samedi 10 novembre 2018

L'art d'être une femme malicieuse ! chapitre 22, "Les amants du Louvre"



"Les Amants du Louvre"

 Roman épistolaire

Chapitre 22

Lettre d'Adélaïde de Flahaut à Charles-Maurice de Talleyrand

Capri, le 15 juillet 1784

Monsieur mon ami,

Je n'y puis croire: une lettre de vous en ce séjour riant où règne un éternel printemps !
Ainsi m'avez-vous retrouvée ! Je rends grâce à la comtesse d'Albany qui vous rassura sur mon sort tout en vous livrant le nom de mon compagnon et sauveur au travers de mes périples.
J'ai certes échappé à quelques fâcheux et à l'ennui d'une mission à laquelle depuis mon rendez-vous de Trianon je ne compris jamais goutte.
J'ai adressé, de ma propre autorité, le malencontreux paquet, qu'une initiative royale saugrenue avait remis entre mes mains maladroites, à la Reine Marie-Caroline.
Ceci tout simplement par le truchement du meilleur orfèvre de Florence qui a ses entrées partout où l'on croit que les diamants sont une consolation pour les cœurs affligés.
Monseigneur de Bernis m'a libérée de mes mystérieux devoirs grâce à une lettre obligeante de votre parent, le baron de Talleyrand, notre nouveau secrétaire d'ambassade qui remplace Monsieur Vivant de Non à la cour de Naples.L'un est enchanté, l'autre maudit ce départ obligé ...
Monsieur Vivant de Non, inconsolable d'être chassé de cette cour napolitaine où il fit tant de conquêtes, et de la Campanie où il fit tant de fouilles, a décidé de m'ouvrir les yeux sur les vestiges antiques, les beautés perpétuelles, les sites enchantés de l'île si chère à Auguste, Tibère, et à la comtesse de Flahaut !
Vous devinez comme je suis bien aise de ma nouvelle situation  de voyageuse inutile n'écoutant que son caprice sous le climat le plus doux et dans la compagnie la plus plaisante !
La mer est si tranquille en cette saison torride que votre lettre, non seulement n'a point coulé au fond de ces eaux merveilleuses mais a délié les langues, coloré les teints et provoqué les pâmoisons des jeunes filles qui eurent la vaillance d'escalader en troupe jacassante les marches taillées par un peuple de géants qui relient l'humble bourg de Capri au hameau d'Anacapri.
Vous ne pouvez, monsieur mon ami, vous représenter l'effet inouï que provoqua votre billet sur les esprits prompts aux romans tragiques de ce peuple de pêcheurs, de paysans, d'enfileuses de colliers de corail et de jardiniers œuvrant du haut au bas de cette île si petite sur la carte et immense si l'on se donne la peine d'aller à sa découverte.
Du port où l'on arrive chahuté sur une barque fleurant bon le poisson encore agité des ultimes
soubresauts de la vie, aux vergers d'orangers regardant vers la plantureuse Ischia, une foule s'est précipitée vers la blanche maison enroulée comme un coquillage où on loge les rares visiteurs, s'est massée à l'ombre fleurie de notre tonnelle, et n'a cessé de se répandre en exclamations insensées disant à peu près ceci :
"Un malheur venait de se produire en France, l'époux de la contessa avait rejoint ses magnifiques ancêtres, ou, pire, cet homme jaloux avertissait de sa prochaine arrivée sur l'île afin d'assassiner son cavalier si aimable, si dévoué, si bienveillant !
Hélas ! ce grand artiste toujours un crayon à la main serait  vite empoigné par l' Illustrissime époux et projeté, comme jadis les esclaves pantelants d'effroi, du Saut de Tibère » .
Le Saut de Tibère, qu'est-ce donc , me direz-vous ?
Représentez-vous, Monsieur mon ami,  une espèce de roc bordant la villa de Jupiter, balcon fatal
surplombant de plus de quatre cent pieds les flots blanchis d'écume coléreuse...
Aviez-vous déjà entendu les horreurs, Monsieur mon ami, de cette funeste légende ?
Trente bonnes années après sa mort, le farouche empereur, qui bâtit douze palais sur cette île inexpugnable en hommage aux douze grands dieux, qui sauva les humbles insulaires en établissant des citernes, qui combla ces misérables d'une prospérité digne des citoyens de Rome, fut accusé de crimes inconcevables à l'entendement humain par le sieur Tacite dont la franchise me paraît des plus fantasques …
Mon compagnon de voyage, dont le renom libertin enchante les épicuriens et fait glousser les dames de l'entourage de la reine Marie-Caroline, Monsieur Vivant de Nom, cette facile particule est une coquetterie dont on s'amuse sous cape, me soutient que j'idéalise un monstre et que Tibère était un être : 
« Défiant, farouche, voluptueux et cruel » !
Je ne sais , Monsieur mon ami , où se situe la vérité et où commence avec fougue le roman à la napolitaine ! Laissons ce sujet qui nous voit, Monsieur de Nom et moi, emportés dans l'amusement d'une joyeuse querelle !
 Eh bien, mon ami ? Que devenez-vous au delà des mots assez peu amènes de votre billet fort péremptoire ? Vous affectez une rudesse qui sonne faux et me donne envie de vous planter là !
Autour de moi le paysage est  blanc de fleurs exhalant un parfum d'une puissance exaltante, la brise de mer enivre coeur et âme et vous me cassez la tête avec votre prose exaspérée!
Aimons-nous, mon ami, ne gâchons point nos rapides années ! Un âpre pressentiment me gouverne et me hante, quel sera l'avenir ? L'amour  ne vaut-il  tous les refuges ?
Et, si vous ne m'aimez plus, si je ne suis plus pour votre cœur qu'une amante jalouse, une source de désagréments, un encombrant souvenir d'une aventure qui s'achève, oubliez-moi , ne m'accablez point d'une ire injuste, et daignez me laisser en paix .
Laissez-là vos mots rudes, vos jugements qui ne se soucient d'aucune galanterie et cessez de me tenir coupable de fautes nées des rumeurs éparpillées par la calomnie.
Oui, Monsieur Vivant de Nom me plaît ! Je vous le dis et n'en ai point honte !
 A qui ne plairait-il d'ailleurs ? N'est-ce là son fond de commerce ?A votre instar, Monsieur mon ami, les femmes servent sa cause avec une ardeur admirable !
Il a commencé sa carrière en plaisant à la Marquise de Pompadour qui s'ingénia à graver de beaux camées sous son égide, et à en gâcher beaucoup aussi d'après les méchantes langues toujours enclines à se moquer de cette malheureuse...
Avant si haute protectrice, Monsieur Denon ou de Nom comme il vous plaira, fréquenta les actrices de la Comédie Française, c'était de la fièvre, c'était de l'adulation, il a plu au centuple à belles créatures qui , du coup, ont cru à son talent d'auteur qui reste encore fort méconnu.
Le feu roi le jugea assez plaisant pour écouter ses contes qui ne pouvaient plaire à toutes les oreilles tant la verve étincelante du conteur éclaboussait de feux insolents certains grands personnages fort imbus d'eux-mêmes ...
Notre feu roi fit ce charmeur audacieux gentilhomme de la chambre, honneur exagéré pour ceux qui craignent de forcer le destin afin de s'imposer là où l'on ne saurait vous attendre !
Saviez-vous que ce fripon de Monsieur de Nom supporta d'interminables heures d'ennui pour le bonheur de sourire au roi ! Madame de Pompadour, au temps où elle ne portait que le nom de son infortuné époux, osa semblable stratégie...
 Notre feu roi était un homme qui aimait les têtes nouvelles, il fit de l'une sa maîtresse royale puis son amie de cœur, et il admit l'autre en ses jardins , ensuite auprès de sa bien-aimée, enfin dans sa diplomatie .
Comment avec cela ne voudriez-vous que je raffole de ce fou qui n'aime rien tant qu'un morceau de colonne romaine, un fragment de mosaïque, quelques tessons de verre datant d'Auguste et un pied de patricienne en marbre blanc arraché aux champs de vignes des paysans qui crachent sur ces trésors en s'exclamant :
« Roba di Timberio ! » .
Monsieur mon ami, la haine de Tibère se transmet de générations en générations, elle est confuse, ardente, et a permis le triste saccage de monuments splendides couronnant jadis cette forteresse ancrée sur les courtes vagues diaphanes.
Enfin, souffrez, Monsieur, que mon cavalier du moment, mon sauveur au sein de mes aventures étranges, déploie une charmante bonté à l'égard d'une exilée qui cherche le repos avant de prendre le chemin du retour. Bonté ne signifie point séduction, encore moins goût du libertinage !
Vous émettez des doutes sur Monsieur de Nom, sachez que « Point de Lendemain » , ce roman d'amour quasi courtois n'est qu'un incident mineur dans la vie fort agitée de mon exquis compagnon de route.
Vous persistez à croire que l'inoffensif auteur de ce conte subtil serait également celui de ce roman que les âmes sensibles se refuseront toujours à lire, cette « Nuit merveilleuse », bible du libertinage qui ne saurait être mise entre des mains pures, telles que les vôtres, cela va de soi…
Oui, vous allez lire cette plaisanterie et vous écrier :  « Assez de railleries, Madame, vous êtes insupportable à la fin ! »
Bien, Monsieur, mon ami, je ne raille ni ne me moque, mais laissez-moi dans cette humeur enjouée que mon séjour renforce à chaque instant !
Écrivez-moi à nouveau si vous m'aimez encore...
Que pourrait-il m'importer davantage ?
Quelle est cette discorde qui nous oppose au sein d'une absence qui ne me charme pas autant que vous le mériteriez ? Que de bruit, que de soupçons, que de dureté de votre part, et pour si peu !
Ne savez-vous, vous auquel rien n'échappe en ce monde, que Monsieur Vivant de Nom n'est guère attrayant ? Que sa taille est courte, et que s'il est aimable, c'est par les grâces et l'espièglerie de ses réparties  ?  Sa malice d'ailleurs ne peut égaler la finesse de vos sarcasmes qui touchent leur cible avec une précision implacable, une élégance qui n'appartient qu'à vous...
La figure de Monsieur de Non amuse par ses mimiques, sa physionomie mobile, mais  ne prétendant point à autre chose, elle ne se compare point à la vôtre, toujours d'une retenue qui force un instinctif respect ... Ses yeux n'ont point cet éclat fascinant, ni cette nuance qui me fait songer à vous en plongeant les miens dans ce bleu  jaillissant de la mer , du ciel, et, le croiriez-vous, des vapeurs de l'air …
Monsieur, la seule chose qui me rapproche de ce fantasque Monsieur de Nom, c'est notre étoile !
Une bohémienne rencontrée sur la terre paternelle en sa Bourgogne natale, s'obstina à lui prédire que la sienne brillerait, même au sein des périls .
On me promit pareille destinée quand j'étais au couvent,  ne sommes-nous deux cousins unis fraternellement par les astres ?
Viendrez-vous me voir en mon grenier du vieux-Louvre le mois prochain ? Car mon retour est ordonné, je vous l'aurais appris au début de cette lettre si votre humeur épistolaire n'avait point brisé mes tendres élans
J'ai la faiblesse de vous embrasser de tout cœur !
Monsieur de Nom n'en aura point autant...

