mercredi 12 juin 2019

Adélaïde de Flahaut ou l'irrésistible envie d'écrire ! chap 42," Les Amants du Louvre"


Chapitre 42, Les Amants du Louvre

Troisième partie : « Naissance d'une femme de Lettres 

Lettre d'Adélaïde de Flahaut à Sophie de Barbazan

Paris, le 10 juin 1791

Ma très chère Sophie,

ce matin, je ravaudais les vêtements de mon petit Charles quand on a frappé lourdement à la porte, j'eus peur : quel crime avions-nous perpétré sans le savoir ?
C'était tout bonnement le domestique de Monsieur François Cacault ; une espèce de grand dadais, tout juste revenu d'Italie avec son maître que l'on m'avait dépeint fort dépité d'être de retour en les murailles d'un Paris étouffant. L'envoyé de cet honorable diplomate agitait un panier et ricanait de bon cœur comme tout nigaud qui se respecte !
Pourquoi, pensais-je étonnée, ce charmant diplomate qu'est Monsieur Cacault poussait-il la mansuétude jusqu'à prodiguer les fruits et légumes de son domaine de Clisson, dans les environs de Nantes, à ma famille quasi indigente ?
Notre situation de locataires au Vieux-Louvre et de guides honoraires des belles œuvres de sa Galerie méritait-elle ce geste galant ? Car Monsieur Cacault se pique d'aimer moins les femmes que les tableaux anciens et si possible déchirés, décatis, salis et inutiles à personne sauf à cet esprit imaginatif et sensible, diplomate à Naples depuis la naissance de mon fils, collectionneur insatiable, rival de Sir Hamilton mais, selon l'avis général, doué de plus de lubie que de goût, enfin homme universel et si j'en crois mes souvenirs, ami de Monsieur Vivant Denon.
Son domestique avait-il reçu l'ordre d'échanger un des portraits de la famille de mon époux contre ce panier de victuailles ? Je craignis soudain un odieux chantage s'exerçant sur notre Lancret, ce tableau exquis hérité d'un amant de ma mère et qui porte sur sa toile un peu usé la grâce radieuse de la danseuse « Camargo ».
Ce chef d’œuvre auquel je suis prodigieusement attaché ne saurait être vendu, si ce n'est en cas de ruine ou de fuite … Hélas !
Planté au milieu de notre antichambre comme s'il était déterminé à y prendre racine, l'encombrant dadais me regardait avec tant de raillerie complice que j'entrevis quelque secret ou même une sombre affaire d'état, et pourquoi pas une épouvantable mission confiée par la reine de Naples !
« Eh bien ? » dis-je d'un ton qui s'efforçait de cacher l'envie d'arracher le panier et de fourrer le dadais dans l'escalier.
L'autre sourit de plus belle, et clama : « Chut ! » d'une voix si retentissante que toute la maisonnée accourut ! Mon digne époux trébuchant sur sa canne, Charles les mains pleines de soldats de plomb, notre nouvelle jeune bonne, recueillie après avoir été abandonnée par ses maîtres émigrés, en robe bien chiffonnée et son fiancé, un « Sans-Culottes » qui nous a pris en affection et se porte garant de nos vertus républicaines et, pour terminer, notre chat blanc qui vire au gris dés qu'il se retrouve sur les toits de Paris.
Le dadais ne perdit point sa rieuse mine ; mais cette fois, il prit congé, tout en me conseillant de faire un sort aux poires de son maître …
Laissant les affamés sortir pâtés, confitures et gâteaux de l'imposante corbeille, je m'occupai des poires ; j'entrepris de dérouler les papiers de soie qui les protégeaient. Monsieur Cacault avait ingénieusement dissimulé deux billets sous une poire monstrueuse de taille ! Je parcourus avec un certain agacement le premier de sa main ; j'avais vu juste : ce passionné qui n'écoute rien tant que sa passion me promet une grosse somme contre ma pauvre « Camargo »...
Comme le dit sans cesse Monsieur Governor Morris à propos des femmes qu'il espère connaître .. un peu plus... « Nous verrons bien » !
Mais le second billet ! Mon Dieu ! mais quelle surprise, quelle joie, quelle émotion !
Ma Sophie, toi, mon amie d'enfance, ma complice du Couvent, toi que je n’espérais plus revoir en cette vie, te voilà sauvée, libre, et à Venise ! Trois bonheurs, trois chances inconcevables à mon entendement de recluse du Vieux-Louvre au cœur d'un Paris en proie à la fièvre …
Monsieur Vivant Denon a fait de toi sa gouvernante ? Je n'y puis croire en vérité !
Que cet homme est tendre et sage sous son masque désinvolte, que je lui souhaite d'être payé en retour de son sentiment à l'égard de la superbe Isabella Teotochi ! Les rumeurs vénitiennes du Café des Rive s'envolent sur le grand Canal, traversent la méditerranée, volent au dessus des Alpes et échouent pareilles à l'écume des flots sur les allées des Tuileries …
Monsieur Hennin, l'austère représentant de la France à Venise, peut-être le connais-tu, sauf si Monsieur Denon te dérobe aux yeux d'un diplomate de notre nouveau Régime, écrit à beaucoup de gens bavards et médisants qui s'empressent de répandre ce qui, dans ses confidences, n'est pas du ressort de la haute politique.
L'amour est par contre du ressort de chacun et cela depuis la première dispute entre deux chasseurs de l'âge de pierre pour une beauté échevelée vêtue d'une tunique de peau d'ours...
Ainsi, les péripéties italiennes de l'amour éprouvé par Monsieur Denon à l'égard de cette brune au tempérament de feu, courtisée par un comte respectueux et doux, et n'hésitant point à quitter le joug d'un époux par trop autoritaire, afin de se laisser adorer par notre ami, si on ne m'a point exagéré les rebondissements de ce ménage à trois, éloignent nos esprits anxieux de bien des tracas et tourments.
Ah, Sophie ! comme je voudrais assister à ce spectacle perpétuel que Venise déploie sur un sommeil trompeur!
Ici, nous vivons sur de la poudre, je sens qu'un drame nous rattrapera bientôt.
Or, je ne suis point seule à endurer ces délires de mon imagination : Monsieur de Talleyrand, ci-devant évêque d'Autun, fraîchement excommunié et quasi démis de ses fonctions de député, s'acharne désormais à briguer non point un portefeuille de ministre mais une mission officielle en Angleterre sous le prétexte d'obtenir la neutralité de ce royaume si l'armée Française s'avisait d'entrer sur le territoire de l'électorat de Trêves, refuge de nos amis émigrés ... une mission dont la difficulté épuiserait les ressources du plus habile diplomate, et qui, au contraire, enthousiasme monsieur de Talleyrand !
Me voilà abandonnée pour la politique ! C'est une consolation, je la préfère aux autres maîtresses de mon ami ; ce dernier d'ailleurs ne songe plus qu'au salut terrestre de sa précieuse personne. Poussera-t-il l'ingratitude à nous oublier au milieu des périls ?
Je ne sais, et ne veux point le savoir. Il est parfois d'un grand secours moral de garder quelques illusions sur un homme que l'on a eu la faiblesse d'aimer …
Mon salon s'est tellement vidé de nos amis que seul le trottinement de Charles et la fuite des souris devant le chat anime notre existence. Pendant que tu reçois les élèves de monsieur Denon, que tu fais ton marché en gondole en te laissant conter fleurette par un gentilhomme Vénitien, que tu te pares pour un bal masqué ou que tu rêves en contemplant les nuances des l'eau à la tombée du soir, je résiste à l'inertie et aux angoisses en écrivant .
Oui, Sophie, j'essaie d'adoucir nos temps troublés en ressuscitant l'heureuse époque du couvent et les douceurs d'une société qui s'évertuait à un idéal de raffinement et d'harmonie absolument inconnu des grands moralistes qui nous font la leçon jusqu'à notre façon de respirer.
Tu m'as souvent louée d'écrire de plaisantes lettres, de broder sur les histoires, d'enjoliver les menus détails, de conserver un style enjoué même dans l'adversité et la mélancolie. L'art du romancier ordonne bien plus de soin et de rigueur !
Mais j'aime à la folie ce travail de réflexion qui m'inspire une nouvelle envie de vivre coûte que coûte.Les heures sont moins tristes, l'avenir confus cède devant les feux encore étincelants du passé et ceux éblouissants de l'imagination.
Le roman se nourrit de mes peurs, de mes amours, de mes peines ; ses chapitres seront nombreux et fournis ; son héros anglais et fort attachant, son intrigue parfois dramatique ; toutefois, je désire que sa conclusion soit heureuse !
Je suis un peu mon héroïne, Adéle de Sénange, et un peu une autre. Elle tient de toi, Sophie, et de nos amies désappointées par un mariage imposé, je lui ménage le destin dont nous rêvions, et qui sera peut-être le nôtre. Après tout, nous ne sommes point si vieilles ! Et notre charme ne s'accroît-il avec les épreuves qui forgent nos caractères ?
Ma Sophie, mon amie d'enfance, que je remercie la Providence de t'avoir retrouvée ! En lisant tes lettres, un semblant d'optimisme habitera mon cœur, prends-soin de toi, rends de ma part mille grâces à Monsieur Denon ! puisse le courrier entre Venise et Paris n'être point arrêté !
Je reçois les billets de notre aînée, celle qui jadis régnait au Couvent, avant de régner sur la vie mondaine de Florence, notre impérieuse et turbulente Louise d'Albany qui te secourra certainement si tu lui mandes son aide.
Vive les lettres amicales qui fortifient les cœurs !

Je t'embrasse , j'embrasse tes enfants,
et je n'oublie point Monsieur Denon auquel je te serais obligé de demander son avis sur mon Lancret :
dois-je le vendre à l'insatiable Monsieur Cacault ou lui ôter, le plus aimablement du monde, tout espoir  de le posséder ?

Adélaïde

A bientôt !

