à ceux qui devinent l'immense puissance de ses sortilèges.

Autrefois, ne consultait- on les oracles dans cette Campanie fréquentée par les dieux ?

Qui sait si leur héritier direct ne serait cet ermite campant sous son olivier ? 

 A bientôt, 

Nathalie-Alix de La Panouse



Maquis de Capri en avril
Crédit photo Vincent de La Panouse


jeudi 23 avril 2026

L'art du retour envers et contre tout :Trilogie de Capri: Partie III chapitre 12



Retour à Capri entre espoir et réalité

Trilogie de Capri :"La maison ensorcelée" 

Partie III

Chapitre 12

 Nous étions enfin de retour, au bout de plusieurs mois si lugubrement privés de la lumière bleue et de l'éclat d'or vert de ce roc des dieux endormis, cette citadelle de Capri que tous croient connaître et qui se dérobe à chacun. 

Au milieu d'un vallon secret, la maison ensorcelée, pauvre masure abandonnée depuis au moins un siècle, nous piquait l'esprit. Elle ne cessait de se rappeler à nos doutes et d'embuer nos espoirs de maison de famille capriote. Or,  nous en avions l'âpre intuition, cette fois, la réalité allait nous réclamer ses droits, à la manière brusque et insinuante d'un chat réclamant sa pitance.

Nous voici enfin sur le divin rocher ou plutôt sur la quai  pavé de lave de Marina Grande. Le voyage a malmené, lassé, exaspéré notre bonne volonté, qu'il est difficile d'être bienveillant et serein en ce fol univers  où vous vous heurtez à la suspicion perpétuelle !

 Mais une fois à Naples, nous avons respiré, et notre si aimable propriétaire blonde, juchée sur sa moto trois fois plus imposante que sa frêle personne, a comblé ses locataires de signes joyeux, malgré la foule se pressant becs et ongles au milieu de l'allée du Molo di Beverello.

Dans l'émotion de nos retrouvailles au bar, nous avons oublié de régler un cameriere affolé qui a failli s'embarquer sur le bateau en cherchant ces Français étourdis.  Mais, l'incident  s'est achevé à la manière napolitaine, sourires et plaisanteries.  Aucune remontrance, nulle leçon de petite morale comme on nous en aurions été abreuvés en France !

 Nos clefs ne pèsent pas plus qu'un carnet au fond de mon sac ; pourtant, ce trésor m'angoisse, et si ces maudites clefs m'échappaient ? Si, en proie à mon étourderie maladive, j'allais les égarer, les faire choir dans un gouffre ou à travers une grille  d'eaux pluviales, comme on en trouve partout à Capri ? Comme pour me narguer, la mer secoue sa crinière d'écume, Capri se replie à son habitude sous une écharpe de brume nacrée, les falaises inexpugnables avancent, reculent, et le bateau soudain ne bouge plus !

 Nous sommes assez peu en ce jour de semaine, et à cette heure, toutefois, un même sentiment nous envahit, vers quelle catastrophe le capitaine peut-être fou, malade, ivre, nous entraîne-t-il ?

En ces moments de doute, le mythe des Sirènes renaît avec une vérité incoercible, ici, sur ce domaine mouvant, sur ces eaux si profondes, ne sommes-nous de simples jouets entre leurs mains de cristal ? Capri est leur citadelle, et seule leur désir nous y conduira sains et saufs. Le bateau se débat comme si une force étrange cherchait à se divertir à ses dépens, puis, le surnaturel s'enfuit, la brume se dissipe, la mer reprend un rythme harmonieux et le bruit des moteurs nous remplit de soulagement.

J'implore l'Homme- Mari de héler un taxi nanti d'une de ces voitures romantiques qui séduisent les touristes huppés. Je le sais, c'est une honte, une faiblesse, une ruine, je devrais patienter à l'arrêt de bus, accepter d'avoir le dos rompu par mon sac particulièrement énorme, et noyer mes yeux dans la brume poétique engloutissant l'horizon vers Ischia.

Or le courage m'abandonne, et nous confions bagages et destinée à un chauffeur taciturne qui décide de risquer nos vies en affectant une parfaite désinvolture à l'égard des malheureux  conducteurs surgissant en face sur la route la plus escarpée et la plus fréquentée à cette heure.

C'est la marque de Capri, transformer la banalité absolue en périlleuse péripétie !

