Trilogie de Capri
L'étoile de Noël s'est posée sur la baie de Naples
Partie III Chapitre 7
Nous avions décidé de vaincre notre attachement instinctif, absurde et envahissant envers l'île des Sirènes, et de tourner le dos à ce rêve impossible de loger un jour en propriétaires dans la maison de mon lointain ancêtre, une ruine exquise et inabordable.
Nous avions la ferme et définitive volonté de nous montrer raisonnables. Choix terrible qui me bouleversait corps et âme et m'inondait de tristesse.
Or, une fois en France, à l'aube du fâcheux mois de novembre, en observant, du haut de ses roches hautaines, notre existence de rustiques engloutis sous les ronces de leur campagne ventée, Capri la Magicienne n'eut cesse de se venger..
Notre retour fut âpre et fébrile, d'abord un voyage passé à fendre les foules agglutinées dans l'aéroport, et un vol avancé pour d'obscures raisons, et frappé de turbulences toujours angoissantes, malgré le détachement parfait de l'équipage rompu aux crises de nerfs de ses passagers.
Mais nous étions vivants, et en France, la voiture toujours à sa place, devant l'aéroport, l'embouteillage toulousain toujours aussi lassant, la campagne toujours verte et trempée de pluie récente, enfin, entourée de son ruisseau paresseux, notre vieille maison toujours debout, toujours auréolée des cèdres, platanes et tilleuls de sa vaste pelouse.
La blanche statue de Diane flanquée de sa biche gracieuse s'élevait au loin contre les buis et lauriers, la brume montait en volutes mélancoliques, nous avions perdu l'Italie du Sud, mais retrouvé notre vrai foyer.
Contrairement à son énorme et pompeuse "amie" d'un célèbre roman anglais, la maison n'avait subi nulle rage destructrice d'une gouvernante folle. Intacte, placide, elle avait attendu notre retour sans paraître affectée de notre désertion momentanée. A la cime de son toit, les trois déesses tutélaires, glorieusement décaties, fixaient l'horizon et levaient vers le ciel maussade leurs regards impavides. .
Le soir se couchait quand nous ouvrîmes la porte de notre si vieille maison, humide, hélas fréquentée par nos chats lâchés en liberté ... Cette sinistre erreur entraîna un travail immédiat afin de redonner fraîcheur et beauté au moins aux couloirs.
Fils Dernier nous avait prévenus de la gravité de la situation.
Lui-même n'avait-il dû tancer d'importance la gent féline qui s'était invitée au moment précis où ses amis, conviés en notre absence, dans ce qu'ils ignoraient être un refuge pour animaux sauvages et domestiques, franchissaient notre cour ?
Heureusement, les chats avaient compris l'enjeu, et fui au bout du village ! L'honneur avait été sauf, mais de justesse .Un horrible soupçon nous brisait le coeur : le guerrier vétéran, Achille premier, chat de gouttière ignorant le raffinement des aristo- chats de la maison, n'aurait-il gâché l'atmosphère en réclamant à l'élégante petite troupe cosmopolite de remplir jour et nuit l'abîme de son estomac ?
Quelle épouvantable réputation nous attribuerait- on désormais ? Mieux valait repousser ces pensées horribles !
Après la beauté limpide de Capri, nous évoluions au sein d'un monde morbide, nos pas résonnant dans des pièces sentant le renfermé, dans le meilleur des cas, ou le chat peu courtois, dans le pire.
La routine réglant notre vie nous saisit aussitôt dans sa main de fer.
Il fallait nettoyer, ouvrir les fenêtres et l'ordinateur, ne pas sursauter devant le courrier, ne se plaindre de rien, et ne surtout pas prononcer le mot de Capri, l'équivalent d'un poignard enfoncé dans la coeur ! Envoyer paître les journaux d'un pessimisme accablant, tous entassés à notre intention par le jardinier et gardien des maudits chats (sa mission ne semblait guère l'avoir passionné !) sur une console dégoulinante de poussière...
Et croire qu'un jour le soleil se lèverait sur la baie de Naples juste pour nous faire plaisir. Sauf si nous nous montrions raisonnables, en ce cas, le soleil nous illuminerait à Portofino, San Remo, Porto Venere, ou Corfou, nettement moins onéreux d'après Fils Dernier ...
