Trilogie de Capri Partie III
Chapitre 10
La maison ensorcelée s'est envolée
Un mois et cinq jours ! Il ne reste plus qu'un mois et cinq jours, je ne tiendrai jamais jusque- là, je n'ai plus de goût pour rien, je suis une branche tombée de son arbre, échouée sur notre jardin endolori par les trombes d'eaux de février, l'ombre de moi-même, et douée soudain d'une envie de solitude à couper au couteau !
Suis-je atteinte d'un mal secret, irrémédiable, inguérissable ? Le mal de vivre vient de me frapper alors que je croyais renaître, à l'instar de ces pousses vertes qui anéantissent les sombres perspectives de l'hiver. Hélas, illusion, nuage fugace !
Tout me pèse et mon prochain m'incline à la sévère misanthropie, celle d'Alceste n'était que brin de paille à côté de ma sombre méfiance à l'égard du genre humain, un simple appel sur mon portable me glace le sang, une aimable connaissance croisée par hasard me donne envie de me transformer en escargot rentrant dans sa fragile coquille .
Les nouvelles confuses et terribles de notre planète à feu et à sang, des pays des neiges au pays des cèdres, achèvent de ruiner ma foi en l'ancien humanisme. Tant de souffrance et tant de promesses de paix aussitôt rompus par des géants agités imbus de leur puissance ...
Mes amis d'Italie ont raison,"vivere è bellissimo", mais qui s'en souvient ?
"Je crois avoir quelque chose de grave, dis- je à l'Homme- Mari, la tentation de la morale à quatre sous me guette, sans parler de l'apitoiement égoïste, cette sentimentalité éprouvée de façon lointaine à propos des tragédies qui ne touchent que sur images. Serait-ce un signe de dégénérescence cérébrale? Ou suis-je un monstre qui cherche un alibi à son incurable nostalgie d'un paradis perdu ?
Toujours le même d'ailleurs, cette maison hantée et son jardin ravagé ne me laissent jamais en paix. il faut lutter, je te supplie d'oublier ces utopies capriotes, et de filer en Ligurie, en Ombrie, pourquoi pas en Poméranie !
Ne ris-pas !l'île de Rügen abonderait en délices inconnus de Capri, selon le récit de la comtesse Elisabeth von Anim, voyageuse éprise de nature sauvage et de solitude raffinée, qui voici plus d'un siècle s'ingénia à en dresser le catalogue des merveille s; après une escapade pittoresque, sous la haute protection de sa femme de chambre dévouée jusqu'à l'absurde et de son cocher toujours ravi de dormir à l'écurie.
Plaines charmantes longeant la mer, lacs romantiques, forêts de hêtres rouges, étendues de sable d'une blancheur de lune, châteaux aux blanches tourelles sauvés des vertiges de l'Allemagne de l'Est,...Cette Elisabeth ose se répandre en éloges enamourés, chanson fredonnée par les intrépides voyageurs en quête de mer paisible, d'air salubre, et de marches interminables sur les sentiers forestiers éclairés de timides rayons....
Vision pure, agreste, et insouciante, aucune âpreté dans cette verdeur limpide !
Qu'en penses-tu ?"
"Rien à priori, réplique l'Homme- Mari, ma tante avait un Loulou de Poméranie, chien particulièrement affreux et excité, si les gens de ce pays ressemblent à ces animaux, je me contenterais de garder la maison et les chats pendant que tu me quitteras pour imiter ta comtesse Elisabeth, entre nous, quelle aventure audacieuse de se perdre dans une station balnéaire en compagnie de ses domestiques !
Au moins , le cocher avait-il chaud dans sa paille, nous jouissons d'assez d'air frais ici pour aller en chercher au bout de l'Allemagne, n'es-tu pas de mon avis ? Et quel charme aurait pour nous une île privée de pirates grecs; d'empereurs romains et de colonnes antiques ?
Nous sommes atteints du mal de Capri, jamais une île de la Baltique ne nous en guérira !"
J'avoue avoir douté à son instar, malgré la touchante évocation de ces plaisirs de Rügen, si sains et faciles, de ces balades ne vous obligeant pas à vous hisser sur les traverses raides aux marches de pierre en morceaux qui constellent Capri de bas en haut, de ces plages infinies vous libérant de l'obligation de descendre cramponné à une échelle en bataille afin de glisser au sein d'une crique perpétuellement agitée, de la description de ces routes plates vous libérant de la dictature des petits bus nerveux frôlant les précipices avec un acharnement joyeux, de la simplicité de ce petit pays insulaire, vous épargnant l'emprise de Capri.
Cette magicienne intangible ne vous laisse jamais en paix, ne trône- t- elle sur ses énormes roches sculptées par les rudes épées des titans, en vous réduisant à l'état d'humble créature? Vous êtes sur le rocher des sirènes la proie des forces mystérieuses et incompréhensibles qui jaillissent des grottes, cavernes, bosquets, criques et montagnes entre le couchant et l'aube...
A force, vous en perdez le peu de bon sens que vous aviez en débarquant !
A quoi bon nourrir des rêves capriotes, les prix éhontés de la Capri moderne vous en éloignait aussitôt. Nous avions lutté pendant si longtemps afin d'enlever notre cabane en ruines à la griffe des promoteurs, or, la voilà qui s'éloignait, qui plongeait au sein de je ne sais quel abîme, elle n'existait plus sur aucun site immobilier, Salvo ne répondait à aucune de nos questions, Arturo refusait d'envoyer la plus insignifiante photo, et le tribunal de Naples se taisait, ce qui était un comble dans cette ville de bavards impénitents ... Aurait-elle été soufflée par une tempête cet hiver ?
