mardi 21 août 2018

Invitation au "Mariage de Figaro", chapitre 14, les amants du Louvre


Rendez-vous » au « Mariage de Figaro »
Chapitre 14,« Les amants du Louvre »

Adélaïde de Flahaut à Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord
le 26 avril 1784
Vieux-Louvre

Monsieur mon ami,

je me flatte de m'amuser à un point extrême demain soir et cela grâce à votre bon goût !
Que je vous suis aise de cette sollicitude galante à mon endroit , vous avez réussi l'impossible : retenir une loge au Théâtre-Français afin que nous puissions assister sans bousculade ou étouffement au mariage de l'insolent Figaro !
Monsieur mon tendre ami, comment avez-vous mené votre affaire ?
Je lis votre billet et ne puis croire à ce que je lis ! Monsieur de Beaumarchais en personne, l'auteur vilipendé, adulé, menacé, attaqué, privé de théâtre depuis au moins six années , nous tiendra compagnie derrière une grille qui protégera son honneur, et notre dîner … vous êtes le diable , mon doux ami, en vérité !
Si vous voulez bien accepter cette plaisanterie...
Comme vous avez surtout raison d'entourer de vos soins l'auteur de cette pièce qui, je ne saisis point encore pourquoi, échauffe les esprits se prétendant éclairés. Pour ma part, j'avoue avoir baillé durant les péripéties invraisemblables du « Barbier de Séville », j'étais alors chez monsieur de Vaudreuil, et sans la ressource de mon éventail largement déployé, mon ennui éloquent aurait provoqué mon renvoi de cette arrogante société qui se pique de donner le ton  !
En toute franchise, cette prétendue comédie du « Barbier » se meut avec lenteur ! Le prétentieux comte Almaviva fatigue à mourir avec son fade amour pétri de convenance, et on est tout heureux qu'il épouse sa belle Rosine afin de nous laisser vivre en paix !
Figaro, j'en conviens, a bien de la verve, et de l'aplomb à revendre.
Or, n'est-ce point la règle pour un valet de comédie depuis les « Fourberies de Scapin » de notre Molière ?
On est loin de ce feu pétillant ! Monsieur de Beaumarchais distille une profonde et irrésistible envie de dormir quand il affecte d'être un auteur de théâtre ! Ailleurs, entre Paris, Versailles, la Hollande et l'Amérique, ce serait, dit-on, une espèce de gentilhomme d'aventures qui doit décidément vous intriguer.Monsieur de Narbonne m'a murmuré qu'il aurait reçu de secrètes et dangereuses missions auprès des insurgés américains.Un vrai homme de l'ombre !
Et comme il semble étrange que son « Mariage de Figaro » le mette en lumière ...
Je l'ai souvent vu sans avoir le plaisir de lui parler, vous me comblez en m'offrant de dîner avec lui juste avant le lever du rideau. Je vous promets de calmer ma langue moqueuse et de paraître en tous points fort à mon avantage …
Monsieur de Flahaut est bien marri de ne pouvoir profiter de cette invitation, hélas, vous le savez , ses cruelles attaques de goutte l'obligent à ne point bouger de notre grenier . Je lui conterai les moindres incidents de la soirée, et en ferai de même à cette malheureuse Sophie, mon amie de couvent. Vous souvenez-vous de la petite baronne en sabots ensevelie au fond de sa vallée de Barbazan que vous vous employâtes l'automne dernier à s'y aimablement réconforter de son triste sort ?
Monsieur mon ami, vous êtes un ange de bonté à condition que l'on soit belle de figure et déterminée à vous admirer …
Moi en tête de ce troupeau, je ne le nie certes pas ! 

A demain, mon tendre ami,
je vous guetterai en bas de nos marches à l'heure convenue,et nous entrerons furtifs et prestes en ce Théâtre-Français par l'entrée des acteurs.
Je loue votre solide bon sens, on annonce en effet que les porte officielles risquent d'être enfoncées !

Mon ami,j'ai hâte d'être à demain, beaucoup plus pour vous que pour ce Mariage de Figaro .
Ne lisez-vous point en mon cœur ? Ne savez-vous que je me tiens à l'écart des horreurs de la jalousie ? Je vous aime comme vous êtes et ne chercherai jamais à vous prendre pour un autre.
Vous me savez pleine de malice et d'enfantillages, prenez-moi pour telle et cultivons ensemble notre sentiment léger et profond...
Connaissez-vous quelque chose qui l'emporte sur l'amour ?
Vous allez sourire et m'accuser de parodier une phrase de » La nouvelle Héloïse » !
Et, comme toujours, vous aurez raison.

A demain, mon tendre ami,


Adélaïde


Charles-Maurice de Talleyrand à la comtesse de Flahaut

Le 26 avril 1784

Madame et ma très chère amie,

on m'apporte à l'instant votre billet étincelant d'esprit et de charme.
Monsieur de Beaumarchais n'est point du tout un homme à ennuyer les gens, et je gage que demain son Figaro vous fera mourir de rire et peut-être de peur car son audace est l'augure de grands événements ...
Afin de vous réconcilier avec cet auteur, souffrez que je vous livre ce mot galant avec lequel il attendrit fort les dames lors d'un dîner chez monsieur de Calonne où j'eus l'honneur d'être prié :
« Quand on a le bonheur d'aimer, tout le reste est vil sur la terre. »
Je vous avouerais que beaucoup de choses sur la terre me paraissent dignes de nourrir le goût du bonheur sommeillant en nous. Mais, l'amour en fait partie assurément.
Vous avez toute mon affection,madame et ma très chère amie, je suis pressé du désir de vous voir et bien plus encore.
Je souperai avec vous demain en votre grenier, si nous parvenons à sortir vivants de cette première du « Mariage de Figaro » qui, croyez-moi, restera une légende.

à demain,

Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord


Adélaïde de Flahaut à Sophie de Barbazan

Vieux-Louvre, Paris

le 28 avril 1784

Ma chère Sophie,

par quoi commencer ?
Mon Dieu , que de comédie, que de tragédie, que de remous, de secousses, d'ivresse, d'audace, de joie de vivre ! A l'exception de monsieur de Talleyrand, toujours prêt à éteindre l'enjouement d'autrui de sa mine glacée, qui m'accable de lugubres pressentiments !
Non, Sophie, je ne suis en proie au délire, le soleil nous éclaire, la Seine n'a point quitté son lit.
Pourtant, depuis hier soir, nous respirons un air neuf, une tempête exquise, une brise fraîche et un élan vigoureux nous frappent au visage, au cœur et au corps, Nous sourions, rions, exaltés et rajeunis, amoureux et alertes.
La faute en est à monsieur de Beaumarchais !
Si j'ai perdu la raison, c'est que Paris tout entier l'a perdu hier soir avec moi .
Le seul en ce monde à garder la tête froide ,c'est bien sûr, monsieur de Talleyrand.il me soutient que l’heure est grave, je ne le comprends guère : un tourbillon de rires et 'amour vient de nous enlever au au-dessus nuages ! Et mon ami de protester contre une insignifiante diatribe lancée par ce Figaro en homme jaloux qu'un autre tente de séduire sa promise !
Cette pièce, Sophie , est un roman d'amour, certes pas un plaidoyer en faveur d'une constitution ! Monsieur de Talleyrand sait tout sur tout sauf sur le sentiment.
Pour acquérir un peu de science en cette matière-là, eh bien, ne faut-il avoir du cœur ? Cet organe manque à la composition de monsieur mon ami …
Que crois-tu qu'il soit au fond ? Rien d'autre qu'un mur solide aussi inexpugnable que les falaises de l'île de Tibère où je voudrais tant revenir.
Mais, me diras-tu, qu'en est-il de ce folâtre, de ce joyeux, de cet bondissant « Mariage de Figaro » ? Où se situe le mal dans cette intrigue bavarde et fantaisiste où chacun court à la poursuite de l'amour ?
Que te répondre ? Si dans ta lorgnette , tu cherches à voir du scandale, oui, je crains,que ces mots bien sincères de Figaro pestant contre les assiduités du comte à l'endroit de la jolie Suzanne, ne te hérissent ; et ne troublent ton digne époux qui y verra peut-être une attaque contre notre vieux-monde. D'un autre côté, ce ne semble que le mouvement d'humeur d'un amoureux qui ne supporte point qu'un Don Juan de province ait des vues sur une femme aimée , je te laisse juge :
« Non, monsieur le comte, vous ne l'aurez pas...
Parce que vous êtes un grand seigneur, vous vous croyez un grand génie !..Noblesse, fortune, un rang, des places, tout cela rend si fier ! Qu'avez-vous fait pour tant de biens ? Vous vous êtes donné la peine de naître, et rien de plus!tandis que moi, morbleu, perdu dans la foule obscure, il m'a fallu déployer plus de science et de calculs pour subsister seulement qu'on n'en a mis depuis cent ans à gouverner touts les Espagne. »
Je reconnais que ce discours excessif risque d'induire en erreur les faibles d'esprit qui oublient ou font semblant d'oublier que la noblesse se fait à la point e de l'épée, en payant l'impôt du sang et point du tout dans les affaires d'argent.
Ce comte sent son parvenu, à plein nez !
Monsieur de Beaumarchais ignore certes que la vieille noblesse se tue au travail sur ses terres et mange souvent moins à sa faim que les paysans.
Il ne parle que pour une caste fondée depuis peu sur le culte de l'or et le règne de l'influence politique. Si un noble de province vient se montrer à la cour, on se moquera, on plaisantera, on lui préférera fut-il un héros militaire, un petit-marquis attifé de rubans et fardé de rouge et de blanc.
Toutefois, Sophie, ce qui me plaît et m’enchante dans ce « Mariage » ,tu ne le devineras en lisant, car je t'envoie le livret au plus vite, dés son impression, c'est une singulière parole de ce comte moins sot et méchant que nous ne nous en doutions.
Parole ou plutôt leçon à méditer par les épouses et les amantes soucieuses de conserver en dépit des orages fâcheux et de cette triste plaine où germe l'indifférence, le sentiment de leurs époux et amants.
Le comte cherche à conquérir Suzanne, servante de sa femme, pourquoi donc ?
La comtesse respire les grâces, pétille d'intelligence, de finesse, attire les cœurs et inspire de doux sentiments à tous sauf à son époux .. .
Le comte serait-il un butor, un malade ? Que non pas, c'est un homme que le bonheur facile ennuie :
«  Je l'aime beaucoup ; mais trois ans d'union rendent l'hymen si respectable ! » explique-t-il à celle qui cachée dans l'ombre n'est nullement Suzanne mais la comtesse, usant de cette ruse afin de gagner à nouveau le cœur envolé de son époux...
Quand la fausse servante l'interroge :
« Que vouliez-vous en elle ? »
Le comte répond :
« Je ne sais : moins d'uniformité peut-être, plus de piquant dans les manières, un je ne sais quoi qui fait le charme ; quelquefois un refus, que sais-je ? Nos femmes croient tout accomplir en nous aimant : cela dit une fois, elles nous aiment et sont si complaisantes et si constamment obligeantes, et toujours, et sans relâche, qu'on est tout surpris, un beau soir, de trouver la satiété où l'on recherchait le bonheur. »
Vois-tu Sophie, la comédie finira le mieux du monde, je ne t'en dis pas davantage !
Mais, ce comte libertin rejoint beaucoup monsieur de Talleyrand, je n'ai songé qu'à lui en écoutant cette réplique .
Voilà bien les clefs de ce tempérament qui s'étourdit d'ambition et de conquêtes de toute sorte mais que l'ennui terrifie. Il aime plus le théâtre de l'amour que l'amour lui-même! Le jeu de la séduction l'inspire, la douceur du sentiment le lasse.
Vais-je encore m'éloigner afin de lui rendre le goût de ma personne dont il s'imaginera vite avoir fait le tour ? Peut-être tant de complication gâtera-t-elle l'envie d'aimer à force, peut-être ce stratagème me dépassera-t-il vite. J'ai un cœur simple, que récolterai-je en jouant à l'actrice?
Je me sens déjà perdue...
Monsieur de Beaumarchais m'a troublée au demeurant ; c'est un homme ensorcelant et charmeur, il n'en menait pas large dans cette loge où nous paraissions être en cage ! La victoire depuis l'enivre !
Allons, Sophie, j'entends le pas de monsieur de Talleyrand, nous aurons une discussion fort animée sur ce « Mariage » ce soir …