La réalité reprit son cours, entre travaux, travail, inquiétudes diverses, maux variés, visites d'une famille raisonnable s'attachant à nous montrer l'exemple, et d'amis beaucoup plus drôles (Il est d'ailleurs très réconfortant de voir combien la plupart des gens deviennent plus amusants en prenant un certain âge !) le mois de décembre me surprit en fanfare.
Décembre et les cartes à choisir, uniquement des Nativités italiennes, les cadeaux à inventer afin de prouver notre affection aux amis de Naples et de Capri ! Sans parler des autres, toutefois, cela pouvait attendre : compte tenu des délais de la poste et de l'ampleur de notre affection, Capri passait en tête; choix raisonnable ou pas, Capri seule importait ! J'imaginais mes précieux paquets secoués dans les airs, puis jetés sur un bateau, malmenés par la tempête, et hissés au port à l'arrière d'un minuscule camion brinquebalant au bord des gouffres sur la route dépeinte par Alberto Savinio, dans son malicieux "Capri", comme "la plus effrayante et la plus ensorcelée du monde".
Comme je les enviais, j'aurai tellement désiré les suivre, ces frêles paquets qui verraient Naples, qui aborderaient à Capri, alors que je restais en "exil", face à une pyramide de corvées sous le vent d'autan et la pluie glaciale .Bien sûr, la famille fondrait vite sur nous, serait-ce une belle consolation ou une petite pénitence ? Tout dépendrait de l'humeur de ces membres charmants mais rebelles, et adorant nous traiter en parents déraisonnables à remettre dans le rang ... Capri d'abord ! le reste suivrait ...
Chaque fin d'année, à vrai dire, je me tordais l'esprit afin de deviner quels objets inutiles et délicieux, quelles friandises traditionnelles, quelles décorations délicates, quels jouets charmants, amuseraient les habitants du Pays des Sirènes. Leur goût impeccable m'obligeait à voler vers les cimes des belles surprises tandis que la sombre réalité freinait mes élans généreux.
Que choisir d'original, d'ancien, de typique, de ravissant, de délicieux ? Où dénicher ces raretés ? Et à quel prix, même si le proverbe affirme avec une assurance implacable : "Quand on aime, on ne compte pas !"
J'avais beau martyriser mes facultés d'invention, je retombais plus ou moins dans les mêmes choix, et remplissais les beaux paquets de calissons de Provence et de parfums de Grasse, c'était la fatalité !
Nous échangions d'ailleurs nos images : sur les portables nerveux s'inscrivaient des merveilles exubérantes à la mode Napolitaine, crèches familiales, sapins ornés d'angelots et de clochettes cristallines jusqu'à la dernière aiguille, tables rutilantes, parées d'or, fleuries de rouge, tables prêtes à faire jaillir le soleil dans la maison, et partout, des guirlandes, des fleurs bleues, des gâteaux pareils à des bijoux, des oranges énormes, des citrons resplendissants aussi gros que des oeufs d'autruche soigneusement rangés dans les belles corbeilles, cette fois à la mode capriote.
La fine et gracieuse fille d'Arturo et Léna, aidée par une gentille amie, décida même cette année de poser avec vaillance, son grand panier sur la tête, à l'instar de ses ancêtres qui montaient, ainsi chargées, les rudes sentiers de l'île, superbes sans s'en douter, héroïques sans le savoir...
Je tentais chaque jour de riposter, fiévreusement penchée sur mon portable clignotant des reflets de la baie de Naples
.On m'envoyait le bleu cristallin d'une mer épurée par l'hiver, le vacarme fougueux des vagues férocement lancées sur les rochers empourprés, la lumière vive et le ciel limpide, comment lutter ?
Je m'évertuais à saisir la beauté fugace de notre vieille maison, pâlie et fripée par les siècles, mais encore solide, cernée de combatifs lauriers- roses, de braves rosiers aux pétales mousseuses, (ces chevaliers parfumés à miracle qui sauvent de l'ennui les jardins anciens) et d'une armada de cactus exotiques plantés par une aïeule qui aimait les voyages. Or, il me fallait agir dans la hâte, avant que les nuages gris ne gâtent cette évocation d'un romanesque décadent !