Lady Alix

ou Nathalie-Alix de La Panouse qui invente ce roman épistolaire


   La Camargo dansant achetée par François Cacault à un 
   propriétaire inconnu vers 1791, oeuvre de Nicolas Lancret 
   (1730) musée de Nantes.

mardi 4 juin 2019

Soir de mai à Paris: un dîner hors du temps

L'art de dîner à la française avec un descendant des doges de Venise

Le hasard est un oiseau fantasque. Espiègle et capricieux, il se plaît à verser l'imprévu romantique au milieu des convenances ou du déjà vu.
Ainsi un intimidant dîner de bienfaisance annuel installé par une main de fer sous les plafonds pompeux d'un Cercle Parisien s'égare-t-il soudain sur le sentier fleuri des confidences insolites.
Voici même que l'on chuchote à votre oreille charmée des bribes de poésie entre le « Médaillon de veau rôti » et la »Belle île flottante piquée aux fraises » .
Voilà que l'air du temps oscille sur un fil fragile entre Ancien Régime et douceur de vivre, plaisanteries vénitiennes et fous-rires français. Par les fenêtres ouvertes, le jardin envoie ses effluves rafraîchies après l'ondée, le vent du soir secoue menus raffinés et coiffures impeccables ; l'audace vient des propos qui résonnent d'une suave impertinence !
c'est l'heure d'un beau soir à la française …
Au loin les violons qui sanglotaient sur les coupes de champagne meurent tout bas, la musique retient son élan, elle reprendra avec les « mignardises » et le café, à l'instant précieux où la première valse fera bondir les convives hors de table et et pirouetter les robes longues sur le plancher étincelant.
Où sommes-nous et que diable y faisons-nous ?
Les hommes portent ce que l'on nomme en France « cravate noire », les dames déploient leurs jupes de taffetas crissant ou effleurent avec grâce les marches de l'escalier d'honneur de leurs traînes soyeuses .Serions-nous entrés vifs dans un tableau de Winterhalter ? Hélas, ce n'est qu'une illusion qui s'évaporera vers deux heures du matin. Les générations se confondent, une petite-fille en satin rose donne le bras à son grand-père en habit, bientôt, c'est ce digne homme qui éblouira l'assistance de ses talents de danseur !
Une immense et solide jeune fille me supplie à l'improviste de serrer le nœud de sa ceinture, au risque de l'étouffer sans pitié ! elle s'inquiète de l'effet produit sur l'armada de jeunes gens dressés comme à la parade, en habits de cérémonie ou austères smokings : « Courage, dis-je, vous ressemblez à une déesse Scandinave ! »
Rassurée, l'égérie viking fend la houle masculine et disparaît.Je ne saurais jamais si elle a fini le bal en tête à tête sentimental ...
Autour de l'homme-mari on discute avec fermeté sur la maladie des buis, chacun a sa solution dont aucune n'a porté ses fruits. Un gentilhomme jette un froid :
«  Moi, je n'ai aucun problème, mes buis n'ont jamais souffert de la pyrale. » 
Comment est-ce possible ? Ce amateur de jardin aurait-il l'outrecuidance de mentir à des âmes innocentes ? Que non pas, il dit vrai et le silence qui l'entoure en dit long sur les sentiments accablés des jardiniers éprouvés ...
On parle généalogies, études des enfants, on annonce des fiançailles ; on s'embrasse en se découvrant un cousinage. Ce dernier remonte souvent aux temps chevaleresques, qu'importe : 
« Nous sommes tous cousins ! »dit un monsieur passionné de généalogie à un auditoire charmé.
Nous ?
Qui sont ces »Nous » ?
Ce pluriel enthousiaste désigne la plupart des membres d'une association vouée à l'entraide, aux bourses, aux prix récompensant les diplômés valeureux, et les jeunes entrepreneurs . Les membres d'une grande famille aux racines européennes, terriennes, innombrables, et vivaces. Les membres tenaces et opiniâtres d'une catégorie méconnue  et souvent mal comprise, voire mal jugée: l'ancienne Noblesse Française.
Un monde ouvert que l'on s'imagine à tort fermé ; un monde où règne ce proverbe truculent :
 « Le coq anoblit la poule » ; pour le moment, l'inverse n'est pas entré en vigueur, mais l'avenir ne surprend-t-il toujours ?
Un monde bien plus grand que les préjugés qui l'entourent, où l'on s'entraide avec courtoisie, en tentant de respecter un idéal de courage,dévouement et fidélité. Un idéal qui fait de la noblesse une vertu du cœur... mais qui entend défendre de beaux vieux noms ancrés dans l'histoire, grande ou petite.
Sa vocation est définie en termes fort simples depuis sa création en 1932 :
L'association dite « Association d'entraide de la Noblesse Française a pour but d'apporter une aide matérielle et morale à ses membres et, tout particulièrement, de leur permettre d'élever leurs enfants au service du Pays . »
Le dîner de ce soir humide de fin de printemps sert cette cause, et le manquer serait une faute de savoir-vivre.L'austérité pourtant oublie d'être au rendez-vous ; le spectacle empêche de se prendre au sérieux, il incite au contraire à une légère dérision de soi qui allège la démarche et attire les sourires . Oui, nous sommes tous désuets, oui, nous cachons notre peur du ridicule de toutes nos forces! Mais, smoking et robe longue sont les outils précieux d'une volonté d'élégance acceptée par tous. Loin des tentations absurdes du snobisme, il s'agit d'un idéal …
Les plus jeunes le comprennent si bien que leur naturel déteint sur les plus rétifs ou dubitatifs ; le Savoir-Vivre n'est pas un code interdit aux simples mortels, c'est un état d'esprit battant le pavillon de la générosité, de l'altruisme et de la galanterie ...
Tout cela est bel et bon, il n'empêche que s'asseoir à une table ordonnée avec un soin somptueux et classique à la fois en compagnie de parfaits inconnus impressionne un peu, même si l'on met son point d'honneur à le dissimuler ! le président de la vénérable Association commande ses troupes. Disciplinés et respectueux, nous le suivons vers l'immense salle de réception chamarrée de guirlandes d'or.
Un aréopage à la Fragonard de jeunes personnes aux manières exquises nous guide vers la table « Carcassonne », ciel ! Nous en venons ou quasiment, comme ce nom semble incongru au sein de ces fastes parisiens !
Est-ce une gentille façon de récompenser les Languedociens que nous sommes ? Pas du tout, cela relève du pur hasard !
Voyons quel sort nous est réservé ; l'homme-mari entame une conversation volubile, le champagne fait son petit effet, avec sa voisine qui lui tient tête en riant, elle vient du Périgord et cet aveu nous rassure  beaucoup. Les convives se présentent, nous respirons : cette table respire une joyeuse envie de passer un moment sans prétention. Nous attaquons la délicate salade, minuscule  « Fusion de saumon et daurade » d'une élégance folle.
Je n'ai bien sûr compris le nom de personne, à l'exception de mon voisin de gauche, c'est facile, il évoque le Saint ouvrant les portes du Paradis ; mais qui est mon voisin de droite ?
Compatissant, cet aimable homme se présente à nouveau ; je ne dis mot et mon voisin a l'air désappointé ; aurais-je commis un impair ? J'essaie de me faire pardonner en prenant une mine admirative ; miracle, la lumière jaillit !
Je suis à la droite d'un Vénitien ! Ce nom fameux est celui d'un Doge illustre ! 
« En réalité, je descends de trois, et de celui qui bâtit le palais devenu l'hôtel Danieli . »me répond avec une touchante modestie ce prince de Venise .
Brisant notre élan romantique, une nuée de serveurs en grande tenue, dépose un étrange plat de résistance sous nos yeux ébahis ; « le médaillon de veau rôti » s'est curieusement métamorphosé en pavé de viande destinée à des chasseurs de l'âge de pierre . Nos voisins s'interrogent, comment sans dommages pour une mâchoire d'homme contemporain attaquer cette nourriture robuste ? Je suis , grâce à mon amour des animaux, incapable de regarder une viande en peinture. Galant,un serveur vient à mon secours et me débarrasse, les convives se moquent de ma couardise, et, prouvant que rien n'arrête la vielle noblesse, se lancent dans la bataille. Leur vaillance est récompensée par le goût subtil du dessert. Le comte Vénitien me fait remonter l'histoire de sa patrie et nous voguons de concert au pied des palais.Le comte murmure des vers de sa composition, c'est l'heure exquise … Un roulement de tonnerre rompt cette harmonie : le bal est ouvert ! Adieu rêveries, adieu voyage immobile vers l'hôtel Danieli qui a vu s'étreindre sur sa terrasse la fine fleur des amants de Venise ! Le temps d'un dîner, en écoutant mon voisin, écrivain Français et Vénitien de souche, j'ai senti l'odeur de l'eau au bord du Grand Canal, j'ai suivi le peintre  Félix Ziem qui voyait en Venise un port dans sa vie, et qui chercha à  lui arracher le secret de sa lumière d'or orangé...
Cette vision s'enfuit, le bal et la réalité reprennent leurs droits, le comte de Venise nous promet toutefois d'être au rendez-vous l'an prochain.
Maintenant les tables se reforment dans le salon qui fait office de salle de bal sous une musique obligeant les bavards à monter le ton. Voire à hurler pour faire entendre deux mots cohérents ! La fougue des danseurs de tout âge est admirable, qu'il est dur de se maintenir au diapason ! Notre campagne endormie sous la lune de mai paraît si loin... Sur les balcons chargés d'invités souriants, les robes ondulent comme des fleurs nocturnes que caressent la brise.
Survient le cœur de la nuit, et la musique cesse comme une porte qui claque ! L'homme-mari se ranime, les « Au-Revoir » éclatent en fanfare, les robes sont froissées, les mines lasses et heureuses, les adresses se confient, les plus jeunes invitent à prolonger la fête dans un bel endroit...
Le bal renaîtra avec les roses d'un nouveau mois de mai,


A bientôt !