Adélaïde

A bientôt !

Nathalie-Alix de La Panouse, qui vous invente ce roman-feuilleton sur fond d'histoire vraie



samedi 3 novembre 2018

Un libertin au secours d'une dame en déroute, chapitre 21 "Les amants du Louvre"

Dominique-Vivant Denon, libertin et diplomate au secours d'une dame en déroute

"Les amants du Louvre", chapitre 21

Histoire de la comtesse de Flahaut et de Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord

Lettre de Monsieur Dominique-Vivant de Non à la comtesse d'Albany
 Capri, le 5 juillet 1784

Madame,

il faut bien vous l'avouer : j'avais la chimère de trouver une âme sœur au cours de mon studieux périple de ces dernières années au Royaume de Naples. Vous le savez, on m'a prié d'accomplir cette nouvelle Odyssée afin de satisfaire les lecteurs que les pesants volumes de Monsieur l'abbé de Saint-Non ont laissé affamés de plaisantes péripéties !
Vous aussi , Madame, ne raffolez-vous de maints détails évocateurs ? Souvent saupoudrés de cette saveur qui ne peut être du domaine d'un auteur épris des seules beautés religieuses au sein d'un pays qui en comporte tant d'un genre varié et aimable …
« Taisez-vous, impertinent personnage », me direz-vous en dérobant votre sourire à l'abri de votre éventail. Eh bien, Madame, vous auriez grand tort et vous vous priveriez d'une grande joie .
Les menues histoires attrapées dans l'élan d'un voyage sont des cadeaux du destin qui rendront vos aventures soit charmantes, soit dignes de votre plus bel espoir.
Ne craignez cependant un récit sentant son libertin , ou pire encore, son libertin repenti ! Je ne renie certes pas mon ouvrage de jeunesse, cette gracieuse et fort vaine intrigue qui ne fut qu'une bagatelle que l'on a voulu métamorphoser soit en chef d'oeuvre, soit en pure abomination.
 Je suis  cependant sans illusions, « Point de lendemain », ma fable qui se piquait d'impertinence ne restera aux yeux de la postérité littéraire qu'un mince roman honni par les esprits affichant leur rigoureuse vertu dans un monde pervers …
De plus vives ambitions nourrissent ma vie, j'aspire en des temps nouveaux, à des bouleversements qui récompenseront le mérite, le goût de l'action, et celui de l'invention de rites neufs, de lois répandant leurs bienfaits sans restriction de naissance ou de fortune . Je vous confie ces folies car vous savez tout entendre et tout taire aussi … Madame, vous êtes une héroïne vous-même d'un roman, vos amours avec le chevalier d'Homère, monsieur d'Alfieri vous placent au-dessus de la vue bornée du commun des mortels. 
Je vous entends déjà vous écrier : « Enfin, Monsieur, allez-vous cesser ce bavardage, et me dire qui vous a causé une surprise si agréable que vous jugez opportun de me la raconter en plein galop vers Naples ? »
Je vous entends fort bien , Madame, et voici mon aventure.
Au fond de la voiture malodorante m'enlevant avec mes carnets de dessins de Rome vers les fastes de la reine de Naples, je découvris une misérable créature engoncée dans un lourd manteau de lainage rustique qui ne cachait point cependant ses formes sveltes et la blancheur d'une peau lisse. Ce hasard piqua ma curiosité que vous savez toujours aux aguets. Je crus voir une servante tremblante à l'idée d'affronter l'inconnu, je me précipitai au secours de cette pitoyable voyageuse livrée à un sort incertain, « Ma mie, dis-je, avec douceur, vos maîtres y pensent-ils d'envoyer une si jeune personne parcourir une si longue route e? A moins que vous ne quittiez cette voiture infecte avant peu ?D'où nous arrivez-vous d'ailleurs ? « 
J'avais employé l'italien qui m'est une seconde nature, et à mon étonnement, la gracieuse bergère ouvrit des yeux incompréhensifs.
Sans doute n'entendait-elle qu'un pittoresque patois , je suppléai à mon ignorance en la matière par un sourire exprimant ma sympathie, et ce fut un rire qui me récompensa !
Puis une main soignée se présenta, le manteau épais roula à mes pieds, et on me dit d'un ton malicieux :
« Monsieur, je ne pouvais désirer compagnon de route plus féru d'Art et d'Antiquité !
Notre tout récent chargé d'affaires auprès de la cour de Naples, cet infatigable chercheur de trésors à Pompéi ,Monsieur Dominique-Vivant de Non tant chéri de mon amie la comtesse d'Albany !
Une étoile brille au ciel en votre honneur, vous avez la confiance du roi et l'oreille du cardinal de Bernis sur de délicats sujets de diplomatie auxquels je ne comprends goutte !
Voici que nos bonnes étoiles nous amènent l'un à l'autre ! Je suis ravie de ce tour-là et remercie l'astre qui présida à ma naissance ! »
Pantois, je reculai, considérai ce minois radieux, et saluai l'adorable apparition, du mieux que les encombrants voyageurs empestant l'ail et le fromage rance me le permirent.
Ce n'était point du tout une servante, mais bel et bien votre amie, la jeune et primesautière comtesse de Flahaut, mariée à la sortie du couvent à un barbon distingué ; la locataire de ce grenier du Vieux-Louvre, cette enjouée maîtresse du plus plaisant des cercles cultivés de Paris !
Je suis souvent son obligé quand mes affaires me ramènent à Paris et m'obligent à traverser ces cours et ces galeries du Louvre où les artistes pérorent et se querellent, où les enfants du quartier jouent comme des galopins dans les salles qui virent les rois gouverner le royaume de France …Comme il faudrait ramener l'ordre et la salubrité dans ce dédale garni de paille, de chiens, de chevaux et de peintres suppliant leurs modèles de se dévêtir au mépris des courants d'air ! je ne vous parlerai point de la décence, l'hypocrisie à la mode n'est pas de mon fort.
La charmante et charmeuse Adélaïde de Flahaut m'a maintes fois salué d'un sourire espiègle et d'une esquisse de révérence, celle, un tantinet insolente, que l'on réserve à un homme respectable mais qui ne saurait appartenir tout à fait à votre monde, quoique en connaissant les usages et, peut-être, en étant capable de fournir un aliment singulier à son salon de beaux esprits.Ne suis-je un citoyen du monde et surtout un habitué des intrigues napolitaines autour de la reine Marie-Caroline?
Avouez que cela excite les imaginations et attise l'insatiable curiosité des têtes féminines. ..
J'admire chez la petite comtesse de Flahaut sa physionomie mutine autant que son extraordinaire talent de réunir un aréopage de courtisans, gens d'argent, gens à la mode et vieillards lettrés dans un grenier où l'on meurt de froid !
C'est dire à quel point votre amie sait ensorceler autrui en dépit d'une préférence exagérée envers un certain jeune abbé fort ambitieux et passablement dissipé .. .
Et je la voyais en face de moi, lasse à faire peur mais belle comme un ange, secouée d'importance par les chaos de la plus mauvaise route qui soit ! 
« Vous, Madame, dans cette boite malodorante ! Vos grâces masquées par ce tissu de paysan,je n'y puis croire ! Fuyez-vous votre époux ? Allez-vous prier une amie de vous offrir un refuge en quelque couvent de Toscane ? »
« Mon Dieu, Monsieur, vous créez des romans sans y penser ! Pourquoi fuir l'époux le plus aimable du monde ? J'ai choisi de voyager sans risque que l'on m'importune, mais le ciel vous envoie, sous votre protection, qu'aurais-je à redouter jusqu'à Naples ? Car, vous allez bien à Naples ? » 
« Madame, pour vous servir du mieux que vous méritez, j'irai où bon vous semblera, Naples d'abord, ensuite, j'avais .. .»
La belle enfant me coupa d'un sourire radieux, puis se cramponnant à mon bras, de chuchoter : 
« On me veut à Naples pour je ne sais quelle raison, or, moi, je ne veux qu'une chose et vous m'aiderez afin d'y trouver matière à vos dessins ou mémoires. Vous me suivrez, je connais le batelier qui nous fera traverser le golfe sans dommages et vous serez presque en Paradis . Ensuite, nous reprendrons la mer, et si la Providence daigne veiller sur moi, je reverrai Paris . »
A ces derniers mots, son visage animé pâlit , rougit, son regard moqueur se voilà de mélancolie et sa main cessa de tenir ferme mon bras.
« Paris ? N'est-ce point la ville de vos amours , dis-je avec douceur, vos amis, votre salon, et ... »
Pour toute réponse, elle eut un léger soupir .
« Je ne parcours point l'Italie afin de former mon goût, murmura-t-elle, ne me demandez rien , sachez juste que je fuis un danger redoutable et inconnu. Naples m'inspire la crainte la plus vive, mon existence y sera menacée dés que j'aurai posé un pied sur son sol. Si vous voulez m'être un chevalier, écoutez-moi, nous devons descendre à la nuit, sur les quais du port, surtout ne pas attendre que l'on vienne nous quérir via Chiaia, selon la coutume. »
Je me sentis fort excité par tant de mystère !
La-dessus, notre halte nous amena à une chambre fort laide et fort sale dans l'auberge la plus miteuse qui se puisse imaginer ; les poules caquetaient devant les convives , le vin coulait plus que de raison et le brouet servi pour toute pitance soulevait le cœur. Nous nous présentâmes comme frère et sœur en voyage d'étude et exigeâmes une paillasse supplémentaire que je considérai avec effroi.
Allais-je vraiment dormir sur cette couche infecte ? A moins que la jeune comtesse n'attende de moi un réconfort au sein de sa solitude …
Cette exquise créature me priant de la laisser seule,
j'allais me dégourdir les jambes vers les écuries.J'éprouvai soudain un picotement bizarre derrière mon dos. La nuit ôtait sa réalité à la cour silencieuse, hormis la fange collante. Je ne voyais pas plus loin que ma canne. Je fis l'acteur, marchai à grands pas, grommelai entre mes dents, et me retournai d'un coup.
Une ombre se sauva sans que je visse à quel olibrius j'avais affaire !
Inquiet, je revins à la chambre fraternelle, la comtesse était à la fenêtre, blême, affolée, frissonnante ! elle se jeta contre moi avec une candeur enfantine, je ne fus guère fâché de cette familiarité. Mais, au lieu de s'abandonner à de doux transports, elle m’annonça notre départ immédiat.
«  Mais comment, Madame ? Les chevaux sont à l'écurie, il n'y a pas moyen, protestais-je, reposons-nous et partons à l'aube en payant les palefreniers ; contre un peu d'or, tout s'achète au plus vite.
La jeune comtesse refusa par ce mot outrageant  qui ne lui ressemblait point: « Je vous laisse, Monsieur, vous me décevez, allez,allez, je saurai bien me défendre seule. ». 
Que vouliez-vous que fasse  l'homme dévoué au beau sexe que je m'efforce d'être ?
Nous nous enfonçâmes dans la nuit sur des chevaux volés, et au matin, nous embarquâmes sur un bateau de pêche, dont le batelier portait foulard rouge et anneau d'or, un pirate qui s'empara de nos pièces d'or en les mordant à pleine dents ! Où étions-nous,je n'en saurai jamais rien, tout se passa comme un rêve ; la comtesse , pareille à un blessé privé de son sang, les yeux brillant d'un éclat délirant, me montra un point invisible, et me dit :
 «  Nul être au monde ne songera à nous chercher sur cette île.Mais quand vous aborderez sur sa plage minuscule, vous aurez pour elle les yeux d'Auguste... »
« Caprée ! On vous attend à Naples pour une mission de la plus haute importance si j'ai saisi votre secret, et vous nous amenez à Caprée ! vous êtes folle, Madame, la mer est mauvaise et nous rejoindrons les demeures de Poséidon avant d'atteindre l'île du plus cruel des empereurs ! »
« Eh, Monsieur, croyez un peu en votre étoile qui vous épargnera de servir de pitance aux poissons !
Invoquez vos amies les Sirènes, elles vous feront les yeux doux , ne parlez-vous leur langue natale ? »
Là-dessus, le pirate me fit empoigner de rude façon par son second dont la face brune luisait dans le soleil du matin, j'étouffai un cri , la comtesse rayonnait comme si un amant la guettait du sommet de cette île maudite. Nous mîmes à la voile sur une mer enragée qui étrangement s'apaisa sitôt le château d'Ischia passé ; les vagues se firent suaves et d'une nuance perlée de bleu pur.
L'île reposait dans une brume couleur de lait irisé d'or, soudain les nuées s'ouvrirent.
« Nous débarquâmes à la Marine de Caprée. C'est une grande anse en demi-cercle, défendue des vents d'est et d'ouest par deux grands rochers qui s'avancent dans la mer, et de celui du sud par l'élévation du terrain, qui est en amphithéâtre dans cette même forme de demi-cercle ;
C'est là qu'est placée la ville de Capri, dans la situation la plus douce et la plus agréable pour elle, et en même temps la plus pittoresque pour les voyageurs qui arrivent dans l'île. »
Madame, votre amie est décidément folle, mais nous sommes vivants et je vous livrerai bientôt mon journal de Caprée. Cette lettre d'une longueur extraordinaire vous rejoindra-t-elle ?
Je la confie à un batelier qui me loge avec plus de confort et de soin que les aubergistes de la terre ferme.
Je suis dans le bonheur le plus vif grâce aux charmes incomparables de cette fameuse île de Caprée.
Votre jeune amie m'échappe toutefois, on ne peut l'attraper et elle semble voler sur les falaises !
L'île m'offre heureusement d'autres charmantes sujets à étudier …