Comment sauver notre honneur à l'intérieur ? De notre campagne volait vers Naples, grimpait à Capri la naïveté de nos santons datant de l'enfance de nos Fils- Adorés, l'austérité d'un sapin posé contre la porte donnant sur la cour, en plein courant d'air afin de préserver ses racines encore vives, la sobriété de notre table vêtue de lin blanc et de porcelaine blanche à filets d'or, une simplicité classique à en mourir, mais faisant surgir les souvenirs de tant de Noëls en famille...
Notre petite descendante, du haut de ses six étés frondeurs, étalerait certainement sa douce fantaisie sur ce décor exemplaire. Hélas, pour le moment, privée de ce lutin fantasque, je me sentais bien solitaire, et morne...Ranimer son âme d'enfant exige un certain entraînement, manifestement, j'étais un peu rouillée...
"C'est ce maudit climat, comment veux-tu que l'on respire Noël entre ces averses glacées, ce vent furieux, ces coulées de boue, et la déroute de nos plantes préférées ? Mes dix citronniers sont exsangues, mes rosiers rompus de pluie, mes buissons d' agapanthes exténués..."
L'Homme- Mari apitoyé par ce chagrin puéril me jure que l'air enchanté de Noël se respirera sans effort.
"Pourquoi se meurtrir, ajoute-t-il, cesse de prendre cette affaire au sérieux ! Noël ne repose que sur la bonne volonté, ce n'est pas un concours de beauté entre Capri et notre vieille baraque, pourquoi t'angoisser aussi pour le jardin ? Les rosiers résisteront au gel, ils nous ont déjà prouvé leur vaillance. Tu as une consolation : ce sapin placé au beau milieu des pires courants d'air de la maison se porte si bien qu'il survivra, cela compensera la perte des citronniers...
L'Homme- Mari faisait preuve de son éternelle sagesse, et je décidais une fois encore de m'avouer vaincue : notre Noël rustique n'égalait en rien l'éblouissement, la ferveur, et la fantaisie amoureuse d'un Noël célébré en Italie du Sud...
Qu'importe ! Noël chaque année répand un nuage de douceur et une envolée de tendresse incompréhensibles au sein des familles, des amis, et même des inconnus
Et singulièrement la nuit où l'on ne quitte pas des yeux les humbles petits personnages rassemblés dans la crèche étincelante autour du nouveau- né, l'humble boeuf méprisé, l'âne valeureux, les moutons étonnés, et, chez nous, l'aréopage de chats évoquant nos compagnons partis chez Saint François d'Assise.
Que deviendrait l'Enfant- Roi si des chats ne l'entouraient d'une cour protectrice ? C'est ce que nous pensons au risque de choquer les esprits peu enclins à aimer nos félins mystérieux.
Sur ces entrefaites, les enfants, petits, grands et minuscules, taciturnes, expansifs ou braillards, selon les âges et les caractères, multiplièrent leurs entrées, et la maison se métamorphosa en un théâtre agité.
L'Homme- Mari et moi courions en tout sens, galopions les bras soutenant des sacs gonflés de nourriture, aussitôt installée; aussitôt disparue, à croire que nous hébergions un troupeau d'ogres impitoyables. Le sourire aux lèvres, nous acceptions les réprimandes avec une patience trop angélique pour durer, et sans oser nous le confier, subissions la nostalgie de ceux qui ne se sentent plus chez eux en leur propre foyer. Capri nous manquait, c'était un sentiment secret, un amour impossible, une étoile perdue, un désarroi que personne au logis ne comprendrait ...
Ne devions-nous résister à la tentation de nous avouer une fois de plus absolument déraisonnables ?
Fils Dernier comprit aussitôt ce que nous cachions ... Volant à mon secours, prenant en pitié ma faiblesse et mes nostalgies, il trouva un moyen de m'aider à atteindre la sérénité obligatoire chez toute mère de famille la veille de Noël. c'était si simple, nous allions faire une bonne action. Comment n'y avais-je songé ?
