jeudi 18 octobre 2018

"Des amis dans l'angoisse": chapitre 20, Les Amants du Louvre


Paris  le 20 juin 1784

La comtesse d'Albany à la comtesse d'Adhémar

Madame,

J'ai été charmée l'an passé de vous rencontrer chez mon amie d'enfance, cette piquante comtesse de Flahaut qui semble dissoute on ne sait en quel lieu sur terre.
Je ne suis point trop au fait, Madame, des secrets qui sont le pain quotidien de la cour.
Or, il m'est toutefois venu une fort étrange rumeur : la comtesse serait l'envoyée de la reine auprès de Monseigneur de Bernis en son palais de Rome. 
La connaissance de la langue de Dante de mon amie restant assez fantaisiste, vous comprendrez mon grand étonnement. Il est vrai que l'Europe pérore dans la langue de Molière dont la saveur et la finesse sont uniques assurément.
La princesse chère au cœur du cardinal de Bernis est une ravissante créature à la langue naïve.
Mon ami ,le chevalier d'Alfier,i en fait grand cas, elle l'admire et les hommes les plus intelligents prennent ce sentiment pour une preuve de vive intelligence.
C'est par cette voie que certains échos me sont parvenus au sujet de mon amie envolée comme par magie. Une femme de chambre de la princesse de Santa-Croce l'aurait aperçue menée à fond de train dans un carrosse roulant vers Florence.
Depuis c'est le désert, le silence et la nuit.
On chuchote que la comtesse aurait humilié le cardinal fort amateur de beautés soumises en dépit d'un âge qui apporte d'autres plaisirs à l'existence …
Je crains que ce bruit ne soit absolument authentique. Adélaïde de Flahaut est entraînée, et je le déplore, dans sa passion excessive envers un certain jeune abbé qui n'a foi qu'en sa propre personne, et se voue  à lui-même et à son ambition exagérée un culte singulier ...
Mais elle l'aime ! et quoique ce sentiment lui soit rendu avec caprice, jamais elle ne se hasarderait à trahir celui qui le lui inspire avec tant de folie.
Pourquoi, Madame, les hommes les plus égoïstes attirent-ils les femmes les plus généreuses ?
C'est une loi non écrite qui impose sa cruauté depuis l'aurore du monde !
Enfin, laissons-là les amours de la comtesse, et je vous en conjure, tentez de m'avoir des nouvelles de cette amie disparue et ma reconnaissance égalera le plaisir que j'aurai en sachant que mes angoisses étaient vaines.
Votre position si proche de la reine vous permet de rassurer aussi bien le bon époux de la comtesse que son cercle habituel qui s’inquiète et s'interroge.

Parents et amis de madame de Flahaut me chargent de mille respectueuses amitiés,
recevez, Madame, les assurances de celle que je vous ai vouée ,

Louise de Stolberg, comtesse d'Albany

Manoir de Barbazan, Commingeois

Le  20 juin 1784

La baronne de Barbazan à monsieur l'abbé Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord

Monsieur ,
le souvenir des charmantes escapades que nous fîmes à Bagnéres-de-Luchon avant mes couches m'inspire autant ce billet que l'incertitude cruelle du sort de notre amie la comtesse de Flahaut.
La Providence a voulu que je reçoive un mot de sa main dont le ton bizarre m'accable.
Je n'y comprends goutte, le papier est sali, déchiré, l'écriture si mouvementée que sa lecture m'a usé les yeux sans que je puisse en déchiffrer le contenu. 
Par contre, le cachet est bien celui des Flahaut, et le serviteur qui me l'a apporté jure que ce sont des voyageurs italiens en séjour à Saint-Bertrand-de-Comminges qui lui ont remis de la part d'une dame française qui semblait fort triste aux Cascines, la belle promenade de  cette ville de Florence dont je rêve sans .
J'ai mandé ma voiture, ordonné que l'on se hâte vers l'auberge de saint -Bertrand qui est assez prisé des voyageurs férus d'antiquités et d'air montagnard. Les oiseaux italiens venaient de quitter ce nid fugace ! l'aubergiste n'en savait pas davantage, sinon que leurs poches n'étaient point vides et que leurs manières annonçaient des seigneurs. Le mystère reste entier et mon anxiété redouble.
Je vous supplie, Monsieur, vous qui êtes reçu dans les tous les cercles qui comptent, de rechercher où notre amie peut se trouver . Je n'ose vous en dire plus, vous êtes son confident et l'hôte de son cœur. Elle n'aurait pu vous celer les ordres péremptoires, venus du plus haut, qui l'ont maintenant jetée au sein d'extraordinaires périls . J'envoie, Monsieur, ce billet par mon domestique dont la sœur travaille à Paris chez Rose Bertin. Il sera dissimulé dans le corps d'une de ces poupées amenant la mode au fond de nos Pyrénées. Vous aurez l'obligeance d'en renvoyer une autre à Barbazan...
Ce geste paraîtra inoffensif et nous correspondrons par ces demoiselles qui amusent et intriguent mes filles autant que nos bergères.

Adieu , Monsieur, mandez-moi des nouvelles au plus vite,
je vous assure de mon amitié, bien vive et bien pure,

Sophie de Barbazan

Charles-Maurice de Talleyrand -Périgord à la comtesse d'Adhémar
Le 28 juin 1784
Madame,

votre réputation flatteuse n'est ignorée ni de la cour ni de Paris.
Comment ne pas me tourner vers vous et implorer votre bonté en la fâcheuse affaire qui tracasse le cercle intime de la comtesse de Flahaut ?
Je vous parlerai avec franchise : Madame de Flahaut, on me l'a rapporté, a commis le crime de déplaire à Monseigneur de Bernis qui a lui-même eu la faiblesse de s'enticher d'une créature moqueuse, capricieuse, espiègle, et surtout d'une étourderie qu'il conviendrait de lui pardonner.
J'ai la crainte que la comtesse ne soit soupçonnée de quelque faute impardonnable touchant les secrets des grands de ce monde .
Allons ! C'est la personne la plus éloignée et la plus incapable de se mêler d'aucune affaire, sauf sentimentale . La passion amoureuse nourrit son âme et bouleverse son cœur. Le reste lui est un univers incompréhensible .
Je vous demande donc de veiller sur elle. Je suis sûr que l'on ne trouvera point l'ombre d'un prétexte pour terminer cette petite affaire à la quelle je serais fâché que l'on mît de l'éclat .
Je me joins au choeur angoissé des amis de Madame de Flahaut.
A l'instar de la comtesse d'Albany, de la petite et obscure baronne de Barbazan, du marquis de Montesquiou, des comtes de Narbonne de de Ségur, sans oublier, et j'aurai dû certes commencer par là, le comte de Flahaut, vénérable et patient époux de la comtesse, je vous conjure d'implorer la reine qui l'a mandée pour une mission réclamant une habileté et une science de la politique dépassant de loin l'entendement de cette malheureuse jeune femme.
J'ajoute que j'ai le bonheur d'aimer beaucoup Madame de Flahaut et que je serais bien confus qu'on lui tienne rigueur de répondre avec ardeur à cet attachement, dût-elle sacrifier l’intérêt qu'un illustre admirateur porte à sa personne...
La fidélité à un sentiment irrépressible doit-elle être punie ? Monseigneur de Bernis n'est-il point de cet avis, lui dont la finesse spirituelle et l'humanisme fervent sont une source d'admiration pour nous tous ?
Je supplie la reine de laisser Madame de Flahaut regagner la France dans la tranquille espérance de ne point s’aliéner la bienveillance de ceux qu'elle tenta de servir selon les instructions qui lui furent confiées par vos soins .

Madame, je reste votre très humble et très dévoué serviteur,

Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord


La comtesse d'Adhémar à l'Abbé de Talleyrand-Périgord

Versailles, 30 juin 1784

Monsieur,

Mon dieu, mais quel talent vous avez quand il s'agit de plaider pour une ravissante femme de vos amies !
Ne craignez point que la comtesse de Flahaut ne pâtisse du ressentiment de certain seigneur rencontré à Rome. Nos envoyés ont ordre de la faire partir à Naples où l'on veillera mieux à sa sécurité pour des raisons que je n'ai point à expliquer ici.
Je vous serais fort reconnaissante de prier votre choeur angoissé de taire ses chants douloureux . Le silence assurera davantage qu'une pluie de lamentations le retour prochain de votre chère et tendre Adélaïde.
Je gage qu'elle n'a saisi l'importance de sa mission. Vous ne manquez point de discernement pour un homme qui l'aime tant : cette étourdie ne songe, m'a -t-on dit, qu'à courir les joailliers du Ponte-Vecchio et à minauder et coqueter avec tout ce que Florence compte de hardis cavaliers. Je sais à quel point la jalousie est éloignée de votre tempérament, vous supporterez cette révélation sans broncher.
Enfin, à Naples, sauf si votre tête folle ne s'échappe vers les îles du golfe, elle sera présentée à la
cour, se montrera assidue aux concerts du théâtre de Saint-Charles aura la surprise d'être conviée à Caserte par leurs Majestés, et nous reviendra bientôt par la mer jusqu'à Gênes et Marseille.
Le tout semblera bien innocent ; une escapade amoureuse et charmante vers un climat exquis dans une ville qui grouille de gens dissipés et paresseux. Patientez, monsieur, patientez, vous n'aurez guère de mal à cela , n'êtes-vous l'Abbé le plus courtisé du monde ?

