samedi 12 septembre 2026

L'ange des excentriques à Capri Partie II ou "Le feu des vestales" de Compton Mackensie



 

L’art de vivre en excentrique à Capri  partie II:

 « Le feu des vestales » de Sir Compton Mackensie 

Le comte Marsac est-il  ange ou diable ?

Le jeune et angélique comte Robert Marsac (alias Jacques  d 'Adelswärd-Fersen) venait d’entrer avec  son charme incomparable au cœur d’une société prétendant être l’arbitre des élégances de toutes sortes sur l’île assoupie dans la lumière d’un éternel avril.

 Du haut de leur terrasse aux robustes colonnes, insouciantes et sereines entre les vols de mouettes et l'ire du Vésuve, les deux châtelaines de la Villa Torricella, Miss Maimie et Miss Virginia, se pâmaient de bonheur !  Une immense fierté, une tendresse quasi maternelle, (du moins pour la plus âgée !) une envie de chanter les grâces parfaites de leur protégé embellissaient déjà leur vie placide, voire monotone en dépit du halo brillant de leur petit cercle mondain.

Or, il arriva quelque chose que ces deux bonnes demoiselles n’avaient guère imaginé : le jeune comte Bob, son surnom affectueux, n’allait pas tarder à inventer en poète solitaire une ronde de plaisirs et un cortège de drames pittoresques, entrés depuis dans la légende de Capri.

Ce bel ange blond répondant au titre de comte Robert Marsac était-il au fond aussi angélique que son apparence de jeune dieu grec inspirait la tentation de le croire ? Un diablotin ne titillait- il ses bizarres envies ? Ne murmurait- on qu'une odeur d'opium s'élevait de ses bagages, et que sa réputation sentait le souffre ? Toutefois, ces perfidies ne recevaient que dédain et incrédulité des exilés envoûtes par tant de charme aristocratique : un si beau jeune homme, et de si jolies manières, et ces poèmes si érudits, incompréhensibles, mais si touchants ! 

 Le comte Marsac,  un mauvais garçon aux moeurs étranges ?

Allons donc ! Que les langues jalouses se taisent ! Ce si délicieux poète aurait subi un séjour en prison  pour une affaire  douteuse durant quelques mois affreux ? Quel châtiment immérité, ce qu'avaient confirmé les meilleurs experts en psychiatrie de France et d'ailleurs ! il n'était coupable en rien mais bien victime des jaloux de tout ordre. 

 A l’instar de grands-mères défendant bec et ongles leur cher ange, Miss Maimie et Miss Virginia acceptèrent sans sourciller ses inventions fracassantes qui mirent l’île dans un état proche de la révolution. Mais comment ne pas éprouver de l’indulgence envers un si aimable jeune poète, constructeur de la plus merveilleuse Villa de Capri ?

Les insulaires se résignaient en pensant que le comte était assez fortuné pour n’en faire qu’à sa tête, les Carabiniers ne partageaient pas toujours cet avis, le clergé se méfiait, le Sindaco du bourg de Sirène soupirait, celui d’Anasirène (Anacapri !) s’interrogeait,  la plus obstinée des séductrices s’arrachait les cheveux, un délicieux jeune étudiant inspirait de louables  sonnets, composés à l’issue de leur baignade par  le comte Robert Marsac énamouré, tandis que  son premier adorateur lui vouait  depuis peu une haine implacable …  

Sentant venir l’orage, le beau secrétaire du comte se taisait…

Comment et pourquoi tant de tragédies ?

Pendant que l’impressionnant chantier de ce qui se dresserait à jamais comme le temple mélancolique de l’amour et de la douleur, la Villa Hylas, ( Villa Lysis ) ébranle la roche fauve d’une falaise baignée d’ombre, les excentriques de Capri invitent à tour de bras afin de livrer l’aimable comte à l’admiration et même à l’amour.

D’exquises jeunes personnes tentent avec l’énergie du désespoir de séduire ce bel et sombre ange quasiment tombé du ciel.  C’est le travail de toute la société excentrique : trouver une épouse au comte !

Or, le comte reste de marbre, et les jeunes filles, les jeunes femmes, les femmes entre deux âges, en perdent sang-froid, et confiance en leurs appas ; Le comte loge dans une charmante Villa louée jusqu’à la fin des travaux de son futur palais de marbre et d’or ; on attend de lui qu’il rende les invitations si généreuses et si empressées, ce serait la moindre des politesses !

Le comte se décide, mais, en semant la panique, la jalousie, l’affolement, il a le front de ne convier que des hommes à une soirée déguisée !

 Les dames se résigneront- elles ? Quel outrage ! Hélas pour la gent féminine furieuse, les maris, amants, amis se précipitent sans remords à cette soirée de malotru ! Les plus subtils se doutent que le dieu grec a levé un coin du voile dérobant ses secrets… Les autres pardonnent ce qu’ils croient être une faute de goût ou un caprice, après tout ce goujat est si riche et si beau …

Et de surcroit défendu par les demoiselles de la Villa Torricella : 

» Je pense que le comte Bob a raison, dit Miss Virginia, que les hommes s’amusent donc sans nous pour une fois . Que voulez-vous, il y a des moments où ils ont besoin qu’on leur fiche un peu la paix ! »

   Munis de cette bénédiction, tous les hommes de la société excentrique acceptent avec ravissement cette troublante invitation !

 Tous ? Non ! Les deux frères agents immobiliers, Alberto et Enrico Jones, sont trop méfiants :  si jamais cette soirée tournait à l’orgie sous l’égide de ce diable à visage d’ange de Marsac ?   Que la société garde ses illusions !  Ils ne tomberont pas dans un traquenard …

Loin de soupçonner un piège, un scandale ou une mauvaise farce, les plus éminents représentants de la gentry cosmopolite de Sirène- Capri apprennent de leur hôte  qu’ils auront droit à un dîner couleur de rose, ce qui ne les effraie pas tant ils sont plongés dans un charmant état de douce ébriété après de merveilleux cocktails.

 Que le comte leur serve ce qu’il veut, qu’il leur inflige ses interminables et confuses odes à Dionysos, pourvu que le vin coule à flots !

On porte libations sur libations aux dieux, et voici des flamants roses rôtis, suivis d’autres plats délirants, cela ne surprend plus aucun convive :

« Eussent- ils été bleu vif, les invités les auraient quand même crus roses, tant ils étaient eux-mêmes devenus incarnats. »

Couronnés de persil et de mythe, les braves invités trottent maintenant sur les sentiers rocailleux de Capri, le plus vénérable de la joyeuse troupe se heurte à une ancienne amoureuse d’un âge égalant le sien qui l’entraîne dans une tarentelle passionnée, preuve que la jeunesse est éternelle sur l’île ! Le comte est-il satisfait ? Bien sûr que non !

 « Et maintenant, messieurs, il reste à célébrer le rite le plus mystique et le plus solennel de tous. Vous avez remarqué mon costume ? »

Marsac s’est carrément costumé en dieu ou en empereur divin ! serait-il pris de folie ? Oui, de folie romantique ! Et voilà les malheureux obligés de courir jusqu’à l’endroit désolé de la grotte de Matermania, antre horrible où s’accomplissait peut-être des sacrifices en l’honneur du dieu du soleil… Qui sera la victime en cette aube d’or et de rose ? Pour le moment, les invités s’endormant à même le sol, heureusement couvert de fourrures, et de tapis par leur hôte fort prévoyant. Personne n’a la force de bouger, et certainement pas de sacrifier quiconque ! Le dieu Mithra attendra !

Hélas !  ce dortoir saugrenu est découvert ! Un naïf touriste belge manque en avoir une crise de nerfs, il alerte les carabiniers et provoque l’arrestation de la fleur des gentilhommes excentriques de Capri, dûment escortés comme des criminels et menés « manu militari « sous le nez de leurs épouses médusées, elles-mêmes se préparant devant l’église de la Piazzetta à l’inauguration de son portique flamboyant, un cadeau du comte Marsac !

C’est le premier des scandales, pas le dernier ! Capri a beau avaler les péripéties les plus extravagantes avec la sagesse d’une grande dame, la légende de l’ange maudit fondra bientôt sur les terrasses aux belles colonnes …

Pour cette fois-ci, le comte a le dessus, on remet le touriste belge sur un bateau avec injonction de laisser les gens de l’île en paix, et les ivrognes d’un soir acceptent les tendres soins de leurs épouses et amies…

Laissons la morale de cette amusante affaire à l’honorable Sir Compton Mackensie :

« L’incident fut oublié le lendemain. Ce n’est qu’aux yeux du sentimental jouissant seulement de mornes horizons provinciaux que l’homme paraît vil.

A Sirène (Capri) il est à la hauteur de la sublime excentricité du décor naturel. A Sirène (Capri), il vit »

 Pendant ces plaisanteries en rose et bleu, les travaux de la Villa perchée sur le monte Tiberio  allaient à un train proprement infernal. Le comte s'employait à terroriser un peuple de maçons, puis, lassé de tracasser ces ignorants, s'abandonnait au farniente inventé à l'époque d'Auguste par les patriciens, sourds aux appels de leur empereur.

N'étaient-ils à l'instar des lézards bleus, spécialité de l'île, soudain incapables de bouger sous les ardeurs du soleil frappant les falaises d'or et de pourpre ?

Sous ces cieux limpides, dans la quiétude de la fin de saison, alors que les habitués du Café Zampone (Morgano)  oublient les tumultes d'un continent qui les  ennuie en dégustant les potins de Capri, une tragédie couve, augmente, ramasse ses forces, et pareille au feu du Vésuve éclate !

Or, nous sommes à Capri et ce qui ailleurs aurait engendré le plus terrible des scandales, provoquera une tempête de rires... Cette fois, les rieurs seront du côté du comte. Et les âmes compatissantes du côté du dévoué cafetier Zampone, n'hésitant pas à s'interposer entre deux ennemis mortels au risque d'en perdre la tête au sens propre ! 

Mais que s'est-il véritablement passé sous le velours voluptueux d'une nuit d'été à Capri ? 

Notre jeune tête folle de Nigel Dawson, éphèbe local, membre depuis l'adolescence de la société des exilés sur le divin rocher,   fils unique d'une mère dévouée, est devenu, à force  de patience et de soins variés, le lecteur assidu des odes du comte Marsac, et l'adorateur de ses faits et gestes. Ne voilà -t-il pas que cette âme sensible reçoit une terrible blessure d'amour propre, infligée de façon involontaire par un  rival inattendu, tout juste émoulu d'Oxford. 