Piazza Caprile !  Quartier populaire, presque rustique, bruyant, charmant, et désordonné, autant dire à des années-lumière de l'arrogant théâtre de la Piazzetta mondaine à Capri. Mais vraiment, qui cherche à se loger en ce début d'un hameau qui n'existe plus depuis au moins cent ans ? Nous passons certainement pour des Français sans le sou, et, du coup, le chauffeur exige un prix en hausse, histoire de nous faire comprendre que l'on ne plaisante plus avec les humbles voyageurs.

Que se passe-t-il ? C'est la première fois en huit ou neuf années que nous avons affaire à un taxista grincheux, eh bien, je suis punie de mon impatience, vive les mini-bus où les chauffeurs surprennent par leur courtoisie au milieu de la foule déchaînée...

Nous laissons le grincheux repartir en trombes après nous avoir lancé nos sacs démunis de logos somptueux, et levons le nez vers les marches usées de la via Follicara, au loin, la mer frissonne, pareille à un lac d'argent caressé par des volutes de lumière diaphane, les citrons se massent sur les branches des arbres abrités par les hautes façades blanches, un calme étrange flotte comme une bienvenue et la même pensée nous vient : "La maison a-t-elle survécu à l'hiver ?"

"Nous descendrons demain matin, pour le moment, il faut reprendre nos forces, renouer avec l'île, et surtout aérer, je parie que notre exquise location nous accueillera avec son habituelle température glacée. nous échangeons finalement une vielle baraque humide et froide en France contre une aussi ancienne, aussi fraîche et aussi digne d'un aquarium, sommes-nous fous ? Tout ce cirque pour cette île qui se donne des airs de diva !"

Je n'ose contredire l'Homme- Mari, de toute façon, d'ici dix minutes, ce sentiment de doute, né de la fatigue amoncelée, va s'envoler, et il me convaincra d'arpenter sans tarder les traverses de notre ancienne voie romaine grimpant vers le belvédère le plus étincelant qui soit, celui de la Migliera, l'ancien "chemin du milieu" des Patriciens suivant Auguste dans ses pérégrinations sur son rocher favori...

Blotti en son jardin de poupée, notre loggia aux puissantes colonnes a l'art de nous réconforter. Bien sûr, ce délicieux refuge ne nous appartient pas, bien sûr, sa taille est des plus réduites, et seul un gentilhomme écossais raffolerait de son atmosphère saine et glaciale,  mais qu'importe ces très insignifiants détails ?  La Villa, édifiée jadis par un humaniste du nord qui rêvait d'en faire une maison de repos pour la jeunesse turbulente de la Belle- Epoque, prodigue encore sa sérénité ... Nous avons commencé par habiter l'appartement coiffé d'une adorable tourelle d'où la mer s'apercevait à condition de se dévisser le cou. Puis, nous avons dégringolé, chassés par des locataires à l'année, mais les propriétaires anciens et nouveaux, touchés de la passion capriote  émanant de ce couple naïf, ont décidé de nous garder, et la loggia nous fut ouverte en guise de consolation !

Et quelle consolation ! Tant de majesté alliant grâce antique et solide architecture suisse- allemande ...Je suis maintenant attachée à ce troublant mélange et l'envie de tourner en dérision cette Villa excentrique m'a quittée, quand on aime, une personne ou un lieu, n'en  aime-t-on également les singularités ?   Mais, je prie pour que notre si gentille propriétaire ait songé à nous fournir en couvertures, elle semble croire que notre mode de vie en France s'apparente à celui des citoyens du Groenland, et ne se doute pas que ses gentils locataires sont des gens frileux ... L'an passé , nous avons filé tout droit dévaliser l'humble boutique de la via Caprile, hélas, depuis, nos belles emplettes se sont volatilisées... Allons-nous encore mourir de froid en ce paradis si envié de Capri ?

Ma crainte se révèle vaine, sauvés ! Les belles couvertures s'étalent sur le lit, le refuge éclate de blancheur,  et on nous a laissé du proseco afin de nous réchauffer, l es Français, tout le monde le sait, ne sont-t- ils réconfortés rien qu'à la vue d'une sympathique  bouteille ?

L'émotion nous gagne, notre lassitude s'enfuit, et nous voilà marchant d'un pas guilleret vers  les rudes sentiers des hauteurs, le soir pointe au ciel , le soleil est revenu des brumes juste pour son plongeon vespéral au fond d'une mer laiteuse, un cri s'élève, ciel ! on clame mon prénom ! c'est Giukia, au bras de son jeune époux, dans l'émotion je lâche mes clefs, enfoncées au creux de ma main, dans ma main au-dessus d'une grille d'eaux usées !

