Rencontre en plein maquis avec le dernier sage de Capri:
L'Ermite aux mille rides
Trilogie de Capri "La maison ensorcelée"
Partie III Chapitre 14
L'Homme- Mari ne se doutait guère des conséquences exténuantes de notre dernière foucade.
Vouant à notre ami, confident, complice et inaltérable sauveur Salvo une confiance infinie, sans le savoir, nous marchions vers l'inconnu.
Au lieu de suivre docilement les panneaux de majolique nous montrant le bon chemin vers l'exaltant Fortinio di Campetiello, perché en figure de proue sur la falaise la plus lisse d'une île bien pourvue en précipices dramatiques, nous nous jetâmes au mauvais tournant dans la gueule du loup !
La minute avant, joyeux et désinvoltes, ayant retrouvé l'optimisme des voyageurs libres de leurs déambulations,(connait- on sur terre une plus parfaite euphorie?) nous faisions à notre habitude des projets d'impossible avenir capriote, en longeant la secrète, la sublime, l'étincelante via Canula. Route des plus étroites et des plus bouleversantes, dévalant en pente extrêmement raide vers la mer palpitante, les forêts sauvages, et le sentier menant au Forts.
Une via bordée des plus splendides cascades de glycine, fontaines de roses, bataillons de fleurs mauves, une via qui vous ôte votre discernement, vous débarrasse de votre propre et précieux entendement.
Vous subissez les sortilèges de Capri et commettez les pires étourderies sans l'ombre d'une hésitation.
Comme choisir un chemin hasardeux sous prétexte qu'il avait aux temps immémoriaux la vocation d'un rio... Hélas ! Ce rio oublié se mua en terrible traquenard.
Comment décrire d'une autre façon l'étroit corridor d'arches buissonnantes, abritant un ancien rio de terre noire, où roulent des pierres rudes promptes à faire trébucher les étourdis de notre espèce ? La seule consolation d'un sentier aussi traitre vient de l'air rempli de senteurs d'ambroisie, de fortes effluves de genêt en fleurs, lentisques puissants, myrte, fleurs de câpres, pieds de chèvres pareils à des boutons d'or, cystes enivrants, sorbiers voluptueux, citrons doux, roses de lady de Banks, ces roses d'avril au parfum sucré, délicat et coriace à la fois, et tant de fleurs, tant de plantes capiteuses, audacieuses, mystérieuses, toutes résolues à vous faire perdre ce qui vous reste de bon sens.
Notre Fortinio, chef- d'oeuvre en péril et même pire, édifié jadis par une kyrielle de gens acharnés à guetter les envahisseurs, nous sort de la tête. D'immenses paysages s'élancent autour de notre rio humide mais privé d'eaux, des montagnes vertes et jaunes, des coulées de feuillages étouffant d'anciens vergers en espaliers, des terrasses de vignes tenues à la perfection, des bosquets d'un vert profond dégringolant vers la mer éblouissante de blancheur en ses brumes bleues; et soudain des murs romains sculptant un vallon à l'instar d'un ravissant amphithéâtre, ouvrage d'une robustesse admirable soutenant encore la colline en friche...
Où sont passées les cultures, les vergers, les jardins inventés par les empereurs que secondaient des architectes à la gloire ensevelie ? Le fidèle Masgaba, serviteur infaillible d'Auguste, depuis son palais en ruine de l'imprenable roc du Monacone défiant les Faraglioni, se lamente-t-il en ses promenades errantes au sein des transparentes nuits de l'été capriote, en contemplant la masse rouge de la Villa Malaparte ? Se désole- t-il encore davantage en scrutant le retour à l'état de nature des vertes vallées, jadis transformées sous ses ordres en terres fertiles, en utopie virgilienne ?
Virgile, cet autre amoureux de la Campanie. .. Je pense à la bergère aux yeux langoureux des Bucoliques, à la divine Amaryllis, et voici qu'une suave ondée pleut sur mes élucubrations antiques !
Ce qui a le don de rendre sa bonne humeur l'Homme- Mari..
Une halte méritée, sous les gouttes tièdes qui semblent un cadeau des Sirènes, nous incite à faire le point. A la vérité, nous voilà presque égarés dans le maquis ! L'idée de remonter le rio nous épuise à l'avance, or, le Frotinio ne se détache point sur l'horizon, et la mer recule devant nous. Par contre, les étendues sauvages avancent, peuplées de buisson épineux et d'énormes rochers. Que faire sinon se fier au chemin déjà parcouru ? Il nous amènera bien en quelque endroit rassurant...
Nous rampons sans un mot, sans une plainte, résignés et pitoyables, mains en sang, visages griffés par ces belles plantes parfumées, et ô miracle atteignons une traversa aux marches quasi démolies mais encore praticables, cette fois, adieu au rio ! Un vif soulagement (quel bonheur de se dresser sur ses pieds à la lumière !) nous donne des ailes.