Le poète- bâtisseur Marsac, inconscient de sa cruauté, voit aussitôt en ce jeune Cecil une  nouvelle source d'inspiration ,et s'empresse de célébrer sa beauté virile. C'en est trop pour le pitoyable Nigel ! Mais, loin de se lamenter, notre amoureux vexé invente une vengeance particulièrement  redoutable : enlever Carlo, le secrétaire de Marsac, dans une escapade romantique !

Or, Carlo avoue tout ! et c'est le comte drapé dans une tenue évoquant une Chine de fantaisie, armé d'un cimeterre scintillant sous le clair de lune,  et s'époumonant en un français des plus imagés, qui se lance à la poursuite du pauvre Nigel !

Une terrible chasse à l'homme bat son plein entre les escaliers et les venelle du pittoresque bourg de Capri. Nigel fuit, le comte le rattrape, Nigel s'échappe, le comte le prend à revers !  Les deux ennemis courent autour de la Piazzetta paisible à cette heure tardive, Nigel s'essouffle, la lame aiguisée de l'immense cimeterre s'avance, Nigel perdra- t- il sa tête folle ?

 Que non pas !  Un héros  capriote , une âme courageuse sauve de justesse le séducteur épouvanté: 

  Il  bravissimo Signor Zampone ! le justicier que nul n'espérait !

Le ventripotent cafetier du "tout- Capri" vient d'offrir un rempart, et quel rempart, à un de ses bons clients ! 

Le comte déconfit remballe son cimeterre, Nigel se réfugie chez sa mère, et  Ferdinando Zampone ferme son café  en s'interrogeant sur le degré de démence de ses chers exilés....

le lendemain, fusent les exagérations les plus cocasses, on se rue chez Zampone, on craint pour sa vie, pour sa santé, sa bonne humeur, tout va bien ! Zampone, toujours englouti dans sa chair, toujours englouti dans ses comptes, on se rassure et on en oublie le comte ..

.Que serait-on devenu  du haut au bas de Capri sans Zampone, providence des exilés ?

Serait-ce une nouvelle version de " Beaucoup de bruit pour rien "?

Hélas ! le doute vient cette fois de s'imposer, le comte Marsac a dégringolé de son hiératique nuage, serait-il ange ou diable ? Ou les deux à la fois, comme le commun des mortels !

Mais, nous sommes à Capri, rocher des légendes délirantes,  nous sommes au  pays des Sirènes, Marsac en devient l'ange maudit enfermé dans son palais de marbre aux colonnes serti d'or pur ...

Quel sera son destin capriote ? Dans le roman, comme dans la vérité,  Marsac-Fersen  souffrira d'un cortège de turbulences se déroulant avec un incroyable paroxysme jusqu'à l'ultime orage qui vit cette âme tourmentée s'envoler loin des miasmes morbides dans une brume d'opium, sa passion fatale ...

Marsac, alias Jacques d'Adelswärd-Fersen,  adulé, haï, banni de Capri puis supplié de revenir,  incompris et adoré, moqué et admiré, détestable et attachant, ange et diable, hante toujours les esprits et surtout sa Villa Hylas Lysis perchée à l'instar d'un gerfaut sur son promontoire angoissant  et sublime...  

Sir Compton Mackensie n'épargne guère le poète, et se gausse de l'homme orgueilleux, sa raillerie agace parfois, malgré la drôlerie de son style inimitable. Mais, "Le feu des Vestales" se métamorphose en un fleuve agité ... Surtout quand c'est Marsac lui-même qui ose pourfendre en mots acérés la société des excentriques dans son féroce roman écrit à l'encre de la vengeance...

Je vous raconterai ceci bientôt ...

 Nathalie-Alix de la Panouse

ou Lady Alix

sur ce blog:

Trilogie de Capri :"La maison ensorcelée"

 Roman historique: "Les amants du Louvre"

 Articles littéraires et contes fantastiques 



Jacques d'Adelswärd-Fersen
alias de Comte Marsac du "Feu des Vestalles"
vers 1905


 

 

vendredi 4 septembre 2026

Vivre à Capri parmi les excentriques selon Sir Compton-Mackensie

 "Le Feu des Vestales":  chronique de l'art de vivre  à Capri dans les années 1900

 Un roman de Sir Compton Mackensie  

Première partie : L'angélique comte Marsac 

Le rocher de Capri a toujours ensorcelé les personnalités les plus sensibles, les plus fortunées, les plus pauvres, les plus frivoles, les plus généreuses, les plus charitables et les plus égoïstes.

 La bizarre vocation d’exilé sur la minuscule et pourtant immense royaume des antiques divinités,  Apollon et Artémis, superbes rejetons de Zeus,  puis néréides, sirènes, tritons et autres descendants de l'irascible Poséidon, fut un titre particulier qui honorait celui qui le portait.

 Après les créatures au sang divin, abordèrent au pied des remparts de roche fauve, les lointains Atlantes, puis les Pirates Grecs, ces fameux Pélasges aux yeux bleus qui ébranlèrent le roc pour y creuser escaliers, temples et maisons aux blanches colonnes.

  Bien plus tard sur la houle des siècles, vint s’échouer sur les montagnes, se réfugier dans les vallées austères, s’épanouir à l’ombre des citronniers, un très singulier cortège, mêlant en son sillage tourmenté, originaux fortunés, peintres sans le sou, poètes affamés, réfugies politiques, tous amoureux de ces jeunes filles(ou jeunes hommes de Capri) qui, sous leur nez, défiaient les précipices d’un pas aérien.

Gentilhommes de nom ou de cœur, gentilhommes d’aventures ou de courtoisie, anglais, germaniques, rarement français, souvent suédois, et toujours en proie à la passion la plus exacerbée envers l’île impavide et sublime.

Ces exilés par amour sur le rocher abrupt nouèrent des liens parfois fugaces, parfois éternels, souvent incertains, mais qui à force tissèrent la trame d’une société à nulle autre pareille, aussi sensible qu’insensible, entièrement dominée par la volonté de créer un art de vivre glorieusement inspiré de celui des Patriciens romains.

Qui se souvient de ces écrivains sardoniques que furent Normann Douglas et Compton Mackensie ? Qui respire le parfum de ces femmes fatales, vêtues de tuniques à la grecque, recevant leurs excentriques voisins sur leurs terrasses ornées de statues, via Camerelle, via  Croce, via  Matermania, ou mieux encore via Pizzolungo ? Qui songe encore aux étranges châtelaines de l’extravagante Villa Torriccella gracieuse invention orientale, se haussant, comme surgie d’un conte prodigieux, sur la route grimpant allégrement vers le bourg de Capri ? 

 Seuls deux aimables personnages sont sauvés du royaume des ombres, leurs âmes palpitent encore en leurs maisons, l’une superbe d’étrangeté, l’autre sublime d’harmonie :

La villa Lysis, et la villa San Michele, temples immortels veillant du haut de deux promontoires rivaux, sur l’île qui les tenta au point de leur faire oublier le reste de l’univers.

Or, c’est le très fantasque bâtisseur de la villa Lysis (monument voué à la jeunesse d’amour) un énigmatique jeune comte français, beau comme un ange, et sulfureux comme le sont tous les poètes incompris qui suscita une lutte épique au sein des exilés d’or et d’argent des années 1900.

Un souffle dramatique bouleversa sans pitié la courtoise atmosphère établie par de pittoresques exilés, certains frivoles, d’autres laborieux,  beaucoup décidés à aider les îliens de façon concrète, mais tous enclins à cultiver une profonde harmonie, en accord avec la pureté de la lumière et l‘étincelante beauté de l’île.

Cela fait bien longtemps, et Capri a perdu sa beauté idéale (sauf si vous errez du côté des sentiers du Faro, du Monte Solaro, de la Migliera, du Palazzo a’ mare, du Parco Astarita, et du Capo, ce qui fait beaucoup, ne désespérons-pas !) tout en gardant sa puissance impassible et ses humeurs parfois tumultueuses.

 Toutefois, comment comparer les files de voyageurs nerveux ou les heureux du monde organisant leurs fêtes spectaculaires afin de vanter une marque de voiture, de vêtements, ou un parfum parfait, avec cet aréopage de résidents attendrissants qui s’efforçaient de ressusciter les fastes romantiques d’une antiquité rêvée et de célébrer l’humanisme envolé depuis la Renaissance ?

 Heureusement, sous la plume trempée dans l’ironie joyeuse de sir Compton Mackensie,, « Le feu des Vestales » ranime les fantômes déchus et réveille la force des anciennes amours Notre écrivain sardonique, embusqué sur la Piazzetta, ou campé dans un salon éminemment cosmopolite, décoche sur chaque nouveau ou ancien venu sur son rocher adoré, les flèches les plus aiguisées que puisse inventer un pur esprit écossais.  

Or, sous les flots de plaisanteries acides, transparaît une tendresse voilée…  Ce qui évite au roman de tourner au théâtre de marionnettes, ces personnages rebelles, refusant de se conformer à tout prix, ces exilés cherchant la liberté d’exister au mépris des convenances, ont aimé, douté, souffert, et ils nous invitent à entrer dans leur danse surannée au bord des précipices de leur patrie de coeur.

Ainsi, une société extravagante, maintenant disparue dans un gouffre insondable, tournoie, complote, soupire, et bavarde de l’aube au crépuscule, selon les potins ramenés par le cuisinier, le cocher, ou encore glanés au Café Zampone(le mythique Morgano !)  tenu d’une main de fer par un couple d’une intelligence foudroyante.

 Et de quoi parle-t-on en ce beau printemps de l’an 1904 ? D’un jeune et bel inconnu, comte, français et à peine débarqué… Le Comte Robert Marsac !

 Compton Mackensie affuble de ce nom, à peine déguisé, le comte Jacques Fersen, ange sombre rendu au jour, ses partisans, ses ennemis, ceux qui naviguent entre deux camps, les Capriotes philosophes devant ces étranges étrangers, et cette Villa Lysis, ce château des nuages qui renoue enfin avec ses printemps disparus…

Tout commence par une invitation à goûter sur la terrasse plongeant vers le golfe de la Villa  Amabile (pour Torricelle) construite sur l’ordre de deux dames d’un âge certain, deux américaines compassées, les demoiselles Pepworth-Norton ( Signorine Wolcott-Perry  dans la réalité) enrichies par l’héritage du père de la plus âgée qui sut cultiver les chemins de fer sur ses immenses terres de l’Ouest.

La société des exilés se reçoit chaque dimanche, ou rêve d’être reçue au sein des Villas, recréant l’harmonie du modèle antique, édifiées sur des ruines, des remparts, des fortifications, des citernes, qu’importe !

Les vendeurs de terres infertiles raffolent de ces gens aux poches débordantes, et aux cervelles naïves.  L’âge d’or serait-il arrivé sur le divin rocher ?