Lady Alix

ou Nathalie-Alix de La Panouse


Savoir vivre et galanterie à la française pour une élégance à l'anglaise !

mardi 28 mai 2019

Lettre de Venise, Les Amants du Louvre Chapitre 41


Chapitre 41
Les Amants du Louvre

Troisième partie : "Naissance d'une Femme de Lettres"

Lettre de Venise

Sophie de Barbazan à Adélaïde de Flahaut

Venise, le 10 mai 1791,

Ma bien chère Adélaïde,

tu ne rêves pas: je t'écris de Venise !
Par quel prodige, vas-tu t'écrier, ais-je une lettre de Venise de la main de cette Sophie que je croyais enlevée par un Hidalgo à moustaches de chat sur les rivages de l'Océan ?
Le magicien qui a réussi ce tour de passe-passe n'est autre que ton ami si poli, si affable et si attirant en dépit de son visage plus rieur que beau.
Ne devines-tu ? Allons ! Qui peut de nos jours accomplir des prodiges si ce n'est un homme ne reculant devant aucune audace tout en gardant la malice d'un enfant et la prudence d'un ministre un artiste,un graveur, un amoureux perpétuel qui à Venise semble avoir fixé sa passion sur un objet de grand charme ! une comtesse qui pourrait être l'héroïne de son roman fripon,(oui, je l'ai lu, grâce à toi ; et loin des yeux du triste Sire qui fut mon époux dans une vie qui me paraît bien antérieure à celle-ci ) ; une jeune et brune Beauté qui marche sur les coeurs  et pas des moindres,(un comte l'adore et elle se laisse courtiser le plus aimablement du monde !; enfin, plus naturelle que belle, d'une vivacité et d'un éclat à faire pâlir d'envie tous les singuliers gentilshommes qui s'égarent le soir sur la lagune sous le bouclier de leurs sombres manteaux …
Voilà que tu fronces les sourcils, que tu tressailles, qu'une expression de ravissement l'emporte sur ta mine lasse de Parisienne inquiète, oui, mon sauveur a l’œil aiguisé et la tournure impertinente de Monsieur Vivant Denon !
Mon Dieu ! Mais le perpétuel jeune homme que voilà ! en affaires ici avec l'un, avec l'autre, affamé de dessins,collectionneur effréné, mondain insatiable, amant discret, et solitaire à ses heures, une espèce de Chat Botté qui se passerait de son Marquis de Carabas !
Croirais-tu qu'il vende avec profit le bon vin qu'on lui amène en bateau de France ?
Un sourire éclaire son visage railleur ? Une plaisanterie aimable, car Vivant Denon ne songe rait pour rien au monde à causer quelque peine à qui que ce soit, et on se bouscule pour le convier aux plus plus étincelants dîners ! Il ne saurait être oublié en ces festins d'une prodigalité inouïe qu'offrent en leurs extravagants palais les princes les mieux faits de leur personne, et les comtesses les mieux parées qui soit !
Une folie élégante mène Venise des barques chargées de fruits et de fleurs aux nobles dames masquées glissant à l'instar de papillons de nuit ou de libellules le jour sur les eaux dormantes.
Tout cela est parfait, diras-tu, mais, comment expliquer la présence de l'humble Sophie place San Marco ? Et mieux encore, dans ce délicieux « casino », c'est le mot en dialecte vénitien, loué au dessus du pont des Berettieri par Monsieur Denon ?
Tout simplement, ma chère Adélaïde, je veille sur les estampes, les dessins, les tableaux, les livres, les fragments romains exhumés de Pompéi, les majoliques de Capri, toutes ces curiosités allant de l'antiquité à la Renaissance, qui forment le trésor de notre ami ! Mes talents de maîtresse de maison sont ainsi fort utiles, y compris ceux de gouvernante sévère assurant les élèves et le maître du calme nécessaire à l'étude du dessin.
Mes enfants se mêlent aux quelques charmants élèves de monsieur Denon : je suis très fière : ne montrent-ils des dispositions autant pour l'art du dessin que pour l'histoire et l'italien ? Mes aînés ont eu la bonne fortune d'être admis à suivre les leçons de latin et de mathématiques proposées aux enfants d'émigrés sur la bourse de la famille de Polignac (qui d'ailleurs est venue honorer Monsieur Vivant Denon d'une visite rapide mais fort courtoise, j'en étais tout affollée, mais il semble que j'ai eu l'heur de plaire à la duchesse ...).
C'est une belle action qui fait taire les méchantes rumeurs éclaboussant en France ce nom trop célèbre ...je devine une question à laquelle je répondrai aussitôt par « Non ! ».
eh bien »non », Adélaïde, Monsieur Denon m'aime assez pour me confier ce qu'il a de plus précieux en ce monde, il est assez sensible à mes charmes pour avoir accepté de me sauver des griffes de mon amant espagnol. Cet homme frustre et barbare fut, voilà quelques mois,obligé d'aller à Venise afin d'y régler la succession d'un oncle diplomate retiré en un petit palais décati s'effondrant au dessus d'un canal malodorant. Venise offre plusieurs visages, Adélaïde, la magnificence céde souvent face à la misère, la splendeur est superbement délabrée, la laideur garde des vestiges de beauté, et la torpeur de la ville n'est qu'une ruse dérobant une agitation secrète …
Je reprends du commencement !
L'Hidalgo voulut m'enfermer ! Agile et têtue, je fis à la manière de Monsieur Casanova : je m'enfuis par les toits ! Trébuchant, tombant, à la limite de mes forces, j'avisai un balcon, je m'y précipitai et frappant de la tête une pierre, je m'évanouis . Quand je repris mes sens, je me trouvai sur un sofa dans une pièce minuscule et entièrement tapissée de tableaux . Je me crus chez un enchanteur, je n'avais point tort, j'étais chez Monsieur Denon...
nous nous présentâmes en gens de bonne éducation,et mon ravissement m'arracha un soupir de joie qu'il interpréta comme une plainte. « Vous souffrez, Madame ? On va quérir un médecin et votre époux par la même occasion . »
Cette fois, je fondis en larmes et tentai de raconter quelle étrange destin réunissait deux amis de la comtesse de Flahaut sur un pont vénitien. Monsieur Denon manda le médecin, et point mon amant.
L'habile magicien cacha mon aventure, couvrit ma fuite, et aida même à répandre le bruit de mon enlèvement par un corsaire barbaresque  épris de mes appas !
L'Hidalgo avala ces sottises avec l'impassibilité de son tempérament . Monsieur Denon lui rendit une visite de politesse et en profita pour lui enlever mes enfants qui déjà avaient été mis hors de ses yeux et relégués parmi la domesticité.
Monsieur Denon, imperturbable et un tantinet ironique, promit de rendre les encombrants rejetons d'une femme que l'on n'aimait plus, et dont la disparition n'affectait personne, à de vagues cousins émigrés à Rome.
Je ne vous décrirai point la joie immense qui entoura nos retrouvailles!
Je souffre à ce propos de la fâcheuse réputation de mon nouvel ami, de mon cher sauveur : Monsieur Denon a écrit il y afort longtemps un roman dont le sujet et le ton heurtent les esprits vertueux ; il n'en reste pas moins le gentilhomme le plus accompli que vous puissiez rencontrer en ce monde.
Son cœur est d'or et sa bonté correspond à la devise de Monsieur de Marivaux :
« Dans ce monde, il faut être trop bon pour l'être assez. »
Maintenant que ta curiosité est satisfaite de mon côté, ne vas-tu essayer d'en savoir davantage sur notre ami ? Que fait-il à Venise ? Il dessine, apprend à ses élèves à dessiner, et savoure le bonheur d'être adoré par la contessa Isabella, il respire l'air de la pure poésie, il rêve en une cité merveilleuse éclaboussée de reflets vert et bleu, de lumière d'or sur les marches de pierre des quais ; les orages lointains ne lui parviennent qu'en rumeurs étouffées, que demander de plus ?
Ma chère Adélaïde, je connais le prix de la reconnaissance, aussi saurais-je me taire sur Monsieur Denon …
A toi de m'écrire des nouvelles de Paris qui semble être en proie à un ouragan qui menace d'emporter les courageux insensés qui y vivent encore ...
Que je suis heureuse de vivre à Venise, et que je le serais encore plus si vous vous hâtiez , toi, ton fils et cet aimable époux qui t'entoure de ses soins dévoués, de nous rejoindre !
Je ne pense point à ton ami, l'évêque excommunié, comment pourrais-tu encore te soucier de lui ?
Serais-tu folle à ce point ?

Je t'embrasse,

à bientôt,

Sophie


A bientôt pour la suite,
ou une chronique de voyage …

Lady Alix, (ou Nathalie-Alix de La Panouse)


Canaletto: Venise, Le jour de l'Ascension (vers 1735)

vendredi 17 mai 2019

Un soir à l'Ambassade de Grande-Bretagne ou le paradis dans un jardin anglais



Un soir à l'ambassade de Grande-Bretagne:
L'art de célébrer la "Colonie Franco-Britannique de Sillery" dans un jardin Anglais 