Sous son égide, et en compagnie de la petite aux six étés, je me consacrerai à une partie de la famille en proie aux périls de deux rivières décidées à sortir de leur lit. Tous trois, nous franchirions ces eaux rebelles, rien n'arrêterait la détermination farouche de Fils Dernier qui en avait vu d'autres !
Cette aventure parut fort étrange au reste de la maisonnée qui nous rappela les horaires des messes du soir, et le danger des embouteillages sous la pluie.
"La messe du 25 vaut bien les autres, et qui craint quelques averses ? L'essentiel, c'est de faire une bonne action la veille de Noël !" dis- je d'un ton ferme qui cloua le bec aux plus étonnés.
Sur ce, nous partons farouches et entêtés, en hurlant des cantiques dans la voiture, de manière à remplir d'effroi les malheureux essayant de doubler notre tacot. Cette ardeur a le don de faire tomber une pluie encore plus coriace, et de nous rendre aphones en un clin d'oeil.
La traversée des ponts accomplie à force d'acharnement, la mission de secours à la famille solitaire accomplie, l'âme en paix, nous subissons la route du retour, encombrée, et brumeuse, comment croire à Noël au sein de cette obscurité humide ?
La petite aux six étés dort, en imaginant sans doute les surprises du lendemain, Fils Dernier, incapable d'articuler après nos chants et la conversation au long cours de l'après-midi, songe à je ne n'ose lui demander quoi.
La plus sombre mélancolie me noie l'esprit. Où se sont envolés à jamais les Noëls d'autrefois? Ai-je même vraiment aimé l'un d'entre eux ? Un sentiment de solitude n'a- il toujours gâché l'espoir de cette nuit pourtant à nulle autre pareille ? Où es-tu parti, esprit de Noël ?
Afin de ne pas sombrer, j'ouvre à tout hasard mon portable, l'Homme- Mari aurait-il laissé un mot affectueux ? Non, ce qui ne me surprend guère, le pauvre, avec cette famille si variée sur les bras !
Mais, une étoile s'échappe de l'engin, et tournoie sur la mer, Capri fête Noël de tout son coeur, Arturo m'envoie la mélodie des Campanelles de Santa Sofia d'Anacapri, les cris de ravissement, les saluts affectueux, toute l'île chante, la mer se tait, les cloches répandent une musique divine sur le velours étincelant du ciel.
Noël est une étoile tombée au coeur de la baie de Naples....Anacapri scintille sur le minuscule écran...
Fils Dernier soupire, "Si seulement on fêtait Noël comme eux ! Ces gens sont extraordinaires de gentillesse, et de bonté. Quand repartez- vous à propos ? "
Ma mélancolie a fui sur la baie de Naples. L'esprit de Noël m'est donné à nouveau, je le cherchais, Capri vient de me le rendre, rien que pour la remercier, j'y reviendrai. Rien ne sonne plus faux que le mot raisonnable!
"Au printemps, dis- je, en avril, quoi qu'il arrive, et tant pis si nous n'achetons jamais la maison de ton ancêtre, ou aucune autre, Nous n'avons pas besoin d'un toit, mais de cette bonté que tu viens d'évoquer. Un peu d'humanisme, et la "grande bellezza"! Capri a surgi dans notre nuit, elle s'est abattue sur notre soif, ce rocher est l'ultime refuge, je déraisonne, je me sens tellement mieux ! "
"Oui, tu dis toujours cela, mais être raisonnable n'est pas un crime ! Méfie- toi, l'île mène le jeu depuis le début. Je viendrai vous voir en avril ... Nous y voilà. Notre maison glacée ! Noël en famille ! Pas trop tôt, cette route m'épuise à chaque fois ... Crois-tu qu'ils auront eu l'idée de nous laisser quelque chose à grignoter ? "
"Comment oses- tu douter de l'esprit de Noël ? On ne nous a certainement pas abandonnés !
Regarde, l'étoile du Berger éclaire le ciel noir ..."
A bientôt !
Pour la suite de cette dernière partie, de ma Trilogie de Capri,
Nathalie- Alix de La Panouse
Ou Lady Alix
![]() |
Nuit de Noël 2025 à Anacapri Eglise de San Michele au coeur de la cité Crédit photo Barone Amadeo Bagnasco |

.jpg)