Je t'embrasse,

Adélaïde

A bientôt pour un nouvel épisode de ce roman que je m'amuse à inventer,

Nathalie-Alix de La Panouse

lundi 13 août 2018

Adieu au terrible hiver 1784: chapitre 13, Les amants du Louvre


Printemps 1784
Les amants du Louvre, chapitre 13

Adélaïde de Flahaut à Sophie de Barbazan
Vieux-Louvre, 25 mars 1784

Ma bien chère amie,

mon long silence hivernal m'inspire une terrible honte !
Pourtant, tu le sais d'autant mieux toi qui a subis les loups harcelant ton parc et les congères de glace barrant vos chemins, ce fut l'arrêt des courriers en ce dernier hiver ; certes le pire jamais subi depuis au moins cent ans. Serions -nous les rescapés d'une guerre ?
Nous voilà tous épuisés, déroutés, incrédules face au renouveau ! Quand nous aurons l'âge des mères-grands, on dira que nous avons survécu à ce qui restera dans les mémoires le fatal hiver 1784 !
Quelque événement plus redoutable pourrait-il nous bouleverser à l'avenir ? Monsieur de Talleyrand me promet que oui si l'idée d'une constitution ne vient éclairer nos pauvres esprits.
Monsieur de Talleyrand me lasse, il lui manque la légèreté d'un enfant ouvrant ses fenêtres sur le ciel bleu de ce matin de mars.
Ma chère Sophie, je n'y puis croire ! Entends-tu toi aussi ces rumeurs exquises du fond de ta vallée de Barbazan ?
Voici enfin la défaite de l'hiver et le réveil des élans du cœur !
Oui, voici cette humeur badine et amoureuse endormie sous le gel de la saison la plus néfaste depuis le bon roi Henri ; les horreurs de l'hiver, enfin, s'effacent comme un vilain rêve .
En ce matin tintant de vifs échos, c'est le rondeau du charmant prince d'Orléans qui monte aux lèvres d'une ville ragaillardie :

« Le temps a laissé son manteau
De vent, de froidure et de pluie,
et s'est vêtu de broderie,
De soleil luisant, clair et beau .

Il n'y a ni bête ni oiseau,
Qu'en son jargon chante ou ne crie :
le temps a laissé son manteau ! »