Monsieur, je suis votre servante,

Gabrielle Pauline de Chavigny, comtesse d'Adhémar


A bientôt pour la suite de ce roman épistolaire sur les amours d'Adélaïde de Flahaut et Charles-Maurice de Talleyrand -Périgord

Lady Alix

ou Nathalie-Alix de La Panouse

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mercredi 10 octobre 2018

Déambulations d'octobre à Capri

Octobre est un mois suspendu entre la douceur et la mélancolie, la ferveur et la résignation
Il porte sur son dos la fin d'une saison de lumière, annonce l'entrée vers la solitude hivernale, et passe du rire au silence, de la chaleur au vent froid.
C'est un mois parfait pour ceux qui désirent voyager sous l'égide de leur seule bonne et mauvaise fortune, sans prévoir rien d'autre que l'esprit de l'instant .
C'est aussi, dit-on, le mois idéal si l'on veut déambuler sur les sentiers escarpés de l'île de Capri !
Octobre vous épargnerait de subir les cohortes disciplinées de touristes en proie à leur terrible manie de photographier absolument tout ce qui a le malheur de bouger sur leur passage !
Hélas ! trois fois hélas ! les armées pacifiques de voyageurs zélés ne craignent ni le vent d'automne ni la mer houleuse, ni les tièdes averses lustrant buissons de clématites et guirlandes de chèvrefeuille parant d'échos chuchotés les places et ruelles de Marina Grande et Capri !
Les voici victorieuses déferlant en masse compacte, bousculant leur prochain, imposant leur langue, leurs goûts, leurs préjugés, dictant leurs lois, s'évertuant à tuer les rêveries charmantes, les "cappuccinos" interminables, les pas alanguis des promenades entre les vergers de la via Tiberio, l'envie d'écrire un mot sur une carte naïve, d'envoyer un" bacio " qui s'envolera au gré d'une poste fantasque et n'arrivera peut-être jamais.
Vous pensiez trouver une solitude inspirée en cette fin de saison sur les sentiers sauvages des falaises, vous vous imaginiez arpentant une île mystérieuse, déambulant de forts en belvédères, et vous voilà perdu dans une foule qui vous donne l'horrible sensation d'étouffer.
Seriez-vous victime d'une malédiction ? Où fuir ?
Votre île bien-aimée, celle que vous attendiez  depuis longtemps avec une impatience entêtante vous aurait-elle abandonnée ?
Or, les divinités antiques protègent encore Anacapri et l'ancien hameau de Caprile, ces beautés discrètes qui se dérobent et s'offrent en jardins secrets, maisons romaines, maisons de princes, de bergers, de vignerons, de poètes!
 Ces maisons aux toits arrondis, ces palais blancs, ce palais rouge,  et encore l'église Santa Sofia, bordée de volutes immaculées, et sa soeur voisine, l'église San Michele qui abrite un miraculeux Paradis terrestre en majolique façonné avec  un amour et  une naïveté sublimes vers 1761, veillent sur des places  sans voitures où les enfants courent et s'exclament à l'heure jacassante des retrouvailles vespérales .
Maisons bordées d'escaliers où l'on converse avec des chats philosophes, chemins pavés pareils aux voies antiques, terrasses accrochées au falaises, chant sonore du vent, capricieuse mer à l'éclat de perle tôt matin, d'améthyste en fin de jour, de pourpre et d'or le soir, et de turquoise liquide à midi, habitants doués de la plus extraordinaire gentillesse qui puisse être rêvée en ce monde, la vallée d'Anacapri est à elle seule une contrée parfaite.
L'aimable Axel Munthe,jeune amoureux fou d'Anacapri avant de devenir un docteur cosmopolite au coeur plein de bonté, a donné son nom à la Villa d'où Tibère observait les étoiles.
C'est un temple parcouru des vents marins, de la brise descendant de la montagne, c'est un navire éclaboussé de soleil, une figure de proue au dessus d'un chemin de pierre serti de marches énormes qui sort de la nuit du monde antique.
Cet escalier porte haut le titre de "Scala Fenicia", il se pare de la noblesse d'un mythe vigoureusement ancré dans la réalité ; peut-être un vestige en très bonne santé de l'Atlantide, peut-être l'oeuvre magistrale de Grecs conquérants, nul ne le sait et cela n'a aucune importance .
L'aimable docteur Munthe décida de couronner son belvédère, sans doute le plus beau du monde, d'un sphinx de granit rose que de braves gens acceptèrent de hisser de Marina Grande au portail médiéval d'Anacapri, avec l'énergie des idéalistes, l'enthousiasme contagieux de leur docteur adoré et l'assistance de Saint Antonio, patron du village  (et rival de San Costanzo, patron du bourg de Capri), le long cette escalade prodigieuse de 777 marches taillées pour des créatures immenses et robustes.
Les visiteurs de sa belle maison aux gracieuses statues et exquis visages sculptés dans le marbre se pâment devant le digne postérieur du sphinx hiératique, les malheureux ignorent que l'animal irradie  la montagne de sa splendeur ensorcelée côté face, spectacle récompensant  les âmes courageuses  qui grimpent sans se plaindre l'escalier phénicien.
Prêt à sauter du haut de la falaise, le sphinx incarne la magie immémoriale de l"île merveilleuse: cette vision inoubliable vous hantera à jamais ...
Axel Munthe , admirable conteur, prétend avoir reçu l'appel du sphinx en un songe étrange, il est parti à sa rencontre en un région désertée des hommes, et guidé par un berger jouant de la flûte à son troupeau de chèvres, tel le dieu Pan en personne, il l'a ramené du fond d'une caverne ...
Les pays privés de légende, murmurait autrefois un poète oublié, sont condamnés à mourir de froid.
Les légendes de Capri nous tiennent chaud au coeur et c'est un des bienfaits que vous recevrez sur cette île pareille à une citadelle.
Mais, se hisser de marche en marche de la plage de rochers au parapet d'Axel Munthe est une déambulation incantatoire, amusante, pittoresque, et surtout humaniste. Vous en revenez très fier et affreusement courbaturé, mais cette douleur vous remplit d'orgueil ! vous vous sentez l'égal d'Ulysse, d'Achille ou tout simplement proche des vrais Capriotes, ce qui est bien plus glorifiant.
C'est une aventure qui se vit, se respire, et vous laisse l'impression de rejoindre les invisibles promeneurs qui avant votre pas hésitant, votre effort inquiet, votre léger vertige, montèrent cet escalier qui semble atteindre un autre univers.
Qui furent-ils ? Quelles silhouettes furtives vous accompagnent-elles au fur et à mesure que la fatigue vous courbe sur la pierre , que la peur se glisse dans votre dos, que la vue sur la mer vous arête comme une déesse exigeant qu'on lui rende hommage ?
Vous frôlez sans les voir les jeunes filles des siècles passés portant de lourdes corbeilles d'oranges ou de citrons sur leurs cheveux noirs réunis par une épingle d'argent, vous imaginez les processions d'enfants rieurs, les cortèges d'hommes vêtus de tuniques blanches, les pirates de l'affreux, du terrifiant pirate Barberousse, se hâtant de rejoindre leur chef en sa forteresse,  et aussi les  amoureux chassés par leurs familles ennemis qui  découvrirent un refuge paisible sous la protection du Monte Solaro. Un peu plus tard, frappés coeur et âme par la sauvage poésie de l'île, voici  les hardis et curieux voyageurs du"Grand Tour" qui s'extasièrent à l'instar de Vivant Denon, arbitre des élégances incontesté à la fin de l'Ancien régime, sur les jolies femmes d'Anacapri...  plus exaltant et émouvant encore, les ombres tenaces et vaillantes des héroïques soldats de Murat s'exténuant à pousser les canons qui délivrèrent l'île des troupes anglaises .
Toutefois, le rêve s'efface quand vous croisez un voyageur en chair et en os qui vous salue comme s'il était perdu dans la jungle ! vous échangez force amabilités et soudain n'en croyez pas vos yeux: l'homme transporte une splendide valise à roulettes sur cette passerelle surplombant le vide !
Vous n'avez pas le coeur de lui conseiller de rebrousser chemin ...
Vous l'accablez de compliments et le laissez souffler à l'emplacement où les belles Anacapriotes déjeunaient à mi-ascension...Reverrez-vous ce héros qui s'ignore un jour ? Quel sera son destin au bord du précipice sa valise déchiquetée par le roc aigu ?
Dix minutes plus tard, voici trois dames respectables qui avancent d'un pied sûr  dans la descente, sacs à main élégants se balançant au milieu du bras, chapeaux coquets, colliers de perles, boucles d'oreille, sautillantes sur la pierre rude, elles daignent répondre à nos saluts. Vers quelle réception mondaine en cette nature rude se dirigent-elles ? Là encore, nous ne le saurons jamais !
Ensuite, c'est une charmante  et volubile jeune femme de Locarno qui nous explique combien elle est heureuse de gravir l'échelle des dieux en guise de convalescence: elle vient de se casser deux jambes il y a quelques mois !
 L'homme-mari et vous-même la quittez sans savoir que vous la retrouverez, ses deux jambes en bon état de marche, merci aux divinités de Capri, sur le bateau quelques jours plus tard, en gardant intacte une amitié née de cette communauté de "marcheurs de la "Scala Fenicia".
Vous passez sous la route construite en 1874, vous tremblez que les roches gigantesques ne s'effondrent, vous montez le souffle court, un voile sur les yeux, vous trébuchez, puis vous redressez la tête, un couple de votre pays descend avec vigueur et une précieuse bouteille d'eau, il s'agit de faire bonne figure et de ne pas  leur quémander une seule goutte ! voici encore la mer violette et moqueuse, ensuite, un sanctuaire, une minuscule chapelle qui vous insuffle la force d'aller plus haut.
Vous continuez ivre de fatigue, vous donneriez tout Capri pour une bouteille d'eau, quelle idée saugrenue que de gravir cette montagne comme une déambulation facile !
L'homme-mari pousse une clameur, vous sursautez: "Regarde!".
Vous levez les yeux, l'homme-mari a raison: allongé sur son parapet surnaturel, le sphinx de granit rose vous adresse un sourire d'une bienveillance amusée.
Vous avez vaincu la Scala Fenicia ! vous êtes presque une habitante de l'île !
Vous franchissez la porte médiévale d'Anacapri, le paysage est suave, l'air parfumé, vous vous croyez au paradis, un bruit sourd retentit, une troupe caquetante et gesticulante d'humains excités se précipite, vous reculez, vous êtes épouvantée !
Ce sont des touristes obéissant aux injonctions de leur mentor, vous les aviez oubliés... il ne vous reste plus qu' à fendre la foule, ou à redescendre ...