J'étais l'autre soir à Paris et bien mieux, à l'ambassade de Grande-Bretagne, rêve de pierre qui a vu Louis XV, roi Bien Aimé de la précieuse et fragile Marquise de Pompadour. Cette parfaite demeure de gentilhomme ayant ses entrées à la cour a de nos jours l'honneur de loger son Excellence l'Ambassadeur de Sa Majesté ...
Rue du Faubourg-Saint-Honoré, quasi l'Olympe de la France, deux anciens hôtels particuliers voisinent en réalité au service de la Grande-Bretagne avec une sobre splendeur. La Résidence actuelle de l'Ambassadeur fut l'ancien hôtel de la sœur dévouée de l'empereur Napoléon, la fidèle, l'aimante Pauline Borghèse.
C'est un de ces palais secrets qui bruissent et bourdonnent derrière leurs porches hautains à l'instar d'étranges planètes gravitant autour de leur immuable étoile: l'Elysée...
Or, une fois l'an, nous avons l'insigne honneur de figurer, nous les obscurs provinciaux, parmi la foule feutrée admise sur les terrasses et jardins de l'un de ces palais. Ce spectacle ravit, déconcerte et émeut, surtout si l'on sort d'une campagne profonde dont le silence et la solitude ne sont rompus que par le seul vacarme des tracteurs  et autres machines indispensables à la survie rurale.
Cendrillon du sud, au bras d'un homme-mari qui commence à s'habituer aux lois non écrites de la bienséance parisienne, j'évolue à pas comptés autour des pelouses lisses que nul barbare ne s'autoriserait à fouler. Puis, piquée par une regrettable manie d'impertinence, je loue à voix-haute la beauté du parc d' à côté. Et il se trouve toujours quelque divinité en smoking pour expliquer d'une voix lasse à la dame ignorante venue d'un hameau inconnu que cette perfection jardinière pare « l'Ambassade de Grande-Bretagne ».
Jamais, pensé-je au grand jamais les portes de ce île interdite ne s'ouvriraient devant nous .Quel dommage d'ailleurs ! l'Ambassade de Grande-Bretagne resplendissait dans mon imagination, qui n'aime rien tant que battre la campagne, des bouderies de Louise de Vilmorin, Sirène du Salon Vert, des rires narquois de Nancy Mitford qui inventa la chronique de l'Ambassade dans son étincelant « Don't tell Alfred », et de la grâce éthérée de Lady Diana Cooper.
Et ,bien avant ces fantômes des années cinquante à l'allure inimitable, les échos ténus du palais Borghèse ne laissent-ils échapper claquements d'éventails, froissements de soie, fausses et vraies confidences du monde évanoui qui parfois s'échappe des tableaux de Fragonard, Ingres et Corot ?
Ainsi, honte à moi, créature romanesque, ce haut-lieu où s'élabore avec gravité la politique de la Grande-Bretagne en France me semblait le palais des légendes et amours perdues.
Louise de Vilmorin, certainement aussi fantasque dans le royaume invisible que jadis sur Terre, eût-elle le caprice de me jouer un tour ?
Un matin d'avril, un de ces jours où l'averse morose tournoie sur l'herbe haute, où la campagne s'embourbe, où le vent n'en finit plus de glacer les maisons humides,je reçus un carton frappé d'un blason doré.
Au dessous de la devise superbe : « Dieu et mon droit », la plus aimable des invitations  émanant du plus aimable des ambassadeurs et des plus aimables inconnus …
Ciel ! Que voulait-on de nous ?
Rien d'accablant ! juste notre présence un soir afin de célébrer une aïeule qui fit de l'amitié Franco-Anglaise son idéal, au point de créer une œuvre de bienfaisance extraordinaire : la Fondation Franco-Britannique de Sillery, maison de repos destinée à redonner santé, forces, amour de la vie aux soldats valeureux, héros, Anglais et Français de la première guerre mondiale. Initiative d'une singulière générosité qui perdure encore, les blessés de l'existence ayant succédé aux « Poilus » .. .
Cette grande dame embaumée en l'état de légende familiale reprit vie en un battement de cil ! je crus la voir, l'entendre, je me surpris à la remercier, elle éclata de rire et me conseilla de ne en dire trop, n'en avais-je pas assez entendu  lors des déjeuners familiaux ?
« Oui, mais l'histoire de votre révérence manquée au monarque Britannique qui du coup dévala les marches de son trône afin de vous relever, devrais-je en priver la postérité ? «  dis-je avec un enthousiasme qui l'amusa de plus belle. « J'accepte ! s'écria-t-elle, vois-tu, ma réputation de femme parfaite m'agace, je voudrais tant que l'on évoque mes bévues, mes foucades, mes fous-rires, savais-tu que nous sommes tous jeunes sur l'autre rive ? »Sur cette révélation réconfortante, elle disparût , en me laissant face à un abîme de perplexité: qu'allions-nous faire en cet Olympe diplomatique ? Refuser, non, il n'en était pas question, l'homme-mari éclata de fierté à la nouvelle, une aïeule aimée des Anglais ! Cela valait la peine de franchir les centaines de kilomètres nous séparant de la rue du Faubourg …
Dussions-nous loger dans une soupente ruineuse et affronter les regards moqueurs des Parisiennes balançant leur sac sur l'avant-bras, flottant plutôt qu'elles ne marchent du haut de leurs talons exquis sur les précieux pavés du quartier le plus mystérieux de Paris !
Nous échouâmes ainsi à une encablure de l'Elysée dans un charmant hôtel hypocritement modeste dont le prix « raisonnable » nous parût une énorme folie .
L'heure fatale sonna ! cachant l'un à l'autre une légère appréhension, nous décidâmes, d'aller à pied à l'ambassade afin d'apaiser nos nerfs tendus.
Le carton priait les heureux élus de se vêtir en « tenue de ville » ; je pense que rien n'est plus ardu à interpréter quand l'on a le bonheur d'être un « rat des champs » !
Un ami habitué au sérail diplomatique avait rejeté avec horreur le rouge, couleur qui suscite les guerres sans doute. le vert ne l'avait guère convaincu, nuance peut-être vénéneuse ! Ce digne retraité du Corps Diplomatique, fort de son expérience irremplaçable, préconisait le « grand deuil », uniforme contre lequel j'osai me rebeller. L'homme-mari et moi choisirent la prudence touchante du bleu marine : quoi de plus Anglais d'ailleurs ?
Une élégante évocation des pensionnats chics ou de la Marine de Sa Majesté !
Nous aurions dû palpiter de joie, j'avoue qu'il nous semblait monter à l'échafaud .
Je mourais d'envie de filer à l'Anglaise vers un endroit plus facile à vivre pour les simples mortels . Hélas, l'homme-mari avançait pareil à un soldat marchant au front ! À moins de déclencher une horrible crise conjugale, il n'y avait plus d'espoir de fuite en avant.
Le numéro 39 du Faubourg le plus célèbre de notre planète se présenta en dix minutes. Un délicat soleil printanier envoyait ses doux rayons sur la cour ouverte aux élus de l'Ambassadeur.
Hélas ! à notre extrême angoisse, le terrifiant Cerbère Anglais ne comprit rien à notre nom Français !
Nous n'existions pas : « Vous n'êtes pas sur la liste, veuillez partir , je vous prie. »
Voici que trois personnages en costume sombre se précipitent sur notre couple au bord de la panique ! Serions-nous victimes d'une mauvaise plaisanterie, d'une affreuse machination ?
Non ! Juste d'un fatal outrage perpétré sur le patronyme de l'homme-mari … un flot d'excuses, une volée de marches, un hall de belle taille, et l'imposant portrait de la reine Victoria dans l'éclat de sa jeunesse. Miracle, nous y sommes !
Cette fois, ce ne sont plus des gardes méfiants mais deux charmantes personnes tout sourires qui fondent sur les souvenirs vivants de la grand-mère de l'homme-mari ; incroyable, nous dit-on avec un entrain sincère, vous êtes venus !
Voilà une gentillesse qui nous incite à déployer des trésors d'affabilité. On nous le rend bien et tout va pour le mieux dans cette Grande-Bretagne en réduction. Tout va même à un train infernal ! entre les virevoltes des petits-fours, et la ronde des conversations décousues, je ne parviens guère à m'éclipser sur le gazon Anglais, j'esquisse un pas, trop tard !
L'ambassadeur s'exprime, il faut se taire ! L'Ambassadeur a parlé !
Ses mots célébrant la bonté et l'altruisme des acteurs de la fondation de Sillery sont allés droit aux cœurs aussi bien Anglais que Français, c'est un magnifique exemple de l'art diplomatique qui entend réunir les peuples et instaurer l'harmonie. Un gentilhomme Français à l'allure Anglaise nous présente ensuite les deux artistes chargées de la redoutable mission de nous ensorceler.
Il semble amoureux de chacune et nous sommes prêts à en faire autant.
Le concert n'attend pas, nous voici installés sous les guirlandes d'ors du salon de musique ; l'assemblée d'une distinction extraordinaire se recueille tandis qu'une frêle jeune fille, Mademoiselle Anne de Boysson, dompte le piano de ses compositions subtiles, « Images » « Fugitive » et « Infinité Astrale ». L'émotion pure efface le décor, les regards se font vagues, et, profitant de cette vaporeuse rêverie saisissant ses invités, l'Ambassadeur de Grande-Bretagne se sauve ...à la Française !
La seconde pianiste, Dona Sévène, a décidé, nous dit-elle avec une flamme enthousiaste, de recréer les fastes de l'ambassade à l'époque romantique. L'âme fiévreuse de Frédéric Chopin s'élance sur les ailes de sa Fantaisie-impromptu opus 66 et de la Grande Polonaise Brillante : nous sommes ranimés et reverdis !
C'est sublime et cela s'achève par une révérence en taffetas bleu marine et un ouragan d'applaudissements.
La soirée se prolonge sans s'essouffler devant les hautes fenêtres irisées du soleil couchant.
L'esprit de l'entente cordiale s'ébroue dans des bavardages secoués du divin humour manié avec art par les sujets de Sa Majesté.L'Ambassadeur revient,on lui présente l'homme-mari qui me fait signe de venir; je n'obéis pas, je suis en train de rire avec une paysagiste Anglaise qui plaint mon jardin de subir la canicule du sud de la France, l'homme-mari insiste; je résiste à sa muette injonction, j'écoute avec passion un diplomate vert-galant qui m'explique la meilleure manière de fabriquer un excellent whisky. Ce galant homme ignore qu'il a affaire à une Française qui ne boit que de l'eau ! L'Ambassadeur s'est définitivement envolé et l'homme-mari me rejoint flanqué d'un aréopage de Dames Britanniques de grande distinction qui lui vantent les vertus de sa grand-mère.
 « Vous savez, c'était avant tout une croqueuse de vie .» rétorque-t-il en suscitant leur surprise.
 Les en vaste entreprise luttant pour l'insertion regard tendre quand elle rosit sous nos félicitations.Nous sommes revenus à l'époque de « la douceur de vivre" chère à Talleyrand et à la malicieuse Adélaïde de Flahaut dont les petites filles accompagnèrent leur Ecossaise de mère dans les salons de l'Ambassade.
Le soir ombre soudain de mauve et de rose la pelouse de velours vert.
On nous offre un album racontant l'histoire de la" Colonie Franco-Britannique de Sillery". L'énergie infaillible de la complice de la grand-mère de l'homme-mari traverse les dessins naïfs : autoritaire pour le bien de tous, tenace, optimiste, Amélie de Pitteurs clamant « Le service ! d'abord, le service ! » devient une égérie, une héroïne, une légende de la générosité .Ne sauva-t-elle des enfants juifs annoncés comme tuberculeux ?
Une femme »impossible » assurément, mais d'une bonté à toute épreuve, et d'une modernité incomparable .
Les adieux fusent, on nous promet de nous donner des nouvelles de cette belle oeuvre Franco-Anglaise formant et aidant les plus fragiles de notre société, une utopie devenue aussitôt concrète, née voici cent ans, sous l'égide de personnalités admirables qui n'auraient sans doute rien compris au Brexit ...
Il faut saluer l'aimable compagnie et retrouver le Faubourg peuplé de Parisiens au pas hâtif.
Ce soir, le paradis terrestre se pare des prestiges d'un jardin Anglais !