Ou soufflée par un acheteur couvert d'or ?
Il était urgent de voir ailleurs !
Pourquoi l'Homme- Mari ne voulait-il se laisser séduire par mon audacieuse idée de sillonner l'île de Rügen ? Regrettait -il l'absence de cocher et de femme de chambre ?
Cette histoire de Loulou de Poméranie ne tenait pas debout !
J'interroge un guide moins désuet que la comtesse von Arnim, et recueille une brassée de compliments sur ce paradis de l'ancienne Prusse orientale... Le charme voltige, puis s'effiloche...
Je retombe sur terre ou plutôt sur les rocs de Capri.
Rügen flotte comme un pays légendaire en mer Baltique, soit ...
Hélas, il manque l'essentiel, le parfum du jasmin chauffé par le soleil, la lumière transparente et dorée, les jambes des déesses tombant du ciel, comme le disait Giraudoux dans "La guerre de Troie n'aura pas lieu" et surtout les sirènes qui ne goûtent guère les eaux peu profondes de la Baltique, aucun souvenir d'Ulysse, aucune grotte bleue, aucune caverne rouge hantée par Polyphème le cyclope, aucun parc philosophique où volent les esprits des anciens amants, aucun palais romain et aucun ermitage cerné d'asphodèles, fleurs menant au royaume de Perséphone, mais des cortèges de gentils Berlinois et des bains froids ...
Et, à sa surprise, j'approuve l'Homme- Mari qui, le temps de ma profonde réflexion, a déjà relégué la Poméranie aux oubliettes :
"Mon Dieu ! comment vivre sur une île qui ignore les citronniers et préfère la bière au limoncello ? Non, décidemment, tu as toujours raison, n'allons- pas nous réfugier en Poméranie ! "
L'Homme- Mari, en marin habitué aux tempêtes, me répond sans ambages:
" Ta comtesse prussienne a conseillé Rügen à ses lecteurs allemands, et , si je ne me trompe, elle s'est précipité en Ligurie, tu m'as raconté son "Avril enchanté " au bord de la Méditerranée, blottie avec ses amies sous la glycine d'un château accroché à la falaise...Oui, c'est un roman, mais un roman qui sonne vrai ! Elle aussi avait l'envie d'Italie, le pays du bonheur ...
Allons, une fois sur le quai de Marina Grande, tu seras pareille aux plantes heureuses d'entamer un nouveau printemps, courage ! Qu'est-ce qu'un mois et des poussières ? Pense au travail, aux corvées, à la pyramide de soucis, de devoirs, de rendez-vous qui restent à affronter avant notre libération capriote! "
L'Homme- Mari sur ces belles paroles se remit à ses corvées et je repris les miennes...
Cette sagesse m'allait droit au coeur tout en ne me persuadant guère. Revenir à Capri, mais pour y contempler notre maison envolée , massacrée, saccagée, anéantie me faisait trembler ! pire, la pauvre cabane serait vendue à un riche Romain, un esthète Milanais, un écrivain Napolitain, venu en voisin, et déjà endormi sur la terrasse entre les herbes folles, les fleurs rouges et les lézards bleus, (Cette spécialité de l'île qu'aucun être vivant n'a rencontrée depuis cent ans...).
La maison ensorcelée, elle dansait sur le fil de nos vies, et taquinait nos obsessions, si elle se retirait de notre horizon, que resterait-il de notre passion capriote ?
Franchement, je perdais pied : ne nous lasserions- nous de ces séjours où vivre devenait une profession de foi, où le simple fait de remplir son panier à provisions prenait l'allure d'une odyssée ?
Nos amis nous prouvaient de loin leur fidèle affection, et nous la leur rendions ! mais, ils menaient leurs vies, et Capri les absorbait pleinement. Nous amusions les gens d'Anacapri qui ne voyaient en ces Français que des originaux aux habitudes d'oiseaux migrateurs.
Ils se trompaient !
Un passé confus, la bizarrerie d'un amour appartenant à une de mes vies antérieures, le destin d'un ancêtre inconnu, la beauté d'une puissance irréelle nimbant chaque sentier, chaque belvédère, chaque bosquet de pins parasols et chaque verger de citronniers, le désir de faire partie intégrante de l'île, nous attachaient à ce minuscule et immense univers qui n'en finissait pas de nous attirer et de nous rejeter.
Mais, d'ici un mois, nous interrogerions Capri elle-même, et si elle voulait de nous, elle saurait bien nous le prouver ! L'espoir, l'enthousiasme, le goût de mon prochain, à commencer par l'Homme- Mari, me gagnèrent comme un vol d'hirondelles de retour au logis !
" Avril enchanté", dis- je, pour prendre notre mal d'Italie en patience, regardons- en ce soir le premier film qui date de 1935, autant dire la nuit des temps. Cela nous donnera un avant-goût de notre avril à Anacapri, entre le citronnier du jardin ployant sous ses fruits énormes, la glycine parfumée se balançant du haut des terrasses, et le chien aboyeur de la voisine ..
Mais, je te préviens, les Hommes- Maris dépeints par la chère Elisabeth von Arnim manquent singulièrement de panache, de galanterie et de tendresse ! Ne le prends pas mal ! De toute façon, l'Italie va tout arranger ... Cette morale vaut bien un film en noir et blanc ! "
A bientôt !
Pour la suite de cette trilogie de Capri,
Nathalie- Alix de La Panouse ou Lady Alix



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