A bientôt pour la suite du roman-feuilleton retraçant les capricieux amours Adélaïde de Flahaut et Charles-Maurice de Talleyrand,

Lady Alix

Anacapri: la douceur d'un  paysage d'octobre 2018  









lundi 1 octobre 2018

Frayeur à Florence: Chapitre 19: " Les amants du Louvre"


Chapitre 19 : Les amants du Louvre

Au bal à Florence

Adélaïde de Flahaut à Charles-Maurice de Talleyrand


A l'aube du 5 juin 1784

Monsieur mon ami,

Mon bien-aimé,

au fond du silence qui nous sépare bien davantage que les routes, j'ose vous dire que je vous aime de tout cœur, que l'ennui de ne point vous voir me ronge, que chaque aube m'inspire la chimère d'apprendre qu'un certain Monsieur de Talleyrand, abbé de Périgord provoque l'estime, l'admiration, la curiosité des ministres du grand-duc et l'émoi des Florentines en âge d'aimer.
Vous ne lirez certes cette lettre que si quelque singulier hasard vous la porte intacte d'ici dix ou vingt ans où que vous habitiez sur terre !
Je suis comme recluse chez le digne marquis Antonio Serristori, courtisan sagace, ambitieux cachant son ambition sous un ton feutré qui ne trompe même pas son chat, et son épouse pareille à une ombre couverte de voiles endeuillés.
Elle échange une révérence avec moi tôt matin, s'évanouit le reste de la journée, puis, quand le soleil se couche dans un ciel jaune citron sur les cyprès odorants de son jardin, surgit par surprise, me tend une main marmoréenne et me souhaite une bonne nuit d'une voix mourante.
La merveilleuse compagnie que voilà !j'essaie de ne pas détester Florence et pourtant cette ville moribonde m'inspire une aversion puérile et injuste.
Mon tendre ami, tâchez de vous représenter ma vie transparente, ma solitude surveillée par des yeux invisibles ! je suis libre en apparence de longer l’orna des heures durant, de grimper sur la colline de San Miniato, de quérir une voiture pour Fiesole, de me perdre dans les ruelles, les églises, les cloîtres, de me consumer de passion en parcourant la Galerie des Offices, de caresser des joyaux sur le Ponte-Vecchio, de marchander des tableaux en lambeaux qu'un habile discoureur prétend d'un grand maître de la Renaissance, de soupirer devant le spectacle des soleils couchants du haut des remparts du Fort-du-Belvédère ...
Et même, le croiriez-vous,de tenir tête en me moquant à une troupe de gentilshommes acharnés à vanter les attraits délicieux de ma personne. Or, ce n'est là que leurre, on m'épie, on scrute mes achats de parfums, de tissus, d'éventails et de chapeaux de paille comme si j'agissais sur un ordre suspect, comme si mes desseins étaient criminels ... une frayeur vague me hante, je lutte afin de contenir cette angoisse risible, mais il me suffit de croiser une silhouette furtive, en sortant du Duomo, en longeant la via della Pergola ou en m'aventurant via della Colonna , au bout de Florence, pour comprendre que l'on me suit dans une intention que je ne suis pas assez sotte pour croire bonne...
A la vérité, mon bien-aimé lointain, cette peur réveille une existence qui atteint des sommets d'inutilité et de nonchalance exaspérantes ! Saviez-vous que nos salons ne se peuvent concevoir dans cette belle endormie ? Jamais une conversation semblable à la vôtre, piquante, enjouée, perfide, malicieuse, riche d'idées, d'inventions, de traits d'esprit, incomparable !
Je ploie sous les bavardages insipides, les ragots de la petite-cour, je m'efforce à suivre sur le Lungarno, aux Cascines, les promenades en carrosses, à cheval, à pied, et n'en retire que des contractions au visage dues aux sourires tenant lieu de paroles !
Le Florentin s'exprime par moues, le Napolitain joue avec les mains, le Parisien suggère, sème le doute, cultive l'éloquence qui ne pèse ni ne pose ; ici , au contraire, même les serviteurs et les enfants prennent une pose pour un petit rien !
Tout cela n'est que coutumes à observer, mon malaise vient de l'ignorance où me tient Monseigneur de Bernis. Je ne sers qu'à alléger l'atmosphère morose planant sur le palais rébarbatif du bon ministre qui met son point d'honneur à ne prononcer que les phrases les plus anodines du monde.
La diplomatie est un art qui ne touche qu'une poignée d'élus subtils et prudents, mon tempérament audacieux et persifleur m'en écarte hélas !
D'ailleurs, j'ai scandalisé, je le crains, la bonne société se pressant hier soir au Palais Pitti et vous en demande bien pardon !
Le chambellan, homme sage et précieux comme le sont les chambellans des livres de conte, patientait dans un de ces salons resplendissants d'or et de portraits hautains, de statues sublimes et de vases ciselés qui forment le décor grandiose et sévère figeant les splendeurs de Florence jusqu'à la fin des temps.La reine m'avait pourvue par la comtesse d'Adhémar d'une robe de cour alourdie par ces paniers et ce corps qui vous coupent la respiration et éteignent votre entendement au moindre geste .
Mais, mais, mon tendre ami, j'étais l'attraction, l'objet de curiosité, la créature venue de Versailles , tout Florence guettait le faux-pas , la chute, l'éventail tombé, la pâmoison, le mot de trop, le rire incongru, la révérence manquée ! Comment allais-je me tirer de l'épreuve sans sombrer dans le ridicule, ce péché quasi mortel ? Ma bonne étoile brillait ce soir-là, j'attirai un prince, ou un gueux, (en Italie, il est presque impossible de savoir à qui on a affaire tant les hommes ont belle et avantageuse mine) qui me salua en ami de longue date, me tendit sa main et me guida sous le nez du chambellan tout ébaudi, jusqu'aux pieds du grand-duc et de son épouse célèbre pour sa ribambelle d'enfants.
Cette robuste princesse daigna chuchoter un compliment, l'auguste souverain froid et noble comme l'y oblige le poids de ses pensées de philosophe éclairé, dit-on, me pria de mille choses que, perdue d'émotion, je ne compris point.
Le gentilhomme inconnu me ramena vers les jardins tandis que la cour bruissait , transie de stupéfaction : la Française avait déjà un amant ! Quelle moralité ! Quelle inconvenance ! N'était-elle pourvue d'un époux délaissé le malheureux à Paris ?
Toutefois, la haute situation de mon soupirant impromptu semblait en imposer : les révérences s'esquissaient sur notre passage, les saluts se faisaient soumis, les physionomies doucereuses
Je levai la tête à me dévisser le cou sans même demander à ce cavalier tombé de la Lune qui il était !
Ne songez-vous , mon ami, à ce récit fantasque et cruel de madame de La Fayette ? Vous savez fort bien , cette « Princesse de Clèves » qui débute par une rencontre au bal à l'instar du conte de Cendrillon ? Le coup de foudre ne fut point au rendez-vous, mon cœur n'est point inflammable , n'appartient-il à quelqu'un que vous connaissez  mieux que personne ?
Je pris l'affaire avec bonne humeur et acceptai de suivre l'inconnu à la belle prestance et au regard aussi noir que le vôtre est bleu, vers la grotte la plus merveilleuse de ces fameux jardins de Boboli qui s'étendent au bas du Palais Pitti et consolent de leur grâce exquise ceux qui s'étonnent de l'austérité des palais Florentins .
Je me serais sentie mutine et charmeuse, si je n'avais point été fort encombrée de mes paniers me donnant une démarche saccadée de volatile de basse-cour ! L'inconnu me tenait comme s'il craignait que je ne lui échappasse. Nous entrâmes en un séjour féerique, une grotte aux parois d'eaux vives, je me récriai d'admiration, le cavalier fronçait les sourcils et regardai derrière nous, je saisis soudain que l'instant était grave .
« Madame, je ne saurais trop vous recommander de feindre une affaire galante, dit mon bel inconnu d'une voix alarmée, nous avons des espions à nos trousses et vous devrez quitter Florence au plus vite.
Le prétexte en sera une passion conçue cette nuit pour ma personne, votre réputation l'accréditera, tout le monde se doute ici de votre attachement à un certain abbé qui vous délaisse... Vous courez un grand péril et ne vous en doutez point. Votre compagnon de route vient d'être tué à Naples devant le théâtre de Saint-Charles, il a succombé à plusieurs coups de stylet empoisonné. »
Horrifiée, mortifiée, je me cramponnai à cet homme et attendis la suite...
A sa place, nous entendîmes un tressaillement bizarre, le cavalier me prit par la taille et cria : « Partez, madame, je m'occupe du reste, partez ! »
Là-dessus, il me poussa vers une porte taillée dans la grotte et me lança au dehors !
Je me réfugiai à l'intérieur d'un buis, rampai sur le gazon, me dissimulai à l'abri d'une déesse de pierre et pris mon élan vers le Palais comme si une meute de loups des Pyrénées avaient décidé de me tailler en pièces.J'entrai une nouvelle fois à la cour du grand-duc Léopold et compromis irrémédiablement les vestiges de ma réputation !
Avec mes cheveux défaits, mes bras égratignés, mes paniers déchirés, mon souffle haletant, j'offrais l'image d'une amante qui venait d'accorder ses faveurs...
Les ricanements fusèrent, on s'écarta en gloussant, mon salut fut assuré par le sévère chambellan qui m'empoigna proprement et me confia aux mains de servantes au comble de la joie.
On me pria ensuite d'attendre en une lugubre antichambre …
Je fus bouleversée à la vue d'un serviteur tout embarrassé de sa tenue à la française qui me proposa une coupe de vin de Champagne sur un plateau d'argent ciselé ! Ainsi, on prenait la peine de me réconforter ! Mon destin ne serait peut-être pas aussi désastreux que je le craignais …
Le chambellan apparut soudain, me présenta mille civilités, mille excuses pour ma chute fâcheuse (j'ignorais que j'avais chuté et l'appris avec un air fort naturel) et me souhaita un repos nécessaire avec mille compliments.On me ramena chez les Serristori, juste à côté, et j'eus la désagréable surprise d'entendre une clef fermer mes appartements …
Je vous écris d'un trait, ne pouvant dormir depuis mon retour, mon irrépressible angoisse augmente à chaque instant. Ma chambre a été fouillée, j'en suis certaine...
Le paquet mystérieux n'a point été dérobé pour l'unique raison que je l'ai dissimulé dans l'écrin d'un collier qu'ajuste un bijoutier, non loin de la piazza della Signora, à l'intention de la marquise Serristori qui mérite ce présent.
Ce plan ne sert à rien si on fait de moi une prisonnière, je tremble, mon ami, je tremble à l'idée que ma ruse ne soit découverte, la reine ne me pardonnera point d'avoir échoué !
Je tremble encore plus pour ma vie !
Pourquoi le vicomte a-t-il subi un sort à ce point misérable ?
Mon ami, on frappe, on glisse un papier sous ma porte .
On frappe de plus belle !
Que me veut-on ?
Souffrez que je vous abandonne un moment ...

Je vous aime, ne vous souvenez que des heures heureuses si ...

Adélaïde

A bientôt , qui sait !
Peut-être pour la suite du roman étrange de la comtesse de Flahaut et de Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord, ou un tout autre sujet ...