Mais je n'en demeure pas moins, Madame, votre très humble serviteur,

Dominique-Vivant de Non, ancien chargé d'affaires auprès de la cour de Naples

Chapitre 21 d'un roman épistolaire inventé par Nathalie-Alix de La Panouse

A bientôt !


vendredi 26 octobre 2018

Alberto Savinio à Capri ou le chant d'un amour fou !


Alberto Savinio à Capri :

Une chanson douce sur les rochers.

Capri , toujours Capri, pourquoi tant d'écrivains, tant de poètes, tant de rêveurs ont-t-ils glissés dans cette fosse aux Sirènes ? Dans cette pagaille bondissante, certains éblouissent de feux jamais éteints, Vivant Denon, Maxime du Camp, Alexandre Dumas, Gorki, Alberto Moravia, Alberto Savinio, Mario Soldati, Roger Peyrefitte, et cet humaniste désordonné qui incarne l'élégance et la bonté de l'île : Axel Munthe …
Capri est un creuset incantatoire, une déambulation mystique, un rendez-vous de renaissance quand on a le bonheur d'y accoster, et une nostalgie invincible une fois rendu à la vie raisonnable. Soudain, la vie résonne comme l'écume de vos chimères ; la vie vous rudoie, trompeuse, traître , tissée de pesants regrets, de désillusions tenaces .
Or Capri a la franchise des êtres purs.
Elle a beau être une île dure, une terre cerclée de fer, un château intangible aux portes fermées à ceux qui zigzaguent contre ses flancs rudes, ses escaliers de pierre que fleurissent liserons et clématites, elle ne déçoit ni ne trahit.
Jardins blanc, vergers verts, potagers rouges, montagne âpre jouant avec ses voiles de brume, terrasses silencieuses levées sur les mondes éteints, île respirant le parfum piquant de sa jeunesse terriblement éternelle .
Si terriblement troublante aussi, avec sa houle de visages mouvants et fardés, ses ruelles étroites où des pierreries de Tsarine débordent jusqu'aux plafonds de ses échoppes, ses palaces enfouis sous les roses et les citronniers, forteresses impeccables construites sur les murailles d'antiques palais.
Le simple acte d'aborder au port de Marina Grande bouleverse un esprit sensible !
Alberto Savinio, gentilhomme des Lettres Italiennes, aventurier Grec, écrivain à l'âme et au style rebelles, s'attira les grâces des antiques divinités qui le prirent par la main tout au long de la plus fantasque des promenades.
Le printemps de l'an 1926 coulait sur les pentes abruptes et les jeunes filles aux sombres chignons haussaient de précieuses corbeilles sur leurs têtes.
Bon prince, notre ami impromptu nous ouvre son cœur qui bat à la Capriote et ce pour toujours ... Sous la houlette de ce berger euphorique, le passé devient chair et sang, le présent incantation, Capri se dresse sur la mer laiteuse dans le soir, ainsi que l'Ithaque attendue depuis toujours.
Le voyage de l'ami Alberto Savinio débute sur un bateau de pirate qui franchit hardiment les vagues
irascibles ! Capri au loin le nargue, « C'est l'île de fer ! » , « un fantôme fumeux qui surgit des profondeurs de la mer inféconde »...
Or, L'ami Savinio s'étonnerait presque de cette vision qui s'unit à celles que nous éprouvons tous, humbles griffonneurs, célèbres gens de lettres, ou voyageurs pacifiques.
Capri , nous l'inventons, la guettons, le billet du ferry « lent » attrapé au vol au guichet du« Porta di Massa », atteste que c'est le but de cette croisière sur un lourd navire quasi vide.
Mais Capri se moque, elle tarde à ravir le regard, elle prépare son entrée. Ses murailles emplissent soudain l'horizon, Capri prend votre bateau à l'abordage !
Et sur le pont, chacun de s'exclamer, ou de se taire, d'embrasser son prochain ou de lui serrer la
main , une émotion absurde vous étreint …
Si on lève le nez, en guise de bienvenue, au plus élevé de la falaise, vos yeux accrochent une espèce de temple, se posent sur d'étranges ruines, suivent plus loin une guirlande de maisons blanches, une rivière de fleurs et de vergers.
Capri vous étonne déjà … La mer est d'une nuance verte filée de cristal bleu, les falaises vous contemplent, vous êtes revenu en un lieu qui fut vôtre il y a des siècles.
L'ami Alberto Savarin murmure alors :
« Ce port minuscule, fermé par quelques pierres disposées en arc de cercle, je me souviens de l'avoir construit moi-même lorsque j'étais enfant de mes propres mains. Voilà qu'à peine le pied posé sur cette île où chacun se souvient d'être né, d'une naissance non pas réelle mais métaphysique, je retrouve le petit port construit lorsque j'étais enfant . »
Alberto Savinio a pour lointain ancêtre un poète grec et même plusieurs, il est ainsi tout naturel que la magicienne Circé, guette depuis le Monte Solaro ce visiteur qui lui produit la meilleure des impressions ! Elle accourt de toutes ses jambes divines, intriguée par ce fou au regard éperdu d'amour pour une île qu'il  connaît depuis cinq minutes ! La voilà qui écarte les vendeurs de colliers de corail s'agitant devant ce voyageur sidéré;  puis, elle hausse le ton ...
L'ami Alberto Savinio n'entend plus que la voix de « la déesse aux cheveux bouclés » qui  lui intime le conseil de fuir, au plus vite et sans pitié, la horde des messagers des palaces dont les appels bourdonnent aux oreilles comme un essaim de guêpes ! il se logera dans un austère logis d'Anacapri, cela lui suffira bien !
Voyageur solitaire, le poète ingénu fait comme tout le monde : il se jette dans la bouche béante du funiculaire et une fois sur la Piazzetta grouillante, avance en aveugle et se réfugie sur une terrasse aux blanches colonnes . Le soleil se couche, l'air devient musique , une peur verte plane sur la mer avec le prélude de Debussy : « Les collines d'Anacapri » , bizarre sortilège !
Mais l'ami Alberto a faim, et encore plus ; soif, envie de vivre ! adieu paysages secrets, vive les plaisirs, le vacarme, l'autre Capri, le café le plus torride de la planète, le Morgano, endroit farfelu où fraternisent les buveurs invétérés des vins de l'île !
La nuit a pris son manteau épais quand le voyageur, passablement "pompette,"  mais frémissant de l'audace des héros d'Homère quitte le monde clos du bourg de Capri et se lance sur l'escalier phénicien qui l'amènera vers le village taciturne d'Anacapri , s'il parvient à vaincre sa peur d'homme seul face aux précipices bordant ces marches construites par des géants !
Anacapri, citée éthérée, village s'épanouissant vers l'ancien hameau paisible de Caprile, lumière au bout d'une ascension haletante,rompue par la grâce d'une humble chapelle à mi-course, et enfin le repos , et un rêve , un bien étrange rêve …
 L'empereur Auguste en personne sermonne le poète repentant ! Comment ? Aurait-il oublié que ce fut lui le premier à succomber aux sortilèges de l'île ? « Tu es un étourdi et un impertinent ! »
Et l'empereur drapé dans sa toge de raconter d'une voix émue la légende des Pélasges, ces « hommes forts, courageux, aux membres immenses » venus d'un continent englouti qui, à l'aube du monde, s’installèrent sur le belvédère verdoyant capricante.
Mais toute l'île s'empara du cœur d'Auguste après qu'il y vit une yeuse morte bourgeonner miraculeusement. Capri , échangée contre l'opulente, l'immense Ischia, se métamorphosa en Apragapoli, ou citée de la douce oisiveté …Quel bienfait après l'agitation et les intrigues politiques de Rome ...
Soudain Auguste change de ton, impétueux et furibond, le voici défendant son œuvre, avant Tibère, c'est lui qui fut la source de son attrait invincible, de ce bonheur qu'elle procure à chaque mortel !
L'aube laisse l'ami Alberto tout envoûté au sein d'Anacapri .Le monte Solaro l'enivre encore plus que le vin de la veille.
Puis ,un écho de sa visite nocturne lui saute à la figure sous la forme massive d'une grosse maison peinte en rouge du plus bel effet antique. Au dessus du porche, quelques mots en grec ancien, langue des esthètes et des érudits au temps d'Auguste, langue immortelle en dépit de l'obscurité de notre époque : « Salut, ô habitant d'Apragapolis ! ».
Moi-même, chaque fois que je reviens sur l'île, cette courtoise inscription se dresse sur mon chemin; j'aime à déchiffrer ces mots, ce sont des vieux amis ! ne saluent-ils le visiteur, le poète, le curieux, l'amateur des boutiques d'artisans du village, le promeneur qui ne sait ce qu'il cherche, les habitants qui sourient, les enfants qui se pressent vers l'école voisine ? Les mots naïfs et enthousiastes scintillent sur la maison rouge hantée par son créateur d'autrefois, un officier anglais qui savait le grec et recevait certainement la visite du fantôme d'Auguste ...
Par contre, je n'ai jamais encore lutté avec le chien noir qui, selon une légende parmi tant d'autres, renfermerait l'âme de Tibère !
Anacapri, au contraire, rassemble des chats éclatants de santé qui s'adonnent sans complexes à une vie vouée à la paresse et au bien-être, allongés sur les toits, les escaliers ou les fleurs odorantes des vergers. L'ami Alberto  Savinio est pourtant catégorique, un cauchemar canin a gâté son périple si délicieusement commencé à Caprile.
Qu'est-ce que Caprile d'ailleurs ?
Selon moi, le meilleur de Capri, une suite de ruelles gracieuses descendant de toutes leurs vagues de glycine vers la mer promise au delà des sentiers des forts.
Un monde clos, bienveillant, où la marche se poursuit sans peine tant les beautés généreuses des champs suspendus, des jardins sauvages, des bois de citronniers et d'oliviers vous rendent allègres et vaillants !
 J'accompagne  en songe Alberto Savinio vers une maison  blanche qui de nos jours a perdu son faste afin de mieux conquérir les âmes éprises d'amour et de mélancolie.
Nous frappons de concert à la porte de ce manoir rayonnant, aux terrasses levées vers la mer, au toit bordé de créneaux chevaleresques, qui abrita la reine Victoria de Suède dont le cœur fragile battait pour la gloire d'Anacapri : Axel Munthe, le sauveur de la Villa San Michele.
Ces amoureux des années vingt ont-ils vu l'irascible chien noir, créature maudite, qui tenta de ses rauques aboiements de précipiter Alberto Savinio du haut du Castiglione ?
Les songes fantastiques du docteur Munthe le guidèrent en tout cas vers la renaissance de la plus évocatrice et élégante maison de l'île . Aurait-il reçu la bénédiction du vieil empereur à la réputation peut-être calomniée ?
Qu'importe ! Plongez sans crainte dans ce « Capri », d'Alberto Savinio, chant d'amour et de malice, pareil à un torrent alerte et primesautier !