Quel dommage à propos d'Orléans que son lointain descendant, monseigneur le duc de Chartres, si accompli en son Palais-royal aux manœuvres politiques et rumeurs de salon, ne soit un poète courtois à l'instar de ce Charles qui endura tant de privations, y compris celle de sa liberté, avec une désinvolture de gentilhomme.
Pareille vertu reste le privilège de nos aïeux !
Ne gémissons-nous à la première épreuve comme si nous étions les plus malheureux du monde , et cela sans accorder une pensée aux véritables abandonnés par Dame Fortune ?
Tu as secouru de tes provisions de l'été les gens de ton village, tu as consolé, habillé, tu accomplissais-là le devoir d'une châtelaine au cœur plein de bonté.
J'ai brûlé quelques meubles afin que monsieur de Flahaut ne tousse trop, nous avons vécu de pain amer et de soupe maigre, un « brouet clair » à la mode de Monsieur de La Fontaine dans son « Renard et la cigogne » , qu'importe, il y eût bien plus à plaindre que nous ...
Quelques grands seigneurs ont ordonné la distribution de vivres aux mendiants, ouvriers sans subsistance et pauvres hères perdus de notre Paris ; les indigents de nos campagnes, les familles humbles de nos villes de province ont cherché leur subsistance sous la neige et la boue gelée. Le roi a ordonné des collectes, on a donné dans « ce pays-ci », mais du bout des doigts.
La petite Madame Royale que l'on éduque de façon à remplir son cœur de pitié a eu l'obligeance d'offrir ses piécettes , la reine s'est récriée devant le bon cœur de la princesse... par contre, serrés dans les salons, les gens de cour se sont fort réchauffés en se livrant aux commérages, médisances et devinettes divinatoires ! Les braves toutous de cette étrange madame démarche n'aboient, t'en doutais-tu, que pour avertir d'une communication avec l'au-delà... comme je suis un esprit pratique, j'ai causé un vrai scandale en proposant qu'on nourrisse ces pauvres animaux affamés !ma suggestion impie fut excellente : les bons chiens occupés à dévorer les restes du dîner ont gardé le silence et cessé toute conversation avec je ne sais quel célèbre défunt.
Ajoute à ces extravagances de saison, l'audace de la reine qui se risqua sur l'eau gelée des canaux en suscitant un effroi général !
Cette hardiesse a été récompensée : le traîneau empanaché n'a eu garde de renverser son royal fardeau....
Je crois savoir que cette partie ne fut guère au goût de cette suave et fragile toute neuve duchesse de Polignac... la tendre fleur de serre y aurait gagné un refroidissement qui s'éternise maintenant en froid moral ! L'insolent jeune Tilly qui prise fort l'art de converser sur le ton des aimables libertins avec monsieur mon ami de Talleyrand-Périgord, s'en est ouvert à lui en ces mots que je vous livre madame la baronne... à la condition que vous les sachiez taire au fond de vos prairies de Barbazan !
Sinon je perdrai l'amitié des prudents adeptes de mon salon...
Vois-tu, à en croire les pluies d'or et la faveur brillante qui l'inonde, madame de Polignac, la « petite Po » comme s'amuse à la surnommer la duchesse du Devonshire, dirige quasiment la France !
Voici l'analyse piquante de cette langue acide d'Alexandre de Tilly, ancien page adulant sa reine, séducteur aux mille conquêtes, auteur de mots cinglants, mais esprit lucide comme tu en jugeras .
Cette fameuse amitié ressemble, d’après les chuchotements que je reçus de monsieur de Talleyrand toujours enclin à glisser ses potins de cour à mon oreille, à une belle journée, mais qui n'est pas sans nuages ni sans variation, et qui finit toujours, en dépit de certaines querelles bruyantes, par une belle soirée. Madame de Polignac se rebifferait face aux exigences de la reine ! Cela semble inouï...
Tu me pries de me décrire les charmes de cette favorite dont on ignore véritablement la beauté ensorcelante au château et en la laiterie de Barbazan !
Notre jeune comte de Tilly, si passionné des grâces féminines, a encore son opinion bien tranchée, la superbe créature ne l'a-t-elle impressionné au point de lui ôter tout entendement ?
Représente-toi le gentil page en son uniforme de velours rouge au galon d'or, il y a déjà quelque temps, car ce Tilly et moi avons quasi le même âge et il a quitté le service de la reine pour celui des amours … C'est un mauvais sujet que j'aime bien , on lui pardonne beaucoup, on ne peut être d'une autre humeur à son endroit !
Que veux-tu, je pardonne toujours aux gens d'esprit, ils sont si rares de nos jours et l'ennui me plonge dans la pire détresse .. 
Ainsi, un beau matin, le page de Tilly de vivre une espèce de conte de ma mère-grand : madame de Polignac venait de se lever, me conta-t-il de sa voix extasiée d'amateur de belles femmes ; exquise aventure en vérité, la comtesse de Polignac ne cachait ses appas que d'un négligé blanc comme la neige...
 « Dans le simple appareil
D’une beauté qu'on vient d'arracher au sommeil. »
Ressens-tu le trouble de ce page découvrant la suggestion de certaines choses inconnues …
Yolande de Polignac avait une rose dans les cheveux (si tôt matin ! Voilà qui me semble fort
curieux !) ; surtout, elle se trouvait devant une glace qui, en réfléchissant ses traits, en doublait pour ainsi dire le charme.La dame connaît l'art de la séduction sans y toucher ...
Rassure-toi, Sophie, notre jeune cavalier Tilly quoique prés de la pâmoison en garda le sens-commun ! Il comprit que la belle dame avait un goût prononcé de sa mise en valeur, et me confia que ce qui le frappa le plus « c'était l'idée qu'il voyait devant lui une princesse qui se préparait à jouer le rôle d'une bergère sur un théâtre d'amateur, et cela avec la plus grande perfection » .
Il est singulier qu’il ne fut plus touché de sa beauté dans la suite, mais toujours de son maintien enchanteur.
On la dit nonchalante, évaporée, je l'ai observée à ce bal du nouvel an où monsieur de Talleyrand m'a proprement ignorée, moi l'impécunieuse et obscure comtesse tolérée une fois l'an à un bal à Versailles...L'ingrat était submergé par un flot de dames de haut-rang et à une armada de seigneurs appartenant aux hautes sphères. Soudain descendue au triste rang du ver de terre, j'ai tourné le dos à cette étoile de Périgord s'efforçant de se lever en un firmament où peu ont l'honneur de briller !
Monsieur de Talleyrand m'a présenté ensuite mille regrets dont je fus nullement la dupe. Mais j'ai plu à ce Suisse d'âge mûr qui se flatte d'une jouvence éternelle comme ses montagnes, ce baron de Bestiale si friand de beaux objets et de bons mots. D'ailleurs qui ne se pique de plaisanteries ou de sarcasmes à la cour ? C'est une manie qui fait de l'insolence une vertu à la mode.
J'aime à plaisanter, mais point à me moquer et je ne prise guère ce fameux méchant esprit toujours content de nuire.
Enfin, le galant monsieur de Bestiale m'entraîna du côté des astres de ce cercle intime de la reine, et je m'amusai à voir ces merveilleuses créatures sous le nez.
Madame de Polignac a une mine lointaine et une allure lasse à faire croire une fatigue extrême.
Je pense qu'elle te donnerait l'envie de la secouer comme poupée de cire afin de la sortir de son élégante apathie. Quant au baron de Besenval, je fus obligée de fuir les audaces de ce prétentieux libertin qui se croit irrésistible!la reine a des amis dont je ne voudrais point !
Mon Dieu, Sophie, si je continue sur ce ton, on m’enfermera en quelque couvent ! Cette lettre sera confiée à notre domestique ravi d'aller jusqu'à toi puisqu'il a du goût pour ta bonne d'enfants, je puis ainsi m'exprimer comme il me plaît.
Je vais t'écrire cette fois en accord avec la joie simple du printemps.
Un an ou quasi depuis ma rencontre étonnante avec ce déraisonnable, ce sérieux, cet énigmatique, ce libertin, cet amoureux charmant de monsieur de Talleyrand.
A lui aussi, je pardonne trop !
Ce soir, nous oublierons ses ambitions et mon train de vie impécunieux en cheminant sur l’île Saint-Louis.
Le bruit de Paris y parvient comme enveloppé, les oiseaux de cette fin du mois de mars nous tiendront lieu de violoneux, je ferai semblant de croire que mon ami n'aime tant que me donner la main tandis que l'eau épouse la nuit qui tombe...
L'amour est-il faux-semblant ou vérité mensongère ?
Un sentiment est-il vrai si on le prend pour tel ? Monsieur de Périgord et moi n'avons nul droit de nous aimer, et s'il m'aime avec les seules ressources de son cœur avare, c'est fort peu ; pourtant, nous ne pouvons nous empêcher de nous revoir, les bouderies ne brisent notre étrange lien que pour mieux nous réunir.
Je feint d'oublier ses foucades, il me sait gré de ma douceur.
Sans aucun doute, je suis l'amante la plus folle du monde …
Mais c'est à nouveau le printemps, Sophie !
Et quelque intuition me dit que notre beau monde ancien plongera dans la Seine comme nos amours et nos vies … vivons donc ! Hâtons-nous !
La reine attend quelqu'un qui reviendra bientôt, le soleil ranime les campagnes, nos ministres, monsieur de Calonne en tête, nous promettent une illusoire prospérité, et monsieur de Beaumarchais un beau scandale avec son « Mariage de Figaro ».
Monsieur de Talleyrand en est  quasi horrifié, il y voit un mauvais augure , un franc-parler assassin qui vitupère sous couvert d'intrigue galante contre l'aristocratie ! C'est grossier, disent les audacieux qui ont été priés par monsieur de Vaudreuil à entendre chez lui cette comédie avant le reste de l'univers : c'est drôle à s'en tordre, c'est du mauvais esprit, et cela donne le beau rôle à un valet et une servante , il n'en faut pas davantage pour que nous décidions d'aller voir cette comédie au plus vite.
Le roi a tenté de l'interdire, la reine s'est fâchée, je ne sais comment cette affaire va tourner,...
Je t'en dirais plus si mon humeur reste au beau avec monsieur de Talleyrand et ses caprices...

Je t'embrasse,
de nouvelles poupées vêtues à l'anglaise partent demain vers Barbazan,
embrasse tes filles et tes fils, !
Cette nichée me fait mourir d'envie, on me prête une âme d'épicurienne, la belle affaire !
Ma vocation est d'être mère avec passion, serais-je exaucée un jour prochain ?

Adélaïde

A bientôt, peut-être,
pour la suite de ces aventures ou une chronique de Capri,

Nathalie-Alix de La Panouse

La troublante Yolande de Polignac

dimanche 5 août 2018

L'art de cultiver son jardin de Capri


L'art de cultiver son jardin: Mona von Bismarck à Capri

Le nom de la comtesse von Bismarck ne retient guère la curiosité ou l'envie, encore moins l'admiration. Aucune émotion ne naît à l'évocation de cette mystérieuse Mona, ombre parmi les ombres, vestige mondain d'une époque trop brillante et trop futile pour nourrir sentiments altruistes et passions généreuses.
Quel lien unit-il alors les terrasses chargées de jardins d'une falaise de Capri et la collectionneuse de diamants de Golconde, aussi froide que ses pierres à la beauté extravagante ?
Peut-être un désir d'une perfection spirituelle que ni les richesses terrestres ni les gemmes muettes ne savent combler.
L'histoire de Mona von Bismarck et de l'île de Capri frappe par l'idée de rédemption subtile et surprenante qui s'y attache.
Les amateurs de jardins ne survivent-ils, mêlés aux arbres, aux fleurs, aux vergers, qu'ils se sont évertués à planter ? C'est la destinée miraculeuse que l'on souhaite à cette étrange comtesse dont le cœur glacé fut réchauffé par la grâce de son paradis du Fortino.
Si vous avez la chance sans pareille de flâner un tiède après-midi d'automne en face de la baie de Naples, sur les sentiers caillouteux de Capri, votre promenade nonchalante et rêveuse vous incitera à parcourir les allées apaisantes sous la brise exaltant les senteurs de plantes rares, les terrasses pavées de mosaïques autour des buissons de roses, de lauriers, les pelouses éparpillées d'orchidées , ruisselantes de jonquilles, de fleurs exquises, familières ou incongrues, toutes semées, cultivées, soignées avec un soin jaloux en ces belvédères du vertige par la femme la plus fortunée, la plus éloignée des marasmes terrestres, des tourments pécuniaires, des convoitises vulgaires, de l'Amérique des années 1930.
Un jardin ne reflète-t-il l'âme de son créateur ? N'est-ce là le sublime privilège de ceux qui écrivent un poème avec des rosiers sauvages ou un roman avec un bosquet d'oliviers, une quinconce de tilleuls, une envolée de chèvrefeuille ?
« Miroir , mon beau miroir, murmurait Mona, l'impériale, la statue de chair, la perfection personnifiée, le cœur aride qui espérait enfin une averse de printemps, la veuve consolée d'un époux fort cossu, d'un second admirablement milliardaire, d'un troisième empereur de Wall Street, l'inconsolable veuve d'un comte qui aimait les hommes, l'épouse lasse, avant d'en devenir la veuve, d'un jeune médecin et dandy italien qui se fracassa contre les rochers de Sorrente.
Mona belle de figure, belle par volonté, belle condamnée à la beauté portait-elle malheur ?
Une incantation de Baudelaire, écho de son île bien-aimée , transcende sa destinée :

« Je suis belle, ô mortels ! Comme un rêve de pierre,
Et mon sein, où chacun s'est meurtri tour à tour,
Est fait pour inspirer un amour
Éternel ainsi que la matière.