En tout cas, c’est une réussite, on cultive le bon ton, et le goût d’une hospitalité qui se veut magnifique, mais aucune Villa ne nourrit autant, n’épanouit autant, n’abreuve autant, ne ravit autant ses invités que celle des amies dévouées de l’angélique comte Marsac (alias Fersen). » Autrefois sur l’île de Sirène (Capri !), c’était pour la colonie anglo-américaine une même affaire de stricte observance dominicale d’aller prendre le thé à la Villa Amabile(Torricella) l’après-midi que pour les autochtones d’assister à la messe le matin. »

Le décor est solidement planté, la pièce de théâtre réunit ses principaux acteurs.

D’abord les deux exquises Miss Maimie et Miss Virginia, fausses sœurs vraies cousines, amantes peut-être, mais n’allons pas trop loin ! Ces charmantes exilées à Capri ne cessent d’embellir l’humble logis de leurs débuts, mais, sans leur rencontre à Rome devant le Temple de Vesta avec un délicieux aristocrate franco- suédois dont l’ancêtre fut l’amoureux d’une reine, (Fersen !) leur destinée aurait franchement manqué d’allure ! Leur protégé, dûment convié à s’initier à l’art de vivre à la mode de Sirène, doit ravir leur petite cour d’amis soumis au rituel de la gourmandise...

C’est tout simple, Miss Virginia et Miss Maimie ont trouvé le chemin du cœur des Capriotes d’adoption en les engloutissant sous des montagnes de nourriture terrestre. Personne n’aurait la force ensuite de refuser d’exaucer le moindre caprice des hôtesses attentionnées !

Foin de thé insipide ou de biscuits, la Villa Amabile insiste au contraire pour garnir les estomacs avant de livrer les âmes aux poètes disparus.

« Vous saviez que les éclairs de la Villa Amabile déborderaient de vraie crème pâtissière et ne dégorgeraient pas une bouillie vaguement rance comme ces abominables éclairs entre deux âges auxquels vous aviez eu droit dans certaines maisons … Après quoi, la grosse Rosina vous découpait une énorme tranche de glace au praliné et Costanzo, l’aîné des frères (la famille des serviteurs, anciens propriétaires des lieux !) vous proposait un gigantesque morceau de gâteau de Savoie qui ressemblait à une ottomane sur laquelle faire reposer la langue de temps en temps.

 Et quand la glace était terminée, il y avait de la crème de menthe frappée, de grands verres de cette liqueur pleine d’émeraudes broyées. »

Vient ensuite le repos mérité sur la terrasse couleur de flamme, allongée de manière à coquetter avec le Vésuve. « Vous vous épanouissiez esthétiquement tandis que vous contempliez la Baie de Naples, somptueuse comme seuls savent l’être les paysages célèbres sur les affiches des chemins de fer…. »

Les fervents disciples de la Villa Amabile emplissent les salons  à l’instar de perruches et perroquets secouant leurs plumes et jacassant sur tous les sujets, littérature ancienne, commérages récents, et petites péripéties hétéroclites.

 L’un, Mr Neave, s’évertue à traduire Dante et n’en voit jamais la fin, ce qui laisse assez dépitée sa tendre épouse, l’autre, Christopher Golfdinch, artiste grandiloquent, peint  à s’en rompre les mains d’admirables paysages de l’île vendus  au prix fort aux voyageurs et résidents. 

Loin de s’épuiser, l’artiste infatigable tient table ouverte pour les artistes, si possible américains, dans sa Villa  (on devine l’Américain Charles Coleman qui a eu la bonne idée d’immortaliser sur ses toiles la vie quotidienne capriote), c’est un géant généreux et absurdement amoureux d’une beauté américaine (dans la vraie vie la coquette Rose 0’Neil ) . Le digne et vénérable peintre couvre de présents à chacun de ses séjours cette adorable femme-enfant qui s’amuse à titiller ses sentiments de vieux jeune homme.

 Que serait -t-il sans ces émois juvéniles dont tout Capri se moque ?

Voici une lourde Vénus du nom de Mrs Ambrogio, au franc-parler déconcertant, voici le Major Natt, grand escogriffe beaucoup plus riche et cultivé que les mauvaises langues le croient, et surtout nantie d'une nièce un tantinet dévoreuse d'hommes! Cette belle créature risque-t-elle de ne faire qu'une bouchée du si charmant jeune comte Marsac ?  

Un absent semble présent, c’est Duncan Maxwell, agitateur des esprits et grand érudit, sans doute l’écrivain Normann Douglas, personnalité inclassable mais indispensable à cette petite société à laquelle il tend un miroir troublant.

Compton Mackensie en brosse un portrait cinglant et follement drôle:

"Moelleux comme une poire, acidulé comme une nespola, onctueux et doré comme un abricot, amer comme une amande, aigre- doux et vénéneux parfois comme la belladone, croquant comme une reinette, coloré et rebondi comme  une prune, juteux comme une orange, gonflé comme un raisin, poivré comme une pêche, effronté comme une figue, sûr de lui comme un ananas, il était cela tour à tour, il était le fruit des époques écoulées".

A lui seul, Duncan Maxvvel est le monarque de cette société incarnant vices et vertus, élégance, esthétisme et démesure dans la mesure, ignorance et érudition, mesquinerie et art de vivre avec panache. Pourquoi tant de contrastes ? Capri rend fou! Capri est une déesse dangereuse pour les simples mortels ... Capri épargnera -t-elle le si charmant jeune Comte Marsac? rien n'est moins certain ...

Arrive à pied un honorable esthète Nigel Dawson, un étrange heureux du mone, agité, tourmenté, s'ingéniant à jouer les adolescents en dépit de ses vingt-cinq printemps. Ce bellâtre amateur de charme viril l'ignore encore, mais il va semer le scandale en éprouvant un coup de foudre envers  le héros de la fête qui se fait attendre,… La jalousie amoureuse lui inspirera bientôt une vengeance dont les effets frôleront le ridicule absolu... Pour l'instant, l'ami favori du mystérieux Duncan Maxwel retient son souffle ...

 Voici une kyrielle de beautés fanées ou triomphantes, et puis voici le Comte !

Beau comme Apollon, couronné de feuilles de vigne, la parole courtoise, une allure à assassiner le vulgaire !  Cet être parfait traîne ans son angélique sillage un jeune homme brun à l’air farouche et un tantinet empesé dans son costume de dandy : le secrétaire dévoué …

En battement de cil, le jeune comte Robert Marsac  a tout ce qui compte, ou s’imagine compter, sur le divin rocher de Capri à ses pieds…

Il ne lui manque plus que d’acheter au plus vite un bout de falaise et d’y jucher à grands frais, mais sa fortune semble inépuisable, une Villa  de marbre et d’or  où il s’inventera l’existence d’un dieu …

L’agent immobilier de l’île voit venir à lui cette aubaine et se précipite sur les hauteurs du Monte Tiberio, il sait que l’humble berger O’Gobbetto,( pareil à un gnome engendré par la roche de Capri) déteste son lopin de terre stérile, oublié du soleil, parsemé de cailloux, un endroit qui ne plaît même pas aux chèvres !

Voilà qui comblera l’envie irrépressible de l’arrogant Comte de rivaliser avec l’empereur Tibère dont la citadelle élève ses majestueuses ruines juste au-dessus …

Le berger dûment chapitré accepte de déguerpir, au moins pour un temps( il sera bientôt titré jardinier du Comte et deviendra le plus vaillant de ses souffre-douleurs !)) pour une somme qu’il juge bien assez importante pour se séparer de cette lande dédaignée par le soleil du matin. Un des rares promontoires de Capri capable de vous terriblement mélancolique.

Un sombre et vertigineux refuge, une citadelle de la solitude hautaine, un enclos où se protéger du commun des mortels, le lieu idéal pour se reposer des turbulences du destin. 

Le jeune et angélique Comte supporterait -il le poids d’un secret si grave que seul l’exil puisse guérir son âme épuisée ?

L’agent immobilier a tout deviné de son client cousu d’or, et le voilà inspirant au Comte la fierté de bâtir un château des nuages dominant l’île, à l’instar d’un monarque regardant ses sujets de très haut !

La construction de la Villa Lysis, ou Hylas dans le roman, dédiée à l’amour et à la douleur, va nourrir les commérages de Capri autant que les pâtisseries crémeuses des amies du Comte.

Et les ennuis de pleuvoir…Les ennuis, les drames, les amours, les scandales, Capri très vite se déchire sous l’œil impassible des îliens de souche pour lesquels vraiment ces exilés sont tout sauf sérieux …

A bientôt pour la suite des malheurs d’un jeune comte et poète sur les falaises du Monte Tiberio de Capri …


Nathalie-Alix de La Panouse

 ou Lady Alix

  

          


                                             Villa Torricella

       Une des extravagantes demeures édifiées par les excentriques exilés.
       Ce palais exotique abrita les dignes amies du Comte et Poète Fersen,
       l'angélique comte Bob Marsac dans le roman de  Sir Compton Mackensie

 

 

 

 

 

 



dimanche 16 août 2026

L'Oro di Capri, antidote à la nostalgie ou Trilogie de Capri Partie III chap 20


Trilogie de Capri Partie III

Chapitre 20 : Nostalgie sous une treille fleurie 

Notre  fugace séjour capriote voué à la "Solennità di San Antonio" touchait hélas à sa fin. 

Ainsi allait notre vie de faux exilés! Juste le temps de croire que nous faisions partie des montagnes d'Anacapri, de respirer l'air humide du matin, et la brise piquante du soir, et il fallait repartir; le coeur lassé de ces virevoltes, en gardant toutefois la certitude absurde de revenir avec la clef de la maison ensorcelée  enfin en poche.

 En dépit de l'étrange paysage mis à nu sous le ciel limpide, l'ancien jardin dépouillé de ses buissons désordonnés et soutenu par des terrasses jadis invisibles, restait prisonnier de nos fervents espoirs... 

 Bien sûr nous reviendrions, l'automne nous ouvrirait à nouveau les portes parfumées de notre isolement rituel, mais chaque départ engendre une pesante mélancolie, et nous nous sentions bien alourdis en cet ultime matin. Sous la loggia, le café fumait avec une entêtante obstination, or, ni l'Homme- Mari, ni  moi-même, son "Epouse-bien-Aimée" ne s'en souciaient.

Les oiseaux se poursuivaient entre les branches des citronniers, les nuages de soie grise tournoyaient sur les pentes vertes et jaunes du Monte Solaro, l'appel des "vespe" brisaient le tympan, et celui des mouettes obscurcissaient nos maigres idées, tout était en ordre, et tout nous affligeait.