A bientôt,

Nathalie-Alix

Capri


jeudi 18 octobre 2018

Une amie perdue en Italie : chapitre 20, Les Amants du Louvre


Paris  le 20 juin 1784

La comtesse d'Albany à la comtesse d'Adhémar

Madame,

J'ai été charmée l'an passé de vous rencontrer chez mon amie d'enfance, cette piquante comtesse de Flahaut qui semble dissoute on ne sait en quel lieu sur terre.
Je ne suis point trop au fait, Madame, des secrets qui sont le pain quotidien de la cour.
Or, il m'est toutefois venu une fort étrange rumeur : la comtesse serait l'envoyée de la reine auprès de Monseigneur de Bernis en son palais de Rome. 
La connaissance de la langue de Dante de mon amie restant assez fantaisiste, vous comprendrez mon grand étonnement. Il est vrai que l'Europe pérore dans la langue de Molière dont la saveur et la finesse sont uniques assurément.
La princesse chère au cœur du cardinal de Bernis est une ravissante créature à la langue naïve.
Mon ami ,le chevalier d'Alfier,i en fait grand cas, elle l'admire et les hommes les plus intelligents prennent ce sentiment pour une preuve de vive intelligence.
C'est par cette voie que certains échos me sont parvenus au sujet de mon amie envolée comme par magie. Une femme de chambre de la princesse de Santa-Croce l'aurait aperçue menée à fond de train dans un carrosse roulant vers Florence.
Depuis c'est le désert, le silence et la nuit.
On chuchote que la comtesse aurait humilié le cardinal fort amateur de beautés soumises en dépit d'un âge qui apporte d'autres plaisirs à l'existence …
Je crains que ce bruit ne soit absolument authentique. Adélaïde de Flahaut est entraînée, et je le déplore, dans sa passion excessive envers un certain jeune abbé qui n'a foi qu'en sa propre personne, et se voue  à lui-même et à son ambition exagérée un culte singulier ...
Mais elle l'aime ! et quoique ce sentiment lui soit rendu avec caprice, jamais elle ne se hasarderait à trahir celui qui le lui inspire avec tant de folie.
Pourquoi, Madame, les hommes les plus égoïstes attirent-ils les femmes les plus généreuses ?
C'est une loi non écrite qui impose sa cruauté depuis l'aurore du monde !
Enfin, laissons-là les amours de la comtesse, et je vous en conjure, tentez de m'avoir des nouvelles de cette amie disparue et ma reconnaissance égalera le plaisir que j'aurai en sachant que mes angoisses étaient vaines.
Votre position si proche de la reine vous permet de rassurer aussi bien le bon époux de la comtesse que son cercle habituel qui s’inquiète et s'interroge.

Parents et amis de madame de Flahaut me chargent de mille respectueuses amitiés,
recevez, Madame, les assurances de celle que je vous ai vouée ,

Louise de Stolberg, comtesse d'Albany

Manoir de Barbazan, Commingeois

Le  20 juin 1784

La baronne de Barbazan à monsieur l'abbé Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord

Monsieur ,
le souvenir des charmantes escapades que nous fîmes à Bagnéres-de-Luchon avant mes couches m'inspire autant ce billet que l'incertitude cruelle du sort de notre amie la comtesse de Flahaut.
La Providence a voulu que je reçoive un mot de sa main dont le ton bizarre m'accable.
Je n'y comprends goutte, le papier est sali, déchiré, l'écriture si mouvementée que sa lecture m'a usé les yeux sans que je puisse en déchiffrer le contenu. 
Par contre, le cachet est bien celui des Flahaut, et le serviteur qui me l'a apporté jure que ce sont des voyageurs italiens en séjour à Saint-Bertrand-de-Comminges qui lui ont remis de la part d'une dame française qui semblait fort triste aux Cascines, la belle promenade de  cette ville de Florence dont je rêve sans .
J'ai mandé ma voiture, ordonné que l'on se hâte vers l'auberge de saint -Bertrand qui est assez prisé des voyageurs férus d'antiquités et d'air montagnard. Les oiseaux italiens venaient de quitter ce nid fugace ! l'aubergiste n'en savait pas davantage, sinon que leurs poches n'étaient point vides et que leurs manières annonçaient des seigneurs. Le mystère reste entier et mon anxiété redouble.
Je vous supplie, Monsieur, vous qui êtes reçu dans les tous les cercles qui comptent, de rechercher où notre amie peut se trouver . Je n'ose vous en dire plus, vous êtes son confident et l'hôte de son cœur. Elle n'aurait pu vous celer les ordres péremptoires, venus du plus haut, qui l'ont maintenant jetée au sein d'extraordinaires périls . J'envoie, Monsieur, ce billet par mon domestique dont la sœur travaille à Paris chez Rose Bertin. Il sera dissimulé dans le corps d'une de ces poupées amenant la mode au fond de nos Pyrénées. Vous aurez l'obligeance d'en renvoyer une autre à Barbazan...
Ce geste paraîtra inoffensif et nous correspondrons par ces demoiselles qui amusent et intriguent mes filles autant que nos bergères.

Adieu , Monsieur, mandez-moi des nouvelles au plus vite,
je vous assure de mon amitié, bien vive et bien pure,

Sophie de Barbazan

Charles-Maurice de Talleyrand -Périgord à la comtesse d'Adhémar
Le 28 juin 1784
Madame,

votre réputation flatteuse n'est ignorée ni de la cour ni de Paris.
Comment ne pas me tourner vers vous et implorer votre bonté en la fâcheuse affaire qui tracasse le cercle intime de la comtesse de Flahaut ?
Je vous parlerai avec franchise : Madame de Flahaut, on me l'a rapporté, a commis le crime de déplaire à Monseigneur de Bernis qui a lui-même eu la faiblesse de s'enticher d'une créature moqueuse, capricieuse, espiègle, et surtout d'une étourderie qu'il conviendrait de lui pardonner.
J'ai la crainte que la comtesse ne soit soupçonnée de quelque faute impardonnable touchant les secrets des grands de ce monde .
Allons ! C'est la personne la plus éloignée et la plus incapable de se mêler d'aucune affaire, sauf sentimentale . La passion amoureuse nourrit son âme et bouleverse son cœur. Le reste lui est un univers incompréhensible .
Je vous demande donc de veiller sur elle. Je suis sûr que l'on ne trouvera point l'ombre d'un prétexte pour terminer cette petite affaire à la quelle je serais fâché que l'on mît de l'éclat .
Je me joins au choeur angoissé des amis de Madame de Flahaut.
A l'instar de la comtesse d'Albany, de la petite et obscure baronne de Barbazan, du marquis de Montesquiou, des comtes de Narbonne de de Ségur, sans oublier, et j'aurai dû certes commencer par là, le comte de Flahaut, vénérable et patient époux de la comtesse, je vous conjure d'implorer la reine qui l'a mandée pour une mission réclamant une habileté et une science de la politique dépassant de loin l'entendement de cette malheureuse jeune femme.
J'ajoute que j'ai le bonheur d'aimer beaucoup Madame de Flahaut et que je serais bien confus qu'on lui tienne rigueur de répondre avec ardeur à cet attachement, dût-elle sacrifier l’intérêt qu'un illustre admirateur porte à sa personne...
La fidélité à un sentiment irrépressible doit-elle être punie ? Monseigneur de Bernis n'est-il point de cet avis, lui dont la finesse spirituelle et l'humanisme fervent sont une source d'admiration pour nous tous ?
Je supplie la reine de laisser Madame de Flahaut regagner la France dans la tranquille espérance de ne point s’aliéner la bienveillance de ceux qu'elle tenta de servir selon les instructions qui lui furent confiées par vos soins .

Madame, je reste votre très humble et très dévoué serviteur,

Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord


La comtesse d'Adhémar à l'Abbé de Talleyrand-Périgord

Versailles, 30 juin 1784

Monsieur,

Mon dieu, mais quel talent vous avez quand il s'agit de plaider pour une ravissante femme de vos amies !
Ne craignez point que la comtesse de Flahaut ne pâtisse du ressentiment de certain seigneur rencontré à Rome. Nos envoyés ont ordre de la faire partir à Naples où l'on veillera mieux à sa sécurité pour des raisons que je n'ai point à expliquer ici.
Je vous serais fort reconnaissante de prier votre choeur angoissé de taire ses chants douloureux . Le silence assurera davantage qu'une pluie de lamentations le retour prochain de votre chère et tendre Adélaïde.
Je gage qu'elle n'a saisi l'importance de sa mission. Vous ne manquez point de discernement pour un homme qui l'aime tant : cette étourdie ne songe, m'a -t-on dit, qu'à courir les joailliers du Ponte-Vecchio et à minauder et coqueter avec tout ce que Florence compte de hardis cavaliers. Je sais à quel point la jalousie est éloignée de votre tempérament, vous supporterez cette révélation sans broncher.
Enfin, à Naples, sauf si votre tête folle ne s'échappe vers les îles du golfe, elle sera présentée à la
cour, se montrera assidue aux concerts du théâtre de Saint-Charles aura la surprise d'être conviée à Caserte par leurs Majestés, et nous reviendra bientôt par la mer jusqu'à Gênes et Marseille.
Le tout semblera bien innocent ; une escapade amoureuse et charmante vers un climat exquis dans une ville qui grouille de gens dissipés et paresseux. Patientez, monsieur, patientez, vous n'aurez guère de mal à cela , n'êtes-vous l'Abbé le plus courtisé du monde ?