Je trône dans l'azur comme un sphinx incompris ;
J'unis un cœur de neige à la blancheur des cygnes ;
Je hais le mouvement qui déplace les lignes,
et jamais je ne pleure et jamais je ne ris. »

Cette créature « belle comme un rêve de pierre », évoque la splendeur maléfique du diamant Hope, cette pierre à la nuance de lac insondable qui provoqua un nombre remarquable de désastres échappant à la simple raison ?
Une ronde infernale de faillites, désespoirs, morts effroyables et violentes ! Sa première victime fut son plus illustre propriétaire, le Soi-Soleil, puis, la gemme jalouse et cruelle jeta à l'échafaud L'infortuné Louis XVI,la reine Marie-Antoinette qui lui vouaient étourdiment une adoration naïve, et acheva sa sinistre besogne de caillou maudit en faisant rouler la tête de la très dévergondée comtesse du Barry, une croqueuse de diamants qui n'a pas encore trouvé de rivale tant sa gourmandise la perdit...
Légendes nées des convoitises irrépressibles qu'éveilla la gemme aux rayons bleus ? Sorcellerie ancestrale des pierres roulant pareilles à des étoiles froides au firmament d'un ciel inconnu ?
Le diamant bleu en cage depuis 1958 à Washington ne frappe, ne tue, ne ruine personne !
Au contraire, il assure de confortables entrées au musée qui le présente comme un trophée à une foule de curieux cherchant le grand frisson ...
Mona von Bismarck a sombré dans les cavernes éternelles dont les portes s'ouvrent peut-être au sein des grottes de Capri. Son art de vivre est englouti sous les pas indifférents des voyageurs consultant leurs insipides messages, son fantôme d'un raffinement immortel s'écarte des mortels bruyants, des visiteurs fugaces.
Mais soudain, le voilà enveloppant de complicité éthérée celui qui se demande quel magicien a jadis creusé la falaise, adouci le précipice, fait croître sur des ruines solitaires un vert paradis qui aurait paru à l'empereur Auguste le refuge de la divine Circé.
Sans nul doute, le mécène bienveillant du poète Virgile se serait-il laissé envoûter par la jardinière vêtue de blanc qui prodiguait l'eau précieuse des citernes à ses fleurs venues d'horizons extraordinaires. Une lubie ou un art du jardinage tenant du chef-d’œuvre ? Pourquoi cet entêtement de Mona s'acharnant à acclimater ces raretés de la botanique sur une île odorante à l'instar d'un jardin de paradis ?
Le confident de Baudelaire, le voyageur humaniste Maxime du Camp s'extasiait déjà devant les « grands tapis d'or «  du souci sauvage , les églantiers, les genêts, les géraniums sauvages sentant  « absolument le musc », et l'absinthe « qui n'est point utilisée dans ce naïf pays pour fabriquer l'horrible poison qui fait plus de mal que le choléra ».
D'ailleurs,vers 1780, les hardis adeptes du « Grand tour » assez vaillants pour affronter la traversée hasardeuse du golfe de Naples se prenaient tout de suite pour les héritiers d'Auguste et de Tibère en célébrant les oliviers,arbousiers, lauriers, buissons d' orangers et champs de citronniers de l'île ensorcelée.
Mais, ce cortège méditerranéen ne pouvait combler une femme en mal de vocation.
Son attachement irrémédiable à Capri s'épanouit jusqu'à la hanter, elle rêvait de plantes bizarres, de fleurs incongrues qui le lendemain emplissaient ses bras avant d'être confiées à la terre abreuvée à grands frais.
Raison de vivre ou déraison, qu'importe!
Seul l'inutile est beau, seul l'amour se grave sur la pierre ou parfume les rochers, Mona cultiva une terre farouche, Capri lui apprit l'art de cultiver le jardin de son âme.
Son mentor fut son seul amour et quatrième mari, Eduard von Bismarck, un homme qui aimait Mona et les hommes ...
Comme si une fatalité antique s'exerçait sur cette femme avide d'une perfection esthétique surhumaine, elle en devint la veuve au cœur fracassé, au bout d'une dizaine d'années tout de même et, avant cette union officielle, de vingt ans de lien complice sous le regard bienveillant de son troisième époux !
Le comte Eduard von Bismarck apprécia le meilleur de son amante en apparence et épouse amie : cette lancinante obsession de faire de sa vie une œuvre d'art, du matin au soir, dans les plus infimes détails d'un quotidien aussi soigné qu’un bouquet de fleurs. Bismarck, indulgent et amusé, réussit à établir entre eux après les inévitables remous, une sérénité charmante s'accordant avec leur souci d'harmonie, sans pour autant renier lui-même son attirance envers la beauté masculine ...
L'histoire débute à Capri, cela va de soi !
Mona en 1936 est depuis dix ans la reine du luxe américain.
Son troisième époux, Harrison Williams, financier régnant sur l'expansion de l'énergie électrique est d'une richesse inconcevable, sauf pour ceux qui font partie de ce cercle singulier...
Comblée, adulée, Mona s'ennuie et pour oublier qu'elle s'ennuie, elle voyage sur son majestueux bateau où elle s'ennuie encore davantage ! que dire aux quarante-cinq hommes d'équipage ? Que dire aux mondains s'exclamant sottement entre la piscine et le court de tennis de ce géant des mers pompeusement baptisé « le Warrior » ?
Le prince de Faucigny-Lucinge, gentilhomme exquis et arbitre des élégances, est un bottin mondain et manuel de savoir-vivre à lui tout seul que s'arrachet la haute-société américaine craignant de commettre d'épouvantables impairs aux yeux de l'aristocratie d'Europe.
Lui aussi s'ennuie sur le Warrior ! Or, voilà que Capri s'arrondit sur l'horizon à l'instar d'un chat dormant au soleil …
Mona débarque à Marina Grande le regard perdu, soudain, un endroit sur Terre excite sa curiosité, une confusion inconnue s'empare d'elle, elle n'a plus le dessus, Capri est au delà de tout ce qu'elle connaît. Harrison Williams respire : son épouse quitte son air glacial et maussade, la voici animée, infatigable, arpentant l'île sans se soucier des boutiques de la Piazzetta ! Ne possède-t-elle déjà le contenu de ces vitrines ?
Mona veut bien mieux ! Un domaine à Capri !
Elle l’achètera sur cette falaise encombrée de tessons de marbre et de débris de colonnes qui fut une des villas d'Auguste, en face de Naples ! Williams a beau être habitué aux dépenses folles, cette fois, il ne respire plus....
A Cap ri, on ne vend qu'aux Capriotes, sauf si l'étranger audacieux accepte de débourser une somme excessive
.Comment lutter contre Mona ? Williams signe un chèque colossal et Mona décide de fêter son statut de résidente capriote sur la Piazzetta. Un bel homme, sec, mince, droit comme un officier, ce qu'il sera avec honneur et panache durant la seconde guerre mondiale, la suit du regard, se penche vers le prince de Faucigny -Lucinge, et lui dit  :
« Je suis Eduard Von Bismarck, vous m'avez croisé à Venise, rendez-moi un service, présentez-moi à Mrs Williams. »
Incapable de résister à cette demande franche et directe, le prince court à Mona. Coup d’œil, coup de foudre, une seconde éternelle, en un battement de cil, Capri a réuni deux êtres aussi impossibles à réunir que l'air et le feu.
Harrison Williams accepte la situation en galant homme qui sait que le pseudo amant de sa femme n'aime que la gent masculine. Mona et Eduard ne s'aiment pas, cela serait trop facile, trop commun, trop banal, mais ils se sentent liés par un idéal qui les conduit droit à la création des jardins du Fortino.
Veuve en 1953, Mona, tentée par un union fondée sur un attachement pur, épouse son double, le comte von Bismarck. Les mauvaises langues ricanent, le divorce est prédit à peine le consentement des deux complices est-il dûment reçu ! les méchantes gens, les calomniateurs de bas étage ignoreront toujours l'insondable profondeur des sentiments.Treize années passent comme un songe ; Eduard meurt du cancer qui le rongeait...
Ce quatrième veuvage, sonnera le glas de Mona. Le souvenir poignant d'Eduard lui tiendra une mélancolique compagnie en sa villa du Fortino, sur les terrasses, pour elle vides et vaines, de ses ses jardins de Capri …
Peut-être la croiserez-vous sans l'apercevoir ...Capri est une passerelle entre passé et présent !