L'horrible proximité du retour refroidissait la douceur de l'air. et assombrissait notre humeur.

Demain en milieu  de jour, nous rejoindrions les files de voyageurs agglutinés dans les salles sinistres d'un aéroport plein à craquer.

Que nous resterait-il ? De l'amitié à revendre ! De l'amour, de la ferveur, et de beaux souvenirs de nos péripéties entre le feu, l'eau, les fleurs, et les sourires... Tant de sourires ... 

Celui de la Madone du jardin secret de la Migliera, juste avant le belvédère, accroché en balcon de l'effroi sur la falaise lisse comme un miroir,  celui de Chiara, la petite Madone aux yeux verts de mer, celui de lGiulia, notre  belle et suave jeune mariée de septembre, celui de  notre sauveur et ami Salvo rêvant à sa rencontre avec un oiseau si parfait qu'il se jura de ne plus en chasser aucun !

Celui de  la petite  Stella- Maria si malicieux, celui de Flavia toujours empreint d'une sérénité charmante, celui d'une irrésistible bonté de l'Ermite d'avril, ceux si rayonnants de nos amies, Lena et Laura, pétillantes et généreuses, ceux si bienveillants de leurs époux, impavides, graves et attentifs.

Enfin, celui  mystérieux et sensible d'un  éloquent et sympathique inconnu : l'Ange des Vergers abandonnés...

"L'Ange ! Il faut revoir l'Ange !"

" De quel Ange parles-tu ? Nous avons fêté  San Antonio encore hier soir en invitant dans le jardin la joyeuse bande habituelle, et cette fois, sans doute grâce à nos laborieux  efforts afin de gagner l'estime du Saint Patron d'Anacapri, le feu n'a pas menacé notre dîner d'autant plus que tout les amis ont accepté  un menu composé exclusivement de petits- fours froids, l'eau n'a pas jailli du lit de l'ancien Rio Caprile comme un cheval furieux, et la plantureuse Torta Caprese de Flavia a nourri les convives pour une semaine au moins, comment s'y prend- t-elle d'ailleurs ? 

Sa Torta mériterait un oscar ! Non pas exquise, mais sublime, et sa recette est inimitable.... Quant au Prosecco...  N'en aurions-nous abusé ? Les voisins vont répandre le bruit que les deux Français ont l'intention évidente de rendre "pompettes" leurs amis de Capri....  

Nous avons ri à n'en plus finir, et débité un flot de sottises dignes du "Feu des Vestales", de cet auteur si plaisantin qui a raillé la  bonne société de l'île voici un siècle environ, l'écossais, "Mac Machin". Pourtant,  en dépit de l'état légèrement éméchés de notre assemblée,  je trouve que nous sommes restés indulgents avec notre prochain,  et quelque chose me dit que San Antonio a regardé nos agapes avec indulgence et bonté ... 

C'est peut-être le moment de le supplier de nous donner une petite chance d'enlever notre maison en ruines pour une somme raisonnable.  Cet Ange serait-il capable  d'intercéder en notre faveur ? Tout est possible à Capri !?"

" Mackensie, pas "Mac Machin", Compton Mackensie, un  sardonique de grande allure qui s'est amusé à peindre les heureux du monde ensevelis  à Capri dans leurs maisons construites à prix de diamant.  Aimait- il  l'île  et ou servait- elle seulement de terrain propice à son élégant cynisme ? Il a dévoré le pauvre Fersen et les  malheureuses américaines de la villa Torricelle à belles dents ! Rien à voir avec nos rencontres, cette société d'exilés fantaisistes n'existe plus, sauf dans les légendes... 

Mon Dieu, j'y pense maintenant, nous ne pouvons décevoir l'Ange! " dis- je  d'une voix si  angoissée que l'Homme- Mari  en renverse sa tasse.

J'explique à toute vitesse que l'ange est un parfait gentilhomme croisé au pied de la maison que nous aimons à la folie et qui ne cesse de nous rendre fous, cet ange porte le doux prénom d'Angelo, son nom ? Je m'en soucie peu ! Angelo suffit, tout Anacapri connaît Angelo, l'ange sauveur des vergers oubliés à la terre noire et fertile, et des jardins en friche, que s'exténue-t-il à planter sur les étendues mystérieuses des terres abandonnées entre les bosquets de Pins ? Des oliviers !

 Angelo incarne le renouveau de l'olivier à Anacapri, grâce à ses conseils, son savoir-faire, son dévouement.  L'olivier, le divin olivier, symbole de l'intelligence et de la prospérité, arbre sacré d'Athéna et de ses Athéniens, arbre vaillant et quasi éternel,  fut aussi jadis acclimaté sur cette île de l'antique Grande- Grèce  par nous les Français, à l'époque de Murat.

 Et, bien avant ces Français amoureux des belles filles affrontant chaque jour les rocs acérés de  la Scala Fenicia, corbeilles sur la tête et beauté de déesses sur toute leur personnes, l'olivier s'épanouit sous la houlette des Romains à la passion agricole.

 Les armes de ces conquérants furent déposées à Capri au profit de la passion romaine des jardins et vergers procurant ombrages admirables, roses parfumées, et nourriture fraîche à leurs somptueuses villas.

.L'empereur Auguste se livra ainsi sans retenue à sa manie de couvrir l'île d'arbres, de jardins, et de  palais aux belles colonnes. Enfin, Tibère son monarque pragmatique, (à la réputation noircie par un cortège de crimes  trop odieux pour être vrais) durant onze années, la dota d'énormes citernes et de miraculeux aqueducs qui embellirent les plantations des divins oliviers ...

L'Homme- Mari m'écoute vanter l'excellence des olives avec une véhémence suscitée par un abus de café napolitain, et, sans se troubler, en bon marin sachant diriger un esquif dans la tempête, il me suggère d'aller quérir l'Ange en son repaire.

"Je me souviens de cet Angelo qui surveillait la bonne santé de la plantation d'oliviers dans la petite vallée de Caprile. Un homme passionnant, aimable, et très angoissé à l'idée que nous ne goûtions pas la fameuse huile des producteurs d'Anacapri. Mais, ce restaurant décrit comme le haut- lieu de l'Oro di Capri ne me tente guère, un snack d'une banalité regrettable ! Pour  ne pas décevoir Angelo essayons d'y entrer cinq minutes, achetons l'huile et filons ! "

J'ajoute que la Madone-Chiara aux yeux d'aigue-marine sera émue  de notre bonne volonté, et de l'affection que nous lui témoignerons au milieu de son travail d'été éprouvant...

Quels exploits n'accomplirions- nous afin de voir fleurir le sourire céleste de notre jeune Madone ?

Midi chantonne au clocher de Santa Sofia,  les bateaux faisant la navette entre les îles sont à quai au port de Marina Grande, les fiévreuses files de touristes se meuvent en tourbillons au sein des venelles du bourg de Capri, les plus audacieux osent monter dans le village des nuages et emplissent les sièges volants les hissant un par un vers la cime austère de la montagne du soleil.

 Le rio Caprile coulait à une époque lointaine devant notre humble portail, aucun vestige ne saute aux yeux, si ce n'est la somptuosité des bougainvillées, hortensias, rosiers et jasmins voletant sur les murs des propriétés se haussant vers la mer. Colonnes blanches et grises escaliers décatis en pierre  et briques, accompagnant les promeneurs sur le chemin de Caposcuro, à gauche ou vers celui de la Migliera à droite. Soudain, je réalise les risques que nous prenons en choisissant de nous  heurter aux voyageurs au bord de la crise de nerfs, et  supplie l'Homme- Mari de cheminer vers le Parc des Philosophes, lieu  tranquille,  peuplé de mouettes et de nobles devises en majolique.

 Ce mystérieux restaurant "Colombus" que j'imagine  aussi rempli qu'une boîte de sardines m'incitera -t-il à à fuir mon prochain? Quel spectacle  ne nous agacera -t- il à la fin de la poétique via Caposcuro ? La vue directe sur les jambes des paresseux se faisant porter sur leurs sièges oscillants, en surplomb des vignobles, bois et rochers du Monte-Solaro  !  

Ces gens en pleine santé et dans la fleur de l'âge ne se baladent- ils  jamais sur leurs pieds ? Au contraire, les plus âgés des Capriotes ne rechignent guère  à suivre les sentiers de chèvres menant à l'ermitage de la Cetrella ...

Or, c'est sans compter avec le désir de se sustenter de l'Homme -Mari qui me promet, une fois ses forces rendues par un plat parfumé de la prodigieuse huile d'olive tant vantée, d'errer ensuite en défiant les précipices.

Nous voici très vite ensevelis dans une sorte de mêlée hystérique, les uns clament en anglais, les autres hurlent en allemand, on leur répond dans une langue que je n'identifie pas, seuls les Japonais masqués et vêtus de blanc, défilent au garde -à -vous, taciturnes et impavides...

Nous avons de la chance, on nous croit de purs capriotes, que c'est flatteur, et nous en profitons pour exiger le passage, poliment mais fermement !

Face à l'enclos de verre abritant  ce qui paraît- être le "Colombus", le doute s'empare de notre bonne volonté. Pourtant, une escouade de charmantes jeunes filles s'empressent , gracieuses et aimables à la mode caprese; je me recommande du Signor Angelo, explique notre irrésistible envie de nous adonner à l'Oro di Capri et celle non moins vive de saluer notre jeune amie. ainsi que le patron, qui semble être un cousin non point de Salvo, mais de Flavia. (De toute façon, nos amis cousinent avec toute l'île depuis Auguste et avant !).

"Vous êtes la "Signora" l'amie de Flavia et de Laura ! Nous vous attendions!" 

Ciel ! Nous voilà poussés vers une petite maison couverte de feuillages descendant d'une treille quasi invisible de la place, notre petite "Madone" aux yeux verts se précipite,  lumineuse à l'instar d'une déesse de Botticelli, et dans son exquis sillage, un Signor débonnaire, avenant et cousin de Flavia, du mari de Laura, enfin de tout Capri ! L'un des enthousiastes  fondateurs de "l'Associazione l'Oro di Capri", c'est lui !

"Je ne suis pas d'Anacapri, sauf de coeur, l'amour, m'a donné des ailes jusqu'à cette montagne, ma femme est d'ici, d'en haut, moi d'en bas... Mais je suis un époux obéissant, vous savez, en haut, les femmes sont les patronnes !"

Un immense éclat de de rire accueille cette fausse déclaration; et nous n'en finissons plus de complimenter, saluer, féliciter une équipe des plus hilares. On sait tout des Français, ceux qui ont brûlé les ravioli caprese, enduré une "perdita d'acqua" juste pour la processione de San Antonio, et ont tellement bavardé avec Angelo au pied d'un jardin qu'ils achèteront si les Sirènes les aident, et surtout San Antonio qui a tellement plus d'influence que ces créatures capricieuses.