Monsieur, je suis votre servante,

Gabrielle Pauline de Chavigny, comtesse d'Adhémar


A bientôt pour la suite de ce roman épistolaire sur les amours d'Adélaïde de Flahaut et Charles-Maurice de Talleyrand -Périgord

Lady Alix

ou Nathalie-Alix de La Panouse



Une lettre écrite par un modèle de Mme Vigée-Lebrun vers 1784

mercredi 10 octobre 2018

Déambulations d'octobre à Capri

Octobre est un mois suspendu entre la douceur et la mélancolie, la ferveur et la résignation
Il porte sur son dos la fin d'une saison de lumière, annonce l'entrée vers la solitude hivernale, et passe du rire au silence, de la chaleur au vent froid.
C'est un mois parfait pour ceux qui désirent voyager sous l'égide de leur seule bonne et mauvaise fortune, sans prévoir rien d'autre que l'esprit de l'instant .
C'est aussi, dit-on, le mois idéal si l'on veut déambuler sur les sentiers escarpés de l'île de Capri !
Octobre vous épargnerait de subir les cohortes disciplinées de touristes en proie à leur terrible manie de photographier absolument tout ce qui a le malheur de bouger sur leur passage !
Hélas ! trois fois hélas ! les armées pacifiques de voyageurs zélés ne craignent ni le vent d'automne ni la mer houleuse, ni les tièdes averses lustrant buissons de clématites et guirlandes de chèvrefeuille parant d'échos chuchotés les places et ruelles de Marina Grande et Capri !
Les voici victorieuses déferlant en masse compacte, bousculant leur prochain, imposant leur langue, leurs goûts, leurs préjugés, dictant leurs lois, s'évertuant à tuer les rêveries charmantes, les "cappuccinos" interminables, les pas alanguis des promenades entre les vergers de la via Tiberio, l'envie d'écrire un mot sur une carte naïve, d'envoyer un" bacio " qui s'envolera au gré d'une poste fantasque et n'arrivera peut-être jamais.
Vous pensiez trouver une solitude inspirée en cette fin de saison sur les sentiers sauvages des falaises, vous vous imaginiez arpentant une île mystérieuse, déambulant de forts en belvédères, et vous voilà perdu dans une foule qui vous donne l'horrible sensation d'étouffer.
Seriez-vous victime d'une malédiction ? Où fuir ?
Votre île bien-aimée, celle que vous attendiez  depuis longtemps avec une impatience entêtante vous aurait-elle abandonnée ?
Or, les divinités antiques protègent encore Anacapri et l'ancien hameau de Caprile, ces beautés discrètes qui se dérobent et s'offrent en jardins secrets, maisons romaines, maisons de princes, de bergers, de vignerons, de poètes!
 Ces maisons aux toits arrondis, ces palais blancs, ce palais rouge,  et encore l'église Santa Sofia, bordée de volutes immaculées, et sa soeur voisine, l'église San Michele qui abrite un miraculeux Paradis terrestre en majolique façonné avec  un amour et  une naïveté sublimes vers 1761, veillent sur des places  sans voitures où les enfants courent et s'exclament à l'heure jacassante des retrouvailles vespérales .
Maisons bordées d'escaliers où l'on converse avec des chats philosophes, chemins pavés pareils aux voies antiques, terrasses accrochées au falaises, chant sonore du vent, capricieuse mer à l'éclat de perle tôt matin, d'améthyste en fin de jour, de pourpre et d'or le soir, et de turquoise liquide à midi, habitants doués de la plus extraordinaire gentillesse qui puisse être rêvée en ce monde, la vallée d'Anacapri est à elle seule une contrée parfaite.
L'aimable Axel Munthe,jeune amoureux fou d'Anacapri avant de devenir un docteur cosmopolite au coeur plein de bonté, a donné son nom à la Villa d'où Tibère observait les étoiles.
C'est un temple parcouru des vents marins, de la brise descendant de la montagne, c'est un navire éclaboussé de soleil, une figure de proue au dessus d'un chemin de pierre serti de marches énormes qui sort de la nuit du monde antique.
Cet escalier porte haut le titre de "Scala Fenicia", il se pare de la noblesse d'un mythe vigoureusement ancré dans la réalité ; peut-être un vestige en très bonne santé de l'Atlantide, peut-être l'oeuvre magistrale de Grecs conquérants, nul ne le sait et cela n'a aucune importance .
L'aimable docteur Munthe décida de couronner son belvédère, sans doute le plus beau du monde, d'un sphinx de granit rose que de braves gens acceptèrent de hisser de Marina Grande au portail médiéval d'Anacapri, avec l'énergie des idéalistes, l'enthousiasme contagieux de leur docteur adoré et l'assistance de Saint Antonio, patron du village  (et rival de San Costanzo, patron du bourg de Capri), le long cette escalade prodigieuse de 777 marches taillées pour des créatures immenses et robustes.
Les visiteurs de sa belle maison aux gracieuses statues et exquis visages sculptés dans le marbre se pâment devant le digne postérieur du sphinx hiératique, les malheureux ignorent que l'animal irradie  la montagne de sa splendeur ensorcelée côté face, spectacle récompensant  les âmes courageuses  qui grimpent sans se plaindre l'escalier phénicien.
Prêt à sauter du haut de la falaise, le sphinx incarne la magie immémoriale de l"île merveilleuse: cette vision inoubliable vous hantera à jamais ...
Axel Munthe , admirable conteur, prétend avoir reçu l'appel du sphinx en un songe étrange, il est parti à sa rencontre en un région désertée des hommes, et guidé par un berger jouant de la flûte à son troupeau de chèvres, tel le dieu Pan en personne, il l'a ramené du fond d'une caverne ...
Les pays privés de légende, murmurait autrefois un poète oublié, sont condamnés à mourir de froid.
Les légendes de Capri nous tiennent chaud au coeur et c'est un des bienfaits que vous recevrez sur cette île pareille à une citadelle.
Mais, se hisser de marche en marche de la plage de rochers au parapet d'Axel Munthe est une déambulation incantatoire, amusante, pittoresque, et surtout humaniste. Vous en revenez très fier et affreusement courbaturé, mais cette douleur vous remplit d'orgueil ! vous vous sentez l'égal d'Ulysse, d'Achille ou tout simplement proche des vrais Capriotes, ce qui est bien plus glorifiant.
C'est une aventure qui se vit, se respire, et vous laisse l'impression de rejoindre les invisibles promeneurs qui avant votre pas hésitant, votre effort inquiet, votre léger vertige, montèrent cet escalier qui semble atteindre un autre univers.
Qui furent-ils ? Quelles silhouettes furtives vous accompagnent-elles au fur et à mesure que la fatigue vous courbe sur la pierre , que la peur se glisse dans votre dos, que la vue sur la mer vous arête comme une déesse exigeant qu'on lui rende hommage ?
Vous frôlez sans les voir les jeunes filles des siècles passés portant de lourdes corbeilles d'oranges ou de citrons sur leurs cheveux noirs réunis par une épingle d'argent, vous imaginez les processions d'enfants rieurs, les cortèges d'hommes vêtus de tuniques blanches, les pirates de l'affreux, du terrifiant pirate Barberousse, se hâtant de rejoindre leur chef en sa forteresse,  et aussi les  amoureux chassés par leurs familles ennemis qui  découvrirent un refuge paisible sous la protection du Monte Solaro. Un peu plus tard, frappés coeur et âme par la sauvage poésie de l'île, voici  les hardis et curieux voyageurs du"Grand Tour" qui s'extasièrent à l'instar de Vivant Denon, arbitre des élégances incontesté à la fin de l'Ancien régime, sur les jolies femmes d'Anacapri...  plus exaltant et émouvant encore, les ombres tenaces et vaillantes des héroïques soldats de Murat s'exténuant à pousser les canons qui délivrèrent l'île des troupes anglaises .
Toutefois, le rêve s'efface quand vous croisez un voyageur en chair et en os qui vous salue comme s'il était perdu dans la jungle ! vous échangez force amabilités et soudain n'en croyez pas vos yeux: l'homme transporte une splendide valise à roulettes sur cette passerelle surplombant le vide !
Vous n'avez pas le coeur de lui conseiller de rebrousser chemin ...
Vous l'accablez de compliments et le laissez souffler à l'emplacement où les belles Anacapriotes déjeunaient à mi-ascension...Reverrez-vous ce héros qui s'ignore un jour ? Quel sera son destin au bord du précipice sa valise déchiquetée par le roc aigu ?
Dix minutes plus tard, voici trois dames respectables qui avancent d'un pied sûr  dans la descente, sacs à main élégants se balançant au milieu du bras, chapeaux coquets, colliers de perles, boucles d'oreille, sautillantes sur la pierre rude, elles daignent répondre à nos saluts. Vers quelle réception mondaine en cette nature rude se dirigent-elles ? Là encore, nous ne le saurons jamais !
Ensuite, c'est une charmante  et volubile jeune femme de Locarno qui nous explique combien elle est heureuse de gravir l'échelle des dieux en guise de convalescence: elle vient de se casser deux jambes il y a quelques mois !
 L'homme-mari et vous-même la quittez sans savoir que vous la retrouverez, ses deux jambes en bon état de marche, merci aux divinités de Capri, sur le bateau quelques jours plus tard, en gardant intacte une amitié née de cette communauté de "marcheurs de la "Scala Fenicia".
Vous passez sous la route construite en 1874, vous tremblez que les roches gigantesques ne s'effondrent, vous montez le souffle court, un voile sur les yeux, vous trébuchez, puis vous redressez la tête, un couple de votre pays descend avec vigueur et une précieuse bouteille d'eau, il s'agit de faire bonne figure et de ne pas  leur quémander une seule goutte ! voici encore la mer violette et moqueuse, ensuite, un sanctuaire, une minuscule chapelle qui vous insuffle la force d'aller plus haut.
Vous continuez ivre de fatigue, vous donneriez tout Capri pour une bouteille d'eau, quelle idée saugrenue que de gravir cette montagne comme une déambulation facile !
L'homme-mari pousse une clameur, vous sursautez: "Regarde!".
Vous levez les yeux, l'homme-mari a raison: allongé sur son parapet surnaturel, le sphinx de granit rose vous adresse un sourire d'une bienveillance amusée.
Vous avez vaincu la Scala Fenicia ! vous êtes presque une habitante de l'île !
Vous franchissez la porte médiévale d'Anacapri, le paysage est suave, l'air parfumé, vous vous croyez au paradis, un bruit sourd retentit, une troupe caquetante et gesticulante d'humains excités se précipite, vous reculez, vous êtes épouvantée !
Ce sont des touristes obéissant aux injonctions de leur mentor, vous les aviez oubliés... il ne vous reste plus qu' à fendre la foule, ou à redescendre ...