A bientôt,

Lady Alix
Un jardin à Capri

dimanche 29 juillet 2018

Secrets des coeurs féminins, Chapitre 12, Les amants du Louvre


Les amants du Louvre
Ou l'histoire de madame de Flahaut-Souza et de monsieur de Talleyrand-Périgord
Chapitre 12

L'art des retrouvailles à Naples

Sophie de Barbazan à Adélaïde de Flahaut

Manoir de Barbazan,
Pyrénées, Commingeois
Le 15 décembre 1783

Ma bien chère Adélaïde,


Je reçois à l'instant une lettre d'Italie, un billet napolitain de ton amie si lancée et si fidèle, cette très grande dame qui me cause toujours une irrépressible frayeur: Louise d'Albany, la belle amie de l'irrésistible,Alfieri ! votre Louise, amie intime des ambassadeurs, des poètes et des rois !
Elle m'ignorait au couvent, elle feint de m'avoir en ses bonnes grâces, moi l'épouse d'un gentilhomme des montagnes sentant l'ail et la bouse.
Ne suis-je une baronne en sabots ensevelie sous la neige au bout du monde civilisé ? Quelle touchante action que de m'écrire en suspendant un instant les divertissements de Naples à la veille de Noël !
Par le ciel, Adélaïde, sais-tu que j'ai fort envie de lui montrer que bien que recluse en ma vallée du Comminges, je n'en suis pas moins vaillante, curieuse et voyageuse ?
Cette très haute dame emploie un ton des plus compatissants sous le courtois prétexte de m'adresser ses vœux de bonnes relevailles.
Mon époux s'enorgueillit certes de notre descendance dont il est en fin de compte pour peu de choses !
Depuis une semaine, la neige ne brise point l'ardeur des voisins trop heureux de se distraire en cette dure saison .
De mon lit,  le petit Charles, je n'ai point résisté à choisir ce prénom qui nous sera un lien avec celui qui nous charme à la folie, mon nouveau-né tout empaqueté de dentelles couché à mon côté, j'endure avec grâce visites compliments et présents.
Mais quelle impatience dans ma tête ! ce ne sont point les billets douceâtres des dames dédaigneuses ou les conseils sentencieux des nobles aïeules se répandant en vœux, pareilles aux fées habitant en nos lacs escarpés qui aiguisent ma curiosité de provinciale ennuyée.
Te voilà chez ton digne époux, recevant ces courtisans qui échangent de façon si flatteuse la Galerie des Glaces et les petits appartements de la reine contre un maigre feu réchauffant à grand peine ton grenier du vieux-Louvre.
Tu te morfonds de ton île aux chèvres, mais n'es-tu la providence rayonnante du salon le plus enjoué de Paris ? Or, toi, la maîtresse des conversations piquantes, l'artiste des plaisanteries qui font mouche en se gardant de sombrer dans le commérage vulgaire ou l'attaque méchante, tu ne me dis mot, tu t'enfermes dans un silence bizarre, je ne reconnais point-là cette malicieuse Adélaïde dont chaque lettre était un roman à épisodes qui me faisait frémir de ravissement.
Taciturne et vague, tu ne me m'envoies que présents de linge fin et poupées habillées à la mode de la Rose Bertin. Déjà, mes filles réclament par ta faute ces robes relevées de paniers en taffetas gorge-de pigeon qui ne conviennent ni à leur jeune âge, ni à nos habitudes rustiques …
Voici encore des bonbonnières de Sèvres bleu et or, somptuosités fragiles en l'honneur de la veillée de Noël ! Ma troupe enfantine bat des mains et se précipite au risque de casser ces charmantes boîtes, je les place en lieu sûr, les ouvre, point de lettre, des pralines qui gâtent les dents de lait  !
Et point du tout le récit de tes retrouvailles napolitaines avec cet ami dont tu tais même le nom !
Allons, monsieur de Talleyrand se serait-il dissous dans l'air parisien ?
Je t'en conjure, Adélaïde, n'abandonne une amie d'enfance qui remplis son rôle de confidente depuis ton entrée au couvent.
Mon enfantelet pleure, sa nourrice m'en débarrasse, la bonne des plus jeunes se plaint en patois des impertinences de Paul, des bêtises de Virginie, la servante en coiffe de bergère lève les bras vers les poutres noircis du plafond datant du bon roi Henri, c'est qu'un drame, que dis-je une épouvantable tragédie vient d'éclater : la brune Adèle et la blonde Solange se sont cachées et ne veulent répondre tant qu'on ne leur promet un bal enfantin !
Ajoute à ce désordre monsieur mon époux qui revient de ses étables et tonitrue pour un valet qui n'a su aider une vache à mettre bas ! En vérité, on croirait que j'en suis responsable, je n'en puis supporter davantage !
Pourquoi prenions-nous autrefois le mariage pour la terre promise ?
 La nourrice de mon Charles se plaint d'un lait difficile, Paul tousse affreusement, Adèle se montre en lambeaux, le visage griffé, mais qu'a-t-elle inventé ? C'est ta filleule, elle déborde de vie et pour l'heure m'épuise...Solange se traîne à mon chevet, sanglotante, sa poupée parisienne, si délicate, aurait un bras cassé, on exige de moi un miracle !et ce monsieur Rousseau soutient qu'il est nécessaire de nourrir son nouveau-né ! ces philosophes n'entendent rien au pain amer de la vie de famille nombreuse !
Il m'est décidément impossible d'écrire un mot de plus dans ce remue-ménage.Notre manoir aux murs bien gris, aux tourelles d'ardoise enguirlandées de neige retentit de gaieté franchement méditerranénne, n'est-ce un prodige ? Et c'est à toi que je dois ce mirage !
Une fièvre napolitaine s'étendrait-elle jusqu'à la vallée retirée de Barbazan ?
Je vois en songe ces crèches illuminées que se montrent les familles, ravissantes décorations,ou éclatants spectacles immobiles où se pressent une multitude de figurines ! Ces efforts des Napolitains, selon les mots de madame la comtesse d'Albany, ces frais et ces apprêts dépassent tout ce que l'on peut imaginer.
 J'ai la faiblesse de me représenter ces familles pareilles à la nôtre mais joyeuses, mais ferventes dans la lumière généreuse d'un hiver clément, je les accompagne au sein des rues encombrées de pyramides de cochons, d'oies, de dindons, de gâteaux, que l'aristocratie installe afin que nul estomac de la ville ne souffre de faim en célébrant la Madone.
Monsieur de Saint-Non, notre grand auteur de ce « Voyage pittoresque ou description des royaumes de Naples et de Sicile » qui vous tombe des mains parfois en dépit de peintures charmantes des mœurs locales, ne renchérit-il d'ailleurs d'admiration devant ces crèches qui émeuvent son âme de voyageur éminemment sérieux ?
As-tu lu, toi l'amoureuse invétérée du golfe de Naples, ce passage qui fait naître l'envie de créer la plus belle crèche que de mémoire de berger on ait jamais vu en l'église du village ?
Ecoute donc :
« comme les maisons sont toutes couvertes de terrasses, c'est souvent sur ces espèces d'esplanades que se dressent ces Théâtres et ces sortes de représentations : de la mousse, du carton, des morceaux de liège et des branches d'arbres, font à peu-près ce qui forme le fond du spectacle. Mais les ornements, les accessoires y sont distribués, groupés avec un art, et on peut dire une magie au-dessus de la description et de l'idée que l'on peut s'en faire. » 
Ah ! Que ne suis-je à Naples avec mes enfants au lieu de suffoquer sous la neige et le ciel grisâtre !
Il me reste la consolation de te lire bientôt …La prose de l'abbé de Saint-Non ne me suffit point !

Je t'embrasse,
puisse l'étoile de Noël ramener à toi ce qui au sein de ta vie s'est dispersé ou perdu,