"Montez ! l'Oro di Capri est présentée aux connaisseurs, sous la treille, au premier étage; notre cuisine est préparée exclusivement  grâce aux légumes de nos vergers,  Nous redonnons vie aux espèces anciennes, lisez le menu, c'est un roman d'Anacapri à lui seul.  En bas, les gens mangent à toute vitesse et courent rejoindre leur guide comme si leur vie en dépendait  

Sous notre treille, le temps n'a plus d'importance, vous êtes vraiment à Capri!

 Les voyageurs du Grand Tour, et ensuite les célèbres amis du comte Fersen auraient compris notre art de "l'hospitalità" c'est cela qu'ils venaient chercher sur l'île, et c'est encore cela que nous vous offrons, à vous qui aimez tant notre rocher...""

La ravissante treille, ombreuse et apaisante, parfumée comme un bouquet ! D'admirables camerieri entourent de leur joyeuse sollicitude les gourmets installés à de petites tables ornées de minuscules oliviers en pots. De beaux albums racontent l'histoire de l'olivier sur l'île, et l'huile coule en flots d'or limpide, irisé de vert clair. Une nuance digne d'un peintre, même Ingres s'en serait inspiré! 

 Bien sûr, nous sommes un tantinet sur la scène d'un théâtre, mais comme la paix, la douceur de vivre, la fierté d'être traité en personne de goût ravivent la bonne humeur et chassent la mélancolie d'une veille de départ.

L'Homme- Mari se détend à toute allure, et je m'enquiers d'Angelo, tout en acceptant, avec force remerciements, une tartine ruisselante d'huile d'olive.  A mon immense surprise, ce délice ranime à l'instar du miel le plus fin ...Le menu regorge de plats mystérieux, nous sommes au coeur des délices de Capri, et le patron chuchote que son chef reçoit ses leçons d'une des plus volcaniques  cuisinières d'Anacapri. Un mythe, une légende et un génie de la cuisine : elle cultive ses légumes d'une main de velours et enseigne l'art des plats purement  capriotes à ses élèves avec un gant de fer !

 'Tutto bene, une femme inouïe,  une perle, je l'adore ! 

Mais, pour en revenir au Signor Angelo, vous savez qu'il porte un nom  qui semble un peu français ? Peut-être  descend-t-il lui aussi d'un officier  du l'époque de Murat, amoureux de Capri ... 

Vous l'intriguez, il ignore que penser de votre histoire d'ermite,  il le cherche, et ne trouve rien !Pas l'ombre d'un ermite et de son énorme olivier !

 Mais Angelo garde espoir de lui proposer  son aide, surtout pour la terre fertile de son domaine. Vous l'avez si bien décrite ; Angelo imagine déjà une forêt d'oliviers donnant les plus grosses olives de Capri. 

Mais cet ermite existe-t-il ou l'auriez-vous vu en rêve ? Dites- moi la vérité, cara Signora..."

Prise de cours, je n'ose vanter ma bonne foi. Peut-être l'ermite aux mille rides a-t-il surgi de la brume du passé?  J'ai la bouleversante impression  d'avoir aimé, souffert, inventé, d'avoir vécu sur cette île qui m'est une patrie inavouée, comment s'étonner de ces visions fantasques dont la pire reste celle de mon encombrant fantôme, qui a la courtoisie de m'abandonner.

J'hésite à m'en réjouir d'ailleurs ... Me manquerait- il ? Mieux  vaut ne pas approfondir ces sentiments bizarres...

Pourtant l'ermite existe bel et bien et son vénérable olivier aussi, l'Homme- Mari ne s'en souvient-il ?.

Je le prie de m'aider à convaincre le cousin -patron !

L'Homme- Mari ne m'écoute pas du tout, il se perd en conciliabules avec un cameriere volubile, et oublie les affres existentiels de Son-Epouse-Bien-Aimée.

La tête me tourne, je sens que je m'enfonce là où la mémoire  cherche les vestiges les plus impossibles à atteindre, et si loin, si proche, la silhouette de cet ancien ami perdu vacille sur un mur enguirlandé de glycine, à l'instar d'une lampe qui va bientôt s'éteindre...

"Je serai toujours là tant que vous reviendrez sur l'île; ne craignez rien, je vous attendrai, j'ai l'éternité devant moi, si vous avez eu la faiblesse de m'aimer sans  jamais vous l'avouer , revenez vers moi ! "

La tête me tourne, et le gentil cameriere accourt: si jamais la Signora allait se plaindre de l'Oro di Capri !

"Non, l'huile est merveilleuse, un nectar, on sent qu'elle est produite à la manière la plus traditionnelle, un héritage précieux, quel savoir-faire renouvelé, les paysages sauvés, les vaillants producteurs fiers de leur oeuvre, et les enfants d'Anacapri heureux de participer à la récolte, bravo ! Quel orgueil de célébrer la mémoire d'ancêtres  endurants et tenaces!

Ce malaise vient de la fatigue du séjour, des émotions de la fête de San Antonio,  et  j'ai rêvé, j'ai cru voir un vieil ami..."

Le cameriere est un homme d'un âge certain, il a l'expérience des clients farfelus, et d'une voix compréhensive, il me murmure  :

" Cara signora, les personnes sensibles voient beaucoup de choses à Capri, y compris les très anciens amis... Ne vous angoissez- pas ! Cela prouve que l'île vous accepte... Emporterez- vous notre huile en France ? Cela serait un honneur !"

Comment résister ?

"Un honneur ? Non, un remède contre la nostalgie" !

A bientôt !

Nathalie-Alix de la Panouse ou Lady Alix

Sur ce blog:

Trilogie de Capri ou la "maison ensorcelée"

Roman sur les amours de la comtesse de Flahaut et de Talleyrand: "Les amants du Louvre"

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                                                           Au pays des Sirènes.... le bleu de Capri... juin 2026.
                                                             Crédits photos  réservés Vincent de La Panouse









samedi 1 août 2026

La Reine des bosquets et le plus beau jardin d'Anacapri: Trilogie de Capri partie III chap 19



L'art d'être envoûté par la Reine des Bosquets 

Ou  promenade dans le plus beau jardin d'Anacapri

Trilogie de Capri  ou La maison ensorcelée

Partie III chapitre 19

Le lendemain de cette exubérante fête du bon San Antonio, le plombier,(l'idrolico !) tant souhaité, prit le premier ferry afin de sonner aux aurores à la porte des deux Français atteints par une fuite d'eau depuis maintenant deux longues journées. 

Je prévoyais un renouveau du drame qui nous avait frappé de façon si injuste, je craignais des imprécations, des gémissements et je redoutais un départ furieux de l'artisan incapable de percer le troublant mystère de cette cascade se déversant à chaque ouverture des humbles robinets de la minuscule cuisine en sous-sol ... 

Or, nous sommes en terre Grecque, nous faisons encore partie des peuples civilisés de la Grande Grèce mythique, et un plombier de Sorrente prétend au titre de galant homme devant l'éternel !

Cinq minutes suffisent à ce visiteur exemplaire pour dompter l'eau galopante, et nous rassurer avec bonhomie. Ce n'était rien, une petite péripétie, et dire que nous avons manqué la messe de l'aube dans cette chapelle adorable pour si peu ! et  aussi cette merveilleuse vue que l'on a depuis les rudes degrés de la périlleuse Scala Fenicia  ! 

Nous gémissons de concert, l'Homme- Mari parvenant aux plus hauts sommets de la gentille hypocrisie...Au point qu'emportée par mon imagination, je devine les mots " Vive les fuites d'eaux !" affichés sur son front...  Loué soit le bon San Antonio, notre aimable propriétaire est rassurée subito presto par un message laconique de son charmant "idrolico di Sorrente" (le comble du chic !)  et un soupir de soulagement remplace nos gémissements ... Idrolico ! comme j'aime la suave musique de ce mot, vive l'italien !

Dai ! le bateau va repartir, le galant plombier saute sur son  imposant "motorino"  et disparaît en agitant une main magnanime ...  Et je range les serpillières encore gonflées d'humidité au fond d'un placard en suppliant l'Homme- Mari de nous venger de ces corvées injustes par un farniente absolu sur les rochers du Faro.

Hélas ! la chaleur nous ôte cette noble perspective de la tête,  une autre se présente de façon opportune,  l'ange rencontré devant la maison qui ne nous appartiendra sans doute jamais, a laissé un message nous implorant d'aller encourager, en  profitant d'un restaurant qui ne nous inspire guère, les  vaillants producteurs d'huile d'olive, l'Oro di Capri". Il y a mieux dans les entrailles du "cellulare" conjugal, et bien plus urgent : notre digne et patient ami Salvo nous invite à admirer  ce soir la beauté de son jardin à l'heure exacte où le soleil revient en son palais rouge au sein de la mer profonde.

Ceci mérite une immense considération, en  cette invitation à dîner au coeur de ce jardin des dieux  palpite  l'affection et surtout la confiance que toute cette famille des plus  anciennes et distinguées éprouve à l'égard de ses amis français..  Tout en débordant de politesse même à l'égard d'inconnus qui froissent leur fierté ou offensent leurs oreilles, les Capriotes, fiers et réservés par nature,  n'ouvrent leur porte qu'aux amis éprouvés. Une invitation à prendre un café signifie déjà une preuve de confiance remarquable.  Et il est bienséant de s'en contenter.

A la vérité, on convie avec une générosité extraordinaire  frères, soeurs, oncles, tantes, et cousins unis par des liens datant des Romains, des Grecs, pirates ou descendants de noble lignée, qu'importe! La famille l'emportera toujours sur les mondanités. L'amitié se cultive avec patience, et se récolte avec  joie et de gratitude sur une terrasse odorante à l'ombre des pins aux éventails glorieux et des arches antiques envahies de fleurs roses. 

"Angelo insiste, le patron de l'endroit où l'on vous propose l'huile d'olive des vergers d'Anacapri serait un cousin de Salvo... La Madone, la charmante jeune fille si évanescente de notre amie Laura, cousine bien sûr de Salvo  y donnerait un coup de main pour son argent de poche. N'avions-nous déjà promis de la saluer et de l'encourager ?

 Toutefois, je n'aime pas beaucoup cet bar installé en plein passage des défilés de touristes se laissant emmener au sommet du Monte-Solaro par la voie des airs. Après la balade au-dessus des bosquets, vignobles et vergers, on les cueille pile à la descente ! 