Lady Nathalie- Alix de La Panouse

Les fastes du palais Pitti


samedi 22 septembre 2018

L'art de vexer un séducteur : chapitre 18, "Les amants du Louvre"


Les amants du Louvre
Chapitre 18

Ennui Florentin

Adélaïde de Flahaut à Sophie de Barbazan
Florence, le 30 mai 1784


Ma charmante Sophie,
je n'aurai jamais cru t'annoncer un naufrage à Florence, non point celui d'une barque luttant contre la colère soudaine de l'Arno, non point celui d'un palais englouti par les crues de ce fleuve dont il faut se méfier autant que des eaux dormantes, non point encore celui de mon jeune ami François Le Vaillant qui, aux dernières nouvelles, navigue toujours fier et aventureux sur le Zambèze, sans avoir été avalé par les enragés crocodiles escortant son périple.
Un naufrage d'une force, d'une violence, d'une méchanceté si horribles que je suis obligée de reprendre mon souffle et d'essuyer mes yeux avant de poursuivre.
Enfin, me diras-tu, en empêchant tes filles curieuses de fourrer leurs jolis minois dans cette lettre à l'écriture chavirée, de quelle catastrophe s'agit-il ? Et pourquoi es-tu dans la ville des Médicis, toi qu'un cardinal et une princesse choyaient à Rome il a si peu ?
Ma chère Sophie, tu es la seule avec monsieur de Talleyrand à connaître la raison de ce périlleux voyage en Italie.
Rome ne devait être qu'une halte avant Naples, Rome a failli me conduire à ma perte !
Le lendemain de mon audience avec son illustrissime personne, le cardinal de Bernis, cet amateur des plaisirs de la vie devant l’Éternel qui doit souvent fermer les yeux, me manda en urgence …
Et dans le plus grand secret !
Et par le plus ténébreux tunnel creusé entre son palais et celui de son invariable maîtresse, une pie croqueuse de bijoux et bavarde comme une armée de ces charmants oiseaux.
Casanova fut le complice autrefois à Venise de notre plantureux cardinal, c'est sans doute ce fou qui lui a inspiré ce goût des intrigues qui me parût fort ridicule pour le coup.
Figure-toi une marche funèbre au sein d'un corridor glacé, une descente et une montée en trébuchant derrière un valet levant sa torche dessinant des figures dantesques sur les parois !
Cet étrange tunnel, œuvre gigantesque d'esclaves enchaînés, parlait de Jules César, d'Auguste, de Caligula, de la barbarie et de la grandeur de la Rome gouvernant le monde antique !
Peut-être avait-il entendu la course haletante de Néron fuyant les flammes qu'il venait d'ordonner, peut-être des patriciens convertis au Christ s'y étaient-ils réfugiés afin d'échapper aux griffes et aux crocs des lions et tigres enfermés dans les abysses du Colisée...
Qu'allais-je faire dans cette galère, pour reprendre le mot de notre bon monsieur Molière ?
Ma Sophie, je n'y voyais goutte et frissonnais de peur autant que de froid, l'aventure surprenante au début se changea vite en pressentiments affreux. La princesse aurait-elle pu se laisser abuser par un billet imitant l'écriture du cardinal ? Cette tête d'oiselle ne m'avait-elle livrée à des espions à nos trousses depuis Paris ? Le paquet , objet de cette mission confuse, se dissimulait dans un large pli de ma robe à l'anglaise, le découdre prendrait quelques secondes à une main experte.
Quel serait mon sort ensuite ? J'imaginais mon corps jeté au Tibre, emporté vers la mer , j'imaginais la peine paternelle de monsieur de Flahaut, ton chagrin sincère, les pleurs de tes enfants, la fureur de la reine, la tristesse de madame d'Albany, de monsieur de Narbonne et, bien plus misérable,
j'entendais la voix de monsieur de Talleyrand s'exclamant avec son flegme inimitable : 
« Ne lui avais-je commandé de se garder des périls ! si seulement cette orgueilleuse avait suivi mes conseils , elle ne servirait point, échevelée et disgracieuse, de pitance aux poissons ! »
Voilà où j'en étais quand mon taciturne mentor et moi-même grimpâmes dans un silence répercutant de sinistres échos, ce silence troublant et peuplé de bruits indistincts qui annonce le crime, un escalier aux marches sculptées pour des éléphants.
Cette fois, je me pris pour une malheureuse dont les secondes sont comptées …
Allais-je subir le destin d'une héroïne de roman noir, cette cascade tragique, tortures, poignard, et d'autres sévices que la pudeur m'interdit à énoncer ?
Eh bien, non !
Rassure-toi, ou frissonne de déconvenue, je te laisse le choix !
Une servante habillée à la française me guettait en haut de la fatale ascension, esquissa une révérence des plus mutines et chuchota du ton le plus insolent :
« Madame la comtesse, on vous prie de me suivre et de ne point vous effrayer. »
Je fis la moue, secouai ma robe effilochée par la rudesse du chemin, traversai une cour intérieure bourdonnante d'abeilles empressées à butiner de charmantes fleurs bleues dont le nom m'est inconnu, trottinai à la suite de la soubrette à l'allure de feu follet et, décoiffée, me retrouvai face au cardinal de Bernis prenant un chocolat épicé !
L'aventure s'achevait et ma moue s'accentua.
J'aime assez ce cardinal replet, mais il n'est point bel homme, point du tout jeune, et je n'entends rien aux intrigues de la diplomatie. Pourquoi me convoquer de façon si étrange alors que je demeurai à un jet de pierre ou quasiment de son palais ?
Un valet remplaça la rieuse soubrette, on m'installa comme une porcelaine de Sèvres contre un lourd rideau de velours occultant avec pompe toute vue sur les jardins. Je n'y ai vu d'abord aucune malice, la chaleur de ce printemps romain exige ces précautions si l'on veut atteindre le soir sans migraine !
Puis, j'eus un tremblement de la tête aux pieds, une sorte de fièvre nerveuse s'empara de moi, ce cardinal songeait-il à mal ?
Sa voix onctueuse me fit bondir de mon siège, je cherchai des yeux un moyen de fuir de façon honorable et n'en trouvai aucun dans mon affolement
Sophie, j'eusse mille fois préféré affronter un homme armé de son épée que ce vert-galant échauffé !
Il avançait tout bonnement en me tenant un discours que je n’entendais point, l'expression de son regard avait assez d'éloquence …
On vantait ma physionomie animée, mon humeur enjouée, mes traits gracieux et mon humour léger, et je ne sais quel agrément encore, on vantait la marchandise afin de mieux m'étourdir, c'était le conte du Loup et du Chaperon rouge où je ne m'y connais plus …
L'homme était tout proche, ma main oublia qui il était, un soufflet s'en envola,retentit à grands fracas, et me sauva !
Le cardinal toucha sa joue , incrédule, il eût l'air si triste que je me répandis en pardon, pleurs, et mille manifestations que le vainqueur prodigue au vaincu !
Le cardinal tira le cordon de la cloche et la jeune soubrette fit une apparition si preste qu'elle prouva sa présence aux aguets derrière la porte : son visage de poupée moqueuse arborait la mime la plus attrapée du monde.
Ma foi, elle me considérait comme une créature barbare et rétive ! en d'autres temps, cela est certain, on m'aurait livrée aux fauves !
« Allez, madame, nous vous enverrons nos instructions » prononça sur un ton d'une majesté intimidante mon hôte en me tournant le dos.
Je fus raccompagnée en voiture chez la princesse quinquagénaire qui s'évertue à se rajeunir de vingt ans afin de conserver l'affection d'un impétueux vert-galant qui semble fort attiré par celles en âge d'être ses petites-filles.
L'air de Rome conserve les ardeurs et atténue les rides, par contre, il garde fraîches les rancœurs : le soir-même, je recevais un billet m'enjoignant de partir sur le champs à florence où je resterai jusqu'à nouvel ordre .
Me voilà donc engourdie, apathique, arpentant les berges humides et sauvages de l’Arno sous les averses de printemps, rongeant mon frein et mourant d'ennui...Florence, le croirais-tu, ma bonne Sophie, est peuplée de statues, de loggias, de palais enflés de pointes de pierre, de jardins ensevelis sous les glycines et de silhouettes furtives. On dirait une ville habitée par des êtres privés de substance, des reflets d'hommes et des fantômes aux profils de médailles qui se signent sur votre passage.
Le frère de notre reine m'a priée demain soir au palais Pitti. Qu'y rencontrerais-je à ton avis ?
Un bal de revenants descendus de leurs toiles de maîtres ! Monsieur de Talleyrand pendant ce temps courtise, se glisse en diverses alcôves, s'amuse, fabrique ses répliques spirituelles, cultive ses précieuses amitiés, et dédaigne ce qui lui est inutile .
Se souvient-il de mon existence ? Tu vas me dire que je radote ! le monde est si vaste, qu'ais-je à faire de ce vaniteux qui m'aime quand il n'a rien d'autre à inventer ?
Demain, je serai digne de la reine, digne de ma mission, aucun Florentin n'aura à se plaindre de moi ! Je porterai l'allure et le sourire de Paris dans les salons du grand-duc !Il y aura des violons, des chants d'amour fatal, des truffes, des cavaliers au regard sombre, et des dames replètes endimanchées de diamants datant de Laurent le magnifique ! quel régal  singulier !
Je sens moins l'ennui florentin tout à coup …
je n'ai à cette heure aucune nouvelle du vicomte parti d'un trait à Naples en vue d'attirer l’œil sur sa personne. Ce freluquet ne mérite guère qu'on s'angoisse pour lui, toutefois je ne puis m'empêcher d'être en proie à un funeste pressentiment.
Le cardinal va-t-il me condamner indéfiniment à l'exil en Toscane ? La reine à force ne s'en étonnera-t-elle ? Je ne sais vers qui me tourner car les espions, surtout Anglais, vous épient au détour des ruelles : Florence est un nid abritant d'étranges oiseaux !

