Les mystères du "Colombus"
Trilogie de Capri Partie III
Chapitre 20 ou conversations sous une treille fleurie
Notre fugace séjour capriote voué à la "Solennità di San Antonio" touchait hélas à sa fin.
Ainsi allait notre vie de faux exilés! Juste le temps de croire que nous faisions partie des montagnes d'Anacapri, de respirer l'air humide du matin, et la brise piquante du soir, et il fallait repartir; le coeur lassé de ces virevoltes, en gardant toutefois la certitude absurde de revenir avec la clef de la maison ensorcelée enfin en poche.
En dépit de l'étrange paysage mis à nu sous le ciel limpide, l'ancien jardin dépouillé de ses buissons désordonnés et soutenu par des terrasses jadis invisibles, restait prisonnier de nos fervents espoirs...
Bien sûr nous reviendrions, l'automne nous ouvrirait à nouveau les portes parfumées de notre isolement rituel, mais chaque départ engendre une pesante mélancolie, et nous nous sentions bien alourdis en cet ultime matin. Sous la loggia, le café fumait avec une entêtante obstination, or, ni l'Homme- Mari, ni moi-même, son "Epouse-bien-Aimée" ne s'en souciaient.
Les oiseaux se poursuivaient entre les branches des citronniers, les nuages de soie grise tournoyaient sur les pentes vertes et jaunes du Monte Solaro, l'appel des "vespe" brisaient le tympan, et celui des mouettes obscurcissaient nos maigres idées, tout était en ordre, et tout nous affligeait.
L'horrible proximité du retour refroidissait la douceur de l'air. et assombrissait notre humeur.
Demain en milieu de jour, nous rejoindrions les files de voyageurs agglutinés dans les salles sinistres d'un aéroport plein à craquer.
Que nous resterait-il ? De l'amitié à revendre ! De l'amour, de la ferveur, et de beaux souvenirs de nos péripéties entre le feu, l'eau, les fleurs, et les sourires... Tant de sourires ...
Celui de la Madone du jardin secret de la Migliera, juste avant le belvédère, accroché en balcon de l'effroi sur la falaise lisse comme un miroir, celui de Chiara, la petite Madone aux yeux verts de mer, celui de lGiulia, notre belle et suave jeune mariée de septembre, celui de notre sauveur et ami Salvo rêvant à sa rencontre avec un oiseau si parfait qu'il se jura de ne plus en chasser aucun !
Celui de la petite Stella- Maria si malicieux, celui de Flavia toujours empreint d'une sérénité charmante, celui d'une irrésistible bonté de l'Ermite d'avril, ceux si rayonnants de nos amies, Lena et Laura, pétillantes et généreuses, ceux si bienveillants de leurs époux, impavides, graves et attentifs.
Enfin, celui mystérieux et sensible d'un éloquent et sympathique inconnu : l'Ange des Vergers abandonnés...
"L'Ange ! Il faut revoir l'Ange !"
" De quel Ange parles-tu ? Nous avons fêté San Antonio encore hier soir en invitant dans le jardin la joyeuse bande habituelle, et cette fois, sans doute grâce à nos laborieux efforts afin de gagner l'estime du Saint Patron d'Anacapri, le feu n'a pas menacé notre dîner d'autant plus que tout les amis ont accepté un menu composé exclusivement de petits- fours froids, l'eau n'a pas jailli du lit de l'ancien Rio Caprile comme un cheval furieux, et la plantureuse Torta Caprese de Flavia a nourri les convives pour une semaine au moins, comment s'y prend- t-elle d'ailleurs ?
Sa Torta mériterait un oscar ! Non pas exquise, mais sublime, et sa recette est inimitable.... Quant au Prosecco... N'en aurions-nous abusé ? Les voisins vont répandre le bruit que les deux Français ont l'intention évidente de rendre "pompettes" leurs amis de Capri....
Nous avons ri à n'en plus finir, et débité un flot de sottises dignes du "Feu des Vestales", de cet auteur si plaisantin qui a raillé la bonne société de l'île voici un siècle environ, l'écossais, "Mac Machin". Pourtant, en dépit de l'état légèrement éméchés de notre assemblée, je trouve que nous sommes restés indulgents avec notre prochain, et quelque chose me dit que San Antonio a regardé nos agapes avec indulgence et bonté ...