Qu' 'irions- nous faire dans ce charivari d'amateurs de plats anglo-saxons ? Remettons cette bonne action à notre départ, cela m'attriste à l'avance ... La Madone, la douce Chiara  évolue en ce monde à l'instar d'une exquise  apparition,  la mer brille dans son regard, son sourire a un charme incomparable et son visage une sérénité  charmante, j 'ai du mal à me la représenter dans une espèce d'auberge peuplée de voyageurs au bord de la crise de nerfs...

 Une princesse de Capri, une fille des Sirènes dans un antre peuplé de buveurs de sodas ! " dis- je d'un ton sinistre. 

L'Homme- Mari est moins pétri de certitudes aussi affligeantes. Selon son avis, que j'écoute avec une attention purement conjugale et un respect absolument sincère, Angelo nous ménagerait une surprise, ce restaurant outrageusement banal cacherait le rendez-vous des amateurs de menus insulaires, ces plats surprenants sur lesquels la bienfaisante huile, l'Oro di Capri coule pour le bonheur des gourmets ...

"Salvo nous donnera la clef de ce mystère ce soir ! "

Pour le moment,  l'heure est à nos devoirs de visiteurs du soir en Italie du sud. Seul un rustre oserait franchir les mains vides le porche soutenu par de  puissantes colonnes d'une maison capriote. Notre amie Flavia mérite d'être engloutie sous un amas de roses rouges  et jaunes  du plus somptueux effet   Ne s'enfermera- t-elle en sa somptueuse cuisine afin de  nous régaler  d'un festin qui ravirait Zeus que l'on chuchote en villégiature  du côté de la Villa romaine de Damecuta ?  Le roi de l'Olympe a bon goût ! Ces vestiges harmonieux regardent le golfe en effaçant l'amertume du présent. Le passé s' éveille sous la brise marine tandis que bruissent les  cités englouties sous les eaux d'un bleu surnaturel.

Il faut se méfier de Capri ! 

Voilà que d'absurdes et exquises visions m'enlèvent vers le bateau d'Ulysse et le royaume de Circé aux belles boucles...Or, ce soir, c'est chez une petite-fille  des princesses de la mer que nous sonnerons ... Flavia porte dans son sang toute l'histoire de l'île...Et c'est de cette hérédité splendide et troublante que jaillit son talent de jardinière prodigieuse. 

Mais ce paradis délicat s'épanouit grâce au dévouement de Salvo préposé aux  rudes corvées agrestes, et obligé de se casser le dos afin de nourrir, débroussailler, tailler, planter, et soigner les allées, bordures, terrasses, et théâtres de verdure inventés par son épouse adorée ...

L'Homme- Mari court en quête d'un vin français à un prix décent, quête inutile mais l'Homme- Mari s'obstine à chaque fois, et se résigne, c'est une fatalité, à trouver du charme aux bons vins du Vésuve, qui flattent l'orgueil des amis sans atteindre de  terrifiants sommets.

J'ai la paresse de remonter la via Giuseppe Orlandi jusqu'à la superbe fleuriste, (cousine  ou parente de nos amis, cela va sans dire !). Toute proche au contraire se dresse la boutique du Signor Malafronte, un bazar comme mon enfance les aimait, une échoppe fantastique  prodiguant à foison fleurs rustiques et plantes délicates, croquettes pour chats et assiettes en porcelaine, verres en cristal et serviettes en papier, hamsters en cage, oiseaux des îles, bonbonnes de gaz, balais élégants et torchons ornés de citrons, rangés de façon disparate et gardés par un petit chien affable qui sait aboyer avec effusion afin de marquer son approbation aux clients dépensiers...

J'avise le jeune vendeur, timide et courtois, et le fait rougir en lui expliquant que lui seul me paraît digne de réunir en un bouquet assez onéreux (quand on est invité à dîner chez des amis d'Anacapri, aurait-on la malséance de se montrer avare ?) les roses les plus parfumées du magasin afin de réjouir la vue d'une amie purement, absolument, merveilleusement capriote.

Le Signor Malafronte, aux cheveux de neige, à la mine sévère, respectable en diable, assis avec majesté derrière son comptoir, daigne esquisser un sourire, sa fille éclate de rire, le jeune vendeur arbore une mine embrasée du plus saisissant effet ! On jure sur l'honneur que le chef- d'oeuvre sera prêt à l'heure dite, et on cherche à connaître le nom de l'heureuse  mortelle qui le recevra , mais je me tais...Ce qui ne trompe personne.

Le secret de nos amitiés flotte dans l'air d'Anacapri depuis belle lurette !  Ce gros village, surtout du côté de l'ancien hameau de Caprile forme une famille liée par l'âpreté de la vie îlienne, loin des rêveries romantiques...

Le soir voltige en écharpes vaporeuses au moment où nous contemplons les escaliers tournoyant vers la valletta de Caprile. La mer ne bouge pas davantage qu'un songe liquide, les tourbillons d'oiseaux de mer se sont posés sur les rochers abrupts,  le soleil frappe à la rouge porte de son palais vespéral. et nous cherchons notre chemin dans l'éclat d'or rose du paysage immobile.la maison de Salvo se voit de fort loin: ses colonnes se teintent de magenta, et ses terrasses de pourpre. Or, comment s'y diriger ? Je suis mon intuition et j'égare l'Homme- Mari dans une impasse d'où surgit une gentille signora abandonnée à la brise, elle se réveille, s'amuse et nous inflige un interminable discours en dialecte, mais le geste est éloquent; 

"A droite, le sentier qui tournicote !" ... L'Homme- Mari consulte son portable et refuse de me suivre, c'est à gauche ! et plus haut, le dialecte  et moi ne sommes pas compatibles, du moins à son avis. L'allure touchante, le beau bouquet contre mon coeur, la bouteille sur celui de l'Homme- Mari, nous tournicotons, virevoltons et revenons à notre point de départ.

Sortirons- nous vivants des pièges de la valletta de Caprile ? A chaque fois, le même sortilège nous oblige à hanter les recoins déserts avant de pousser un cri victorieux; c'est par là ! C'est bien par là, suspendu sur les pentes fleuries et les maisons blanches aux colonnes vigoureuses, le chemin tournoie et s'arrête enfin devant le porche monumental.

 Un silence éternel répond à notre appel en détresse, la cloche sonne dans le vide sidéral, la mer tremble à peine, les bougainvillées frissonnent, les géraniums roulent des vagues écarlates, un énorme citronnier monte une garde farouche sur ce domaine des dieux dont on nous refuse l'entrée...

"Avancez !  Pardon, je surveillais le risotto ! Allora, vous avez trouvé facilement cette fois ? Oui ?  Benissimo ! Avez-vous jamais vu quelque chose de plus beau que mes fleurs ? Mais, quel travail ! Salvo ne le réalise pas, je passe mes journées à arroser, soigner, tailler, couper, élaguer, et l'engrais, oui,  indispensable ! Comment, vous n'en voulez pas en France ? 

Pas étonnant que vos fleurs se sentent mal, les pauvres ! Ah ! voyez, les terrasses en contre-bas, ces  buissons de roses, ces montagnes d'hortensias bleu ciel, la nuance de la mer le matin, ces guirlandes de fleurs de câpres, cette symphonie de couleurs, et la glycine en tourbillon, regardez comme elle s'enroule sur les arches romaines ...

Oui, je suis très fière de mon oeuvre, ce jardin étonne nos amis, et vous avez raison de l'admirer. Ah ! Salvo ! Nos amis n'en reviennent pas de mon travail au jardin ..."

" Stupendo !"

Salvo s'amuse de ma robe exactement du rouge des envolées de géraniums en pleine -terre, une profusion que l'on ne voit qu'ici, au pied du Monte-Solaro, rempart débonnaire des jardins fragiles. Il exige une photo de la jardinière en robe fleurie et de son amie aussi rouge que les fleurs ceinturant les colonnes. J'essaie de ne pas avoir l'air trop ridicule, perdue dans cette magnificence écarlate, mais les mines hilares des mariés de septembre qui nous souhaitent la bienvenue me confirment mes craintes...

La promenade heureusement suscite un enchantement parfait, les graines  plus  exotiques, les fleurs les plus ravissantes, se  sont données pour mission d'éclore en ce jardin surplombant à la fois mer profonde et vallée humide, la terre noire coule d'un antique rio.

On dirait que toute l'île prend racine sur des sources et ruisseaux enfuis par la volonté des dieux déchus, la providence a inventé heureusement  les averses du soir,  bienfaitrices de ce domaine sans cesse altéré;  surtout, de l'aube au soir, l'ardeur passionnée des deux jardiniers fait s'épanouir l'exubérante beauté de ce lieu d'une perfection bouleversante. 

"Le  plus beau jardin d'Anacapri !"

Je distribue une pluie d'éloges à défaut de l'eau du ciel,  Salvo et Flavia rougissent tant que nous sommes trois à rivaliser d'éclat avec les flots de géraniums ... et nous passons à table. dans la brise parfumée qui vous donne un délicieux vertige.

 Mon gros bouquet ( franchement de l'eau au moulin!) suscite les interrogations, comment ce jeune homme timide cacherait un pareil talent ?

 Le choix de l'Homme- Mari suscite des applaudissements : ces Français, le vin, c'est leur affaire ! et la conversation va bon train devant le risotto, le meilleur d'Anacapri, Flavia est une artiste et Salvo la complimente en la couvant d'un oeil amoureusement juvénile. L'amour n'a pas d'âge en Italie du sud ! 

Les souvenirs, les histoires de famille, les légendes de Capri roulent, s'écoulent, jaillissent, je saisis au vol les mots chamarrés, les paroles véloces, les phrases fleuries, puis, c'est la chute, je ne saisis plus rien, je suis abandonnée sur le rivage ! 

"Salvo ! Tu parles en dialecte, comment veux -tu que les amis français te suivent ? Traduis ton histoire, elle va faire pleurer la cara amica qui est si sensible, et qui aime tant les animaux, et San Franscico  ..."

Salvo  s'interrompt, confus, et recommence  la bouleversante histoire de sa rencontre avec la Reine des bosquets.

L'Homme- Mari prend un air pensif, et je m'enfonce encore plus...

"Vous savez bien, en français, vous dites plus simplement la Bécasse !"

Le vin aiguise notre curiosité, Salvo navigue au fond de sa mémoire, et nous voguons ensemble,  nous voici sur un sentier, périlleux, défiant les gouffres, écrasant les broussailles, aux aguets à chaque vol d'oiseaux, soudain, une reine des bosquets se détache sur une haute branche de chêne, Salvo la contemple, pris à la gorge par son élégance, le lustre de ses ailes, il hésite à viser, et l'oiseau s'élance, gracieuse, libre, heureuse, Salvo pose son fusil et un étrange sentiment l'envahit.