A bientôt pour la suite du roman-feuilleton retraçant les capricieux amours Adélaïde de Flahaut et Charles-Maurice de Talleyrand,

Lady Alix

Anacapri: la douceur d'un  paysage d'octobre 2018  









lundi 1 octobre 2018

Frayeur à Florence: Chapitre 19: " Les amants du Louvre"


Chapitre 19 : Les amants du Louvre

Au bal à Florence

Adélaïde de Flahaut à Charles-Maurice de Talleyrand


A l'aube du 5 juin 1784

Monsieur mon ami,

Mon bien-aimé,

au fond du silence qui nous sépare bien davantage que les routes, j'ose vous dire que je vous aime de tout cœur, que l'ennui de ne point vous voir me ronge, que chaque aube m'inspire la chimère d'apprendre qu'un certain Monsieur de Talleyrand, abbé de Périgord provoque l'estime, l'admiration, la curiosité des ministres du grand-duc et l'émoi des Florentines en âge d'aimer.
Vous ne lirez certes cette lettre que si quelque singulier hasard vous la porte intacte d'ici dix ou vingt ans où que vous habitiez sur terre !
Je suis comme recluse chez le digne marquis Antonio Serristori, courtisan sagace, ambitieux cachant son ambition sous un ton feutré qui ne trompe même pas son chat, et son épouse pareille à une ombre couverte de voiles endeuillés.
Elle échange une révérence avec moi tôt matin, s'évanouit le reste de la journée, puis, quand le soleil se couche dans un ciel jaune citron sur les cyprès odorants de son jardin, surgit par surprise, me tend une main marmoréenne et me souhaite une bonne nuit d'une voix mourante.
La merveilleuse compagnie que voilà !j'essaie de ne pas détester Florence et pourtant cette ville moribonde m'inspire une aversion puérile et injuste.
Mon tendre ami, tâchez de vous représenter ma vie transparente, ma solitude surveillée par des yeux invisibles ! je suis libre en apparence de longer l’orna des heures durant, de grimper sur la colline de San Miniato, de quérir une voiture pour Fiesole, de me perdre dans les ruelles, les églises, les cloîtres, de me consumer de passion en parcourant la Galerie des Offices, de caresser des joyaux sur le Ponte-Vecchio, de marchander des tableaux en lambeaux qu'un habile discoureur prétend d'un grand maître de la Renaissance, de soupirer devant le spectacle des soleils couchants du haut des remparts du Fort-du-Belvédère ...
Et même, le croiriez-vous,de tenir tête en me moquant à une troupe de gentilshommes acharnés à vanter les attraits délicieux de ma personne. Or, ce n'est là que leurre, on m'épie, on scrute mes achats de parfums, de tissus, d'éventails et de chapeaux de paille comme si j'agissais sur un ordre suspect, comme si mes desseins étaient criminels ... une frayeur vague me hante, je lutte afin de contenir cette angoisse risible, mais il me suffit de croiser une silhouette furtive, en sortant du Duomo, en longeant la via della Pergola ou en m'aventurant via della Colonna , au bout de Florence, pour comprendre que l'on me suit dans une intention que je ne suis pas assez sotte pour croire bonne...
A la vérité, mon bien-aimé lointain, cette peur réveille une existence qui atteint des sommets d'inutilité et de nonchalance exaspérantes ! Saviez-vous que nos salons ne se peuvent concevoir dans cette belle endormie ? Jamais une conversation semblable à la vôtre, piquante, enjouée, perfide, malicieuse, riche d'idées, d'inventions, de traits d'esprit, incomparable !
Je ploie sous les bavardages insipides, les ragots de la petite-cour, je m'efforce à suivre sur le Lungarno, aux Cascines, les promenades en carrosses, à cheval, à pied, et n'en retire que des contractions au visage dues aux sourires tenant lieu de paroles !
Le Florentin s'exprime par moues, le Napolitain joue avec les mains, le Parisien suggère, sème le doute, cultive l'éloquence qui ne pèse ni ne pose ; ici , au contraire, même les serviteurs et les enfants prennent une pose pour un petit rien !
Tout cela n'est que coutumes à observer, mon malaise vient de l'ignorance où me tient Monseigneur de Bernis. Je ne sers qu'à alléger l'atmosphère morose planant sur le palais rébarbatif du bon ministre qui met son point d'honneur à ne prononcer que les phrases les plus anodines du monde.
La diplomatie est un art qui ne touche qu'une poignée d'élus subtils et prudents, mon tempérament audacieux et persifleur m'en écarte hélas !
D'ailleurs, j'ai scandalisé, je le crains, la bonne société se pressant hier soir au Palais Pitti et vous en demande bien pardon !
Le chambellan, homme sage et précieux comme le sont les chambellans des livres de conte, patientait dans un de ces salons resplendissants d'or et de portraits hautains, de statues sublimes et de vases ciselés qui forment le décor grandiose et sévère figeant les splendeurs de Florence jusqu'à la fin des temps.La reine m'avait pourvue par la comtesse d'Adhémar d'une robe de cour alourdie par ces paniers et ce corps qui vous coupent la respiration et éteignent votre entendement au moindre geste .
Mais, mais, mon tendre ami, j'étais l'attraction, l'objet de curiosité, la créature venue de Versailles , tout Florence guettait le faux-pas , la chute, l'éventail tombé, la pâmoison, le mot de trop, le rire incongru, la révérence manquée ! Comment allais-je me tirer de l'épreuve sans sombrer dans le ridicule, ce péché quasi mortel ? Ma bonne étoile brillait ce soir-là, j'attirai un prince, ou un gueux, (en Italie, il est presque impossible de savoir à qui on a affaire tant les hommes ont belle et avantageuse mine) qui me salua en ami de longue date, me tendit sa main et me guida sous le nez du chambellan tout ébaudi, jusqu'aux pieds du grand-duc et de son épouse célèbre pour sa ribambelle d'enfants.
Cette robuste princesse daigna chuchoter un compliment, l'auguste souverain froid et noble comme l'y oblige le poids de ses pensées de philosophe éclairé, dit-on, me pria de mille choses que, perdue d'émotion, je ne compris point.
Le gentilhomme inconnu me ramena vers les jardins tandis que la cour bruissait , transie de stupéfaction : la Française avait déjà un amant ! Quelle moralité ! Quelle inconvenance ! N'était-elle pourvue d'un époux délaissé le malheureux à Paris ?
Toutefois, la haute situation de mon soupirant impromptu semblait en imposer : les révérences s'esquissaient sur notre passage, les saluts se faisaient soumis, les physionomies doucereuses
Je levai la tête à me dévisser le cou sans même demander à ce cavalier tombé de la Lune qui il était !
Ne songez-vous , mon ami, à ce récit fantasque et cruel de madame de La Fayette ? Vous savez fort bien , cette « Princesse de Clèves » qui débute par une rencontre au bal à l'instar du conte de Cendrillon ? Le coup de foudre ne fut point au rendez-vous, mon cœur n'est point inflammable , n'appartient-il à quelqu'un que vous connaissez  mieux que personne ?
Je pris l'affaire avec bonne humeur et acceptai de suivre l'inconnu à la belle prestance et au regard aussi noir que le vôtre est bleu, vers la grotte la plus merveilleuse de ces fameux jardins de Boboli qui s'étendent au bas du Palais Pitti et consolent de leur grâce exquise ceux qui s'étonnent de l'austérité des palais Florentins .
Je me serais sentie mutine et charmeuse, si je n'avais point été fort encombrée de mes paniers me donnant une démarche saccadée de volatile de basse-cour ! L'inconnu me tenait comme s'il craignait que je ne lui échappasse. Nous entrâmes en un séjour féerique, une grotte aux parois d'eaux vives, je me récriai d'admiration, le cavalier fronçait les sourcils et regardai derrière nous, je saisis soudain que l'instant était grave .
« Madame, je ne saurais trop vous recommander de feindre une affaire galante, dit mon bel inconnu d'une voix alarmée, nous avons des espions à nos trousses et vous devrez quitter Florence au plus vite.
Le prétexte en sera une passion conçue cette nuit pour ma personne, votre réputation l'accréditera, tout le monde se doute ici de votre attachement à un certain abbé qui vous délaisse... Vous courez un grand péril et ne vous en doutez point. Votre compagnon de route vient d'être tué à Naples devant le théâtre de Saint-Charles, il a succombé à plusieurs coups de stylet empoisonné. »
Horrifiée, mortifiée, je me cramponnai à cet homme et attendis la suite...
A sa place, nous entendîmes un tressaillement bizarre, le cavalier me prit par la taille et cria : « Partez, madame, je m'occupe du reste, partez ! »
Là-dessus, il me poussa vers une porte taillée dans la grotte et me lança au dehors !
Je me réfugiai à l'intérieur d'un buis, rampai sur le gazon, me dissimulai à l'abri d'une déesse de pierre et pris mon élan vers le Palais comme si une meute de loups des Pyrénées avaient décidé de me tailler en pièces.J'entrai une nouvelle fois à la cour du grand-duc Léopold et compromis irrémédiablement les vestiges de ma réputation !
Avec mes cheveux défaits, mes bras égratignés, mes paniers déchirés, mon souffle haletant, j'offrais l'image d'une amante qui venait d'accorder ses faveurs...
Les ricanements fusèrent, on s'écarta en gloussant, mon salut fut assuré par le sévère chambellan qui m'empoigna proprement et me confia aux mains de servantes au comble de la joie.
On me pria ensuite d'attendre en une lugubre antichambre …
Je fus bouleversée à la vue d'un serviteur tout embarrassé de sa tenue à la française qui me proposa une coupe de vin de Champagne sur un plateau d'argent ciselé ! Ainsi, on prenait la peine de me réconforter ! Mon destin ne serait peut-être pas aussi désastreux que je le craignais …
Le chambellan apparut soudain, me présenta mille civilités, mille excuses pour ma chute fâcheuse (j'ignorais que j'avais chuté et l'appris avec un air fort naturel) et me souhaita un repos nécessaire avec mille compliments.On me ramena chez les Serristori, juste à côté, et j'eus la désagréable surprise d'entendre une clef fermer mes appartements …
Je vous écris d'un trait, ne pouvant dormir depuis mon retour, mon irrépressible angoisse augmente à chaque instant. Ma chambre a été fouillée, j'en suis certaine...
Le paquet mystérieux n'a point été dérobé pour l'unique raison que je l'ai dissimulé dans l'écrin d'un collier qu'ajuste un bijoutier, non loin de la piazza della Signora, à l'intention de la marquise Serristori qui mérite ce présent.
Ce plan ne sert à rien si on fait de moi une prisonnière, je tremble, mon ami, je tremble à l'idée que ma ruse ne soit découverte, la reine ne me pardonnera point d'avoir échoué !
Je tremble encore plus pour ma vie !
Pourquoi le vicomte a-t-il subi un sort à ce point misérable ?
Mon ami, on frappe, on glisse un papier sous ma porte .
On frappe de plus belle !
Que me veut-on ?
Souffrez que je vous abandonne un moment ...