Je t'embrasse,

Adélaïde

A bientôt pour la suite de ce roman-feuilleton historique !
Lady Alix


Un cavalier impétueux des Jardins de Boboli, Florence


mercredi 12 septembre 2018

Rome, une princesse et un cardinal,chapitre 17, Les amants du Louvre



Confusion à Rome

Chapitre 17, Les amants du Louvre

Rome, le 12 mai 1784

Adélaïde de Flahaut à Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord

Mon ami lointain

mon dernier séjour dans la ville éternelle fut tellement rempli de nos souvenirs napolitains que je n'ai vu cette merveille que sous la forme d'un rêve éveillé.
Je ne voyais que vous qui n'étiez point là, et pourtant, miracle et mélancolie à la fois, vous remplissiez Rome à vous seul !
Voilà le miracle du sentiment : l'être aimé efface la réalité pour laisser place à un monde clos, mensonger, éphémère et fragile comme du cristal.
Oui, mon ami, l'idée de cristal me semble la plus opportune afin de peindre cet effet de l'amour sur la perception de la personne qui vous suit à chaque instant sous l'égide de votre imagination.
Peut-être un jour quelque habile homme de Lettres développera-t-il cette image qui me traverse l'esprit : l'amour , ne serait-ce avant tout ce que l'on lui apporte ?
Prenez une chaîne d'or, ajoutez les pierres précieuses scintillantes de vos rêves, parez-en l'être aimé, il étincellera plus qu'un bal à Versailles !
Or, ces ornements somptueux que vous accrochez un à un sur le fil d'or de votre songe amoureux, noblesse d'âme, générosité, sentiment réciproque, altruisme, patience, bravoure, héroïsme, brillante intelligence, que sais-je , c'est vous qui les conférez à un malheureux qui certes n'en demandait pas tant !
Voilà que vous l'habillez de force ! va-t-il déchirer ces vêtements taillés pour un autre que lui, son double imaginaire que vous avez créé sans vous en apercevoir au fil de l'absence ?
Il faudrait s'interdire les songes-creux quand on éprouve de l'amour ! Mais la raison se moque des sentiments...
J'ai honte de vous accabler de sottises en considérant le soleil qui se lève sur les jardins de la princesse de Santa-Croce, nom sonore et honorée pour des raisons que la raison ignore et dont tout Rome se gausse depuis fort longtemps , une princesse enfin aussi célèbre que les cloches de Saint-Pierre et qui fait l'amoureuse faveur au cardinal de Bernis d'offrir un toit à l'inconnue que je suis.
Or, cette délicieuse et fantasque créature à l’âme enfantine dans son corps potelé, vraie pie jacassante, vrai courant d'air perpétuel, a réussi le tour de force de vivre en bonne intelligence avec son farouche époux et son débonnaire amant ..
.Le cardinal l'y aurait grandement aidée de toutes les ressources de son talent de diplomate. C'est un singulier ménage offrant le spectacle d'un bonheur libéré du carcan de la morale … vous allez peut-être faire un rapprochement avec une situation que vous connaissez... Toutefois, le cardinal sait être fidèle au sein de l'infidélité ; c'est peut-être l'unique sur terre dans ce cas!je ne vous demanderais point de l'imiter, je me suis fait une raison en ce qui vous concerne et préfère regarder au loin.
Je ne pourrais être mieux choyée, mieux surveillée, mieux protégée, que par celle qui en dépit de leurs trente années de distance règne sans nuages, sinon quelques rapides averses, dans le cœur de cet homme fastueux qu'un exil d'or et de pourpre retient prisonnier loin de Versailles, Paris, de son Languedoc et de ses chimères de puissance ...
A ce propos, l'entrevue officielle du vicomte glorieux et de sa compagne de voyage au dos brisé par les secousses avec ce très courtois, invariablement vert-galant et très rond cardinal de Bernis a eu lieu sous les pompes et les fresques de son palais Carolis, éclatant des caves aux greniers, à la fois ambassade de notre royaume et antichambre du paradis sur cette terre.
Le Louvre , en particulier notre logis des combles, fait figure de cousin pauvre à côté de ces splendeurs parmi lesquelles la simplicité charmante, l'urbanisme spirituel du cardinal ressort avec encore plus de distinction. Sa table est mise chaque soir de manière à contenter les exigences culinaires des épicuriens, les délicatesses de conversation des érudits et le plaisir des yeux des amateurs de beautés de tout horizon. Le cardinal jette l'or aux peintres impécunieux et relève les aristocrates dans la ruine. C'est un homme à la bonté rare qui prise l'amour de son prochain à un point extrême. Son embonpoint gâte un peu son apparence, il inspire le tendre respect que l'on doit à son grand-père, mais la princesse de Santa-Croce, superbe dans sa beauté mûre à point, l'aime depuis une éternité avec une frénésie toute italienne.
Savez-vous que j'envie à la marquise de Pompadour un confident si plein de panache et de finesse ? En dépit de son âge mûr, ce cardinal est d'une trempe extraordinaire, rien ne le lasse, sa passion de la vie lui sert de compagne, avec quelques conquêtes que je n'ai point à vous dévoiler.
De tout manière, vous avez des yeux et des oreilles sans doute chez les sauvages du Nouveau-Monde aussi bien que chez les ours des forêts glacées de Russie !
Que vous raconter dont vous ne vous doutiez déjà ?
Monsieur de Bernis m'a entendu prononcer un beau discours des plus insignifiants sans paraître le moins du monde ennuyé ; il m'a trouvée exquise, m'a souhaitée une halte exquise et une exquise poursuite de mon voyage vers Naples. J'aurai été charmée de lui confier mon engouement pour Capri, je n'en ai eu même pas le temps d'y songer !
L'audience fut un chef-d’œuvre de diplomatie : nous parlâmes de manière vague et enjouée pour absolument ne rien dire.
Le vicomte me quitta sitôt la porte du cardinal refermée sur nos humbles personnes . On le mandait en quelque lieu de joyeuse vie et je me gardai de poser d'embarrassantes et vaines questions à ce freluquet se pavanant comme un coq dans un habit brodé qui a dû lui coûter un bonne partie de la somme allouée par madame d'Adhémar.
J'ignore en vérité pour quelle obscure raison ce fat a produit la meilleure impression à monsieur de Bernis qui s'est exclamé après un récit plein d'emphase du jeune homme sur l'architecture « guerrière » des palais florentins, (le vicomte affecte de priser fort cette ville où je le soupçonne de n'avoir jamais mis les pieds) :
« Vous avez l'âme humaniste et le caractère entreprenant, vicomte, j'augure bien de votre avenir. Il me faudra revenir voir ici à votre retour.  Nous étudierons les moyens de vous offrir une belle carrière .»
N'est-ce point bizarre ?
Pour ma part, je trouve que ce jeune prétentieux aurait eu grand besoin d'être remis à sa place ! Le cardinal n'aurait pas dû souffrir cette affectation de familiarité avec un homme de son rang et qui représente le royaume … Je crains que ce maudit vicomte n'aille se vanter de la faveur d'un diplomate si renommé. Il ne saisit pas qu'il est dangereux d'attirer la malveillance des jaloux, je crains pour lui à Naples où on charge souvent un spadassin de régler son compte à un fâcheux …
Mon tendre ami, je vous donne du « tendre » car Rome incite à la tendresse, le matin est à son apogée, la ville égrenne ses cloches dans l'air transparent, on se sent prêt à s'envoler au dessus des toits .
Rome exhale un sortilège endormi qui vous repose et vous égare.
On se croit retenu au fond du temps, Naples est une forge délirante, Rome un verrou sur un monde enfoui dans les œuvres des auteurs latins. Le présent vous déçoit ou vous irrite.Vous cherchez Rome et marchez entre des vestiges ou montez sur les gradins déserts de ce Colisée que vos souvenirs littéraires vous représentaient haletant, sanglant, hurlant …
Même le Tibre tout embourbé, le fleuve blond de Tacite, si je ne me trompe, roule des flots bien las, bien ennuyés vers la mer.
J'aime le poète du Bellay, cet homme de la Renaissance qui s'ennuya si fort de son exil romain, mais je le tenais pour démodé. Quelle surprise de réaliser que ses mélancoliques sonnets s'accordent encore avec l'amertume ineffable que cette Rome d'aujourd'hui inspire aux voyageurs .
Je pense au vieux-Louvre, je pense à vous, je pense à Sophie de Barbazan entraînant ses enfants en promenade au bord de son torrent, je pense au couvent où je fus élevée.
Soudain j'aimerais que mon voyage s'achève en une maison solitaire, regardant la mer au fond d'un buisson de jasmin sauvage, une villa à l'antique étendant sa terrasse aux blanches colonnes sur l’abîme, un belvédère où nous serions seuls jusqu'à la fin du monde !
Ne tremblez point, mon ami, c'est monsieur du Bellay qui me trouble le cœur !
N'est-ce pas qu'elle enchante cette gracieuse complainte :

« Heureux qui comme Ulysse, a fait un beau voyage
Ou comme cestuy-là qui conquit la toison,
Et puis est retourné, plein d'usage et raison,
vivre entre ses parents le reste de son âge !

Quand reverrai-je hélas de mon petit village
Fumer la cheminée, et en quelle saison
Reverrai-je le clos de ma pauvre maison,
Qui m'est une province et beaucoup davantage ?

Plus me plaît le séjour qu'ont bâti mes aïeux,
Que des palais Romains le front audacieux :
Plus que le marbre dur me plaît l'ardoise fine,
Plus mon Loire Gaulois que le Tibre Latin,
plus mon petit Liré que le mont Palatin,
et plus que l'air marin la douceur Angevine. »

Voyez-vous, mon ami, ces paroles émeuvent plus qu'un plaidoyer sur l'exil, je gage qu'elles fendront le cœur des générations futures, ces hommes et ces femmes qui nous ressembleront au moins pour le goût de la vie et la puissance des sentiments.
Nous serons des fantômes sans os ou des êtres auxquels notre Seigneur aura jugé bon de donner une seconde existence, pourquoi ne point y croire ? A votre instar, je me sens au bord d'un gouffre ; la terre tremble sous nos pas à Paris, en province, et nul ne veut se l'avouer . Notre vieux monde prend fin dans l’aveuglement de tous.
Allons, je divague, j'extravague et, pire, je vous lasse ! Crime impardonnable !
Monsieur, quel supplice : demain, point de visite au Vatican, point de déambulation au Forum, point de cris d'admiration à gauche, à droite, devant les palais, les fontaines, les églises, les orfèvres, les hauts cyprès et les jardins de la villa Médicis, nulle prière à Saint-Pierre ; je suis condamnée à voltiger en esprit au dessus de Rome, car à l'aube, le vicomte me le certifie, nous repartons vers le royaume de Naples !

Le fantôme que je ne suis point encore embrasse celui que vous me semblez être assez souvent …

Adélaïde

Billet de la même au même :

Ah, mon Dieu ! Mon ami, voici un billet juste avant de cacheter le premier ;
Que se passe-t-il ? Le cardinal de Bernis m'envoie quérir à la hâte, la princesse brandit un mot de sa main et me prie de ne rien dire au vicomte.
Ce voyage cacherait-il quelque attrait piquant ? Je croyais servir de paravent au vicomte, serais-je en fait l'instrument de la reine ? Quelle sera ma mission ? Je tremble d'effroi et d'excitation !
Mon ami, je griffonne ce mot à la dérobée et le glisse dans ma lettre.
Vous le recevrez ou non ; je vous dirai le reste plus tard si on m'en laisse la liberté.
Si seulement cette princesse se taisait un instant, elle bavarde à n'en plus finir et j'ai peine à cacheter ces messages.

A vous !
A vous pour toujours !