"Elle était si belle, si confiante, elle appartenait au ciel, et moi, je n'étais qu'un crétin qui voulait faire disparaître cette merveille ! alors, je suis revenu à la maison, j'ai fermé l'armoire à fusils pour toujours ! et j'ai juré au Seigneur que je ne chasserai plus, j'ai tenu parole... La reine des bosquets était-elle un fée ? Une déesse ? en tout cas, elle m'a jeté un sort, et j'en suis très content ! Flavia  qui déteste la chasse a en pleuré de joie ! et vous aussi, cara amica, vous avez les larmes dans les yeux ? Je suis très touché ! vous voyez, c'est cela l'enchantement de Capri..."

Je suggère que le cher paladin d'Anacapri, le bon docteur Axel Munthe, protecteur des oiseaux de l'île, a peut-être aimablement joué un rôle dans cette histoire  depuis le royaume céleste....

 "Encore un miracle de San Antonio !" conclut Flavia.

 Et nous levons, joyeux et fervents, le cerveau brouillé par le traître vin du Vésuve, nos verres en l'honneur de l'infatigable Saint Patron d'Anacapri !

J'insiste afin de célébrer San Francisco, Patron des animaux et complice d'Axel Munthe, Salvo accepte, mais nous rappelle à nos devoirs:

"C'est Capri qui a décidé de m'envoyer cette Reine des bosquets, Capri décide de tout, elle est déesse, sirène, femme, tout à la fois, et vous qui rêvez de votre maison en ruines, dissimulée sous ses pins , au coeur de notre valletta,  ne l'oubliez jamais !"

A bientôt, pour un autre conte de Capri, 

 Nathalie-Alix de la Panouse, ou Lady Alix

Trilogie de Capri, La maison ensorcelée

Partie I, II et III( en cours)

 Egalement sur ce blog:

Roman épistolaire sur les amours de Talleyrand et de la comtesse de Flahaut;

"Les amants du Louvre"


 Un exemple de la beauté fleurie de Capri:
 La plus ancienne chapelle d'Anacapri
Santa Maria di Costantinopoli
blottie en son jardin paisible
juin 2026
crédits photos réservés Vincent de La Panouse

samedi 11 juillet 2026

Fête de San Antonio à Anacapri entre fuite d'eau et procession, suite et fin ! Trilogie de Capri Partie IIII chap 18

  La fête de San Antonio à Anacapri, suite et fin: 

Une fuite d'eau, un sauveur ne sauvant rien et une bénédiction sous le soleil

Trilogie de Capri

La maison ensorcelée 

Partie III chapitre 18

 Les villégiatures offrent du bon et du moins bon, l'absence de machine serviable chargée d'assumer la corvée de la vaisselle en fait souvent partie.

L'esprit en paix et l'humeur légère, je m'attelai ainsi  à cette habituelle façon de finir une agréable soirée entre amis. capriotes, Léna et Arturo , assez courtois pour tourner en plaisanterie un dîner dont ils sortaient affamés! Les maudits raviolis commandés chez le meilleur traiteur, préparés par les mains expertes de la plus habile et talentueuse cuisinière d'Anacapri, s'étaient métamorphosés en pitoyables bouts de charbon, mais les citrons glacés nous avaient sauvés d'un drame épouvantable, notre honneur en ressortait quasi  intact, et  nos invités dans un charmant état, d'hilarité.... Ah ! Ces Français ! 

L'aube ne levait pas encore les diaphanes nuées de la nuit rayonnante d'un ballet d'étoiles, une sérénité parfaite enveloppait les blanches maisons blotties entre vergers et remparts. Laver quelques assiettes dans une atmosphère aussi suave relevait presque d'un bienfait du destin. Toutefois, il au bout d'une minute, je compris qu'il advenait encore une aventure des plus regrettables. Un ruisseau s'échappait sur le sol !  Je n'en croyais pas mes yeux : l'eau si précieuse à Capri, l'eau ne coulant plus des citernes, ou des rares sources de la montagne, l'eau amenée sous la mer,  à grands frais de Sorrente, jaillissait avec une étrange vigueur, non point dans la vasque, mais depuis le  placard de la cuisine...

Mais qu'avions-nous fait de mal ? Pourquoi ce châtiment terrible ? Comment être sous l'eau sur une île privée de sources ? L'antique Rio Caprile, englouti depuis mille ans, s'était-il réveillé en l'honneur de la fête de San Antonio ?  Un miracle digne du Saint  à la réputation bien établie de retrouver les choses perdues! Malgré cette explication prodigieuse, la crainte d'une inondation ravageant un logis loué à une fort sympathique propriétaire me bouleverse de peur, au point de perdre la tête et de crier  un "Au secours!" retentissant, comme si des loups affamés m'entouraient de regards avides...

L'Homme- Mari accourt à mes cris, en pousse d'autres, déniche une flopée de serpillières et se jette dans la bataille aquatique. En vain ! Plus nous écopons, mieux nous épongeons, et plus l'eau s'entête à gicler, de nulle part ... 

Toutes proches, les Campanelles de Santa Sofia fouettent notre ardeur de toute la douceur cristalline de leurs suaves mélodies, les heures filent à une allure de cheval lancé au triple galop, l'aube pointe son nez poudré d'or, et nous luttons toujours ! A force d'ardeur  et de ténacité, nous endiguons la marée inexplicable, et nous effondrons dans un sommeil si lourd qu'aucun des deux n'entend la sonnerie du portable censée nous tirer de notre repos afin d'aller défier les énormes marches de la périlleuse Scala Fenicia jusqu'à l'humble chapelle voué à San Antonio.

Un si pieux rendez-vous manqué à cause d'une ridicule fuite d'eau !  Je devine vaguement un appel, mais le sommeil l'emporte. Bercée par les campanelles, j'ai la ferme intention de dormir durant nos six petits jours sur l'île, tant pis pour San Antonio ! Savait-il seulement combien passer une serpillière trois heures d'affilée efface en vous toute envie de bouger, même si un ange sonnait dans sa trompette à l'entrée de votre maison ?  Je rêve, mais j'entends bien un bruit tonitruant évoquant la fameuse trompette, tant pis aussi pour l'ange -musicien, je  ne suis là pour personne ! 

L'Homme- Mari  reprend conscience le premier, me promet un petit-déjeuner revigorant,  et marche d'un pas hésitant vers sa cafetière adorée. Pétrifiée et courbaturée, un tantinet mélancolique, je ne cherche même pas à le suivre. 

Sans doute considère t- il gravement le sol  de cette cuisine, champs de bataille de la nuit écoulée. Notre cauchemar a-t-il  pris fin dans la lumière du matin ? C'est le jour de la San Antonio, ne méritons- nous une trêve  ?

Pour le moment, seules les mouettes rompent de leurs  bavardages stridents la quiétude de notre jardinet aux deux citronniers. Malédiction ! L'aube s'est envolée, et "mezzogiorno" est annoncée par les ferventes et infatigables campanelles! Qu'aurons pensé de nous les amis d'Anacapri ?

 "Ces Français,  quels paresseux ! Aucune parole ! Aucune ferveur ! leur  bel engouement envers San Antonio ? Quelle plaisanterie ! C'est la faute à Voltaire, certo !"

Mais, clamerai- je sur les falaises miroitantes de soleil victorieux;" Carissimi amici, nous ne sommes en rien fautifs ! Cette histoire d'eau rebelle ne relève que d'une sombre et cruelle fatalité ! "

Or, je ne rêve plus, on exhale une sorte de rage tout près, la voix s'intensifie, c'est l'Homme- Mari: le feuilleton des eaux courantes en pleine cuisine ne semble guère atteindre son ultime épisode....   J'accours et manque m'écrouler sur un sol décidemment aquatique...

"Les robinets! Gare aux robinets !"

L'Homme- Mari m'interdit de toucher à ces malotrus, eux seuls sont responsables de cette montée des eaux,  ceux de la cuisine, de la salle de bain des invités, toutefois,  grâce à un hasard providentiel, la nôtre ne laisse échapper que des filets inoffensifs, et le lavabo du jardinet ne cause nul dommages, si ce n'est sa manie de couler en fontaine abondante sur le pavement de la  majestueuse loggia.

"Roberto ! Il nous faut Roberto ! "

L'Homme- Mari objecte que notre Sauveur Roberto, héritier du savoir-faire des Romains qui le tenaient des Grecs quand ces derniers se souvenaient des leçons  d'architecture Atlante,  connaît  l'art de "l'opus reticulatum"; sait bâtir une arcade, un rempart en "opus diversum", restaurer un toit en coupole aplatie, élever une loggia aux blanches colonnes, édifier une façade à la mode antique ou prendre soin d' un contingent de volailles dodues dans sa ferme d'Anacapri. Hélas, ajoute-t-il du haut de son indéniable bon sens, le mystère des fuites d'eaux lui échappe certainement...

Je proteste et rappelle un fait évident:  l'univers de la plomberie capriote nous est inconnu, mais Roberto, trois fois béni par San Antonio, habite sur l'Olympe d'Anacapri, la promenade de la Migliera, il lui suffit de quelques minutes pour secourir à nouveau les Français en détresse... "Et il nous aime bien ! Il aura pitié de nous ..."

Comment le joindre  cet homme  compatissant et capable de tout ?

 Honteux et confus , nous voilà dans la sinistre obligation d'alarmer notre propriétaire, l'amica di Napoli que nous  craignons terriblement de déranger en pleine sieste sur une plage hors d'atteinte des troupeaux de voyageurs ... Une de ces "calle" aux vagues limpides,  blotties entre Nerano et  Amalfi, au pays des Sirènes...Les fuites d'eaux existent-elles en ces bleus paradis ?

La chère amica di Napoli ne réagit pas, les campanelles s'affolent, le portable rugit, le soleil décide de  nous choyer de ses ardeurs les plus généreuses, que faire ?

"Allons au restaurant d'en face ! Je sais, il pratique les prix des touristes, mais nous nous contenterons d'une insalata caprese , à l'ombre du bosquet de citronniers, et cela nous redonnera quelques forces, nous avons manqué la messe de l'aube, celle du soir nous attend, et la procession ! Jamais je n'oserai regarder Salvo et Flavia en face si nous ratons la procession de San Antonio, qu'est-ce qu'une vulgaire fuite d'eau à côté de la balade annuelle du Saint Patron d'Anacapri ?"

L'Homme-Mari se range pour une fois à ce déluge d'arguments et nous reléguons au fond des oubliettes la tragique situation de notre cuisine rafraîchie d'eau venue des entrailles du Monte Solaro, ou, bien plus regrettable, de la bonne ville de Sorrente...