Ce contentement puéril ne dure qu'un battement de coeur, l'escalier antique et noblement décati sombre dans un tunnel de feuillages hirsutes; notre solitude nous angoisse, je sens l'incertitude de l'Homme- Mari qui n'ose me demander si nous sommes engloutis dans un passage où ne passe plus aucun humain, aucun dieu déguisé en mortel, aucun animal.
Comme si un réconfort devait nous être envoyé, une troupe d'oiseaux de mer lance des cris oppressants. La mer est proche, la mer, la vie, la vue, la lumière, encore quelques pas à lutter contre les branches de pins vénérables, étouffés par l'ombre, encore le dos rompu, et les marches remontent les naufragés du maquis que nous sommes vers une esplanade d'herbes folles et de roches fauves, devant nous un gouffre, et si d'aventure nous étions pris de l'envie de le franchir, un très charmant petit pont de pierres certainement un travail de murus reticulatum, romain, phénicien, romain, anglais, français, italien, mais surtout fort peu rassurant !
"Cela vaut la peine de se rompre le cou, regarde, nous arrivons enfin à ce maudit Fortinio, quelle surprise, quelle prestance, vraiment le plus beau de tous, allons, ne regarde pas en bas..."
Comment oserais-je regarder les arrêtes de pierre blanche martyrisées par le flot brutal se déversant avec un acharnement rageur au pied de ce gouffre d'une profondeur hallucinante ?
L'Homme- Mari avance sur la passerelle antique, hardi et serein en arborant l'air de celui qui en a vu d'autres. sa témérité est magnifique, mais mon sang se fige dans mes veines devant ce pont effroyablement étriqué, ridicule même. En dépit de ma ferveur à l'endroit des héros d'Homère, pour moi, j'aime la vie et ne désire la perdre en accomplissant l'exploit absurde d'imiter les mouettes dans les airs de Capri.
L'envie me prend de m'effondrer sur une roche et d'attendre que le Héros -Homme- Mari en ait fini avec ce mélancolique Fortinio aux chambres béantes, aux remparts magistralement en suspension sur la mer laiteuse.
Encore le lieu d'un drame en octobre 1808, quand de valeureux soldats Français( mais surtout montagnards du Béarn et des Pyrénées) ayant juré à Murat d'enlever Capri à la domination anglaise, grimpèrent sur de minces échelles à l'assaut du Fortinio d'Orrico, avant d'attaquer les forts voisins. Je frissonne en pensant qu'en ce jardin de pierres fauves et verdies, parmi ces fleurs désordonnées ouvrant leurs pétales à la brise marine, le sang gicla sur la roche, coula vers la mer ...
Quel souvenir héroïque et odieux sur cette île que l'on croit vouée aux égarements amoureux ou au bonheur du farniente!
Si on se penche sur la vérité historique, ces vieux forts ne furent jamais très redoutés, ils se bornaient à surveiller l'horizon, et à donner une puissante envie d'évasion aux soldats maltais qui s'y trouvaient quasi prisonniers de leurs officiers anglais. Reconstruits par les Français, puis abandonnés, les voici impassibles guetteurs de lune et chevaliers de l'aurore, gardiens des âmes vaillantes qui défendirent de chaque côté un roi qui ne méritait peut-être guère tant de bravoure et de dévouement.
Soudain, à l'instar de la voix du passé, j'imagine mon propre ancêtre, surgissant sabre au clair des brumes de la mémoire familiale. ce n'est plus un fantôme qui aurait peut-être vécu dans la maison ensorcelée, non, c'est un excessivement jeune officier qui emporta le premier Fortinio, sauva plusieurs camarades des boulets anglais, traîna des canons par une nuit d'épouvante sur les flancs de la montagne.
Je le vois, fier et joyeux sous la canonnade anglaise, plaisantant et dansant sur les gouffres, et moi, sa descendante indigne, je médite effarouchée devant un charmant petit pont qui me conduira droit vers l'Homme- Mari contemplant le golfe avec l'intense concentration d'un capitaine courageux....
"Vous étiez plus audacieuse autrefois, vous aussi vous dansiez au risque de choir du haut des précipices, et chaussée de bottines encore ! et sanglée comme si respirer était un crime ... eh bien vous sursautez ? Vous voyez, je ne parviendrai jamais à vous abandonner ... Mais, nos temps nous séparent, et dans le vôtre, cet homme s'impatiente, moi, je reviendrai plus tard."
L'extrême solitude du lieu me suggère -t-elle le retour de mon bizarre ami d'une époque antérieure ?
En proie à la panique suscitée par l'intrusion de l'inexplicable, je trouve tout naturel de défier le gouffre vibrant par-dessus les monstrueux rochers évoquant une armée pétrifiée par Poseidon.