Sophie de Barbazan

Paris, vieux-Louvre,
le 24 décembre 1784

Adélaïde de Flahaut à Sophie de Barbazan


Ma douce Sophie,
les remords me viennent au moment où les doigts gelés je secoue ma plume afin de tracer de ma plus belle écriture mes vœux de nouvel an.
Tu as mille fois raison de me reprocher mon ingrat silence, cette fois, tu vas être aux anges, je vogue ce matin sur la mer du temps perdu et te prie de monter à bord.
Le ciel est si lourd en ses nuages chargés de neige que ma mémoire craint fort d'embellir ces souvenirs qui n'ont plus que la nature vaporeuse d'un rêve.
Monsieur de Talleyrand-Périgord s'est métamorphosé de chevalier napolitain en galant abbé volage et libertin. Son cœur inconsistant s'abandonne à une mère, une fille et une belle-soeur .
La plaisante affaire circule des salons aux tables de jeu, de Versailles aux rues insalubres du Marais. Il m'honore encore de diverses façons, et traverse toujours mon salon en fouettant l'air de ses mots et montrant un empressement trop étudié pour être vrai.
En cette veille de la plus douce des fêtes, je sens avec cruauté le vide de mes jours privés de la joie d'un enfant.
Mon époux semble la victime de tous les désagréments de saison, on jurerait une encyclopédie de la médecine ! Le pauvre homme, j'ai une affection filiale à son endroit et le soigne avec un bel entrain .
Quant à monsieur de Périgord, le verriez-vous accéder au beau titre de père ?
Le ciel nous pardonnerait à mon sens cette faiblesse rendue excusable par nos âges et nos destins forcés. Je crois en la mansuétude divine plus qu'à la sollicitude du commun des tristes mortels !
On admire mon optimisme, on le vante même depuis que j'ai eu l'ironie de conseiller à monsieur de Narbonne de préciser en tête de son testament :
«  Si par hasard je meurs ... »
N'est-ce le comble de l'optimisme ?
Hélas ! Il faudrait surtout bien de la vanité afin de croire que l'on puisse retenir celui qui adore la comtesse de Brionne, une de ces femmes que les années rajeunissent avec panache, à l'instar de Ninon de l'Enclos qui suscitait des passions violentes à l'hiver de son âge !
Je t'assure Sophie, cinquante ans glissent sur cette enchanteresse comme pluie sur un ruisseau, elle séduit en ouvrant la bouche, tout ce qu'elle dit frappe l'imagination et nourrit l'esprit.Ses entrées valent bien celles de notre ami Charles-Maurice.
 Un vaisseau de Monsieur Claude Lorrain ne fendrait plus majestueusement les eaux irisées de rouge d'un port idéal aux colonnes magnifiques.
Souhaitons d'avoir cet aspect-là plus tard et non celui de ruines distinguées !
Mais, si je prends mon parti de cette conquête gaspillant ses ultimes beautés dans la bataille de l'amour, je ne puis pardonner à monsieur de Talleyran de frayer avec la princesse de Carignan et l'abbesse de Remiremont, celle-ci de santé si fragile qu'un souffle pourrait l'éteindre.
Cette Charlotte ne risque toutefois de succomber dans les bras de son nouvel ami, tu vas.La pire rivale reste la princesse de Vaudémont, belle-fille de la comtesse de Brionne.
 Quelle étrange créature en vérité ! Je devrai éprouver de la pitié à son égard , n'est-elle mariée à un faible d'esprit, ingrat de figure et terne à en périr d'ennui ?
Ce beau titre de princesse exige une rançon d'importance … Tu le vois: la jalousie m'emporte à ma honte !
Quel prodige m'aiderait-il à devenir blonde, pâle comme un marbre, férue de doctes théories libérales, le ton sentencieux, le regard sérieux et froid et le visage grêlée de petite vérole? La belle a mon âge, ce qui ne l'empêche guère de tourner à la femme savante montrant au monde les inépuisables ressources de son bel esprit !Monsieur de Talleyrand a pour lui plaire l'ascendant d'un libertin expérimenté ; elle l'attirer grâce à ses relations de cour et son air de grande dame.
Je ne suis que la fille d'une amante de notre défunt roi, une comtesse impécunieuse, épouse d'un grand-père et mourant de froid entre deux plaisanteries sous les combles d'un palais .
Voilà une maigre pitance afin de rassasier le robuste appétit du seigneur de Périgord !
Que Naples s'éloigne de jour en jour...
Mes retrouvailles dans ce palais austère, dissimulant ses splendeurs de monument bâti par une antique famille, au sein d'une ruelle envahie par un peuple agité et spontané à outrance, pèsent aussi peu qu'un conte enfantin.
Je crois t'avoir laissé devant une porte massive au troisième étage...
La scène vit pour l'éternité au fond de ma mémoire.
Lasse et inquiète, je respirai le parfum des orangers en pots, contemplai la cour ordonnée en théâtre de verdure miniature, le blason guerrier s'étalant avec un sens du grandiose typiquement napolitain au dessus- du porche gigantesque, ou qui m'apparaissait ainsi tant l'émotion brouillait mes yeux et ma raison ..
.J'étais persuadée de vivre mes derniers moments, mon ami me repousserait sans doute, aurais-je le courage de feindre un flegme mensonger, de dissimuler ma peine infinie ?
J'avais douté de notre lien, cela ne méritait aucun pardon !
Monsieur de Talleyrand se tenait derrière la porte
Il n'y eut aucune parole, aucune hésitation, aucune revanche, aucune vengeance, nous nous jetâmes dans les bras l'un de l'autre, et les heures coulèrent comme il se doit quand on est fort amoureux …
Depuis, je ne sais où je suis et Naples m'est une patrie perdue.
La reine a fait savoir par Monsieur de Narbonne que le comte de Flahaut et moi-même serions admis à la fête du jour de l'an , on dit que Rose Bertin lui a confectionné une robe coûtant la bagatelle de six mille euros... Monsieur de Talleyrand fera la roue, et moi la moue !

Je t'embrasse,

embrasse ta nichée et cesse de te plaindre, que ne donnerais-je pour être mère à mon tour !

Adélaïde

A bientôt , pour un nouveau chapitre de ce roman que je m'amuse à vous écrire,

Nathalie-Alix de La Panouse

Deux amies et les enfants de l'une par Elizabeth-Louise Vigée-Lebrun vers 1787:
Caroline de Murat et Natalie de Rochechouart, et les jeunes Alexis et Adrien deRougé
Washington, National Gallery of Art