Je vous aime, ne vous souvenez que des heures heureuses si ...

Adélaïde

A bientôt , qui sait !
Peut-être pour la suite du roman étrange de la comtesse de Flahaut et de Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord, ou un tout autre sujet ...

Lady Nathalie- Alix de La Panouse

Les fastes du palais Pitti


samedi 22 septembre 2018

L'art de vexer un séducteur : chapitre 18, "Les amants du Louvre"


Les amants du Louvre
Chapitre 18

Ennui Florentin

Adélaïde de Flahaut à Sophie de Barbazan
Florence, le 30 mai 1784


Ma charmante Sophie,
je n'aurai jamais cru t'annoncer un naufrage à Florence, non point celui d'une barque luttant contre la colère soudaine de l'Arno, non point celui d'un palais englouti par les crues de ce fleuve dont il faut se méfier autant que des eaux dormantes, non point encore celui de mon jeune ami François Le Vaillant qui, aux dernières nouvelles, navigue toujours fier et aventureux sur le Zambèze, sans avoir été avalé par les enragés crocodiles escortant son périple.
Un naufrage d'une force, d'une violence, d'une méchanceté si horribles que je suis obligée de reprendre mon souffle et d'essuyer mes yeux avant de poursuivre.
Enfin, me diras-tu, en empêchant tes filles curieuses de fourrer leurs jolis minois dans cette lettre à l'écriture chavirée, de quelle catastrophe s'agit-il ? Et pourquoi es-tu dans la ville des Médicis, toi qu'un cardinal et une princesse choyaient à Rome il a si peu ?
Ma chère Sophie, tu es la seule avec monsieur de Talleyrand à connaître la raison de ce périlleux voyage en Italie.
Rome ne devait être qu'une halte avant Naples, Rome a failli me conduire à ma perte !
Le lendemain de mon audience avec son illustrissime personne, le cardinal de Bernis, cet amateur des plaisirs de la vie devant l’Éternel qui doit souvent fermer les yeux, me manda en urgence …
Et dans le plus grand secret !
Et par le plus ténébreux tunnel creusé entre son palais et celui de son invariable maîtresse, une pie croqueuse de bijoux et bavarde comme une armée de ces charmants oiseaux.
Casanova fut le complice autrefois à Venise de notre plantureux cardinal, c'est sans doute ce fou qui lui a inspiré ce goût des intrigues qui me parût fort ridicule pour le coup.
Figure-toi une marche funèbre au sein d'un corridor glacé, une descente et une montée en trébuchant derrière un valet levant sa torche dessinant des figures dantesques sur les parois !
Cet étrange tunnel, œuvre gigantesque d'esclaves enchaînés, parlait de Jules César, d'Auguste, de Caligula, de la barbarie et de la grandeur de la Rome gouvernant le monde antique !
Peut-être avait-il entendu la course haletante de Néron fuyant les flammes qu'il venait d'ordonner, peut-être des patriciens convertis au Christ s'y étaient-ils réfugiés afin d'échapper aux griffes et aux crocs des lions et tigres enfermés dans les abysses du Colisée...
Qu'allais-je faire dans cette galère, pour reprendre le mot de notre bon monsieur Molière ?
Ma Sophie, je n'y voyais goutte et frissonnais de peur autant que de froid, l'aventure surprenante au début se changea vite en pressentiments affreux. La princesse aurait-elle pu se laisser abuser par un billet imitant l'écriture du cardinal ? Cette tête d'oiselle ne m'avait-elle livrée à des espions à nos trousses depuis Paris ? Le paquet , objet de cette mission confuse, se dissimulait dans un large pli de ma robe à l'anglaise, le découdre prendrait quelques secondes à une main experte.
Quel serait mon sort ensuite ? J'imaginais mon corps jeté au Tibre, emporté vers la mer , j'imaginais la peine paternelle de monsieur de Flahaut, ton chagrin sincère, les pleurs de tes enfants, la fureur de la reine, la tristesse de madame d'Albany, de monsieur de Narbonne et, bien plus misérable,
j'entendais la voix de monsieur de Talleyrand s'exclamant avec son flegme inimitable : 
« Ne lui avais-je commandé de se garder des périls ! si seulement cette orgueilleuse avait suivi mes conseils , elle ne servirait point, échevelée et disgracieuse, de pitance aux poissons ! »
Voilà où j'en étais quand mon taciturne mentor et moi-même grimpâmes dans un silence répercutant de sinistres échos, ce silence troublant et peuplé de bruits indistincts qui annonce le crime, un escalier aux marches sculptées pour des éléphants.
Cette fois, je me pris pour une malheureuse dont les secondes sont comptées …
Allais-je subir le destin d'une héroïne de roman noir, cette cascade tragique, tortures, poignard, et d'autres sévices que la pudeur m'interdit à énoncer ?
Eh bien, non !
Rassure-toi, ou frissonne de déconvenue, je te laisse le choix !
Une servante habillée à la française me guettait en haut de la fatale ascension, esquissa une révérence des plus mutines et chuchota du ton le plus insolent :
« Madame la comtesse, on vous prie de me suivre et de ne point vous effrayer. »
Je fis la moue, secouai ma robe effilochée par la rudesse du chemin, traversai une cour intérieure bourdonnante d'abeilles empressées à butiner de charmantes fleurs bleues dont le nom m'est inconnu, trottinai à la suite de la soubrette à l'allure de feu follet et, décoiffée, me retrouvai face au cardinal de Bernis prenant un chocolat épicé !
L'aventure s'achevait et ma moue s'accentua.
J'aime assez ce cardinal replet, mais il n'est point bel homme, point du tout jeune, et je n'entends rien aux intrigues de la diplomatie. Pourquoi me convoquer de façon si étrange alors que je demeurai à un jet de pierre ou quasiment de son palais ?
Un valet remplaça la rieuse soubrette, on m'installa comme une porcelaine de Sèvres contre un lourd rideau de velours occultant avec pompe toute vue sur les jardins. Je n'y ai vu d'abord aucune malice, la chaleur de ce printemps romain exige ces précautions si l'on veut atteindre le soir sans migraine !
Puis, j'eus un tremblement de la tête aux pieds, une sorte de fièvre nerveuse s'empara de moi, ce cardinal songeait-il à mal ?
Sa voix onctueuse me fit bondir de mon siège, je cherchai des yeux un moyen de fuir de façon honorable et n'en trouvai aucun dans mon affolement
Sophie, j'eusse mille fois préféré affronter un homme armé de son épée que ce vert-galant échauffé !
Il avançait tout bonnement en me tenant un discours que je n’entendais point, l'expression de son regard avait assez d'éloquence …
On vantait ma physionomie animée, mon humeur enjouée, mes traits gracieux et mon humour léger, et je ne sais quel agrément encore, on vantait la marchandise afin de mieux m'étourdir, c'était le conte du Loup et du Chaperon rouge où je ne m'y connais plus …
L'homme était tout proche, ma main oublia qui il était, un soufflet s'en envola,retentit à grands fracas, et me sauva !
Le cardinal toucha sa joue , incrédule, il eût l'air si triste que je me répandis en pardon, pleurs, et mille manifestations que le vainqueur prodigue au vaincu !
Le cardinal tira le cordon de la cloche et la jeune soubrette fit une apparition si preste qu'elle prouva sa présence aux aguets derrière la porte : son visage de poupée moqueuse arborait la mime la plus attrapée du monde.
Ma foi, elle me considérait comme une créature barbare et rétive ! en d'autres temps, cela est certain, on m'aurait livrée aux fauves !
« Allez, madame, nous vous enverrons nos instructions » prononça sur un ton d'une majesté intimidante mon hôte en me tournant le dos.
Je fus raccompagnée en voiture chez la princesse quinquagénaire qui s'évertue à se rajeunir de vingt ans afin de conserver l'affection d'un impétueux vert-galant qui semble fort attiré par celles en âge d'être ses petites-filles.
L'air de Rome conserve les ardeurs et atténue les rides, par contre, il garde fraîches les rancœurs : le soir-même, je recevais un billet m'enjoignant de partir sur le champs à florence où je resterai jusqu'à nouvel ordre .
Me voilà donc engourdie, apathique, arpentant les berges humides et sauvages de l’Arno sous les averses de printemps, rongeant mon frein et mourant d'ennui...Florence, le croirais-tu, ma bonne Sophie, est peuplée de statues, de loggias, de palais enflés de pointes de pierre, de jardins ensevelis sous les glycines et de silhouettes furtives. On dirait une ville habitée par des êtres privés de substance, des reflets d'hommes et des fantômes aux profils de médailles qui se signent sur votre passage.
Le frère de notre reine m'a priée demain soir au palais Pitti. Qu'y rencontrerais-je à ton avis ?
Un bal de revenants descendus de leurs toiles de maîtres ! Monsieur de Talleyrand pendant ce temps courtise, se glisse en diverses alcôves, s'amuse, fabrique ses répliques spirituelles, cultive ses précieuses amitiés, et dédaigne ce qui lui est inutile .
Se souvient-il de mon existence ? Tu vas me dire que je radote ! le monde est si vaste, qu'ais-je à faire de ce vaniteux qui m'aime quand il n'a rien d'autre à inventer ?
Demain, je serai digne de la reine, digne de ma mission, aucun Florentin n'aura à se plaindre de moi ! Je porterai l'allure et le sourire de Paris dans les salons du grand-duc !Il y aura des violons, des chants d'amour fatal, des truffes, des cavaliers au regard sombre, et des dames replètes endimanchées de diamants datant de Laurent le magnifique ! quel régal  singulier !
Je sens moins l'ennui florentin tout à coup …
je n'ai à cette heure aucune nouvelle du vicomte parti d'un trait à Naples en vue d'attirer l’œil sur sa personne. Ce freluquet ne mérite guère qu'on s'angoisse pour lui, toutefois je ne puis m'empêcher d'être en proie à un funeste pressentiment.
Le cardinal va-t-il me condamner indéfiniment à l'exil en Toscane ? La reine à force ne s'en étonnera-t-elle ? Je ne sais vers qui me tourner car les espions, surtout Anglais, vous épient au détour des ruelles : Florence est un nid abritant d'étranges oiseaux !