L'Homme- Mari semble d'ailleurs invoquer les néréides, mais, j'en suis ravie, réalise que son Epouse-bien-Aimée a franchi l'obstacle et l'en félicite, ce qui me va droit au coeur et m'aide à mettre mon séduisant ami immatériel dans un repli ignoré de ma conscience.
J'existe maintenant même si le sol empierré de Capri libère la confuse vision des vies vécues...
"Capri est hantée" se plaignaient autrefois les voyageurs intrépides, Capri vous hante et reste hantée.
Or, maintenant Capri tremble, gronde, et s'obscurcit, l'orage se lève sur la mer qui disparaît sous des tourbillons de brume poudrée d'éclats rouge et or.. Capri s'amuse avec nos nerfs ! D'ici peu, la pluie fendra les nuages, le vent s'abattra sur nos pauvres personnes épuisées, aux pieds en miettes, au dos courbaturé. Reprendre le rude sentier du rio ? Non !
" Rentrons au plus vite, mais par quel chemin ? Vers le Faro ? On aperçoit le Fortinio del Pino qui le garde, au bout de ces criques, environ deux heures sans s'arrêter et nous gagnerons l'arrêt de bus en face du phare, avant l'orage... Avec un peu de chance, et si nous ne glissons pas sur les pentes à pic... "
Le Faro se devine à peine, un âpre et périlleux sentier longe les falaises particulièrement aigues, contourne la Calle de Tomboiello une faille tranchée par un Titan, et aboutit à des escaliers superbes au coeur d'un bois épais .Mais cet itinéraire dure des heures, surtout dans notre état piteux !
Je m'évertue à développer une kyrielle d'arguments contre l'infernale suggestion de l'Homme- Mari, à ma grande surprise, le voilà qui m'approuve. Les nuages à l'éclat de métal qui s'amoncellent vers le fameux Faro ont eu raison de sa détermination.
Mais, pour mon malheur, il nous reste le second versant, et son sentier de chèvre piquant vers le vide, puis s'accrochant aux pointes du vertige, avant de toucher comme par miracle le Fortinio d'Orrico. Une fois ce haut -lieu épique atteint, un quart d'heure, sur un sentier d'une sveltesse remarquable suffit à rejoindre la bonne vielle route de la Grotta Azzura. Le tout exige une balade exténuante, praticable par beau temps, mais sous la menace d'une tempête capriote ?
Pourvu que l'Homme- Mari n'y songe pas !
"Mieux vaut choisir le sentier d'Oricco!" affirme l'Homme- Mari d'un ton définitif.
Voilà qui m'horrifie ! L'Homme- Mari a-t-il mauvaise vue ? Du haut de notre promontoire, ne voit-il que le sentier du Fortinio d'Orrico traverse les entassements les plus abrupts, et s'envole littéralement au-dessus d'un cortège de "calle" effilées à l'instar d'épées marines, un itinéraire à arrêter votre coeur toutes les cinq minutes quand l'orage vous poursuit de son ire !
Je refuse d'Orrico ! et l'Homme- Mari soupire, tente de lutter pour le Faro, mais je soupire plus lugubrement en montrant mes pieds endoloris. Je ne parviendrai au Faro qu'à minuit, et qu'y ferons-nous ? Le sort nous oblige ainsi à renouer avec notre cauchemar du début: le lent piétinement dans le lit du Rio à la terre noire!
"Salvo n'avait-il conseillé l'oracle d'un ermite ? Les dieux nous mènent à lui en nous forçant à rebrousser chemin, nos efforts trouveront leur récompense, tu verras !"
Pour l'instant, c'est dents serrés et bouche close que nous repartons presque à quatre pattes au fond de l'antique rio. Atteindrons- nous Anacapri avant que le ciel ne se fonde en trombes d'eaux, ne risquons- nous d'être emportés si le rio asséché depuis les Grecs, les Romains, les Anglais, et les Français, ne reprenait sa première vocation de torrent tumultueux ?
La foudre scintille, la terre bouge, les ramures crissent, mais nous sortons de l'affreux boyau de feuilles humides pour mieux nous égarer. Dans la crainte de nous perdre, nous nous confions à un escalier inconnu, l'odeur insensée des plantes abreuvées de la dernière averse et chauffées par le soleil d'avril nourrit une ivresse parfumée : qu'importe où nous sommes, qu'importe où nous allons !
Ces senteurs insoutenables d'allégresse m'obligent à demander grâce, je ne peux avancer ni reculer, juste prier pour que Capri daigne me laisser en paix.
Je suis de nouveau atteinte du mal de Capri, cet étourdissement fulgurant que vous prodigue la stupéfiante atmosphère de l'île ..