C'est peut-être le moment de le supplier de nous donner une petite chance d'enlever notre maison en ruines pour une somme raisonnable. Cet Ange serait-il capable d'intercéder en notre faveur ? Tout est possible à Capri !?"
" Mackensie, pas "Mac Machin", Compton Mackensie, un sardonique de grande allure qui s'est amusé à peindre les heureux du monde ensevelis à Capri dans leurs maisons construites à prix de diamant. Aimait- il l'île et ou servait- elle seulement de terrain propice à son élégant cynisme ? Il a dévoré le pauvre Fersen et les malheureuses américaines de la villa Torricelle à belles dents ! Rien à voir avec nos rencontres, cette société d'exilés fantaisistes n'existe plus, sauf dans les légendes...
Mon Dieu, j'y pense maintenant, nous ne pouvons décevoir l'Ange! " dis- je d'une voix si angoissée que l'Homme- Mari en renverse sa tasse.
J'explique à toute vitesse que l'ange est un parfait gentilhomme croisé au pied de la maison que nous aimons à la folie et qui ne cesse de nous rendre fous, cet ange porte le doux prénom d'Angelo, son nom ? Je m'en soucie peu ! Angelo suffit, tout Anacapri connaît Angelo, l'ange sauveur des vergers oubliés à la terre noire et fertile, et des jardins en friche, que s'exténue-t-il à planter sur les étendues mystérieuses des terres abandonnées entre les bosquets de Pins ? Des oliviers !
Angelo incarne le renouveau de l'olivier à Anacapri, grâce à ses conseils, son savoir-faire, son dévouement. L'olivier, le divin olivier, symbole de l'intelligence et de la prospérité, arbre sacré d'Athéna et de ses Athéniens, arbre vaillant et quasi éternel, fut aussi jadis acclimaté sur cette île de l'antique Grande- Grèce par nous les Français, à l'époque de Murat.
Et, bien avant ces Français amoureux des belles filles affrontant chaque jour les rocs acérés de la Scala Fenicia, corbeilles sur la tête et beauté de déesses sur toute leur personnes, l'olivier s'épanouit sous la houlette des Romains à la passion agricole.
Les armes de ces conquérants furent déposées à Capri au profit de la passion romaine des jardins et vergers procurant ombrages admirables, roses parfumées, et nourriture fraîche à leurs somptueuses villas.
.L'empereur Auguste se livra ainsi sans retenue à sa manie de couvrir l'île d'arbres, de jardins, et de palais aux belles colonnes. Enfin, Tibère son monarque pragmatique, (à la réputation noircie par un cortège de crimes trop odieux pour être vrais) durant onze années, la dota d'énormes citernes et de miraculeux aqueducs qui embellirent les plantations des divins oliviers ...
L'Homme- Mari m'écoute vanter l'excellence des olives avec une véhémence suscitée par un abus de café napolitain, et, sans se troubler, en bon marin sachant diriger un esquif dans la tempête, il me suggère d'aller quérir l'Ange en son repaire.
"Je me souviens de cet Angelo qui surveillait la bonne santé de la plantation d'oliviers dans la petite vallée de Caprile. Un homme passionnant, aimable, et très angoissé à l'idée que nous ne goûtions pas la fameuse huile des producteurs d'Anacapri. Mais, ce restaurant décrit comme le haut- lieu de l'Oro di Capri ne me tente guère, un snack d'une banalité regrettable ! Pour ne pas décevoir Angelo essayons d'y entrer cinq minutes, achetons l'huile et filons ! "
J'ajoute que la Madone-Chiara aux yeux d'aigue-marine sera émue de notre bonne volonté, et de l'affection que nous lui témoignerons au milieu de son travail d'été éprouvant...
Quels exploits n'accomplirions- nous afin de voir fleurir le sourire céleste de notre jeune Madone ?
Midi chantonne au clocher de Santa Sofia, les bateaux faisant la navette entre les îles sont à quai au port de Marina Grande, les fiévreuses files de touristes se meuvent en tourbillons au sein des venelles du bourg de Capri, les plus audacieux osent monter dans le village des nuages et emplissent les sièges volants les hissant un par un vers la cime austère de la montagne du soleil.