Je t'embrasse,

Adélaïde

A bientôt pour la suite de ce roman-feuilleton historique !
Lady Alix


Un cavalier impétueux des Jardins de Boboli, Florence


mercredi 12 septembre 2018

Rome, une princesse et un cardinal,chapitre 17, Les amants du Louvre



Confusion à Rome

Chapitre 17, Les amants du Louvre

Rome, le 12 mai 1784

Adélaïde de Flahaut à Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord

Mon ami lointain

mon dernier séjour dans la ville éternelle fut tellement rempli de nos souvenirs napolitains que je n'ai vu cette merveille que sous la forme d'un rêve éveillé.
Je ne voyais que vous qui n'étiez point là, et pourtant, miracle et mélancolie à la fois, vous remplissiez Rome à vous seul !
Voilà le miracle du sentiment : l'être aimé efface la réalité pour laisser place à un monde clos, mensonger, éphémère et fragile comme du cristal.
Oui, mon ami, l'idée de cristal me semble la plus opportune afin de peindre cet effet de l'amour sur la perception de la personne qui vous suit à chaque instant sous l'égide de votre imagination.
Peut-être un jour quelque habile homme de Lettres développera-t-il cette image qui me traverse l'esprit : l'amour , ne serait-ce avant tout ce que l'on lui apporte ?
Prenez une chaîne d'or, ajoutez les pierres précieuses scintillantes de vos rêves, parez-en l'être aimé, il étincellera plus qu'un bal à Versailles !
Or, ces ornements somptueux que vous accrochez un à un sur le fil d'or de votre songe amoureux, noblesse d'âme, générosité, sentiment réciproque, altruisme, patience, bravoure, héroïsme, brillante intelligence, que sais-je , c'est vous qui les conférez à un malheureux qui certes n'en demandait pas tant !
Voilà que vous l'habillez de force ! va-t-il déchirer ces vêtements taillés pour un autre que lui, son double imaginaire que vous avez créé sans vous en apercevoir au fil de l'absence ?
Il faudrait s'interdire les songes-creux quand on éprouve de l'amour ! Mais la raison se moque des sentiments...
J'ai honte de vous accabler de sottises en considérant le soleil qui se lève sur les jardins de la princesse de Santa-Croce, nom sonore et honorée pour des raisons que la raison ignore et dont tout Rome se gausse depuis fort longtemps , une princesse enfin aussi célèbre que les cloches de Saint-Pierre et qui fait l'amoureuse faveur au cardinal de Bernis d'offrir un toit à l'inconnue que je suis.
Or, cette délicieuse et fantasque créature à l’âme enfantine dans son corps potelé, vraie pie jacassante, vrai courant d'air perpétuel, a réussi le tour de force de vivre en bonne intelligence avec son farouche époux et son débonnaire amant ..
.Le cardinal l'y aurait grandement aidée de toutes les ressources de son talent de diplomate. C'est un singulier ménage offrant le spectacle d'un bonheur libéré du carcan de la morale … vous allez peut-être faire un rapprochement avec une situation que vous connaissez... Toutefois, le cardinal sait être fidèle au sein de l'infidélité ; c'est peut-être l'unique sur terre dans ce cas!je ne vous demanderais point de l'imiter, je me suis fait une raison en ce qui vous concerne et préfère regarder au loin.
Je ne pourrais être mieux choyée, mieux surveillée, mieux protégée, que par celle qui en dépit de leurs trente années de distance règne sans nuages, sinon quelques rapides averses, dans le cœur de cet homme fastueux qu'un exil d'or et de pourpre retient prisonnier loin de Versailles, Paris, de son Languedoc et de ses chimères de puissance ...
A ce propos, l'entrevue officielle du vicomte glorieux et de sa compagne de voyage au dos brisé par les secousses avec ce très courtois, invariablement vert-galant et très rond cardinal de Bernis a eu lieu sous les pompes et les fresques de son palais Carolis, éclatant des caves aux greniers, à la fois ambassade de notre royaume et antichambre du paradis sur cette terre.
Le Louvre , en particulier notre logis des combles, fait figure de cousin pauvre à côté de ces splendeurs parmi lesquelles la simplicité charmante, l'urbanisme spirituel du cardinal ressort avec encore plus de distinction. Sa table est mise chaque soir de manière à contenter les exigences culinaires des épicuriens, les délicatesses de conversation des érudits et le plaisir des yeux des amateurs de beautés de tout horizon. Le cardinal jette l'or aux peintres impécunieux et relève les aristocrates dans la ruine. C'est un homme à la bonté rare qui prise l'amour de son prochain à un point extrême. Son embonpoint gâte un peu son apparence, il inspire le tendre respect que l'on doit à son grand-père, mais la princesse de Santa-Croce, superbe dans sa beauté mûre à point, l'aime depuis une éternité avec une frénésie toute italienne.
Savez-vous que j'envie à la marquise de Pompadour un confident si plein de panache et de finesse ? En dépit de son âge mûr, ce cardinal est d'une trempe extraordinaire, rien ne le lasse, sa passion de la vie lui sert de compagne, avec quelques conquêtes que je n'ai point à vous dévoiler.
De tout manière, vous avez des yeux et des oreilles sans doute chez les sauvages du Nouveau-Monde aussi bien que chez les ours des forêts glacées de Russie !
Que vous raconter dont vous ne vous doutiez déjà ?
Monsieur de Bernis m'a entendu prononcer un beau discours des plus insignifiants sans paraître le moins du monde ennuyé ; il m'a trouvée exquise, m'a souhaitée une halte exquise et une exquise poursuite de mon voyage vers Naples. J'aurai été charmée de lui confier mon engouement pour Capri, je n'en ai eu même pas le temps d'y songer !
L'audience fut un chef-d’œuvre de diplomatie : nous parlâmes de manière vague et enjouée pour absolument ne rien dire.
Le vicomte me quitta sitôt la porte du cardinal refermée sur nos humbles personnes . On le mandait en quelque lieu de joyeuse vie et je me gardai de poser d'embarrassantes et vaines questions à ce freluquet se pavanant comme un coq dans un habit brodé qui a dû lui coûter un bonne partie de la somme allouée par madame d'Adhémar.
J'ignore en vérité pour quelle obscure raison ce fat a produit la meilleure impression à monsieur de Bernis qui s'est exclamé après un récit plein d'emphase du jeune homme sur l'architecture « guerrière » des palais florentins, (le vicomte affecte de priser fort cette ville où je le soupçonne de n'avoir jamais mis les pieds) :
« Vous avez l'âme humaniste et le caractère entreprenant, vicomte, j'augure bien de votre avenir. Il me faudra revenir voir ici à votre retour.  Nous étudierons les moyens de vous offrir une belle carrière .»
N'est-ce point bizarre ?
Pour ma part, je trouve que ce jeune prétentieux aurait eu grand besoin d'être remis à sa place ! Le cardinal n'aurait pas dû souffrir cette affectation de familiarité avec un homme de son rang et qui représente le royaume … Je crains que ce maudit vicomte n'aille se vanter de la faveur d'un diplomate si renommé. Il ne saisit pas qu'il est dangereux d'attirer la malveillance des jaloux, je crains pour lui à Naples où on charge souvent un spadassin de régler son compte à un fâcheux …
Mon tendre ami, je vous donne du « tendre » car Rome incite à la tendresse, le matin est à son apogée, la ville égrenne ses cloches dans l'air transparent, on se sent prêt à s'envoler au dessus des toits .
Rome exhale un sortilège endormi qui vous repose et vous égare.
On se croit retenu au fond du temps, Naples est une forge délirante, Rome un verrou sur un monde enfoui dans les œuvres des auteurs latins. Le présent vous déçoit ou vous irrite.Vous cherchez Rome et marchez entre des vestiges ou montez sur les gradins déserts de ce Colisée que vos souvenirs littéraires vous représentaient haletant, sanglant, hurlant …
Même le Tibre tout embourbé, le fleuve blond de Tacite, si je ne me trompe, roule des flots bien las, bien ennuyés vers la mer.
J'aime le poète du Bellay, cet homme de la Renaissance qui s'ennuya si fort de son exil romain, mais je le tenais pour démodé. Quelle surprise de réaliser que ses mélancoliques sonnets s'accordent encore avec l'amertume ineffable que cette Rome d'aujourd'hui inspire aux voyageurs .
Je pense au vieux-Louvre, je pense à vous, je pense à Sophie de Barbazan entraînant ses enfants en promenade au bord de son torrent, je pense au couvent où je fus élevée.
Soudain j'aimerais que mon voyage s'achève en une maison solitaire, regardant la mer au fond d'un buisson de jasmin sauvage, une villa à l'antique étendant sa terrasse aux blanches colonnes sur l’abîme, un belvédère où nous serions seuls jusqu'à la fin du monde !
Ne tremblez point, mon ami, c'est monsieur du Bellay qui me trouble le cœur !
N'est-ce pas qu'elle enchante cette gracieuse complainte :

« Heureux qui comme Ulysse, a fait un beau voyage
Ou comme cestuy-là qui conquit la toison,
Et puis est retourné, plein d'usage et raison,
vivre entre ses parents le reste de son âge !

Quand reverrai-je hélas de mon petit village
Fumer la cheminée, et en quelle saison
Reverrai-je le clos de ma pauvre maison,
Qui m'est une province et beaucoup davantage ?

Plus me plaît le séjour qu'ont bâti mes aïeux,
Que des palais Romains le front audacieux :
Plus que le marbre dur me plaît l'ardoise fine,
Plus mon Loire Gaulois que le Tibre Latin,
plus mon petit Liré que le mont Palatin,
et plus que l'air marin la douceur Angevine. »

Voyez-vous, mon ami, ces paroles émeuvent plus qu'un plaidoyer sur l'exil, je gage qu'elles fendront le cœur des générations futures, ces hommes et ces femmes qui nous ressembleront au moins pour le goût de la vie et la puissance des sentiments.
Nous serons des fantômes sans os ou des êtres auxquels notre Seigneur aura jugé bon de donner une seconde existence, pourquoi ne point y croire ? A votre instar, je me sens au bord d'un gouffre ; la terre tremble sous nos pas à Paris, en province, et nul ne veut se l'avouer . Notre vieux monde prend fin dans l’aveuglement de tous.
Allons, je divague, j'extravague et, pire, je vous lasse ! Crime impardonnable !
Monsieur, quel supplice : demain, point de visite au Vatican, point de déambulation au Forum, point de cris d'admiration à gauche, à droite, devant les palais, les fontaines, les églises, les orfèvres, les hauts cyprès et les jardins de la villa Médicis, nulle prière à Saint-Pierre ; je suis condamnée à voltiger en esprit au dessus de Rome, car à l'aube, le vicomte me le certifie, nous repartons vers le royaume de Naples !

Le fantôme que je ne suis point encore embrasse celui que vous me semblez être assez souvent …

Adélaïde

Billet de la même au même :

Ah, mon Dieu ! Mon ami, voici un billet juste avant de cacheter le premier ;
Que se passe-t-il ? Le cardinal de Bernis m'envoie quérir à la hâte, la princesse brandit un mot de sa main et me prie de ne rien dire au vicomte.
Ce voyage cacherait-il quelque attrait piquant ? Je croyais servir de paravent au vicomte, serais-je en fait l'instrument de la reine ? Quelle sera ma mission ? Je tremble d'effroi et d'excitation !
Mon ami, je griffonne ce mot à la dérobée et le glisse dans ma lettre.
Vous le recevrez ou non ; je vous dirai le reste plus tard si on m'en laisse la liberté.
Si seulement cette princesse se taisait un instant, elle bavarde à n'en plus finir et j'ai peine à cacheter ces messages.

A vous !
A vous pour toujours !

Adélaïde


A bientôt, pour la suite de ce roman feuilleton,

Lady Alix

Nathalie-Alix de la Panouse


Rome il y a plus de cent ans, une vue qui aurait été la même en 1784 :
 le Colisée du haut du Mont Palatin