Adélaïde


A bientôt, pour la suite de ce roman feuilleton,

Lady Alix

Nathalie-Alix de la Panouse


Rome il y a plus de cent ans, une vue qui aurait été la même en 1784 :
 le Colisée du haut du Mont Palatin

mercredi 5 septembre 2018

L'art d'obéir à Marie-Antoinette, chapitre 16, Les amants du Louvre


Chapitre 16 :

« Les amants du Louvre »

Adélaïde de Flahaut à la baronne de Barbazan,
Le 29 avril 1784
Vieux-Louvre, Paris


Ma très chère Sophie,

c'est à monsieur mon étrange ami, ce Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord, abbé sans vocation et cœur sans entraves qui, à la cour comme à la ville, se tient au courant de la moindre affaire que je devrais m'empresser de confier l'aventure qui m'est advenue à Versailles.
Mais, Sophie, monsieur de Talleyrand a disparu de Paris depuis mon audience , je ne sais où sa bonne étoile le convie, je ne désire guère le deviner.
Moi-seule aujourd'hui doit affronter une injonction venant du plus haut ; un refus offusquerait la reine, blesserait le roi et me sauverait certainement d'un sort que je prévois tourmenté voire fatal.
Un « oui » franc provoquerait une pluie de félicités se répandant sur la tête de ce bon monsieur mon époux dans la cas où mes amis attendraient en vain mon retour.
Sophie, je suis fort tentée de servir la reine et encore plus tentée de lui faire savoir que ses sujets ne lui appartiennent point !
 Ma vie est mon bien le plus cher, pourquoi en ferais-je don à une si haute dame qui ne m'a jamais jugée digne d'un hochement de sa tête montée en plumes et diamants comme un gâteau de noces ?
Ne t'effraie point de ma parole piquante, ce billet d'humeur te parviendra au fond d'un panier de lingerie et de tissus par mon valet amoureux de ta femme de chambre.
L'homme est de confiance, tu l'as déjà éprouvé, en cas de danger ou de questions fâcheuses, il jouera l'innocent, usera de son patois pyrénéen et roulera son monde avec l'aisance d'un bandit napolitain ! D'ailleurs, qui ferait attention à un si pauvre hère ?
Ne te prends-tu à rêver d'une société où l'on serait libre d'échanger de moqueurs propos sur ceux qui prétendent nous dicter leurs lois sans encourir la prison ou le couvent ? Ciel ! Je crains que la verve acide de ce monsieur de Beaumarchais n'ait gagnée mes pensées…
Enfin, Sophie, j'ai eu l'honneur d'une audience de la reine sous le couvert d'une promenade à Trianon sous l'égide de cette jacassante madame d'Adhémar, Dame du palais minaudière et maniérée à donner l'envie de la souffleter avec son éventail ! C'est « Madame Bruits de Couloir » en personne ! Même monsieur de Talleyrand s'enfuie à sa vue de peur qu'elle n'invente quelque fausse nouvelle à son endroit!
Monsieur de La Live de Jully, caractère plaisant, esprit de fort bon goût, musicien exquis, qualités charmantes que gâte souvent, hélas, la vanité de ces êtres qui ont de la fortune, ne jure que par elle, ne connais qu'elle, et l'a ainsi introduite dans mon salon.Crois-bien que sans ce hasard malencontreux, je n'aurais eu garde de chercher sa faveur !
Elle m'a entendu broder le récit de mon séjour dans le golfe de Naples, m'a félicitée de parler la langue de Dante à ma façon, et a cru bon de me promettre une audience avec la reine de Naples si le hasard me ramenait vers ces paysages enchantés.
Je n'ai sur le moment guère ajouté foi à ces propos du meilleur monde, habiles et légers, et n'engageant jamais celui qui les prononce.
Or, voici deux jours à peine, transportée d'extase par la beauté incomparable du temple de l'amour éclatant de blancheur sous le ciel frais d'avril, je me moquais bien de ce qu'avait de si urgent à me dire la comtesse d'Adhémar.
Mais, en faisant ma révérence à cette Dame qui se gonfle de l'importance qu'elle prétend avoir, je manquai pour le coup m'étaler comme une gourde ou une bergère en sabots !La surprise était de taille :
la reine venait de paraître à l'instar d'une nuée aussi immaculée que le marbre de son temple …
Je plongeais si avant cette fois dans ma seconde révérence que ce fut un miracle si je ne m’écroulai aux pieds de notre souveraine.
La mode de ces tuniques de mousseline qui vous font ressembler à de chastes pensionnaires se préparant à réciter leurs prières avant d'aller se coucher a un avantage : on se relève sans dommages des révérences de cour !
Je me relevai donc et patientai un long moment. La reine me scruta de son regard plus gris que bleu . Ses yeux à fleur de tête ne sont point gracieux et leur expression me procura une gêne singulière . Que me voulait-on ?
Avais-je commis quelque terrible impair qui des entrailles du Vieux-Louvre me couvrait d'infamie sur les douces pelouses des jardins neufs de Trianon ?
Soudain j'entendis la voix quasi chuchotante de la reine.
« Madame, dit-elle, vous êtes intriguée, je le vois . »
Ma foi, Sophie, que pouvais-je être d'autre ?
Je baissai les yeux et affectai une parfait humilité, puis je balbutiai quelque chose du style :
« Le devoir de ses sujets n'est-il de servir la reine , votre Majesté ? »
Cette attitude grave et soumise adoucit la reine qui poursuivit sur le même ton :
« Vous plairait-il, comtesse de revenir à Naples pour me servir ? »
Naples ! Repartir à Naples ! Et, qui sait, revoir Capri !
Je voulais bien servir la reine de France, la reine de Naples et toutes les reines du monde pour une si merveilleuse Odyssée ! A l'instar d'Ulysse, allais-je accoster sur la plage de galets de mon Ithaque?Madame d'Adhémar me tira alors par la manche, je compris, m'écroulai à nouveau,
 et la reine de murmurer de façon presque inaudible :
« Madame, si vous me servez, sachez que c'est le roi qui en aura de la reconnaissance.
J'ai grande nécessité de faire passer à la reine de Naples un paquet dont le contenu n'a point à vous être connu. Vous ne pouvez voyager seule, votre mine, votre tournure, votre nom, tout cela attirerait trop les regards. On vous apprécie à Naples, votre amie , la comtesse d'Albany vous y recevra, cette fois , comtesse, il ne serait point opportun que vous allassiez chez Sir Hamilton.
Trouvez-vous un compagnon de voyage, un jeune homme de bonne maison, spirituel, brave, et courageux . Cela ne saurait être ce monsieur de Périgord auquel on vous dit fort attachée, sa prudence ne saurait être mise en défaut, toutefois, sa réputation déplaît au roi.
Madame d'Adhémar vous remettra Nos instructions dés que vous serez prête.Je n'ignore point les périls qui vous guetteront, mais si vous vous appliquez à une conduite discrète, à une réserve s'accordant avec la distinction de votre allure, nul ne se doutera que ce séjour a quelque chose d'une mission secrète.
Il nous faut séparer, Comtesse, le peu d'instants que j'ai accordé à une personne fort charmante mais guère familière de la cour semble déjà étrange à ceux qui m'entourent.
Allez, madame, ne tardez point ... »
Je m'effondrai une dernière fois, me râpai les genoux sur un caillou malencontreux, pestai en moi-même contre cette prétendue servilité que l'usage ancien nous impose, et traversai les jardins guidée par un dadais de laquais qui me mît proprement dans mon carrosse.
Que penses-tu de cette affaire ?
Je gage que monsieur de Talleyrand me laissera courir un péril si la fortune attend au bout du chemin. J'ai grand peur que l'on ne me mande une mission dont je me sens franchement incapable.
Cette lettre pleine de doutes et de craintes ne te trouvera pas à temps. Nous reverrons-nous Sophie ? Reverrais-je ta kyrielle de jolis chérubins ? Reverrais-je Monsieur de Talleyrand et si je ne le revois point, me regrettera-t-il ?
Lui manquerais-je un jour ou ne serais-je qu'une brume en sa mémoire ?

Ma Sophie, on frappe ;
c'est un valet qui me mande un billet de la main de madame d'Adhémar, je l'ouvre,
on me prie de me hâter à Versailles...
Le destin est en marche !
Songe à moi, et crois en mon amitié,

Adélaïde


La comtesse de Flahaut à Monsieur l'abbé de Talleyrand-Périgord
Vieux-Louvre, Paris
Le 2 mai 1784

Monsieur mon ami,

voici bientôt une année, je vous écrivais tant de jolis billets sur le ton le plus doux que ma langue acide soit capable d'inventer ! Ce mot se veut sérieux, voire triste ou du moins lucide.
Je prends congé de vous pour un ou deux mois et suis au désespoir de trahir la confiance de notre reine en vous en avouant la raison. Il est possible que vous la sachiez déjà, je connais votre intense et indéfectible soif de connaissances, votre insondable curiosité courant notre petit monde où rien ne demeure dans l'ombre.
Je m'en vais donc sous le couvert d'une invitation de madame d'Albany qui se morfondrait en prenant les Eaux à Ischia, cette île façonnée d'un volcan en face de Naples où coulent des sources chaudes dans les antiques bains romains, afin de soigner d'atroces migraines . Le mensonge a tout l'air d'une frivole vérité, sans doute suffira-t-il à donner le change aux esprits dénués d'imagination !
Or, ce n'est point votre cas, vous êtes subtil, et d'une clairvoyance si redoutable que chacun vous redoute !
Madame démarche m'a jetée en pâture à la reine pour une mission confidentielle auprès de sa sœur la reine de Naples. Je dois feindre un périple galant en compagnie d'un jeune et fort avenant vicomte discourant dans la langue de Dante avec un aplomb irrésistible et traînant les cœurs derrière lui sans se départir de son sourire.Ma réputation en sortira des plus compromises, vous seul aurez l'obligeance de me plaindre d'un pareil fardeau !
Plus que le ridicule, je m'angoisse de conserver sur mon cœur un écrin de velours qui semble si précieux que l'on m'a remis en guise de récompense ou d'encouragement, un portefeuille avec un bon à tirer de 30 000 livres signé de la formule célèbre:"Payez, Marie-Antoinette"... Jugez de mon complet ahurissement ! Monsieur de Flahaut veillera sur ce pactole qui vous révèle le danger de ma promenade napolitaine.
Je ne comprends goutte à cette atmosphère de roman !
Il importe que mon entrevue avec la reine ne puisse être soupçonnée d'un but diplomatique. Notre ambassadeur, cet homme maussade et potinier qui me déplaît à un point extrême, me présentera du bout des lèvres comme s'il accomplissait la plus horrible des corvées .
Je pense qu'il se tirera très bien de ce méchant rôle .
Que je vous regrette, mon tendre ami !
Nous aurions mis tant de zèle à mener à bien cette bizarre mission !
D'autant plus qu'elle se doit de débuter à Rome chez votre ami le cardinal de Bernis, le vicomte et moi-même avons ordre d'aller lui présenter mes révérences et nos devoirs. Si vous songiez à un billet de votre main son intention, profitez donc de votre amie sacrée messagère des rois !
Vous voyez, je plaisante au sein de l'angoisse, mon tendre, mon cher ami,,,
Comme mon humeur est fantasque, je vous en voulais tant de votre insouciance ; je désirais ne plus vous revoir, et maintenant que l'on m'envoie au loin, eh bien, je sens monter les larmes, battre mon cœur et la perspective de votre absence serait accablante si j'étais une héroïne d'un mauvais roman.
Non, mon cher ami, je ne me laisserai point emporter par une sotte mélancolie, on m'offre un voyage à Naples !
Que n'affronterait-on pour respirer l'air du golfe, se divertir en de beaux palais, méditer en de superbes églises, s'étourdir de lumière quasi divine, escalader les rochers de Capri ou boire aux sources d'Ischia ?
Si seulement ce fat de vicomte me pouvait suivre de fort loin …
Je crains en vérité que ses impertinences ne fassent échouer notre mission …
Je vous promets de vous écrire de Lyon, Turin, Florence et Naples !