Le rio Caprile coulait à une époque lointaine devant notre humble portail, aucun vestige ne saute aux yeux, si ce n'est la somptuosité des bougainvillées, hortensias, rosiers et jasmins voletant sur les murs des propriétés se haussant vers la mer. Colonnes blanches et grises escaliers décatis en pierre et briques, accompagnant les promeneurs sur le chemin de Caposcuro, à gauche ou vers celui de la Migliera à droite. Soudain, je réalise les risques que nous prenons en choisissant de nous heurter aux voyageurs au bord de la crise de nerfs, et supplie l'Homme- Mari de cheminer vers le Parc des Philosophes, lieu tranquille, peuplé de mouettes et de nobles devises en majolique.
Le Colombus que j'imagine aussi rempli qu'une boîte de sardines m'incite à fuir mon prochain. Quel spectacle ne nous agacera -t- il à la fin de la poétique via Caposcuro ? La vue directe sur les jambes des paresseux se faisant porter sur leurs sièges oscillants, en surplomb des vignobles, bois et rochers du Monte-Solaro !
Ces gens en pleine santé et dans la fleur de l'âge ne se baladent- ils jamais sur leurs deux pieds ? Au contraire, les plus âgés des Capriotes ne rechignent guère à suivre les sentiers de chèvres menant à l'ermitage de la Cetrella ...
Or, c'est sans compter avec le désir de se sustenter de l'Homme -Mari qui me promet, une fois ses forces rendues par un plat parfumé de la prodigieuse huile d'olive tant vantée, d'errer ensuite en défiant les précipices.
Nous voici très vite ensevelis dans une sorte de mêlée hystérique, les uns clament en anglais, les autres hurlent en allemand, on leur répond dans une langue que je n'identifie pas, seuls les Japonais masqués et vêtus de blanc, défilent au garde -à -vous, taciturnes et impavides...
Nous avons de la chance, on nous croit de purs capriotes, que c'est flatteur, et nous en profitons pour exiger le passage, poliment mais fermement !
Face à l'enclos de verre abritant le Colombus, le doute s'empare de notre bonne volonté. Pourtant, une escouade de charmantes jeunes filles s'empressent , gracieuses et aimables à la mode caprese; je me recommande du Signor Angelo, explique notre irrésistible envie de nous adonner à l'Oro di Capri et celle non moins vive de saluer notre jeune amie. ainsi que le patron, qui semble être un cousin non point de Salvo, mais de Flavia. (De toute façon, nos amis cousinent avec toute l'île depuis Auguste et avant !).
"Vous êtes la "Signora" l'amie de Flavia et de Laura ! Nous vous attendions!"
Ciel ! Nous voilà poussés vers une petite maison couverte de feuillages descendant d'une treille quasi invisible de la place, notre petite "Madone" aux yeux verts se précipite, lumineuse à l'instar d'une déesse de Botticelli, et dans son exquis sillage, un Signor débonnaire, avenant et cousin de Flavia, du mari de Laura, enfin de tout Capri ! Le vice-président de "l'Associazione l'Oro di Capri", c'est lui !
"Je ne suis pas d'Anacapri, sauf de coeur, l'amour, m'a donné des ailes jusqu'à cette montagne, ma femme est d'ici, d'en haut, moi d'en bas... Mais je suis un époux obéissant, vous savez, en haut, les femmes sont les patronnes !"
Un immense éclat de de rire accueille cette fausse déclaration; et nous n'en finissons plus de complimenter, saluer, féliciter une équipe des plus hilares. On sait tout des Français, ceux qui ont brûlé les ravioli caprese, enduré une "perdita d'acqua" juste pour la processione de San Antonio, et ont tellement bavardé avec Angelo au pied d'un jardin qu'ils achèteront si les Sirènes les aident, et surtout San Antonio qui a tellement plus d'influence que ces créatures capricieuses.
"Montez ! l'oro di Capri, c'est pour les connaisseurs, sous la treille, au premier étage; en bas, les gens mangent à toute vitesse et courent rejoindre leur guide comme si leur vie en dépendait !"