A bientôt !

Lady Alix
 (ou Nathalie-Alix de La Panouse)

Fondation Franco-Britannique de Sillery,
Château de Sillery, Epinay Sur Orge

Fête du Centenaire le premier juin 2019
Bande dessinée du centenaire,  récit regorgeant de poésie et de tendresse de  "la Franco British
Colony for convalescents incorporated":
ffbs100ans@ffbs-sillery ,com


Fondation de la Vicomtesse Louis de La Panouse 1919

mardi 7 mai 2019

Talleyrand, un second Dom Juan ? chapitre 40: Les amants du Louvre

Chapitre 40

Un nouveau Dom Juan

Les amants du Louvre

Lettre de la comtesse de Flahaut à la comtesse d'Albany

Paris, vieux-Louvre le 29 février 1791

Ma chère Louise,

Ah, mon amie,
mais que d'angoisses, que de pleurs, une nuit de douleur, une matinée à errer dans Paris, un après-midi dans la crainte du pire et un soir dans la quasi certitude de la tombe, puis, le désert de l'ingratitude !
Et tout ce cortège de douleurs voici à peine quelques jours ! Et toutes ces alarmes pour qui ?
Mon fils ?
Que non pas ! jamais on ne vit bambin plus éclatant de santé ! sa rougeole est définitivement aux oubliettes, un souvenir que je saurais rappeler ; au contraire la vivacité et l'intelligence hors du commun de ce si jeune savant me valent les louanges même de ceux qui ne sont d'habitude point émus par les malices et l'entrain des jeunes enfants.
J'attends beaucoup de mon Charles élevé au sein d'un cercle de grands esprits, éduqué comme il se doit avec les jeux de son âge mais traité comme un jeune homme par Monsieur de Talleyrand qui lui tient de beaux discours afin de l'initier au beau langage et aux belles idées !
Charles approuve sans saisir tout mais il s'imprègne certainement de l'essentiel : une tournure élégante dans la manière d'exprimer ses pensées et aussi l'art de raconter en charmant l'auditoire !
Si dans l'avenir son cœur d'adulte accompagnait les trésors d'éloquence entendus en sa prime enfance, vers quel prodige d'humanisme ne tendrait-t-il ! comme je serai fière de mon éducation !
Si seulement vous pouviez entendre les petits bons mots de ce garçon qui semble bien le fils de son père ...Mais les premiers mouvements de ce petit cœur ne viennent que de lui, il est né bon, et j'y trouve là mon réconfort le plus cher .
Eh bien, me direz-vous, tout va pour le mieux, ou serait-ce Monsieur de Flahaut la cause de vos nouvelles nuits blanches ? Sa goutte le soumettrait-elle à la torture ? Ou la perspective d'un départ à l'étranger le rendrait-elle d'un commerce difficile ? Allons, Louise, Monsieur de Flahaut est un vrai gentilhomme, jamais il ne songerait à m'être d'une compagnie désagréable, le malheureux endure les tourments de ses anciennes blessures au service du feu roi et les terribles désagréments de sa goutte sans que son affabilité n'en pâtisse …
Mon mariage m'a été certes imposé, l'amour ne fut point au rendez-vous, toutefois l'estime et une affection augmentée par les épreuves et le bonheur d'élever ensemble Charles nous ont unis. Tout en ayant l'âge d'être mon père, mon époux n'en reste pas moins un homme des plus admirables qui en ce moment m'inspire un héros de roman …
Oui, moi , j'écris une histoire qui a l'avantage de m'éloigner du monde réel en recréant celui qui fut le nôtre au temps de notre jeunesse .Vous riez, Louise ? Votre chevalier d'Alfieri n'est pourtant le seul au monde à ressentir les bonheurs de l'inspiration ! Enfin, monsieur de Flahaut reste calme face aux tempêtes , son unique ambition est de nous installer en quelque retraite agreste avant que le pire ne se produise …
Voyez-vous,Louise, l'espoir d'un retour à la sérénité décroît de jour en jour...Les orateurs de l'Assemblée s'évertuent à nous dépeindre un avenir fraternel, or la réalité pure et dure se moque de la chanson de l'utopie déployée à la tribune ! nous ne savons plus que penser de l'ère nouvelle, la constitution n'est pas une recette miraculeuse qui ramènera la prospérité .Tout va dépendre de la nouvelle Assemblée..  et de la volonté du roi de demeurer fidèle à son serment de la fête de la fédération …
Tant d'inconnu ! Et un accablement ridicule m'étreint le cœur :devinez donc pourquoi et pour qui ? Monsieur de Talleyrand !
Envolé , disparu, englouti dans Paris la semaine dernière, non content de me laisser un méchant bout de papier qui me faisait l'héritière de ses biens, lesquels d'ailleurs, il n'a que des dettes, mon ami m'a laissé deux jours en proie à d'atroces inquiétudes sur sa vie et sa santé mentale, et au bout de ce calvaire, pas un mot, pas un billet, pas une visite ! Le silence impertinent ou indifférent d'un désinvolte qui ne ressent en aucune façon les sentiments d'autrui ...
Monsieur de Molière a fort bien mis cela sur scène : on jurerait que son Dom Juan est un double de Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord … et même dans la scène burlesque du gentil marchand Monsieur Dimanche que l'on éconduit avec force politesses et embrassades, il y a du Talleyrand ! Ce diable d'homme n'a-t-il mis dehors son carrossier en imitant la brillante insolence , l'hypocrite amabilité de Dom Juan? Vous l'ignoriez, Louise ?
Voici l'histoire :
ce pauvre carrossier las de réclamer son dû décida de se poster devant la porte de monsieur de Talleyrand et d'y prendre racine jusqu'au jugement dernier.
A la fin, mon ami daigna s'expliquer avec ce pauvre homme immobile comme la statue du commandeur.
Que voulait-il ? Ah ! Son argent !
Et Monsieur de Talleyrand de lancer tout guilleret :
  • Ah ! Vous êtes mon carrossier et vous voulez être payé ! Mais vous serez payé, monsieur mon carrossier !
  • Mais quand , monseigneur ?
  • Ah ça par exemple, vous êtes bien curieux , vous , pour un carrossier !
Ma chère Louise, je crains que le pauvre carrossier ne reçoive autre chose que cette belle exclamation …
La vocation de l'Elvire séduite et abandonnée, femme blessée et vindicative, puis amante sublime capable de prodiguer une « tendresse sainte » à ce traître égoïste de Dom Juan m'ennuie plus que je saurais vous dire. Ce bizarre retournement m'étonne toujours et je n'y souscris point .
Si Charles-Maurice de Talleyrand qui ne sera bientôt plus évêque d'Autun, m'annonce qu'il me plante là, eh bien, je ne lui ferais point l'hommage d'une affection divine et immortelle, je n'aurais cure de son salut.
Je ne l'étourdirais point de cris non plus. Je l'effacerais de ma vie en regardant vers un horizon libéré de sa personne .Nous n'en sommes point à cette extrémité , en dépit de son maudit égoïsme, Charles-Maurice me témoigne encore un attachement sincère, mais je le sens s'éloigner …
Madame de Staël ne laisse aucune femme s'approcher de son dieu Talleyrand .La vanité de mon ami en est fort chatouillée, c'est là son talon d'Achille : on le gouverne aisément en sachant jouer de cette faiblesse étrange dans un caractère si obscur et si redoutable .
Ma chère Louise, j'en veux terriblement à mon ami de ces deux nuits de veille et de prière à m'imaginer que son corps flottait sur la Seine ! Ajoutez que Monsieur Morris se lasse de m'aimer en second. Il me prie de rompre avec monsieur de Talleyrand ou d'accepter son amitié et rien de plus .
Que vais-je décider ?
Quant à mon jeune soupirant anglais, le voici de retour dans son pays, se souviendra-t-il de moi? Sa famille a promis de le marier, notre amitié est fatalement compromise, hélas !
Ma chère Louise, quand donc recevrez-vous cette lettre ?
Nos communications avec l'étranger semblent incertaines, pour preuve, la charmante duchesse de La Rochefoucauld se morfond dans l'attente de la poste de la Hollande, son cavalier favori,(c'est un secret que chacun chuchote en riant sous cape) le timide William Short, ce diplomate Américain, dont je crois vous avoir vanté la charmante manière de s'exprimer en notre langue et le beau regard enflammé, lui envoie chaque semaine un roman de ce pays. Et la duchesse austère de répondre avec pondération à cette flamme, laissant le feu qui l'habite couver sous le papier ! Je ne suis point sa confidente, toutefois, elle m'honore d'une conversation circonspecte, et me touche par sa courtoisie inébranlable.
Souvent, la solitude la pousse à m' avouer ses sentiments à mots couverts quand je la rencontre dans les galeries du Louvre où elle se plaît à voir travailler Monsieur Hubert Robert dont l'atelier demeure florissant . L'assemblée ne voit plus en ce peintre l'ami de la reine mais l'artiste du nouveau régime. Monsieur Hubert Robert a l'art de savoir se peindre sous un nouveau jour ...
Monsieur Morris m'a assuré que William Short en reviendrait en mars, pour le bonheur discret de la sérieuse duchesse qui s'efforce de n'être passionnée que par les agréments de son immense domaine de Normandie. Or, c'est un roman vrai qui s'écrit, un sentiment fervent qui vole de Paris à Amsterdam ou Bruxelles. J'envie prodigieusement cette duchesse qui a mon âge, qui est mariée à son vieil oncle, et qui malgré son visage plus piquant que gracieux a su gagner le cœur d'un jeune américain cultivé et idéaliste . Un chevalier du Nouveau-Monde !
Tout l'inverse de Charles-Maurice de Talleyrand .je ne veux plus recevoir ce monsieur, je n'ai que faire d'un pareil ingrat.
Mon Dieu ! Son domestique vient d'entrer, il m'a écrit ! Il vient ce soir ! Il m'aime encore …

Louise, je vous embrasse,
la prochaine fois, donnez-moi des nouvelles de Monsieur Vivant-Denon que l'on murmure amoureux à en perdre la raison d'une Vénitienne aussi parfaite qu'un modèle du Titien …
Souffrez que je vous laisse, ma chère amie,
je dois avertir Charles de la venue de son père et m'y préparer moi-même.