Le jeune couple se précipite, l'Homme- Mari tente de faire bonne figure, je manque tourner de l'oeil, puis réalise que seules des pièces de monnaie ont chu dans les abysses...

Les rires fusent et nous nous lançons ensemble un flot de compliments et de promesses, 

"A domani !"crient les mariés de septembre. 

"Qu'ils sont radieux !" dit l'Homme- Mari  amusé et vaguement attendri.

 Sur leur passage, l'amour étend ses ailes, l'amour, encore le dieu de Capri, et sans lui que serions-nous ?  Rien qui vaille la peine ! Ou serions-nous ? Pas ici en tout cas! 

Le Monte Solaro surveille son village d'Anacapri à l'instar des chats gardiens de l'aurore, la maison de nos espoirs sans cesse déçus veille plus bas, cachée dans la roche de la vallée fleurie, de l'obscurité monte un parfum à rendre ivre un saint, demain, demain, nous affronterons la réalité.

"La maison ensorcelée" existe-t-elle encore ? Aurons-nous rêvé, inventé, forgé tant de chimères, pour retrouver une ruine définitivement ravagée, ou au contraire une maison  pimpante, et ennuyeuse, vidée de ses feuillages rebelles, privée de se rides et de son mystère languide ?   Une maison qui appartiendra à des puissants, nous faisant comprendre combien nous sommes indignes de rêver en ces lieux ...Demain ...

Les Sirènes soupirent dans l'ombre, une musique incertaine s'échappe des grottes de la montagne, serait-ce le dieu Pan qui appelle ses compagnons d'infortune ?  Ces dieux anéantis par l'oubli, qui  sortent en les claires nuits et se moquent des mortels et de leur arrogance, en dansant au bord des falaises aigues. 

Demain, et les autres jours, maison ensorcelée ou pas, nous errerons au sein du maquis, vers les forts en ruine, et écouterons les battements de coeur de la mer au pied d'une Villa romaine, ou de ce qui en reste,  nous supplierons le batelier de nous emmener vers le palais de la mer, et nous franchirons à nouveau les immatérielles frontières des jardins antiques protégés des tumultes par la masse débonnaire du Monte Solaro, demain, nous oublierons que le monde est en convulsions, Capri nous lavera le cerveau et s'emparera encore une fois de notre volonté, pour une poignée de jours... Pourquoi résister ?

Je me souviens de  l'ermite entrevu de façon si fugace en octobre dernier, un homme surgissant de son verger  empli de la terre noire d'un rio enseveli, un sage qui avait autant de rides que l'olivier qui lui donnait son ombre, ses fruits et son bois... L'homme et l'olivier: la Grèce encore palpitante au sein d'un vallon inconnu, la  Capri de l'éternité !

 Demain ... Que ce mot est doux ! Au moins sur cette île effleurant de ses fleurs de printemps la porte du jardin d'Eden ...

La suite très vite, 

Trilogie de Capri 

Nathalie- Alix de La Panouse ou Lady Alix



Soir d'avril à Anacapr
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Crédit photo Vincent de La Panouse



mardi 7 avril 2026

Avril enchanté ou l'amour dans un château d'Italie : Parenthèse littéraire à la Trilogie de Capri

 Avril enchanté:  un roman fleuri et amoureux d'Elisabeth von Arnim 

 Une fable exquise parmi les glycines de la Ligurie

Quel enchantement de remonter le temps et de s'assoir sur un banc de pierre au coeur d'un jardin outrageusement fleuri en face de la mer de Ligurie ! Nous sommes en 1920, et un miracle amoureux va s'accomplir sous nos yeux de lecteurs attendris.

Antidote à la dépression d'hiver, à la maladie d'amour, aux stigmates de l'âge mûr et aux mélancolies de la jeunesse égoïste, cette histoire chante l'Italie, pays du bonheur, du rire et des éblouissements perpétuels.

 Ouvrir sa fenêtre vous plonge au Paradis, rêver face aux vagues guérit votre âme souffrante, respirer la senteur du jasmin, de la glycine, des roses les plus empourprées, et de chaque fleur humble et enivrante se faufilant entre rochers et les vieux murs, vous enlève à votre vie d'avant. Vous êtes sur un nuage de bonheur pur.