samedi 21 juillet 2018

Potins dans un palais napolitain, Chapitre 11, Les Amants du Louvre


Les Amants du Louvre, chapitre 11

Potins napolitains au Palazzo Sannicandro

Adélaïde de Flahaut à Sophie de Barbazan

Naples,
Palazzo Sannicandro, via San Mattia
8 novembre 1783

Ma bien chère Sophie,

Tu me demandes de te conter l'histoire de mes retrouvailles napolitaines avec Monsieur de Talleyrand-Périgord, cet imperturbable Charles-Maurice qui te laissa une impression des plus ineffaçables dans tes montagnes ! Patiente un peu, je t'en prie …
Mes secrets te seront dévoilés bien assez tôt ! Naples s'occupe de bien autre chose que de mes amours, et j'en remercie le Ciel !
Sophie, quel régal cet automne qui s'enchante à prolonger l'été...
Nous barbotons dans un bain mêlant le Nord et le Sud de notre société d'Europe, le ton en est celui de la plaisanterie,de l'aimable libertinage et d'un goût prononcé pour l'art sous toutes ses formes ; en particulier la musique prise comme une passion violente ...
Sais-tu que j'ai de la bonne nourriture à potins? Un aimable suédois séjourne au Palazzo Reale, dans la suite du comte de Halga, nom aristocratique dissimulant le roi de la Suède, cette contrée faite pour les ours.
Même sur tes pâturages, tu as entendu d'audacieuses rumeurs ébruités depuis Versailles, notre curieux Charles-Maurice lui-même a dû susurrer à ton oreille combien la reine est belle quand elle sourie à ce cavalier frais et vaillant qui revint le 23 du mois de juin dernier, couronné de son ardeur juvénile, de la guerre des Amériques ...
Voyons, Sophie, ne comprends-tu point ? un de ces hommes de neige dont la froideur pique au vif les engouements féminins...
Tu fronces les sourcils, t'esclaffe, ôte ton chapeau de paille, et t'exclame : le comte de Fersen !
Oui ! Notre exquis ours polaire déclenche une fièvre contagieuse chez les Napolitaines, et si ce n'était que cela …
Or, les victimes du regard d'acier de ce confident de notre reine sont aussi à déplorer dans le camp de notre vieil adversaire, Sa Majesté le roi d'Angleterre ! Sir Hamilton, ambassadeur doux autant qu'un troupeau entier de moutons, vient de commettre un acte d'une cruauté inouïe : convier le superbe animal venu du froid à une de ces soirées languissantes où la bonne société pépie et gazouille dans l'harmonie d'un soleil d'automne irréel et fauve se couchant sur Capri.
La statue nordique évoluant entre les statues dérobées à Pompéi quel spectacle étonnant, quelle sorcellerie ! Les belles que nous sommes le caressions toutes d'un regard énamourée, fascinées comme si un tigre blanc effleurait les robes blanches brodées d'épis d'or et les éventails soudain immobiles dans la brise venue de la mer.
Prince païen cherchant à honore la déesse du bal, le comte de Fersen offrit sa main à une beauté sans pareille dont la renommée épouse les aventures pour le moins pittoresques.N'as-tu entendu le récit des audaces de la fille du duc de Bristol, cette Elizabeth Foster qui partage agréablement son existence avec un couple que tout oppose : le duc et la duchesse de Devonshire ?
La reine de France, notre reine, honore de son amitié la troublante Georgina qui meuble son intarissable chagrin d’être l'épouse du seul homme d'Angleterre insensible à son charme en descendant dans l'arène de la politique !
En France, on nous permet de nous livrer à l'art de la conversation en nos salons feutrés, on tolère nos errements sentimentaux, on nous accepte boutiquières ou faiseuse de modes si la fortune ne nous a point gâtées, mais le mariage règle nos destinées. L'amour et l'ambition sont pour les aventurières !
Mais, me diras-tu, quel est ce ton ? Que signifie cette mélancolie ? Qu'en fut-il des retrouvailles avec Monsieur de Talleyrand ?
Patience ! finissons la singulière histoire napolitaine de l'impeccable comte de Fersen !
D'ailleurs, je la tiens de la bouche de ce Charles-Maurice qui t'importe si fort...
L'impétueuse Lady Foster devint très vite un péril suffocant devant lequel le Vésuve parût d'une tiédeur inoffensive ! Bouillante, bouillonnante, brûlante, belliqueuse et brutale comme une Anglaise torturée des flammes de la passion, la malheureuse s'affranchit assez de la réserve féminine et du savoir-vivre de son pays au point de demander le comte de Fersen en mariage !
Juge de désapprobation courtoise de cet homme impassible...il eût toutefois la présence d'esprit de rappeler à l'amoureuse Lady les liens conjugaux qui l'entravaient en dépit d'une séparation mondaine.
Lady Foster, selon les mots de monsieur de Talleyrand, qui me donne à croire qu'il épie son prochain derrière chaque tenture placée sur son chemin, aurait juré ses Grands Dieux que son Irlandais d'époux, avare, cruel et mesquin cela va de soi, n'était qu'obstacle négligeable !
Quant au duc de Devonshire, son consolateur et « payeur », une lettre d'adieu larmoyante, assortie de regrets éternels à la duchesse fort éprise elle-aussi de la troublante Lady, et le tour était joué.
Le comte recula-t-il, à ton avis, face à ce déchaînement voluptueux ?
Ce parfait chevalier d'une reine lointaine, inflige son mutisme hautain du Palazzo Reale aux thermes d'Ischia, de la promenade de Chiaia à la Certosa di San Martino, du Palazzo Cellamare où le roi loge avec une magnificence impossible à dépeindre ses illustres hôtes, à mon austère Palazzo
Sannicandro, rude maison bâtie au cœur des quartiers les plus humbles et les plus trépidants de Naples.
Lady Foster gambade sur ses traces en arborant une redingote à l'anglaise rouge vermillon dont l'audace efface sa physionomie plaintive ! on la croirait à peine âgée de 15 ans et d'une innocence à faire perdre la tête, et autres choses, à un Saint, surtout Napolitain …
Monsieur de Fersen lui aurait cloué le bec en prétendant que son cœur appartenait à celle qui ne serait jamais son épouse; Lady Foster habituée à séduire depuis sa naissance ne se résigne point à si injuste déconfiture … Un de ses vieux amis, auteur de savants ouvrage, un anglais au nom affreux à prononcer, Edward Gibbon, qui sait de quoi il retourne, n'a pu s'empêcher de lancer ce pavé dans le golfe de Naples :
« Lady Foster ? Aucun homme ne peut lui résister. Si elle décidait de faire signe au lord-chancelier pour qu'il quitte son siège devant tout le monde, il ne pourrait que s'exécuter. « 
Eh bien , le sage Gibbon se trompait ! La minaudière et roucoulante Lady, coiffée à l'instar d'un mouton de son pays, véritable instrument à torturer les nerfs des gens civilisés, créature gémissante habile à flatter le puissant et à éviter le misérable, vient d'essuyer un refus cinglant de la part du plus beau spécimen de beauté virile que la terre ait jamais engendré.
Afin de maquiller sa honte aux yeux du cercle anglais, l'amante bafouée murmure que l'ingrat l'aurait embrassée un soir de tendre mélancolie sur la terrasse plantée de citronniers de je ne sais plus quel palais ! Sa pudeur outragée lui ordonna de tancer l'impétueux séducteur …Le joli conte que voilà !
A la vérité, Sophie, chacun des deux se vante ainsi d'avoir repoussé l'attaque amoureuse de l'autre !
Naples s'amuse de cette hypocrisie anglaise et se gausse de la mine méfiante du beau Fersen .
Ma Sophie, je suis fort aise de cette comédie qui mériterait d'être jouée sur une théâtre de rue :
je ne doute point de l'enthousiasme des Lazzaroni !
Tu t'étonnes de ma méchanceté, tu te trompes fort, ces amours refroidies ont tout simplement dérobé à la curiosité napolitaine la ferveur insolite de mes retrouvailles avec monsieur de Talleyrand. Naples jase haut et vif, c'est un feu roulant de potins, le peuple, joyeux et persifleur, suit la noblesse pas à pas, s'habille de ses habits de gala mis au rebut, singe ses révérences, et ne manque rien de ce théâtre de nature.
A la vérité, ici, seuls les tableaux se taisent ! La reine n'a pas une seconde d'intimité, nous sommes au courant de ses amours avant qu'elle ne sente battre son cœur … Le roi est un livre de chasse et de pêche qui se feuillette sans façon.Mais, personne n'a su que la comtesse de Flahaut, toute éclaboussée d'écume, échevelée, malmenée par le grain qui gronda entre Capri et le port de Naples, franchit pâle d'angoisse les ruelles sonores et malodorantes la séparant du Palais quasi inconnu où monsieur de Talleyrand allait sans doute la fustiger de l'air le plus froid du monde.
Cet air-là, même Monsieur de Fersen ne saurait y parvenir...
Je ne suis point sans courage, Sophie, or, ce fut monter à l'échafaud que de grimper jusqu'au troisième balcon de l'antique palais. Chaque palier disparaissait sous un jardinet de citronniers, chaque fenêtre s'encadrait de roses, je ne vis qu'une brume, je me répétais , l'esprit confus les mots de ce billet que je n’attendais ni n'espérais dans la vallée d'Anacapri :
« Palazzo Sannicandro, via San Mattia, troisième balcon, la porte de gauche sera ouverte, je vous attendrai. Nous verrons bien, Madame, où nous en sommes. Peut-être n'aurons-nous envie que d'un moment de ce plaisir qui suffit aux libertins, peut-être, au contraire, certains sentiments se ranimeront-ils sous leurs braises récentes... »
Sophie, je n'ose pour le moment t'en conter davantage...je suis presque morte de honte, n'es-tu une honnête épouse ? Je ne sais si on peut tout t'avouer ...
Encore une poignée de jours avant de prendre la route vers Terracina, puis Rome car Monsieur de Talleyrand souhaite que je porte un billet secret de sa main à ce fripon de cardinal de Bernis ; cette mission de confiance m'honore et m'insupporte, je me soumets car la faiblesse me gouverne quand il s'agit d'être agréable à un ami. Et je m'en repens !
Enfin, au bout du périple : Paris, le vieux-Louvre, mon grenier mondain, point de lumière, point d'orangers, point de bleu limpide, de fleurs sauvages et de rochers splendides... et un nouveau chapitre de mes amours avec Monsieur de Talleyrand …
Tant de souvenirs se pressent dans ma tête, j'en ai une moisson pour ma vie entière ! 
Ma Sophie, bientôt mère,
Je t'embrasse,
sache quelle tristesse me ronge en songeant au départ !
Mon âme, mon cœur veilleront en silence dans ce golfe éclatant de lumière et de beauté, je ferai en partant mes adieux à ma vraie patrie. Pourquoi la Providence n'a-t-elle point choisi de me faire naître bergère à Capri plutôt que prisonnière à Paris au dernier étage d'un vieux palais moisi ?
Tu vas dire que j'extravague et tu auras tort …

Adélaïde


A bientôt pour la suite du voyage d'Adélaïde !
Qui sait  si le hasard et mon imagination ne l'aideront à hiverner à Naples …

Lady Nathalie-Alix de la Panouse


Le superbe Palazzo Sannicandro accueille encore des voyageurs intrépides à l'instar d'Adélaïde de Flahaut !

samedi 14 juillet 2018

Retour rêveur à Anacapri,chapitre 10, Les amants du Louvre


Adélaïde dans la vallée d'Anacapri

Chapitre 10
Les amants du Louvre

Adélaïde de Flahaut à Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord
Anacapri, quinze octobre 1783