Je suis votre amie dévouée

Adélaïde

A bientôt, Lady Alix

ou Nathalie-Alix de La Panouse

Comtesse Isabella Albrizzi, grand amour de Vivant-Denom
par Madame Vigée Lebrun 1792 Toledo Museum of Art

mardi 30 avril 2019

Panique au Louvre à l'hiver 1790, Chapitre 39, "Les amants du Louvre"


Les amants du Louvre
chapitre 39

Roman par Nathalie-Alix de La Panouse

Vent de panique sur le vieux-Louvre

Lettre de la comtesse de Flahaut à Monsieur Governor Morris

le 23 février 1791 au soir, vieux-Louvre

Monsieur, mon cher, mon fidèle ami,

morte d'inquiétude, en proie à la panique dans mon grenier du Louvre, désolée et en pleurs,
je passe les bornes de la convenance et de la simple amitié en vous appelant encore une fois à l'aide.
A la vérité, je crains un refus qui ne serait que trop mérité .
N'ai-je la folie de vous supplier de chercher en quel lieu se dérobe à ses assassins un homme que vous n'estimez guère et même point du tout ?
Vous devinez de qui je parle et sans doute prenez-vous une mine de circonstance …
voilà ce que vous êtes tenté de me dire :
« Ce Talleyrand qui encore évêque d'Autun a eu l'audace d'accepter de bientôt sacrer trois nouveaux évêques constitutionnels, mission impie entre tous, ce Talleyrand qui vous trompe sans vergogne, ce Talleyrand qui doit des fortunes dans tous les endroits mal famés après y avoir englouti la somme récoltée sur vos bijoux de famille, voudriez-vous que je lui porte secours ?
Mais pour qui me prenez-vous, Madame ? Ce monsieur ne saurait-il se tirer d'affaire tout seul ? Son esprit roué lui ferait-il à ce point défaut ? Quels arguments allez-vous présenter afin que j'examine votre requête d'un œil indulgent ? »
Mon ami, je ne peux être en désaccord avec votre lucidité américaine qui me sert souvent de gouvernail au milieu des tempêtes politiques et morales , je n'ose dire sentimentales, que nous traversons .Toutefois soyez assez généreux pour mettre de côté vos ressentiments légitimes et votre bon sens à toute épreuve ; vous n'appréciez point Monsieur de Talleyrand pour des raisons qui restent des plus flatteuses à mon égard …
Or, ce soir, tout est emporté , il est question de péril mortel ! Figurez-vous que je reviens à l'instant au vieux-Louvre, les bras alourdis d'une corbeille remplie par la générosité de monsieur de Narbonne qui ne désire pas plus que vous que mon fils ne souffre de la faim. Je reprenais mon souffle en haut de nos interminables marches quand je vis une enveloppe couverte de la singulière écriture de mon ami qui attendait sur le seuil de notre porte.
Au comble de la surprise, je la déchirai plus que je ne l'ouvris : son contenu m'accabla aussitôt et m'accable encore : Monsieur de Talleyrand poursuivi par une meute d'assassins à la solde de conservateurs ivres de haine et de joueurs enragés, furieux de n'avoir point reçu leur dû, a perdu le sens commun !
Il semble vouloir achever une vie qui lui pèse trop !je voulais rire de cette extravagance à laquelle nulle personne le connaissant ne peut croire quand un second papier glissa dans mes mains, j'en lus avec épouvante les premiers mots dont le style pompeux m'étonna. Soudain je compris !
Poussant un cri, je froissai le testament d'un ami qui m'a fait l'honneur redoutable de me désigner sa légataire universelle …
De deux choses l'une, soit Monsieur de Talleyrand n'a aucun espoir de vaincre ses agresseurs, soit il a pris la funeste décision de se donner la mort avant de tomber entre leurs mains . Je suis moi-même à demi-morte de terreur, comment vivrais-je sans lui ?
Je ne sais si je l'aime ou si je le hais, je ne sais si je lui pardonne ses trahisons, son indifférence, sa froideur affichée, sa façon obscure de travailler à sa seule ambition en employant tous les moyens qui sont à sa portée sans se soucier d'honneur ou de compassion. Je sais à quel point il peut être lâche, je crains qu'il ne m'abandonne une fois la fortune revenue.
J'ai fait le tour enfin de Monsieur de Talleyrand et le connais mieux qu'il ne le croit : cela diminue , je vous l'avoue, mon attachement. Mais il reste le père de mon fils et l'homme que j'aie le plus aimé au monde ... Sa perte me porterait un coup horrible !
Je ne saurais pas davantage supporter l'existence sans vous, et c'est pourquoi je vous implore de recourir à vos espions habituels , vous seul retrouverez ce malheureux , peut-être erre-t-il au bord de la Seine, peut-être galope-t-il vers les domaines de sa famille, vers les bois du Périgord qui lui fourniront un refuge, ou vogue-t-il vers l'Angleterre ? mais je suis en proie au délire ! Monsieur de Talleyrand n'a certes pas quitté Paris !je vous en conjure, allez jusqu'à la couche de Madame de Staël si cette femme le dérobe à ses assassins, j'aurais de l'estime à son endroit ; envoyez des hommes dans les plus indignes tripots, mais ramenez-le ! ôtez-lui l'envie d'abandonner son fils et ses amis, rien sur cette terre ne vaut ces trésors d'affection qu'il considère si mal .. 
Mon ami, pardonnez cette exaltation suscitée par une angoisse extrême, j'attends de vos nouvelles, je veillerai cette nuit en guettant un messager,

je vous quitte car les larmes m'empêchent de poursuivre,

Adélaïde


Lettre de Monsieur Governor Morris à la comtesse de Flahaut

Paris , le 23 février 1791 à la nuit

Madame et ma très chère amie,

ainsi vous m'aimez assez pour m'implorez de sauver l'homme que vous aimez malgré vous !
Votre charme seul fait admettre ce curieux arrangement …
Hélas, Madame, malgré mes efforts et les braves gens lancés sur ses traces, votre ami en déroute s'est englouti dans les entrailles de Paris.
Madame de Staël le chercherait aussi et clamerait son effroi à grand vacarme … Séchez donc vos pleurs, reprenez vos esprits et laissez à ses divagations égoïstes votre égoïste ami qui saura fort bien échapper à ses créanciers, ne s'amuse-t-il à leurs dépens d'habitude ? Souvenez-vous de ce bonhomme de carrossier renvoyé sans ménagements et avec force plaisanteries !
Je ne crains pas davantage vos conservateurs fervents, assassins en paroles mais en réalité des plus affairés à suivre le sillage de Mesdames Tantes en route vers Rome, et par là vers l'exil doré …
Les dévotions à accomplir auprès du Saint-Père sont un beau prétexte pour se mettre à l'abri !
Cela est bien peureux, Madame, mais bien prudent aussi. Je ne saurais que trop vous conseiller de monter bientôt en carrosse et de filer droit vers votre Naples tant regretté.
Si j'avais l'influence d'un certain Suédois, je songerais à donner le même avis à la reine, mais certes point au roi ! votre pays peut se passer de la présence d'une reine si honnie, de votre roi, jamais. N'incarne-t-il grâce à son serment à la constitution l'avenir et la concorde de tout le pays ?
Enfin, vous n'avez point de goût à la politique ce soir, et je compatis à vos tourments.
Je vous manderai des nouvelles si je puis en avoir .
Là-dessus, souffrez que je vienne en personne vous réconforter au matin .
Dormez, Madame, je gage qu'il n'arrivera rien de fâcheux au père de votre petit Charles .C'est un renard qui a plusieurs tours dans son sac …

A demain dés l'aube, Madame,

Je reste votre fidèle serviteur,
Governor Morris

A bientôt, pour la suite !

Lady Alix

ou Nathalie-Alix de La Panouse qui vous invente ce roman épistolaire

Jean Baptiste Mallet (circa 1791)

mardi 23 avril 2019

Scène de ménage pour Monsieur de Talleyrand, chapitre 38: Les amants du Louvre


Chapitre 38
Les amants du Louvre
roman par Nathalie-Alix de La Panouse

Lettre de la comtesse de Flahaut à Monseigneur de Talleyrand-Périgord

Le premier décembre 1790

Vieux-Louvre

Eh bien, Monsieur ?