 Vous-même ne pesez pas davantage qu'un rossignol ou un rouge-gorge, vous étendez vos ailes à l'unisson des hirondelles peuplant ce vieux manoir loué sur un providentiel coup de tête par quatre femmes en mal d'amour et de tendresse, en mal de soleil et de bonheur, un jour de pluie et de solitude dans un Londres morose.

 "Avril enchanté", c'est bien plus qu'une charmante histoire à la grâce désuète s'achevant  sur une musique sentimentale. Elisabeth von Arnim, ( femme de Lettres anglaise, qui fut célèbre il y bien longtemps, en dépit de l'ire de son  comte Prussien de mari) nous conte, à la manière d'une pièce de théâtre, comment à une encablure de Portofino, furent sauvées de la nuit noire de l'âme et du néant du coeur, quatre femmes qui virent leur destin prendre un tour nouveau dans un jardin d'Italie.

Voici d'abord la virevoltante, la fantaisiste, l'aimante Lotty Wilkins, environ trente jolis printemps, ravissante blonde aux idées farfelues, douée, du moins le prétend-t-elle de double vue, et surtout, malheureuse épouse d'un avocat grassouillet et butor, grand mangeur de poissons frais et toujours prêt à faire entendre les roucoulements de sa voix d'or, sauf  s'il s'agit d'enjôler sa femme dévouée.

 C'est tout simple et affreusement triste: le prétentieux Mellersh Wilkins ignore quel charme émane de son épouse qu'il ne regarde plus. L'a-t-il même bien regardée ? Lotty est réduite au rang de cuisinière dévouée ...Et sa vie lui semble aussi inutile que vide ...

 Le hasard d'une annonce passée dans les pages austères du Times va l'amener à rencontrer Rose Arbuthnot, sans doute juste de son âge mais si terriblement vieux- jeu et si franchement bigote ! toutefois, on a souvent grand tort de se fier aux apparences... En vérité, Rose au beau visage de madone, cultive les vertus religieuses et l'amour de son prochain afin de combler l'indifférence de son mari, jeune écrivain spécialiste des biographies coquines des  plus célèbres maîtresses royales. Quel scandale vraiment !

 A force de s'entendre tancer par sa bigote d'épouse,  Frederick a choisi de se bâtir une seconde vie. Etabli en faux célibataire, adulé des belles ladies, au sein des beaux quartiers de Londres, l'écrivain à la mode en vient à oublier l'existence de sa pauvre petite épouse, si éprise de bons sentiments et si engluée dans ses bonnes oeuvres. 

Mais un dieu malicieux pointe son nez un jour de pluie, et nos deux mélancoliques rose et Lotty répondent sur un coup de folie à une annonce proposant la location d'un petit château médiéval meublé en Ligurie, domestiques, glycine et beau soleil compris !

 Nos deux belles en mal de détente disposent d'une petite sommes, le jeune propriétaire, Mr Briggs, tombe sous le charme de Rose qui lui rappelle la Madone  dela Renaissance accrochée dans l'escalier de son château, 

Comment ne pas donner sa confiance à une si douce créature ?

 Hélas! Mr Brigg a beau rivaliser en courtoisie avec un prince italien, il ne songe pas à réduire la facture de la location de son manoir pour tout le mois d'avril !

Heureusement, nos belles Anglaises ne manquent pas de sens pratique, et les voilà en quête de deux autres amatrices de glycine et de vacances en Ligurie.

Apparaît alors  Lady Caroline, illustre fille d'aristocrates illustrissimes,  elle ne compte que des nobles coeurs et des paladins dans sa lignée, et elle parle un italien fort agréable, ce qui aidera grandement les ignorantes Rose et Lotty une fois in situ. Lady Caroline apparaît sans apparaître réellement, c'est une apparition voilée, sans doute fort jeune, et délibérément discrète ...Les deux amies s'en contentent fort bien, l'essentiel restant l'état de fortune assez conséquent de cette héritière intrépide !

La dernière candidate a par contre quelque chose d'effrayant, c'est le prototype- même de la vieille-fille anglaise surgie de l'ère victorienne, une certaine Mrs Fischer, avare et raisonneuse, l'esprit englué dans ses souvenirs d'une jeunesse vécue en compagnie des écrivains  bien démodés.

Mrs Fischer est "boutonnée" de coeur et d'âme, à priori inapte à la vie dans un aimable cercle, tout en se vantant de pouvoir offrir l'évêque de Canterbury en guise de référence.