La ravissante treille ! D'admirables camerieri entourent de leur joyeuse sollicitude les gourmets installés à de petites tables ornées de minuscules oliviers en pots. De beaux albums racontent l'histoire de l'olvier sur l'île, et l'huile coule en flots d'or limpide, irisé de vert clair, une nuance digne d'un peintre, même Ingres s'en serait inspiré! Bien sûr, nous sommes un tantinet sur la scène d'un théâtre, mais comme la paix, la douceur de vivre, la fierté d'être traité en personne de goût ravivent la bonne humeur et chassent la mélancolie d'une veille de départ.
L'Homme- Mari se détend à toute allure, et je m'enquiers d'Angelo, tout en acceptant, avec force remerciements, une tartine ruisselante d'huile d'olive. Le menu regorge de plats mystérieux, nous sommes au coeur des délices de Capri, et le patron chuchote que son chef reçoit ses leçons d'une la plus volcanique des cuisinières d'Anacapri. Un mythe, une légende et un génie de la cuisine : elle cultive ses légumes d'une main de velours et enseigne l'art des plats purement capriotes à ses élèves avec un gant de fer !
'Tutto bene, une femme inouïe, une perle, je l'adore ! mais, pour en revenir au Signor Angelo, vous savez qu'il porte un nom français ? Peut-être descend-t-il lui aussi d'un officier amoureux de Capri ... Vous l'intriguez, il ignore que penser de votre histoire d'ermite, il le cherche, et ne trouve rien ! pas l'ombre d'un ermite et de son énorme olivier !
Mais Angelo garde espoir de lui proposer son aide, surtout pour la terre fertile de son domaine. Vous l'avez si bien décrite ; Angelo imagine déjà une forêt d'oliviers donnant les plus grosses olives de Capri. Mais cet ermite existe-t-il ou l'auriez-vous vu en rêve ? Dites- moi la vérité, cara Signora..."
Prise de cours, je n'ose vanter ma bonne foi. Peut-être l'ermite aux mille rides a-t-il surgi de la brume du passé? J'ai la bouleversante impression d'avoir aimé, souffert, inventé, d'avoir vécu sur cette île qui m'est une patrie inavouée, comment s'étonner de ces visions fantasques dont la pire reste celle de mon encombrant fantôme, qui a la courtoisie de m'abandonner.
J'hésite à m'en réjouir d'ailleurs ... Me manquerait- il ? Mieux vaut ne pas approfondir ces sentiments bizarres...
Pourtant l'ermite existe bel et bien et son vénérable olivier aussi, l'Homme- Mari ne s'en souvient-il ?.
Je le prie de m'aider à convaincre le cousin -patron !
L'Homme- Mari ne m'écoute pas du tout, il se perd en conciliabules avec un cameriere volubile, et oublie les affres existentiels de Son-Epouse-Bien-Aimée.
La tête me tourne, je sens que je m'enfonce là où la mémoire cherche les vestiges les plus impossibles à atteindre, et si loin, si proche, la silhouette de cet ancien amour perdu vacille sur un mur enguirlandé de glycine, à l'instar d'une lampe qui va bientôt s'éteindre...
"Je serai toujours là tant que vous reviendrez sur l'île; ne craignez rien, je vous attendrai, j'ai l'éternité devant moi, si vous avez eu la faiblesse de m'aimer, revenez ! "
La tête me tourne, et le gentil cameriere accourt, si jamais la Signora allait se plaindre de l'Oro di Capri !
"Non, l'huile est merveilleuse, un nectar, on sent qu'elle est produite à la manière la plus traditionnelle, un héritage précieux, quel savoir-faire renouvelé, les paysages sauvés, les vaillants producteurs fiers de leur oeuvre, bravo !
Ce malaise vient de la fatigue du séjour, des émotions de la fête de San Antonio, et j'ai rêvé, j'ai cru voir un vieil ami..."
Le cameriere est un homme d'un âge certain, il a l'expérience des clients farfelus, et d'une voix compréhensive, il me murmure :
" Cara signora, les personnes sensibles voient beaucoup de choses à Capri, y compris les très anciens amis ... Ne vous angoissez- pas ! Cela prouve que l'île vous accepte ... Emporterez- vous notre huile en France ? Cela serait un honneur !"
Comment résister ?
A bientôt !
Nathalie-Alix de la Panouse ou Lady Alix
Trilogie de Capri ou "maison ensorcelée"