L'Homme- Mari ne veut pas l'avouer, or, il ne vaut guère mieux.
Devant nous se dresse une sorte de haie de sorbiers clôturant un verger rafraîchi d'un étang, une très ancienne Fiat, digne d'avoir promené Sophia Loren, profite d'un abri de palmes, tout un peuple loquace et agité de canards se partage entre la mare opaque, le potager soigné avec un amour parfait, et l'ombre d'un olivier si antique qu'il a dû entendre Ulysse lui confier ses exploits, ses voyages et ses amours.
L'arbre ployé, couturé, porte ses feuilles d'argent comme une couronne de jouvence, cet olivier est le protégé des dieux,.. De son tronc, clouté de rides épaisses comme l'éternité, jaillissent la sagesse la plus vive et un personnage que je prends pour le dieu Pan surpris dans sa sieste !
Désireuse de prouver notre bonne volonté, je lance une salutation en grec ancien, puis en italien et bien sûr, le dieu Pan a la courtoisie de me répondre en français !
Les cieux s'apaisent, le soleil suave d'avril luit sur la terre noire, et éclabousse les vaillants canards, ce prodige serait-il l'oeuvre du propriétaire des lieux ? Notre dieu Pan entame une conversation rocailleuse en dialecte pimenté de mots français : notre visite le flatte beaucoup ! Cela faisait bien longtemps, un qu'il n'avait eu cet honneur,
" La dolce donna surtout, je m'en souviens, elle ne change pas, malgré les malheurs, les ruines, les guerres, et deux bons siècles si je ne me trompe pas, ma mémoire flanche , eh bien, la voilà de retour parmi nous !"
Cet ermite aux mille rides me confond avec quelqu'un d'autre, j'en ai tellement l'habitude que cela ne me choque guère. Je souris d'un air vague, et, rassuré, il dévide un discours si émouvant que même l'Homme- Mari le comprend sans peine.
"Je vis seul, et je suis si heureux que je remercie Dieu, le vrai, et les autres, ceux qui reviennent sur notre île en cachette, je remercie le destin de m'avoir donné le plus beau en cette vie, ce jardin de terre noire, mes canards, mon olivier, mon potager qui me suffit. Les oeufs de mes canes me suffisent, l'eau de ma citerne abonde, j'ignore les limites de mon jardin, je ne monte jamais au village, je n'ai envie de rien de ces sottises vendues dans les boutiques, ici, tout m'est offert, il suffit de travailler, de prier, et d'être bien poli avec les abeilles, elles vous obligent au respect, vous savez! On ne plaisante pas avec les abeilles...
figurez-vous que mon jardin, ma cabane, mes canards, mon olivier, mes abeilles déclenchent parfois de mauvaises idées chez de mauvaises personnes qui ne désirent rien tant que vous chasser de chez vous. Un très riche Romain voulait me loger dans un appartement à Naples, avec vue sur la mer, et me donner un million de la nouvelle monnaie, moi je ne sais compter qu'en lires.
Indigné par tant d'arrogance, j'ai refusé ! Aucune somme d'argent ne pourrait me consoler si j'étais loin de mon jardin, de mon île, de mes canards, et de tous ceux qui sont venus à moi afin de connaître la sagesse... Je me souviens de chacun ! Et maintenant, c'est votre tour, amis français.
J'ai deviné votre tourment, n'y pensez- plus ! Si Capri vous veut, Capri vous aura... Dai ! Vive la France et soyez -patients ...
A prestissimo, revenez pour la fête de notre Saint -Patron, cela vous portera bonheur ... Je vous imaginerai d'en -bas, et votre bonheur descendra sur mon jardin.
Que la Madone vous protège !"
Là-dessus, notre ermite se volatilise sous son gigantesque olivier...
L'orage mâté tonne à nouveau, nous nous hissons en gémissant de fatigue sur les innombrables marches des "traverse" escaladant Caprile, enfin, la via Follicara, enfin la Piazza Caprile, pleine de gens très divertis par ces Français qui s'affalent sur le premier banc libre, encore deux minutes de supplice. notre humble portail, l'ultime escalier, et la pluie s'abat sur les deux citronniers du jardin.
Notre étonnant périple s'efface comme un songe ...
Or, l'ermite existe bel et bien, pour preuve, ces fleurs cueillies à l'orée de son domaine...
Je les serre au creux de ma main depuis notre pittoresque rencontre...
"Que ferons-nous demain ? Je crois que je ne serai pas bon à grand chose..."
"Rien, ne t'inquiète pas !" dis- je avec une aimable hypocrisie
"Voilà qui promet !"
A bientôt! Pour la suite de ce roman-feuilleton ou trilogie de Capri,
Nathalie- Alix de La Panouse ou Lady Alix
"La maison ensorcelée" Trilogie de Capri
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