Qu'importe ! A la guerre comme à la guerre, Rose et Lotty réunissent leurs forces afin de se convaincre d'endurer cette étrange personne  tout le mois du séjour italien. Qui sait si, loin de son mausolée et de ses poissons rouges, la raide Mrs Fischer ne se laissera -t-elle amadouer par les délices du beau château en Ligurie ? 

Naïves et effarouchées tout au long du voyage, nos deux aventurières sont transies d'effroi à la descente du train; ces brigands qui se précipitent sur leurs bagages cacheraient -t-i ls de vastes et sombres desseins ? "San Salvatore" pépient -elles au comble de la détresse,  et d'entendre "San Salvatore, si, si!" pendant ce qui leur paraît une interminable équipée...

Enfin, sauvées ! le château de San Salvatore les engloutit de sa magnificence nocturne, et à l'aube, le paradis s'ouvre devant leurs yeux battus de fatigue.

Hélas ! Lady Caroline, dont la beauté rivalise avec celle du lieu, les a précédées !  La jeune lady  se permet , à leur immense déception, de les accueillir froidement... Quant à Mrs Fischer, c'est une cascade glacée... Qu'à cela ne tienne, Rose et Lotty se lancent dans l'inattendu, et de secousses en surprises, de promenades en réflexions, vont assister à la métamorphose  morale de chaque " invitée au château ".

 L'horripilante Mrs Fischer et la trop gâtée Lady Caroline fondront bientôt de tendresse, chacune pour des raisons fort différentes...

 Le  bon génie de San Salvatore, enfoui sous les fleurs du printemps de terrasses en balcons, depuis les remparts noblement décatis à pic de la mer sereine, décide de se divertir sans façon sous le regard perplexe et bienveillant de toute une famille de domestiques gesticulant et gazouillant.

 Le premier à en faire les frais sera l'avocat manquant de périr dans sa baignoire, une scène d'un comique délicieusement anglais. L'ambitieux Mellersh a accepté de rejoindre son épouse Lotty uniquement poussé par la furieuse envie de connaître deux futures clientes fortunées, Lady Caroline, et Mrs Fischer, le voilà puni ! Il se présente à la l'aristocratique Lady  quasi en tenue d'Adam... Horreur! Mrs Fischer attirée par le vacarme de la chaudière venant d'exploser, contemple à son tour ce spectacle inconcevable !

Or, l'amour et la bienséance étendent leurs ailes sur San Salvatore, et on assiste à une nouvelle version de "Beaucoup de bruit pour rien ". A la suite du charmant châtelain qui  a vu en Rose une exquise veuve de guerre, l' époux volage de la douce créature apparaît, vient-il voir Rose lui aussi ? Que non pas !

 Le scandale s'embusquerait-t-il en ce jardin extraordinaire ? Or, nous sommes au Paradis, c'est à dire en Italie, au coeur d'avril, et le dénouement sera joyeux...

 A vous de respirer les effluves surannées et piquantes montant de ce frondeur  "Avril enchanté"!  Ce roman sans eau de rose prodigue l'humour tendre et le rire optimiste, et l'amour de l'Italie, pays de l'humanisme oublié...

 A bientôt, pour de nouvelles péripéties, sous les citrons d'avril,

 Du côté de  ma "Trilogie de Capri", 

 Nathalie- Alix de la Panouse ou Lady Alix



Jardiniers en Ligurie vers 1900: avril enchanté

mardi 24 mars 2026

Trilogie de Capri Partie III chap 11: L'art de refleurir sa vie



 Trilogie de Capri 

La maison ensorcelée

Partie III

Chapitre 10 ou l'art de reverdir et refleurir sa vie

Nous autres frères humains avons une faculté assez étrange, celle vaincre la mauvaise fortune et de nous donner à notre bonne étoile . Nous ressemblons finalement aux fleurs des champs et aux arbres en fleurs, il suffit d'un brin de bonne volonté et l'art de reverdir ou refleurir s'offre à nous.

 Nos jours sont tissés de lumière, d'ombre, nos pas trébuchent de route en déroute, nos têtes vacillent, et notre espoir s'enfuit sur un horizon d'épaisses brumes, c'est le mal de l'âme, le noir du coeur. ..Un mal des plus ordinaires...