Pensez à moi, monsieur mon tendre ami,
je ne saurais m'empêcher de penser à vous de l'aube au coucher de soleil,

Adélaïde

A bientôt ! peut-être à Naples ou Capri,
ou dans la contrée où se rendra Adélaïde "au service de la reine" !

Lady Alix,
ou
Nathalie-Alix de La Panouse


mardi 28 août 2018

Peine de coeur et mission à Trianon : chapitre 15, Les amants du Louvre


Chapitre 15, Les amants du Louvre
Au service de la reine


15 mai 1784

Adélaïde de Flahaut à Charles-Maurice de Talleyrand
Vieux-Louvre
Paris


Mon ami estimé,

je vous écris car je crains que l'on  ne me mande à Trianon pour une mission auprès de la reine de Naples, vous ne rêvez point ...Je le devine et ne sais si je dois me réjouir de cet étrange honneur .
Mon ami, pourquoi vous appeler estimé ? Je devrais commencer par là, pourquoi n'êtes vous mon tendre ami ? 
Ami estimé : la formule est charmante ,vous en conviendrez !
Comment puis-je appeler d'ailleurs un ami qui m'assure de son attachement avant de disparaître corps et biens, renaître avec tendresse, s'enfuir tout sourire, ignorer mon existence, et enfin me donner un rendez-vous que je ne saurais manquer sous peine de trouver à jamais sa porte close !
Ce que je n'ignore point, monsieur mon ami, c'est votre goût pour une ou plusieurs fort charmantes femmes, jeunes ou vieilles, vous les aimez sans distinction, qui vous récompensent en retour d'une affection à la profondeur proprement insondable !
Je vous comprends, je vous approuve, je vous imite même, oui, vous avez fort bien lu …
Eh quoi, monsieur, ne m'avez-vous souvent envié ma facilité à employer la langue du bon William Shakespeare ?
Croiriez-vous que ce talent ne soit utile qu'à orner la vie de salon ? Un jeune Lord de mon entourage ne cèle point assez le goût qu'il a pour ma personne. Devrais-je prendre un bâton et le mettre dehors ?
Vous ne provoquerez donc point, monsieur, l'ire d'une amante jalouse !
Peut-être en âmes indépendantes et libres devrions-nous choisir de suivre des chemins séparés …
Je ne sais en vérité où le bonheur commence et où il finit.
Ne modelons-nous chaque amant, chaque amante, à l'instar d'un être imaginaire qui nous échappe si nous avançons vers lui ?
Monsieur mon ami,vous passez pour un oracle auprès des dames, vous éprouvez des malheurs sans être malheureux.Les femmes occupent une grande partie de votre vie ; parfait pour celle qui vous plaît, jusqu'au jour où vous l'oubliez pour une qui vous paît davantage : alors votre oubli est entier . Votre temps, votre cœur, votre esprit sont remplis quand vous êtes amusé.
Je vous connais plus que vous ne vous connaissez, mon ami !
A peine savez-vous que vous donnâtes vos soins à d'autres belles ! Et si jamais on veut vous rappeler à d'anciennes liaisons, on pourra vous les présenter comme de nouvelles connaissances ...
En toute franchise, ce jeu-là de l'amour d'apparence, du faux hasard et du chagrin secret, me convient de moins en moins. Que vous dire ? Comme tout libertin , pareil au vicomte de Valmont , ce modèle qui loin de rebuter semble faire des émules, vous prenez et ne donnez que du vent, vous vous moquez et faites l'étonné, vous accablez et maudissez celle qui rechigne à se laisser ainsi maltraiter.
Il faut vous aimer plus que de raison, et vous gardez toujours votre imperturbable raison !
Pourtant, on vous aime, mon ami, on ne peut s'en empêcher, mais, on tente de mettre du sérieux et non de l'insouciance dans sa vie.Vous, au contraire, ne vous attachez ni aux êtres ni aux choses, vous jouissez de tout et fuyez les tourments.
On ne peut que vous être agréable ou indifférent. L'amour, la haine, la passion, la générosité sans limites, ces mots saugrenus n'appartiennent pas à votre vocabulaire.
On ne vous changera pas, mon ami, et ces facultés bizarres vous aideront à rester maître de vous en toute circonstance, ainsi qu'à gouverner autrui …
Que voulez-vous , mon ami, il faut vous prendre comme vous êtes et ne point toutefois mourir pour vous ou à cause de vous !
Votre fréquentation exige une santé de fer et un optimisme admirable !
Allons, il suffit, respirez à votre aise, mon ami, je cesse de vous infliger cette singulière avoinée ; vous me la pardonnerez car elle ne vous touchera guère heureusement.
Ceci posé,  j'en viens au fait.
Un événement étrange m'inspire une certaine angoisse :
Madame d'Adhémar me mande demain à Trianon.
Vous avez rencontré cette Dame du Palais de la reine, elle a l'honneur remarquable d'appartenir avec son second époux au cercle enchanté de sa Majesté.
 Je suis au comble de la perplexité, que désire-t-elle d'une quasi inconnue à la cour ?
La comtesse d'Adhémar apprécie ma langue souvent aussi féroce que la sienne, elle a beau papillonner, musarder, virevolter comme une enfant étourdie, entre Versailles et Trianon, son regard s'attarde sur chacun, la reine écoute son avis, et la charge parfois de missions mystérieuses.
Monsieur de Narbonne m'a prié de ne rien vous en dire.Monsieur de Narbonne se doute-t-il que vous en savez autant que lui sur ce « Pays-ci » ?
Monsieur, je dois me préparer pour cette entrevue qui nécessite quelques dépenses dont monsieur de Flahaut se passerait : l'humble couturière œuvrant au Vieux-Louvre s'ingénie à copier Rose Bertin en me façonnant une robe que l'on jugerait ma tenue de nuit, cette mousseline blanche au col d'enfant que la reine porte en plein jour.
Cela vous évoquera-t-il un charmant souvenir ?
Je vous en dirai davantage plus tard.
 Si vous daignez me lire avec une gravité digne de votre réputation d'homme doué de l'esprit le plus brillant de Paris ...

Monsieur mon ami, je vous embrasse de tout cœur,

Adélaïde



16 mai 1784
Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord à la comtesse de Flahaut
Paris

Madame et ma chère amie,

vous mériteriez que je cesse-là mon commerce avec une exquise harpie qui me malmène de la sorte !Vous n'avez aucune pitié et votre langue ravage mieux que les feux de ce Vésuve que vous regrettez à tout propos.
Vraiment, madame, vous aussi, il faut bien vous aimer car vous êtes franchement détestable en paroles, mais, ce qui vous sauve, excessivement adorable en cette tenue que la reine prend pour un déguisement modeste.
Vous me tendez un reflet guère flatteur de ma personne, en ferais-je de même avec vous ? Vous échapperez à mon courroux, madame, ne vous dois-je beaucoup ? Je ne suis pas plus jaloux que vous ! peu m'importe votre seigneur de la perfide Albion, prenez-en soin comme bon vous semble, vous ne tardez point à être lassée de ses manies anglaises et de son accent affecté.
Pour madame d'Adhémar, prenez garde à vous, je vais m'enquérir de mon côté, je ne souffrirais point que l'on vous inflige une mission périlleuse, fut-ce pour servir la reine .
Suis-je si haïssable , si odieux, si égoïste ? Vous me feriez trembler si je ne vous savais plus malicieuse que méchante .
Dites-moi quand monsieur de Flahaut partira inspecter je ne sais plus quel jardin royal assez loin du Vieux-Louvre , j'irai de ce pas vous consoler de son absence.

Je vous chéris plus que vous ne pensez,

Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord

17 mai 1784
Vieux-Louvre, Paris
Adélaïde de Flahaut à Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord

Monsieur mon ami,

je vous sais infiniment gré de me chérir en dépit de mon humeur orageuse !
Seriez-vous un ange au milieu de tant de diableries ?
Monsieur de Flahaut est terrassé par une soudaine attaque de rhumatismes et je suis bien confuse de le laisser aux mains des médecins du quartier. Le retrouverais-je vif à mon retour de Trianon où l'on me prie de me rendre sans plus attendre ?
Un carrosse m'enlève bientôt vers un destin mystérieux !
Madame d'Adhémar et une très haute Dame dont vous vous doutez de la très royale qualité me mandent devant le temple de l'amour : la raison en est obscure, toutefois vous devinez à quel dieu malicieux j'adresserai certaines invocations ...
Puisse l'amour fragile et patient, éternel et volage, magnifique et misérable, joyeux et mélancolique ne point abandonner nos coeurs bizarres !

Je vous embrasse, monsieur mon ami,

Adélaïde



A bientôt pour la suite des aventures de madame de Flahaut en mon roman où se mélangent le vrai, l'historique, l'intuition et l'inventé,

Nathalie-Alix de La Panouse

Temple de l'Amour, 1778, Trianon

mardi 21 août 2018

Invitation au "Mariage de Figaro", chapitre 14, les amants du Louvre

Une invitation au « Mariage de Figaro »
Chapitre 14,« Les amants du Louvre »

Adélaïde de Flahaut à Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord
le 26 avril 1784
Vieux-Louvre