Voici que vous m'imposez la figure la plus froide, les billets les plus laconiques, que vous, si insaisissable naguère, avez la cruauté d'imposer votre nouvelle conquête au grand jour ! Enfin, non content de briser les vestiges d'un cœur aimant vous vous plaignez de ma jalousie ! Pire : vous osez prétendre que j'extravague en vous reprochant une amitié que vous prétendez imaginaire avec l'ambassadrice de Suède, cette Suisse charnue et volubile, fille du ministre Necker, abhorré après avoir tant été adoré par notre nation inconséquente.
Monsieur, je n'extravague point du tout ! Monsieur Morris m'a avoué combien vous sembliez fat au bras de cette Madame de Staël qui selon son esprit impitoyable a tout l'air « d'une femme de chambre ».
J'ignorais, mon ami, que vous aviez autant de goût pour les amours ancillaires ou leur sosie ...
Vous m'affirmez que ma jalousie prête à sourire , mais c'est votre conduite qui excite les railleurs et donne le sourire à tout ce que Paris compte de libéraux et de constitutionnels.
Tenez, Madame Berry, fringante et satisfaite grâce à la vertu d'un voyage à Rome, Naples et Florence, l'heureuse mortelle, sort de mon grenier où je n'avais eu l'honneur de la recevoir depuis notre état de quasi ruine.
Qui croyez-vous lui insuffla la force de grimper nos marches glissantes? Mais vous, Monsieur ! Vous ! Car, en meilleure amie de votre grosse dame Suisse, elle ne voit en vérité que vous depuis son retour d'Italie ...Devinez-vous l'accablement dans lequel ses ragots m'ont laissée ? Je vous livre avec un indicible étonnement ses propos : «  a notre retour d'Italie, nous trouvâmes l'ambassadrice de Suède dans tout le feu de sa passion pour l'évêque d'Autun. Nous soupâmes à son hôtel rue du Bac, invités par son mari, qui nous vit tous les jours.Quant à Madame, elle était trop occupée par sa passion pour s'apercevoir de notre existence . »
Madame Berry est d'ordinaire une bonne personne, pourquoi ce ragot médisant ? Peut-être a-t-elle voulu me mettre en garde ? Je ne sais, mon ami, mais seule une sainte, et encore je n'en suis point sûre, n'aurait éprouvé de la jalousie en écoutant ces paroles.
Savez-vous, Monsieur, vous qui savez absolument tout, que cette créature que vous jugez jalouse, veille sur votre fils qui tousse comme une âme en peine dans ce froid de loup, ravaude ses robes en riant, et se passe des perles de la mer, offertes par le feu roi à sa mère, hommage galant à un amour fugace, émouvant trésor de famille mis en gage par vos soins, donné en pâture à vos créanciers depuis des mois !
Ignorez-vous, Monsieur que cette jalouse, cette femme qui vous horripile de ses simagrées sentimentales, tremble pour votre vie menacée par les monarchistes qui vous haïssent d'obliger bientôt évêques et prêtres à prêter serment à la constitution, cette grande œuvre qui déçoit les doux rêveurs dont j'ai grossi le nombre accablant ?
Ne vous doutez-vous de l'amertume éprouvée par cette misérable amante que vous prétendiez adorer il y a peu et qui assiste à vos débordements artificiels envers cette grosse Suisse qui agace l'Assemblée, les salons, le peuple et même ses animaux de compagnie, sans omettre ses rares amis ? Oubliez-vous, Monsieur que vous m'assuriez tantôt que se glisser dans le lit de la fille de Necker devait être une corvée qui dépasserait toujours vos forces ? Monsieur Governor Morris ne cesse de me conter vos exploits dans le cœur et la couche de cette dame, or vous allez jusqu'à la comparer à une espèce de bête derrière son dos !
Que cherchez-vous donc ? A vous créer un lien opportun en cas de péril ?
Je suis assez lucide pour le comprendre, n'en fais-je finalement pas autrement en cultivant mon amitié avec le dévoué Monsieur Morris auquel je serais jusqu'à ma mort redevable de la guérison de notre petit Charles ?
Mais de là à me traiter de cette façon si froide ! Vous m'avez l'autre soir plantée-là au bord de la fontaine Médicis, m'abandonnant sous la bise glacée tandis que notre Charles poussait son bateau sur l'eau aussi triste que mon cœur .
Ingrat ! Si vous condescendiez à être moins cruel, comme je saurais vous en récompenser ! Pourquoi mon destin est-il de m'attacher au seul homme incapable d'attachement ?
Lord Wycombe me poursuit de ses déclarations : quel mal aurait-il à le combler des félicités que vous ne désirez plus ? Monsieur Morris est un roc pour ma famille, je sais que nous aurons un refuge chez lui dans la tourmente à venir …
Oui, la tourmente, Monsieur ! Ce mot sonne fort, mais ne sonne-t-il le glas de notre monde ? Croyez-vous avoir votre place dans le nouveau ?
Vous devez prendre congé de votre évêché si aimé, vous ne serez plus député quand la nouvelle Assemblée siégera au printemps prochain, vous risquez d'être un aristocrate en exil ...Croyez-vous que la tonitruante et grasse Germaine (le joli prénom qui sent les pâturages Suisses!) l'autoritaire Madame de Staël vous couvrira de ses jupes afin de défendre votre vie ?
Nous verrons bien, comme le dit souvent Monsieur Morris, nous verrons laquelle des deux sera digne de vous ! surtout, je verrais si vous êtes digne de moi ..  Sachez, monsieur, que j'ai accepté de vous partager avec un aréopage de dames distinguées, belles et spirituelles, j'en ai souffert, je souffre encore, je souffrirai toujours, mais si je n'ai prononcé le nom d'aucune de ces rivales, c'est que je comprenais que vous ne puissiez résister, vous l'homme du sentiment de l'instant, à ces beautés singulières.
Je fermai les yeux, je cachai ma peine, et vous me reveniez ! Vous me reveniez avec tant d'amour sous votre glace ! Mais, là, Monsieur, non, je ne souffrirais point le partage !
Puisse cette Suisse nourrie de fromages et de pain bis rassasier votre maigre cœur et vos sens ! Adieu, monsieur, je ne vous verrai plus en cette vie obscurcie par votre méchanceté, vous êtes un insouciant qui a la religion de lui-même, un cœur de caillou, et je plains votre plantureuse amante de le réaliser sous peu...

Adélaïde

Lettre de Charles-Maurice de Talleyrand -Périgord à la comtesse de Flahaut

Paris, le 3 décembre 1790

Madame ou plutôt ma tendre et belliqueuse amie,

mais quelle diatribe ! Cela sent la bonne élève qui au couvent raffolait des tragédies de Racine !
Je serais ainsi un héros cruel, un ingrat, l'empereur Titus pour le moins, ou l'amant infortuné de la belle Andromaque, ou si nous passons dans le registre Cornélien, l'infâme Rodrigue qui assassina le père de son amante ; en vérité vous seriez capable de m'accuser même des crimes que je n'ai point encore sur la conscience.
Jalouse vous êtes, ma tendre et charmante amie, jalouse des pieds à la tête, et de qui ? D'une Suisse qui joue à l'homme révolutionnaire, au philosophe, à l'intellectuelle enragée ? Soyez donc jalouse à bon escient, je vous en prie, Madame ! Vous avez attachée à votre grenier les deux hommes les plus en vue de Paris, et je dois endurer ces visiteurs qui me privent de la compagnie charmante de notre Charles …
L'autre soir, votre Américain qui fourre son nez et sa jambe de bois, le beau soupirant que vous avez-là, en tout lieu et ragote sur son prochain à l'instar d'une commère de province, n'a-t-il eu le front de me tourner le dos ? Et pourquoi cela, Madame ? Pour la raison que prise d'un malaise effrayant ,vous me demandiez mon aide ! L'animal d'outre Atlantique, le sauvage des Amériques roula donc des yeux en m'observant bassiner votre lit ..  Et de nous lasser de ce commentaire inepte :
« N'est-ce point curieux de voir un révérend Père de l'église engagé dans cette opération ? »
Quant à ce grand diable d'anglais au teint de peau-rouge, que voulez-vous en faire ? Un animal de compagnie ? Et qu'en dira la noble famille du jeune lord à votre avis ?
Madame, reprenez-vous, cessez vos humeurs et bouderies, retrouvez votre malice, votre amour de la vie … Ne suis-je votre amant bien-aimé et le père de votre cher enfant ?
Vous vivez trop en marge du monde et ignorez la leçon que reçue tantôt cette pauvre ambassadrice de Suède que vous détestez avec une fougue enfantine.
Sachez, mon amie, que la malheureuse provoqua seule son naufrage ; voilà toute l'histoire :
l'ambassadrice, dévorée elle-aussi par le démon de la jalousie me dit ceci :
« Vous m'assurez que vous me trouvez très aimable ; mais vous donnez la préférence à Madame de Flahaut.Or, si nous étions tous les trois sur un bateau venant à chavirer, laquelle de nous deux sauveriez-vous la première ? »
Je vous avoue, mon amie que je fus un moment embarrassé , puis, reprenant mes esprits, je répondis tout de go :
« Mais, Madame, vous avez l'air de savoir mieux nager... »
On rit autour de nous de ma plaisanterie, mais l'ambassadrice ne fut la première à rire...
Vous le voyez, mon amie, vous êtes vengée et par celui que vous accusez !
Allons, mon amie, cessez vos plaintes, cessez vos imprécations napolitaines, et ce soir daignez ouvrir au père de Charles qui vous aime plus que vous ne vous en doutez...

Je reste votre plus fervent serviteur,

Charles-Maurice

Lettre de la comtesse de Flahaut à Monseigneur de Talleyrand-Périgord
Vieux-Louvre,
Le 10 décembre 1790

Mon Dieu, mon ami,

que j'aie eu plaisir à lire le récit de votre exquise taquinerie ! vous connaissez décidément l'art de vous faire pardonner de moi ...
Quelle est d'ailleurs cette sotte manie de querelle alors que notre pays est en proie à tant de discordes ? Cela suffit ! Vous avez raison, comme d'habitude, je m'incline, ramenons la paix entre nos cœurs, l'un trop aimant, l'autre aimant à sa façon. Vous ne changerez point et moi pas davantage !
Bien sûr que je vous aime encore, je vous aimerai, hélas, jusqu'au bout de cette étrange existence, et certainement sur l'autre rive ne chercherais-je que votre âme capricieuse…
Mais vous me bouleversez, je voudrais vous fuir, et je vous reviens : il me faut m'accommoder de cette passion qui épuise ma tendresse et ne vous touche que fort peu. Toutefois pour un caractère tel que le vôtre, ce peu est déjà beaucoup !
Là-dessus, mon ami, si nous songions à l'an neuf ? Monsieur de Flahaut s'évertue à me convaincre de quitter Paris . Qu'en pensez-vous ? Lord Wycombe nous propose un cottage sur l'île de Skye en Écosse, dans le parc du château d'un lointain cousin, l'aimable garçon ! Il paraît que l'on y passe le clair de son temps à pêcher le saumon les pieds dans des bottes emplies d'un breuvage horrible qui coule dans votre gorge à l'instar d'une source de feu !
Je préfère être mendiante à Naples ou bergère à Capri !
Je vous en conjure, mon ami, obtenez de votre frère à Naples une quelconque mission pour moi qui parle l'italien et pour mon époux dont la santé fragile exige un climat ensoleillé.
Venez ce soir, je vous guetterai, tremblante et fiévreuse comme aux premiers jours, au faîte de nos marches …
L'amour ne serait-il qu'un éternel recommencement ?