Notre souffle s'essouffle, le monde est vide,  les brumes nous étouffent, mais une lueur flotte au loin, et nous avançons, d'ailleurs, que faire d'autre ? Soudain, une étoile monte des abysses, ou court sur la voie lactée, et sous son égide éclatante, nous reprenons, sans bien en saisir la raison, le fil de nos déraisons.

La Foi nous sauve- t-elle ? Ou la passion de la vie ? Ou l'amour de notre prochain ?

Les trois s'épousent et luttent afin de nous redonner ce sentiment d'être au monde pour quelque chose qui nous échappe, mais qui surgira sur l'horizon. Au-delà des tumultes effroyables et des bourrasques odieuses secouant faibles, puissants, misérables, humanistes et assassins du Nord à l'Orient. ..

"Mon Dieu! dis- je à l'Homme- Mari, penché avec sollicitude sur son petit tracteur (un engin italien qui a la sinistre manie de tomber  en panne au premier regard), la paix cessera -t-elle un jour d'être un mot élégant autant qu'inutile ? 

Les nerfs tendus  et l'humeur farouche, l'Homme- Mari se moque des guerres et de la tragédie ordinaire, son tas de ferraille à roues lui résiste, et son Epouse-bien-aimée renchérit en invoquant de beaux et vagues sentiments à l'égard de conflits que seuls des anges, à la fois combattants et diplomates, venus sur Terre par décision divine seraient capables d'endiguer.

"Plus que trois semaines, réplique -t-il, soit une vingtaine de jours, et tu retrouveras ton bon sens. Passe- moi cette pince, non, l'autre, imagine que nous ne puissions tondre à temps cette étendue d'herbes folles mélangées à ces rivières de fleurs sauvages, ce serait la déroute ! Fils Dernier ne nous pardonnera pas de sitôt ...

Face à son invitée mystérieuse et impromptue, un coup de fil ce matin, comme si nous étions libres et vaillants à tout instant,, de quoi aurons-nous l'air ? Que va- t-"elle" penser ? Regarde les façades  décaties de la maison, malgré nos efforts et l'argent dépensé il y dix ans ou davantage,  je ne sais plus, nous croulons sous les dépenses de toute façon... "

Dans un grand élan d'affection, je lui rappelle qu'une bonne âme a jugé dans sa grande courtoisie que notre maison évoquait l'Italie justement grâce à cette allure noblement décatie... Majestueusement décrépite ... A défaut d'enlever la cabane ravagée de nos rêves capriotes, au moins en gardons- nous un séduisant reflet. 

Mais voilà, Fils Dernier profite de la douceur fugace de notre climat humide afin de nous présenter une parfaite inconnue qui surgit comme l'aube au sein des ténèbres, ce qui nous rend à la fois très heureux et terriblement angoissés, 

Si nous vivions à Capri, aucune angoisse ne viendrait nous titiller en pareille occasion. Le plus modeste des taudis y inspire l'admiration: les masures sur l'île des dieux sont toutes protégées de colonnes blanches ou grises enlacées de glycine, et les murs blessés se dérobent sous les ondulations malicieuses des chèvrefeuilles et les pétales parfumées des jasmins.

Il suffit de s'assoir sur un humble banc et de laisser la mer vous prendre sous son aile miroitante, le reste n'a plus d'importance ... Hélas ! Aucune mer en vue, aucune vue, à l'exception des rives hirsutes d'un torrent boueux !

Ce pittoresque ruisseau aux eaux jaunes courant le long de nos berges en broussaille ne nous console guère de l'horizon piqueté d'îles aux sirènes entre Naples et Salerne ; à défaut, un aréopage de biches égarées trouve refuge dans nos fourrés, et parfois se poursuivent sur les allées , parfois aussi, un sanglier écrase la terre et fait trembler les chats rêvant sur une branche des  grands cèdres au clair de lune.

  Ce jardin étrange ne décevra peut-être pas la belle attendue, mais il faudra la faire entrer dans la maison en tremblant  car, malgré le romantisme décadent déployé à l'intérieur, nous avons pleine conscience de l'affreuse vérité : nos fauteuils désuets sont franchement inconfortables, notre belle mosaïque, pavant depuis trois siècles ( C'est ce que prétend la légende familiale !) les corridors, mériterait des soins urgents mais hélas bien trop exigeants pour notre bourse malmenée par une kyrielle d'impôts (nul ne l'ignore: l'imagination fiscale française ne connait point de bornes).