Monsieur mon ami,

je me flatte de m'amuser à un point extrême demain soir et cela grâce à votre bon goût !
Que je vous suis aise de cette sollicitude galante à mon endroit , vous avez réussi l'impossible : retenir une loge au Théâtre-Français afin que nous puissions assister sans bousculade ou étouffement au mariage de l'insolent Figaro !
Monsieur mon tendre ami, comment avez-vous mené votre affaire ?
Je lis votre billet et ne puis croire à ce que je lis ! Monsieur de Beaumarchais en personne, l'auteur vilipendé, adulé, menacé, attaqué, privé de théâtre depuis au moins six années , nous tiendra compagnie derrière une grille qui protégera son honneur, et notre dîner … vous êtes le diable , mon doux ami, en vérité !
Si vous voulez bien accepter cette plaisanterie...
Comme vous avez surtout raison d'entourer de vos soins l'auteur de cette pièce qui, je ne saisis point encore pourquoi, échauffe les esprits se prétendant éclairés. Pour ma part, j'avoue avoir baillé durant les péripéties invraisemblables du « Barbier de Séville », j'étais alors chez monsieur de Vaudreuil, et sans la ressource de mon éventail largement déployé, mon ennui éloquent aurait provoqué mon renvoi de cette arrogante société qui se pique de donner le ton  !
En toute franchise, cette prétendue comédie du « Barbier » se meut avec lenteur ! Le prétentieux comte Almaviva fatigue à mourir avec son fade amour pétri de convenance, et on est tout heureux qu'il épouse sa belle Rosine afin de nous laisser vivre en paix !
Figaro, j'en conviens, a bien de la verve, et de l'aplomb à revendre.
Or, n'est-ce point la règle pour un valet de comédie depuis les « Fourberies de Scapin » de notre Molière ?
On est loin de ce feu pétillant ! Monsieur de Beaumarchais distille une profonde et irrésistible envie de dormir quand il affecte d'être un auteur de théâtre ! Ailleurs, entre Paris, Versailles, la Hollande et l'Amérique, ce serait, dit-on, une espèce de gentilhomme d'aventures qui doit décidément vous intriguer.Monsieur de Narbonne m'a murmuré qu'il aurait reçu de secrètes et dangereuses missions auprès des insurgés américains.Un vrai homme de l'ombre !
Et comme il semble étrange que son « Mariage de Figaro » le mette en lumière ...
Je l'ai souvent vu sans avoir le plaisir de lui parler, vous me comblez en m'offrant de dîner avec lui juste avant le lever du rideau. Je vous promets de calmer ma langue moqueuse et de paraître en tous points fort à mon avantage …
Monsieur de Flahaut est bien marri de ne pouvoir profiter de cette invitation, hélas, vous le savez , ses cruelles attaques de goutte l'obligent à ne point bouger de notre grenier . Je lui conterai les moindres incidents de la soirée, et en ferai de même à cette malheureuse Sophie, mon amie de couvent. Vous souvenez-vous de la petite baronne en sabots ensevelie au fond de sa vallée de Barbazan que vous vous employâtes l'automne dernier à s'y aimablement réconforter de son triste sort ?
Monsieur mon ami, vous êtes un ange de bonté à condition que l'on soit belle de figure et déterminée à vous admirer …
Moi en tête de ce troupeau, je ne le nie certes pas ! 

A demain, mon tendre ami,
je vous guetterai en bas de nos marches à l'heure convenue,et nous entrerons furtifs et prestes en ce Théâtre-Français par l'entrée des acteurs.
Je loue votre solide bon sens, on annonce en effet que les porte officielles risquent d'être enfoncées !

Mon ami,j'ai hâte d'être à demain, beaucoup plus pour vous que pour ce Mariage de Figaro .
Ne lisez-vous point en mon cœur ? Ne savez-vous que je me tiens à l'écart des horreurs de la jalousie ? Je vous aime comme vous êtes et ne chercherai jamais à vous prendre pour un autre.
Vous me savez pleine de malice et d'enfantillages, prenez-moi pour telle et cultivons ensemble notre sentiment léger et profond...
Connaissez-vous quelque chose qui l'emporte sur l'amour ?
Vous allez sourire et m'accuser de parodier une phrase de » La nouvelle Héloïse » !
Et, comme toujours, vous aurez raison.

A demain, mon tendre ami,


Adélaïde


Charles-Maurice de Talleyrand à la comtesse de Flahaut

Le 26 avril 1784

Madame et ma très chère amie,

on m'apporte à l'instant votre billet étincelant d'esprit et de charme.
Monsieur de Beaumarchais n'est point du tout un homme à ennuyer les gens, et je gage que demain son Figaro vous fera mourir de rire et peut-être de peur car son audace est l'augure de grands événements ...
Afin de vous réconcilier avec cet auteur, souffrez que je vous livre ce mot galant avec lequel il attendrit fort les dames lors d'un dîner chez monsieur de Calonne où j'eus l'honneur d'être prié :
« Quand on a le bonheur d'aimer, tout le reste est vil sur la terre. »
Je vous avouerais que beaucoup de choses sur la terre me paraissent dignes de nourrir le goût du bonheur sommeillant en nous. Mais, l'amour en fait partie assurément.
Vous avez toute mon affection,madame et ma très chère amie, je suis pressé du désir de vous voir et bien plus encore.
Je souperai avec vous demain en votre grenier, si nous parvenons à sortir vivants de cette première du « Mariage de Figaro » qui, croyez-moi, restera une légende.

à demain,

Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord


Adélaïde de Flahaut à Sophie de Barbazan

Vieux-Louvre, Paris

le 28 avril 1784

Ma chère Sophie,

par quoi commencer ?
Mon Dieu , que de comédie, que de tragédie, que de remous, de secousses, d'ivresse, d'audace, de joie de vivre ! A l'exception de monsieur de Talleyrand, toujours prêt à éteindre l'enjouement d'autrui de sa mine glacée, qui m'accable de lugubres pressentiments !
Non, Sophie, je ne suis en proie au délire, le soleil nous éclaire, la Seine n'a point quitté son lit.
Pourtant, depuis hier soir, nous respirons un air neuf, une tempête exquise, une brise fraîche et un élan vigoureux nous frappent au visage, au cœur et au corps, Nous sourions, rions, exaltés et rajeunis, amoureux et alertes.
La faute en est à monsieur de Beaumarchais !
Si j'ai perdu la raison, c'est que Paris tout entier l'a perdu hier soir avec moi .
Le seul en ce monde à garder la tête froide ,c'est bien sûr, monsieur de Talleyrand.il me soutient que l’heure est grave, je ne le comprends guère : un tourbillon de rires et 'amour vient de nous enlever au au-dessus nuages ! Et mon ami de protester contre une insignifiante diatribe lancée par ce Figaro en homme jaloux qu'un autre tente de séduire sa promise !
Cette pièce, Sophie , est un roman d'amour, certes pas un plaidoyer en faveur d'une constitution ! Monsieur de Talleyrand sait tout sur tout sauf sur le sentiment.
Pour acquérir un peu de science en cette matière-là, eh bien, ne faut-il avoir du cœur ? Cet organe manque à la composition de monsieur mon ami …
Que crois-tu qu'il soit au fond ? Rien d'autre qu'un mur solide aussi inexpugnable que les falaises de l'île de Tibère où je voudrais tant revenir.
Mais, me diras-tu, qu'en est-il de ce folâtre, de ce joyeux, de cet bondissant « Mariage de Figaro » ? Où se situe le mal dans cette intrigue bavarde et fantaisiste où chacun court à la poursuite de l'amour ?
Que te répondre ? Si dans ta lorgnette , tu cherches à voir du scandale, oui, je crains,que ces mots bien sincères de Figaro pestant contre les assiduités du comte à l'endroit de la jolie Suzanne, ne te hérissent ; et ne troublent ton digne époux qui y verra peut-être une attaque contre notre vieux-monde. D'un autre côté, ce ne semble que le mouvement d'humeur d'un amoureux qui ne supporte point qu'un Don Juan de province ait des vues sur une femme aimée , je te laisse juge :
« Non, monsieur le comte, vous ne l'aurez pas...
Parce que vous êtes un grand seigneur, vous vous croyez un grand génie !..Noblesse, fortune, un rang, des places, tout cela rend si fier ! Qu'avez-vous fait pour tant de biens ? Vous vous êtes donné la peine de naître, et rien de plus!tandis que moi, morbleu, perdu dans la foule obscure, il m'a fallu déployer plus de science et de calculs pour subsister seulement qu'on n'en a mis depuis cent ans à gouverner touts les Espagne. »
Je reconnais que ce discours excessif risque d'induire en erreur les faibles d'esprit qui oublient ou font semblant d'oublier que la noblesse se fait à la point e de l'épée, en payant l'impôt du sang et point du tout dans les affaires d'argent.
Ce comte sent son parvenu, à plein nez !
Monsieur de Beaumarchais ignore certes que la vieille noblesse se tue au travail sur ses terres et mange souvent moins à sa faim que les paysans.
Il ne parle que pour une caste fondée depuis peu sur le culte de l'or et le règne de l'influence politique. Si un noble de province vient se montrer à la cour, on se moquera, on plaisantera, on lui préférera fut-il un héros militaire, un petit-marquis attifé de rubans et fardé de rouge et de blanc.
Toutefois, Sophie, ce qui me plaît et m’enchante dans ce « Mariage » ,tu ne le devineras en lisant, car je t'envoie le livret au plus vite, dés son impression, c'est une singulière parole de ce comte moins sot et méchant que nous ne nous en doutions.
Parole ou plutôt leçon à méditer par les épouses et les amantes soucieuses de conserver en dépit des orages fâcheux et de cette triste plaine où germe l'indifférence, le sentiment de leurs époux et amants.
Le comte cherche à conquérir Suzanne, servante de sa femme, pourquoi donc ?
La comtesse respire les grâces, pétille d'intelligence, de finesse, attire les cœurs et inspire de doux sentiments à tous sauf à son époux .. .
Le comte serait-il un butor, un malade ? Que non pas, c'est un homme que le bonheur facile ennuie :
«  Je l'aime beaucoup ; mais trois ans d'union rendent l'hymen si respectable ! » explique-t-il à celle qui cachée dans l'ombre n'est nullement Suzanne mais la comtesse, usant de cette ruse afin de gagner à nouveau le cœur envolé de son époux...
Quand la fausse servante l'interroge :
« Que vouliez-vous en elle ? »
Le comte répond :
« Je ne sais : moins d'uniformité peut-être, plus de piquant dans les manières, un je ne sais quoi qui fait le charme ; quelquefois un refus, que sais-je ? Nos femmes croient tout accomplir en nous aimant : cela dit une fois, elles nous aiment et sont si complaisantes et si constamment obligeantes, et toujours, et sans relâche, qu'on est tout surpris, un beau soir, de trouver la satiété où l'on recherchait le bonheur. »
Vois-tu Sophie, la comédie finira le mieux du monde, je ne t'en dis pas davantage !
Mais, ce comte libertin rejoint beaucoup monsieur de Talleyrand, je n'ai songé qu'à lui en écoutant cette réplique .
Voilà bien les clefs de ce tempérament qui s'étourdit d'ambition et de conquêtes de toute sorte mais que l'ennui terrifie. Il aime plus le théâtre de l'amour que l'amour lui-même! Le jeu de la séduction l'inspire, la douceur du sentiment le lasse.
Vais-je encore m'éloigner afin de lui rendre le goût de ma personne dont il s'imaginera vite avoir fait le tour ? Peut-être tant de complication gâtera-t-elle l'envie d'aimer à force, peut-être ce stratagème me dépassera-t-il vite. J'ai un cœur simple, que récolterai-je en jouant à l'actrice?
Je me sens déjà perdue...
Monsieur de Beaumarchais m'a troublée au demeurant ; c'est un homme ensorcelant et charmeur, il n'en menait pas large dans cette loge où nous paraissions être en cage ! La victoire depuis l'enivre !
Allons, Sophie, j'entends le pas de monsieur de Talleyrand, nous aurons une discussion fort animée sur ce « Mariage » ce soir …

Je t'embrasse,

Adélaïde

A bientôt pour un nouvel épisode de ce roman que je m'amuse à inventer,

Nathalie-Alix de La Panouse


Pierre Caron de Beaumarchais à l'âge de son "Figaro":
"Quand on a le bonheur d'aimer, tout le reste est vil sur la terre"