Je ne puis m'empêcher de vous aimer, hélas …

Adélaïde


A bientôt ,pour la suite de ce roman,

Lady Alix

ou Nathalie-Alix de La Panouse

La galerie du Louvre dévastée
Un" songe "d'Hubert Robert

mardi 16 avril 2019

Septembre 1790: "Les potins de la comtesse de Flahaut" chapitre 37 "Les amants du Louvre"


"Les amants du Louvre" chapitre 37

Roman par Nathalie-Alix de La Panouse

Lettre de la comtesse de Flahaut à la comtesse d'Albany
Vieux-Louvre, Paris

Le 10 septembre 1790

Ma chère, ma fidèle Louise,

vous avez été fort négligée depuis le billet griffonné à la hâte qui vous confiait mes affres au chevet de mon fils ! Je vous en demande bien pardon ! la vie quotidienne dans notre grenier de l'impécuniosité vire au dénuement certains jours … il me faut prier l'un ou l'autre de nos amis de ne point nous laisser tout à fait mourir de faim. J'y arrive assez bien, on nous aime encore ! l'ennui c'est que de plus en plus mes amis m'aiment de loin…
Vous ne l'ignorez guère puisque vous me comblez de nouvelles de nos vieilles connaissances exilées à Rome ou à Naples. La touchante Madame Lebrun, dont notre ami Vivant Denon fait un cas extrême,(s'il savait qu'elle le trouve bien laid alors que, selon moi, sa physionomie est la plus affûtée et la plus attrayante du monde ) a ses entrées depuis le printemps à la cour de la reine Marie-Caroline !
Certains de nos vieux amis persiflent ses grâces maniérées, qu'importe ! l'heureuse magicienne impose son pinceau aux nobles Napolitains, aux ambassadeurs d'Europe, aux jolies femmes du monde entier, sur un balcon regardant vers l'île de Capri.
Que je regrette que trop pressée de fuir l'an passé, elle n'ait point tenu sa promesse de dessiner ou peindre mon fils si vif, si pimpant, si avenant pour son âge tendre ! J'en suis marrie d'autant plus que je n'ai jamais failli à mes devoirs amicaux, n'ai-je point caché Madame Lebrun au soir de la prise de la Bastille ? Nul ne s'en doute, si ce n'est vous qui recevez mes confidences …
Quelle ingratitude !
Songez qu'en un seul soir d'application, elle aurait pu immortaliser mon Charles de sa main habile !
Mon Dieu ! si j'avais eu le malheur de le perdre, imaginez la consolation que m'aurait prodigué ce modeste dessin …
Cela me fait songer à la petite Adèle d'Osmond qui est si exquise à voir et qui mériterait elle aussi un portrait lui rendant grâce ! Or, sa langue bien acide pour son jeune âge augure d'un avenir pour le moins piquant, et cela risque à l'avenir d'éloigner de l'impertinente de bien aimables personnes … Mais, j'aime sa malice, et je vous avouerai que recevoir parfois ses enfantins billets du château de Bellevue où sa mère tient pour le moment compagnie aux Tantes du roi, (ces vénérables et augustes dames rêvent en ce lieu charmant à leur prochain exil) m'amuse et même me passionne.
Comment ais-je fait la connaissance de cette très jeune amie des princes et des monarques ; songez un peu, Louise, l'unique enfant née, élevée, adorée à Versailles à l'exception des enfants royaux !
Elle m'a observée, juste avant la maladie de Charles, avec une certaine condescendance quand j'eus l'honneur d'accompagner Monsieur de Talleyrand qui avait à s'entretenir avec Mesdames Tantes à Bellevue, un jour de visite de la reine qui survint pâle et mélancolique, et sous bonne escorte des gardes républicains ...
Je n'ai point eu la faveur d'une audience, ni même d'un sourire ; la reine ne se souvient que trop de ma fugue à Capri alors que j'étais en pleine mission obscure auprès de sa sœur. Je suis un oiseau frivole, quasi dangereux et elle fit mine de ne me point voir... Ce qui m'arrangea fort car je redoutais les mauvaises rumeurs colportés par des témoins peu amènes …
Toutefois j'ai séché les pleurs de la ravissante Adèle, enfant précoce qui, à la suite d'une scène poignante qui vit la reine dérober ses pleurs dans la chevelure de l'enfant bouleversée, saisissant la fâcheuse situation de sa reine chérie dans sa prison dorée, sanglotait sous son bras dans une allée … Je me suis avancée et l'ai consolée de mon mieux ; du coup, un lien affectueux nous unit malgré la morgue irraisonnée de cette toute petite demoiselle au visage d'ange.
Je ne sais pourquoi mais je plains déjà l'homme qui la recevra un jour pour épouse : il en deviendra aussitôt l'esclave consentant ! Et s'il n'est point né prince de sang ou issu d'une famille remontant à Charlemagne, sa vie tournera à l'enfer ...
Que cela m'apaise, ma chère Louise, de vous écrire ce flot de sottises ! Grâce à ce bavardage inconséquent, voyez-vous, je reviens soudain dans notre monde ancien dont j'attrape en vain les lambeaux …
Que vous dit-on en Italie sur cette nouvelle France qui s'ébroue sur les vestiges de la précédente ? Vous a-t-on conté qu'une bizarre amitié rapprocherait le comte de Mirabeau et notre reine ?
Vous en lâcherez certainement votre ce papier quand vous découvrirez ces mots ! Pourtant, croyez-moi, jamais votre salon de Florence ne comptera cavalier plus étrangement dévoué que le tonitruant et féroce comte de Mirabeau à une reine abandonnée !
Le comte (que Monsieur de Talleyrand n'est point le seul à surnommer « le Tonneau ») serait même devenu par le plus étrange des tours de magie le meilleur soutien de la famille royale et d'un régime bien proche de sa fin … Les âmes sentimentales chuchotent, si j'ajoute foi aux ragots des Tuileries qui montent jusqu'à nos hauteurs du vieux-Louvre, que Monsieur de Mirabeau serait éperdument amoureux de la reine, cette mère épuisée dont l'ambassadeur Dorset m'a dépeint la triste apparence et le vieillissement prématuré …
La duchesse du Devonshire aurait eu grand peine à cacher son étonnement de retrouver son amie aussi changée! le deuil du premier dauphin lui serre toujours le cœur, aurait confié Madame de Tourzel, comment en douter ?
Et la préparation de la constitution civile du clergé obsède assez le roi pour que la reine n'en soit point touchée. Monsieur de Talleyrand s'est rapproché de Monsieur de Mirabeau, mais sur ce sujet-là, je ne sais rien on me cache beaucoup, on se méfie de mon franc-parler.
Par contre, je puis vous assurer que ce n'est point le charme mélancolique de la reine qui a fait naître une troublante amitié entre sa Majesté et le comte de Mirabeau sous les taciturnes marronniers du parc de Saint-Cloud .. Ne devinez-vous point ? Allons ! L'argent, ma chère Louise, l'argent demeure l'unique nerf des grandes causes et des plus superbes ralliements ! Monsieur de Mirabeau a en commun avec mon ami Talleyrand l'art d'être panier percé, le roi aurait donc amélioré sa très fâcheuse situation (on m'a juré qu'il devait plus de deux cent mille livres à ses créanciers exaspérés) en lui promettant une rente !
D'autres sommes fort substantielles lui auraient été allouées afin de sauver la monarchie …ce qu'il s'acharne à tenter par le biais de billets quasi quotidiens remplis d'une prose alarmée. D'après ma source habituelle, je n'ai point a vous la nommer, le dernier s'écrierait : »
« Quatre ennemis arrivent au pas redoublé, l'impôt, la banque route,l'armée et l'hiver .
La guerre civile est certaine et peut-être nécessaire . »
Comment la reine affrontera-t-elle ces terribles prophéties ?
L'action, dit Monsieur de Talleyrand, est indispensable, mais laquelle ? Monsieur de Mirabeau insisterait afin de décider le roi à agir, mais de quelle façon ? N'a-t-il compris que sa Majesté est recluse aux Tuileries et que nul ne semble écouter sa voix ?
Enfin, je prie pour qu'aucune trace de ces obscures négociations ne soient un jour dans la lumière , le peuple courroucé ne l'admettrait point …
Je ne me tourmente point à propos de nos lettres, tant que notre correspondance restera entre les mains de mon cher et dévoué ami Governor Morris, ou du charmant William Short, je pourrais vous entretenir sur le ton libre qui m'est habituel. Le salut en matière d'amitié épistolaire c'est d'écrire sous la protection d'une puissance étrangère !
Pour le moment, la jeune Amérique veille sur mon courrier, mon fils et mes provisions de bouche ! Ce qui rend Monsieur de Talleyrand très insupportable.
Curieusement, les assiduités exquises de mon nouvel ami anglais, le jeune et point farouche Lord Wycombe unissent mes deux vieux amis dans un même élan jaloux qui m'enchanterait si j'étais comme autrefois d'humeur à badiner avec l'amour.Le souci de notre sécurité, de celle de mon fils, et aussi, car je ne suis point ingrate et cruelle, celle de mon époux, dirige ma conduite.
Voilà pourquoi Monsieur Morris m'a reproché cet Anglais au teint rose, qu'il juge « un peu enniché » au Louvre parmi les peintres se querellant pour un modèle capricieux ou infidéle, les chiens de chasse aboyant devant un os à ronger, les chevaux à la retraite hennissant sur leur paille, et les garnements jouant entre les tableaux des maîtres anciens .
Ma chère Louise, cet Anglais m'adore, et s'il fallait quitter ce pays où vivre prend une mauvaise tournure, je m'abriterais volontiers derrière lui !

Je dois rendre cette lettre au domestique de Monsieur Morris qui l'attend...
Le plaisir de vous écrire cesse donc,
mais mon affection certes pas !

Je vous embrasse, ma chère Louise,

Adélaïde

A bientôt pour la suite de ce roman épistolaire,

Nathalie-Alix de La Panouse

ou Lady Alix

Un rare portrait du Comte de Mirabeau rêveur
Marguerite Gérard circa 1790