 Nos chambres sont plus charmantes que modernes, l'eau tarde à arriver dans les  robinets des vastes et désuètes salles de bain, et les portraits de famille frémissent au moindre courant d'air; ce qui renforce l'atmosphère délicieusement hors du temps... 

Les amis des alentours ne comprennent rien à nos affres,  pourquoi avoir honte d'offrir une image vielle- France sur un terroir occitan ? La jeunesse ne raffole-t-elle des escapades en pays inexploré ? Que redouter de toute façon, les crues se sont éloignées, le soleil de mars, subtil et insistant, caresse les bourgeons paresseux, le parfum des violettes ranime les anciennes amours et exalte les nouvelles.

Bien sûr, notre jardin évoque encore un champs de bataille contre le seigneur hiver, et nous sommes pâlichons comme des navets, qu'importe ! notre maison parle du passé, or ce sont les histoires ancrées en ses flancs qui lui donnent son attrait ... 

Que ces beaux discours chantent agréablement ! Et qu'ils  renforcent encore notre angoisse ! 

En résumé, nous présentons un aspect démodé et tristounet, devant une maison ridée de partout, cernée par des arbres pareils à des malades décharnés...Le beau tableau pour accueillir une  visiteuse désarmée face à tant de ravages involontaires !

"Mais quand les feuilles des platanes reviendront- elles enfin sur ces branches tordues ?"

"A la mi-avril ! Ce n'est pas grave, si la" Belle que voilà" nous trouve à son goût, et surtout pas seulement nous, il me semble que l'enjeu est ailleurs, eh bien, en mai le climat sera doux, et peut-être reviendra -t-elle ... "

Pour le moment, avant de revenir, il serait opportun qu'elle ne s'enfuie pas!

 En désespoir de cause, lasse de polir les parquets, de lutter contre la poussière, de porter des brassées de linge, (en mère angoissée j''ai l'impression que ce n'est pas une  seule jeune fille mais un bataillon entier qui s'annonce), et de tancer les chats voluptueusement endormis sur les sofas, je prie Capri, en la personne de Salvo, notre éternel, notre parfait mentor, de me donner un avis franc et efficace. 

Salvo répondra- t-il pour si peu ? Sinon, Arturo et Laura, ou la jeune mariée de l'été, Giulia, je ne peux croire à un abandon de ces amis qui pour moi sont l'émanation, la parole, l'esprit même du divin rocher..

Que dire de Simonetta  mon amie qui exposa voici une année sa collection de bijoux créés par ses mains d'artiste napolitaine ? Mais, je le sais d'avance, elle ripostera par sa rengaine :

"Calma, calma, carissima !"

 Laissons- là, en train de façonner ses bijoux, le plus calmement possible, moi je me calmerai toute seule, ou plutôt, j'en prends la ferme résolution.

 D'abord un mot en italien catastrophique, rien ne fracture plus les belles paroles que ces messages rapides sur un portable  qui adore faire des fautes à votre insu,  et miracle, Salvo me livre un cortège de bons conseils pétris de son irremplaçable bon sens à la mode capriote.

"Cara amica, mais que racontez-vous ? C'est la jeune ragazza qui doit craindre l'entrevue avec la personne la plus influente de votre famille, la mamma ! Vous m'étonnez beaucoup, les mammas ne comptent- elles en France plus que tout ? 

Ma mère était la reine, nous acceptions ses ordres, ses directives, ses leçons, et en échange elle nous donnait le meilleur, la bonne cuisine, et son amour. Parfois, Flavia en avait assez de cette emprise, mais, une mère ! Une Mamma ! On lui doit obéissance, respect, amour, n'êtes-vous de mon avis, vous qui désirez tant être des nôtres ? 

Dai ! la ragazza vous regardera avec admiration et vous écoutera avec respect, et votre maison, c'est la casa della famiglia, una casa sacra,  les visiteurs sont tenus de remercier et quoi d'autre ? Pour la cuisine, par contre, qu'allez-vous faire ? Vous ne savez rien faire, ces Françaises, elles ont beaucoup à apprendre des vere mogli italiene...  La ragazza si elle cherche à vous plaire fera la cuisine, vous verrez. Bon, je laisse Flavia prendre la suite, elle s'impatiente, vous voyez, c'est elle la plus forte, una vera mamma di Capri ! "

 Je soupire et patiente deux minutes en surveillant l'Homme- Mari qui s'lance vaillamment  sur sa tondeuse enfin en bon état de marche à l'assaut de la pelouse. Quel spectacle lénifiant ! un père de famille occupé à dompter la folle montée de l'herbe au printemps...