L'escouade empressée de la charmante Trattoria "Aum- Aum" est ravie de revoir ces pauvres  Français  de la via Rio Caprile, si avares et prudents auraient-ils enfin une bourse digne du tourisme caprese ? Je suis affligée de briser leurs espoirs, nous n'avons pas changé ! et les Français  choisissent les plats les moins coûteux, tout en félicitant à la pelle le chef, les camerieri, et les jardiniers cultivant ces pomodori écarlates... 

Que ce verger de citronniers est apaisant ! les rayons tamisés d'un soleil ardent éclaircissent notre sombre humeur, tout va s'arranger, d'ailleurs un message de l'amica di Napoli s'invite au coeur de notre récréation salutaire.

"Roberto, oui, pourquoi pas ?  S'il n'est déjà en train de se préparer pour la procession, ou autre chose, aujourd'hui, c'est jour férié à Anacapri, vous savez, alors Roberto profite peut-être de la mer, ou de ses amis. Je vais essayer de vous l'envoyer. sinon, mon idraulico viendra de Sorrente, uno vero amico !  Ne bougez pas ! je l'appelle lui aussi, sono molto dispiace, vous  prenez cette aventure avec  beaucoup de gentillesse, vus êtes vraiment  des français spéciaux ! A prestissimo!"

La chaleur s'accentue, et un silence de plomb s'abat sur Anacapri. 

Le calme avant la tempête ! ragaillardis, nous franchissons la haie de camerieri invoquant les bienfaits de San Antonio sur notre passage, et apercevons une longue silhouette réfugiée sous  les rameaux du buisson de jasmin de notre voisin, une main s'agite en bravant le dur soleil, c'est notre sauveur habituel ! pourtant le sauveur en question arbore une mine perplexe et un oeil désabusé, manifestement, Roberto obéit à l'injonction pressante de l'amica di Napoli, mais aucune autre velléité  ne l'anime.

Il est en proie au doute et n'hésite pas à le montrer, tout en nous conservant sa courtoise bienveillance capriote.

Un robinet est interrogé, aussitôt, l'eau gaillarde déferle à nos pieds !

Roberto se précipite entre la salle de bain des invités et l'antre humide de la cuisine, il essaie de comprendre, ouvre les placards, soupire, rampe sur les carreaux caressés par l'eau moqueuse, et finit par désigner l'admirable arche élevée à l'entrée du salon par un artiste de la belle-époque ;

" Cara signora, cela, moi je sais le faire, achetez une ruine ici, et je vous aiderai à restaurer sa beauté  ! Pour la plomberie, il faut un spécialiste avec du matériel. Dio mio !  la musica ! la procession commence ! Vous  l'entendez  ? Elle arrive !  Que San Antonio vous bénisse ! Nous nous verrons ce soir à l'église ! Courage, l'idraulico de Sorrente trouvera la solution en dix minutes, l'amica di Napoli vous l'enverra bientôt,  priez San Antonio, il arrange tout !  Vite, sortez, San Antonio va bénir votre maison, cela tombe à point ! "

San Antonio serait-il un bon génie de la plomberie ?  Je n'ai guère le temps d'y, réfléchir, le tumulte  croît de seconde en seconde,  la rue en liesse hurle à la napolitaine, les chiens aboient à déclencher l'ire du Vésuve, les enfants sautent en cadence, les mères présentent leurs petits, les jeunes gens envoient des baisers aux belles jeunes filles qui défilent un sourire angélique aux lèvres, j'entrevois notre petite Stella- Maria, droite et rieuse, toute fière dans ses dentelles blanches, petit lutin malicieux au beau milieu des enfants du catéchisme, puis voici  la confrérie en blanc et bleu, les visages rouges et l'allure déterminée, et le parroco  qui salue comme s'il traduisait les paroles de San Antonio, couronné de fleurs d'or,  porté par les plus robustes gaillards d'Anacapri sur son char d'or. 

Spectacle saisissant, fervent, joyeux, les larmes m'en montent aux yeux, et la bénédiction vogue vers notre porte ! Nous sommes bénis ! Et, miracle, le portable nous promet la visite imminente du merveilleux "idraulico di Sorrente", à moins que le brave artisan ne préfère savourer les joies de la baignade sur sa plage de sable gris au bas de la citadelle... 

Tout dépendra du bateau et de son humeur ...  Nous restons en pleine incertitude et cette fois, fortifiée par la bénédiction , je laisse l'Homme- Mari  croire à l'impossible venue d'un plombier  de Sorrente un samedi  de fête à Anacapri et tente de trouver une quincaillerie ouverte. Anacapri abonde en quincailleries désuètes en apparence, et regorgeant  d'objets quasi insensés en réalité. Un déboucheur prodigieux  dénouera le noeud gordien de nos histoires de robinets,  comment ne pas y avoir pensé ? San Antonio a eu la vertu de me remettre les idées en bonne place .

Une, deux, trois, quatre, cinq belles quincailleries et  le vide sidéral, tous les commerces sont clos, les bonnes gens suivent la procession qui déambule avec une énergie proprement miraculeuse à l'autre bout d'Anacapri. Tant pis, je me sens guidée, et entre timidement dans l'unique magasin que j'ai du mal à fréquenter, le supermercato, privé de poésie capriote, mais parfois assez utile en temps de crise domestique, il faut l'avouer .

L'ambiance glacée au propre et au figuré me fige presque sur place, le mot "déboucheur" ne fait pas partie de mon vocabulaire, j'ai oublié notre portable, aucun dictionnaire ne s'offre à ma vue, cherchons avec patience cet objet pratique au sein des rayons.

 J'affronte la curiosité,  la méfiance, et surtout l'incompréhension, personne n'a jamais entendu parler du produit que je décris de façon imagée, personne ne désire en entendre parler ! Je ferme les yeux et supplie San Antonio de me prendre en considération, sinon en pitié, et une aimable dame me demande dans un anglais bizarre si j'ai besoin d'aide... 

 A cet instant précis, j'avise le liquide salvateur, camouflé à l'instar d'un poison à ne vendre à âme qui vive, m'en empare,  remercie la brave dame de l'aide qu'elle n'aura plus besoin de m'accorder, et vole à la maison, en le gardant serré contre mon coeur ... 

Un quart d'heure plus tard, notre devoir accompli, les tuyaux nourris de ce liquide peu odorant,  nous partons en quête de la procession, mais où San Antonio est-il passé ?

Par là, nous dit-on, non, par ici, plutôt à droite, allons donc ! Vers la grotta d'Azzura ! 

De guerre lasse, dans le soir tombant, à force de tourner et retourner, nous trouvons refuge en  l'église Santa Sofia, coquillage nacré peuplé de statues sereines en bois clair, et de pèlerins paisibles allumant une forêt de veilleuses. Sur le parvis on danse déjà devant un orchestre, des grappes d'enfants d'une élégance extrême, coquets et chamarrés, tournoient et virevoltent en clamant:"Balare ! Balare !"(danser, danser),  je voudrais surtout m'assoir ! 

"Ce sont nos amis français, venez, il reste une table, vous verrez le Saint rentrer chez lui, le pauvre, chaque année, il semble si content d'en avoir terminé... Allons, qu'attendez-vous ? "

 Nos ennuis domestiques envolés, nous voici au beau milieu d'une comedia dell'arte improvisée, tout Anacapri discute, bavarde, sautille, gesticule, règle des querelles d'amoureux, s'embrasse, se congratule, jeune filles aux décolletés plongeants, jeunes hommes fiers, patriarches tenant des guirlandes de petits enfants d'une main ferme, c'est une marée montante de bonne humeur, de longues robes fleuries, de boucles d'oreille extravagantes, de rires, et de bonheur ...

Les jeunes mariés de septembre plus amoureux que jamais nous reconnaissent avec entrain: "Papa  e Mamma sont avec les autres amis que vous aimez juste à la porte de l'église, nous allons les prévenir que vous dîner avant le retour de San Antonio !  A propos, demain, vous êtes invités à la maison, vous ne le saviez pas ?"

Non ! Mais nous sommes aussi heureux que les enfants  se bousculant pour voir San Antonio  faisant son entrée triomphale ... L'impatience atteint son comble, nous retenons notre souffle, la fanfare éclate, les braves gens s'égosillent, et dans une pluie d'étincelles, San Antonio, ravi de sa balade, se dirige vers la porte béante de Santa Sofia ...

L'Homme- Mari s'élance, prêt à immortaliser cet instant suprême, et je salue la procession qui ondule sous mon nez ...Joie simple,  ferveur pure, émotion enfantine, la fête de San Antonio ne s'achèvera qu'à l'aurore ...Nous félicitons le parroco, colosse rayonnant de bonté, qui n'en peut  manifestement plus !

"Revenez ! et priez ! San Antonio ne vous trahira jamais .."

Salvo, Flavia, Laura e Alfonso, et leur fille adolescente aux yeux verts de mer, aussi belle que la statue de la Madona du jardin secret du belvédère de la Migliera, nous obligent à nous sustenter de pain béni, afin de bien terminer notre journée de bataille contre une malencontreuse fuite d'eau.

 "Pauvres amis !  Juste le jour de la fête de San Antonio! et quel dommage d'avoir manqué la messe à l'aube ... Vous aurez moins d'ennuis l'an prochain...

"Demain, vous dînez, chez nous, vous n'oublierez pas ? "

Comment  l'oublier ? Leur jardin en terrasse est un des plus fleuris de l'île  et leur hospitalité aussi généreuse que celle de leurs ancêtres croyant  accueillir des dieux en villégiature sur le rocher divin ...

Quelques danses, des accolades, et nous marchons lentement sur le chemin désert de la Migliera.

Cette nuit, ce sentier nous appartient, la  suave nuance de la mer efface nostalgies et tourments,  au gré de la brise, flottent les chants des oiseaux invisibles parmi les ramures frissonnantes

Cette nuit est d'une douceur de miel, les jasmins brouillent les sens, les chats bondissent vers nous, le monde étincelant à l'autre bout du golfe ne nous touche plus, la fête de San Antonio  s'achève dans la douceur d'un monde idéal...

A bientôt,

pour la suite de ce roman -feuilleton, ou Trilogie de Capri: "La maison ensorcelée"

Nathalie- Alix de La Panouse ou Lady Alix

Contes et légendes de Capri 

 Chroniques littéraires

 Roman épistolaire sur les amours de la comtesse de Flahaut et de Talleyrand:

"Les amants du Louvre




 Fin de la Procession de San Antonio, Saint Patron d'Anacapri

Soir du 13 juin 2026

Crédits video réservés Vincent de La Panouse