L'âme rassurée tout à coup, je déchiffre le second mot réconfortant venu tout droit du rocher des dernières sirènes:

"Carissima, sei la mamma ! "

 "Ciel ! dis- je tout haut,  non, certainement non ! je suis une éternelle jeune fille, et je refuse d'endosser ce rôle de Mamma ! mais croient-ils vraiment me connaître ces braves gens, capriotes ou pas ?"

Toutefois, le portable vibre et les mots vont au galop de l'autre côté de la mer:

" La mamma souhaite la bienvenue, elle ne s'abaisse pas pour autant, souviens- toi, tu es la maîtresse de maison, ton fils doit t'aider, il te soutient, il t'aime, et sa ragazza, c'est la même chose, elle est chez toi, comment peux-tu te mettre dans cet état de crainte ? C'est la ragazza qui aura peur de te déplaire ! Ou alors, vous les Français, vous êtes des personnes bizarres... Et si ton fils ne te montres pas son amour, eh bien, dis-lui de se faire la cuisine tout seul ! 

Ah ! c'est vrai, tu ne sais même pas faire cuire un oeuf sans le brûler, c'est très grave, je vais t'envoyer un plat de pasta par la poste, j'y vais dans une heure le temps que cela cuise ! Raconte- nous tout ! Ciao ! Que la Madona veille sur vous !"

 J'hésite entre le rire et les pleurs, Flavia ne se trompe pas, à force de déplacer livre d'art, vases de fleurs, et draps brodés, j'ai tout simplement oublié de remplir le frigo !  Grâce au Ciel, il me reste environ une heure à perdre, or, on sonne à la porte, c'est trop tôt ! 

J'ouvre en tremblant, c'est le menuisier, personne ne l'attendait, et il a la manie de se matérialiser  quand sa présence n'est absolument pas souhaitée.

 Hélas, comme s'il avait des antennes, l'Homme- Mari se précipite: 

"Quelle bonne nouvelle, un volet à poser, cela ne sera l'affaire que de vingt minutes.

 Je continue ma tonte, et toi tu aides notre menuisier, tu n'as rien de spécial ? Les courses ? Bah, d'ici vingt minutes, nous irons ensemble, en un quart d'heure, nous achèterons assez de nourriture pour trois jours; "elle" ne doit pas être si difficile ..."

L'optimisme de l'Homme- Mari me gagne, après tout, un volet restauré ne se refuse pas, nous ferons bonne impression. Les fameuses vingt minutes s'écoulent, le menuisier agile et déterminé me lance un sourire trop large pour ne pas s'en méfier.

" Il me manque un outil, mais, surtout ne vous inquiétez - pas, je reviens tout de suite, disons dans dix minutes, je vous le promet ! "

Le brave homme agile et déterminé habite en effet à dix minutes, j'essaie de garder un calme olympien et chasse  le moindre grain de poussière en attendant son retour qui tarde, tarde s'éternise, et dure au point d'atteindre l'heure de fermeture du supermarché distant de quinze kilomètres... Les joies de la vie à la campagne sont parfois éreintantes ...

Sur ce, l'Homme- Mari déboule, comprend l'horreur de la situation et décide de m'aider  sans plus réfléchir. Un quart d'heure plus tard, nous voici courant comme si toutes les polices du monde étaient à nos trousses entre des rayons dont nous attrapons les denrées au hasard. Charriot plein de nous ignorons au juste quelles victuailles, nous supplions que l'on nous autorise encore une minute, obtenons cette grâce, et emportons notre butin avec l'énergie du désespoir.

 De retour à la maison, il n'est plus temps de redouter la venue de Fils Dernier, le voilà déjà installé, à son côté, la plus ravissante, la plus intimidée, la plus éclatante, la plus souriante, la plus parfaite des jeunes filles me comble de fleurs et de parfums, c'est un ange et elle n'a pas l'air de voir en moi une mamma ! Je suis sous le charme et l'Homme- Mari ne vaut guère mieux ...  Nous refleurissons d'un coup !

Que penseraient Salvo et Flavia de ces moeurs françaises ?

Je le saurai une fois de retour sur le rocher des dernières sirènes ...

A bientôt pour la suite de cette trilogie de Capri

Nathalie-Alix de La Panouse ou Lady Alix



Fleurs de printemps à Capri

Crédit photo: Vincent de La Panouse