Monsieur mon ami,

Mon tendre ami,

nous voilà bien avancé dans l'automne et mon retour est décidé.
Je vous écris de mon île bien-aimée, ou plus encore au dessus; de ce riant plateau d'Anacapri hissant sa résonance grecque au- dessus du premier village qui n'est qu'un dédale de couloirs enchevêtrés autour d'une place resserrée. Anacapri, balcon géant surplombant les murailles construites par des êtres surnaturels ! Douce vallée établie à la manière d'un paradis perdu !
Je donnerais dix ans de ma vie afin que vous puissiez contempler ce jardin des dieux où je voudrais bien demeurer une éternité.
Un ami de madame d'Albany, un de ces intrépides voyageurs dont même les nuées menaçantes s'échappant du Vésuve n'ébranlent la placide humeur, me l'avait dépeint ainsi :
« Ici, loin des régions habitées par les hommes, s'étend, comme un jardin suspendu, une petite terre tachetée des points blanchâtres des maisons et des points verts des champs... »
Vous qui avez plus de raison que d'imagination, soyez un peu artiste, imaginez la majesté pure des blanches colonnes s'élevant de terrasses enfouies sous les volutes du chèvrefeuille, levez les yeux vers un entassement de pierres énormes, abaissez-les vers la mer lisse à vouloir y dormir, accompagnez-moi sur le sentier menant à trois tours qui guettèrent l'infernal pirate Barberousse de mauvaise mémoire.
Ne regardez plus ! Fermez les yeux, écoutez les fougueuses sérénades des oiseaux s'ébattant entre les myrtes et les acanthes...
Ne prêtez attention par contre aux revendications autoritaires des mouettes délurées, elles vous rompent les oreilles plus qu'aucune créature de Capri !
Saviez-vous qu'en parcourant les vignes on sème la terreur chez des lézards du plus raffiné céladon, exquises extravagances de notre mère Nature ou vestiges vivants de cette Atlantide suggérée par Platon. Vous m'avez fait le plaisir de me lire ce texte étrange qui en ces lieux prend une vérité singulière !
 Mes doigts froissent des plantes hirsutes dont le parfum vous monte étourdit au point de vous ôter le sens cruel de la fuite des heures ; les senteurs sont tellement puissantes sur l'île que Capri se métamorphose en tendre poison. Respirez ces guirlandes de fleurs blanches si odorantes que vos belles amies en villégiature dans les Pyrénées en seraient fort émoustillées.
 Si vous marchiez le long des ruelles de ce charmant Anacapri, vous seriez salué avec force clameurs, vous entreriez comme un envoyé des dieux dans les cours, vergers et potagers où la rose enlace le cyprès, où le noyer se penche vers le chêne, image de la félicité immortelle des époux Philèmon et Baucis que Zeus eût la bonté de changer en arbres. Les enfants la main ouverte et le sourire fripon affiché sur leurs minois aux traits harmonieux,vous extorqueraient un'bajocco, un sou, humble quête que vous accorderiez de bon cœur, vous dont l'esprit économe étonne toujours la cigale que je suis !
Comment refuser si peu à ceux qui n'ont que des fruits, de maigres récoltes, et toute la beauté du monde.
Mais celle-ci nourrit l'âme et point l'estomac ...
Enfin, vous suivriez les pâturages dévorés par les chèvres voraces, et ne songeriez plus à vos affaires, à vos tripots, à votre fièvre ambitieuse sous cette lumière incomparable, tissée d'un bleu si pur que l'on s'y noie avec bonheur …
Hélas ! Vous êtes à Paris, je crois, que n'êtes-vous à Capri parmi les bois d'orangers !
On m'ordonne de m'embarquer avant peu, bientôt la navigation sera fort périlleuse, la chaloupe dans laquelle on vous précipite à l'instar d'un vulgaire paquet promet d'être ballotté au risque de se retourner avec votre amie avant d'atteindre le bateau mouillant au large.
Le climat, mon époux, le bon sens, Louise d'Albany fâchée avec Monsieur d'Alfieri et le plantant-là pour filer à Rome, tout l'univers se ligue contre la chimère d'une année à Capri !
La fatalité exerce ses droits : je n'ai plus le choix.
Je reviens donc vers Marseille, vers Paris, mon bon époux toujours goutteux, mon logis du vieux-Louvre toujours décati.
Je reviens vers vous aussi, un peu, beaucoup, peut-être point du tout !
Vous doutiez-vous que l’on vous traitait de bourreau des cœurs !la rumeur m'a rattrapée jusque sur ces montagnes à précipices …
Je vous dois un aveu : vous aussi avez dû entendre l'air de la calomnie, cette musique-là vole autour de la terre !
On vous aura soutenu que mon goût soudain du golfe de Naples avait un beau titre et un beau visage... Mon cavalier existe, et je n'en ai point honte ! J'aime susciter l'engouement, j'aime à plaire, mais ce cavalier, je ne l'aime point .
C'est à vous, mon ami, que je pense à vous la nuit, le jour, de l'aube au couchant.
Si j'ai feint l'indifférence, ce fut afin de piquer votre jalousie. Ne me déçûtes-vous en restant à Paris ? Blessée, je décidai de vous montrer que vous ne gouverniez pas mes sentiments...J'en fis  pour mon malheur !
Le bateau ne me laisse plus entre les mains votre bizarre écriture couvrant le papier à bride abattue. Monsieur de Cagliostro aurait certes grand plaisir à se pencher dessus ; quelle extravagance vous montrez, mon ami, dans cette forme ondulante que l'on croirait travail d'orfèvre sertissant vos pensées.
On ne saurait deviner si vous parlez langue de diplomate ou si vous acceptez de vous dévoiler.
Pourquoi m'avoir donné ce rendez-vous napolitain qui ne fut honoré que de votre absence ?
Vos billets rapides s'étonnaient de mes déambulations curieuses, ne vous ais-je jamais inspiré le désir de ces aventures?
Pourtant, il me souvient que c'est de votre main que je reçus ce monumental « Voyage pittoresque » du loquace et maniéré Monsieur de Saint-Non !
N'était-ce point une incitation au départ vers ce royaume de Naples étincelant de richesse, fabuleux à l'instar d'un pays de chimères, bouleversant d'humanité et de misère patiente? Vous ignoriez les îles, jugeant ces rochers nés des volcans vrais enclos de sauvages !
J'ai tenté de vous donner le goût de ces mondes minuscules, vous m'avez répondu d'un ton lassé qui me peine encore ce matin.
Les Pyrénées vous auraient-elles présenté une amante que vous prisez davantage que celle qui vous ouvrit sa porte un soir au bout de nos 160 marches du Louvre ?
Monsieur qui doutez de tout et savez absolument tout, il y aune chose ici qui vous émerveillerait en vérité : vous qui aimez tant la beauté, que diriez-vous de ces bergères de Capri ?
Margherita, fille d'un vigneron produisant un vin couleur de flamme dilatant votre cœur et emportant votre esprit, ma nouvelle amie, est une déesse aux cheveux tordus par une flèche d'argent, au profil sorti des marbres de Praxitéle.
Sa fine silhouette son port assuré et fier, et son visage d'une pureté étincelante couvrent d'insignifiance les belles de Titien, Botticelli et Léonard de Vinci ! et mille fois davantage ces dames de Versailles couvertes de rubans et pompons que flatte avec tant de diplomatie le pinceau de notre vieille amie madame Lebrun...
Mon ami, l'espoir de guetter votre bateau sur l'horizon, l'immense bonheur d'assister à votre descente de la passerelle sur le port de Naples, et plus, bien plus, immensément plus, l'ivresse indicible de guetter votre bateau dans cette baie de poupée où l'on vous jette rudement sur le rivage, le port n'étant qu'un songe depuis l'exil de Tibère, voilà ce qui me retenait autour du golfe.
Je vous attendais vous me manquiez, vous me manquiez dés mon arrivée au palais de ce singulier Sir Hamilton, je vous ai mandé, espéré et vous n'êtes point venu.
Vous soupirez car j'oublie à quel point Capri est un séjour malcommode pour vous ...mais il nous restait Naples et ses délires, Ischia et ses thermes, les lentes promenades au bord de la mer et les palais prestigieux prodiguant ces interminables galeries de tableaux que vous affectionnez tant.
Je vous ai celé ce sentiment de crainte de vous sembler éloignée de l'amante moqueuse et désinvolte que vous appréciez.
Ma vie éparpillée de promeneuse invétérée se voulait un étourdissement m’empêchant de penser ;vous dormiez dans mon cœur et je luttai afin de ne pas vous réveiller.
Puis, le volcan s'est rallumé ! Le Vésuve à côté ne s'y peut comparer ... Je languis si fort de vous que l'île éclatante ne nourrit plus que ma noire mélancolie.
Cette lettre me semble bouteille jetée à la mer …

Je vous embrasse, mon ami, de tout cœur ...
Je vous quitte sur le seuil de la chapelle de San Michele, elle ne compte que 64 années, la force de l'âge, on me l'a dépeinte comme extrêmement belle, et avant d'y entrer, je vais mander à mon domestique le soin de redescendre vers la chaloupe. La mer est si calme que le bateau repartira avec mon billet.
Mon Dieu !le domestique court en agitant un papier, serait-ce enfin un mot de vous ?
Ma vue se trouble, je tremble, n'ose lire, vous m'annoncez que vous ne m'aimez plus, je le sens, vais-je lire ou déchirer sans regarder ce fatal billet ?
Je suis lâche, non, je ne jetterai pas les yeux sur votre prose définitive, cela sera votre punition ... Mais le domestique me presse, on attend une réponse et le bateau se prépare à partir !
Je réunis mon courage, les lignes se brouillent, quoi, vous êtes à Naples ?

Mon ami, j'affronterai la tempête ce soir, je vous aime et cours vers vous,
adieu Capri, je sais que dans une autre existence j'y reviendrai et j'y vivrai !

Adélaïde de Flahaut

Abientôt,
pour la suite de ce roman que je m'amuse à vous inventer, ou une chronique de Capri,

Lady Alix

Paysage d'Anacapri, île de Capri, golfe de Naples






samedi 7 juillet 2018

La bataille de Capri ou les lions français !


Capri, un champ de bataille retentissant du fracas d'orage des canons pointés vers de robustes forts retranchés ? Bien sûr que non, clament les esprits naïfs, quelle hérésie! quelle trahison même que d'y songer !
Pourtant, l'héroïsme hissa sur les flancs lisses des falaises quelques centaines de lions français risquant leurs vies avec l'insouciance allègre des guerriers de la liberté. La mission était simple et impossible, l'envahisseur anglais, créature conquérante et autoritaire, pillant et exploitant les humbles pêcheurs, devait être chassé de ce paradis qu'il traitait si mal.
Cette tragédie qui tourna à la plus surprenante, la plus éclatante, la plus ahurissante des victoires
n'est ni une invention romanesque, ni un conte patriotique, ni une plaisanterie napolitaine.
La vérité de ces combats acharnés de septembre 1808 frappe à l'instar d'un coup de sabre la masse informe des préjugés historiques. Au sommet du Monte Solaro flotte, invisible, éternelle, la gloire des obscurs soldats, venus des rustiques campagnes françaises, qui y firent entendre les canons de la délivrance, après les avoir hissés dans un élan inouï, rugissant comme des lions furieux sous le fouet de la tempête.
Cette épopée, gravée sur l'Arc de Triomphe, dévoile aussi une antique magie, force primitive qui secouant l'inertie des siècles, aida les exploits prodigieux de ceux qui luttèrent d'un immense cœur pour l'intégrité et l'indépendance d'une île suggérant la pure beauté des chants d'Homère.
Capri est affligée d'une vocation redoutable : si le bonheur s'épanouit sur notre sphère tourmentée, épuisée, endeuillée, son terreau sera cette île ancrée sur son bleu immatériel...
Auguste eut le premier l'intuition du don de renaissance prodigué par cette montagne en fleurs. Il la fit sienne, et abandonna Ischia en échange aux Grecs.
Tibère, seigneur de cette citadelle reposant sur une mer basculant de l'ire à la douceur, n'était point le tyran cruel qu'une funeste légende édifia sur la foi d'atroces calomnies. Ou s'il le fut, sa rédemption lui vint de l'île .
Capri aurait-elle le don des métamorphoses spirituelles ?
A la fréquenter, on se découvre un goût irrésistible pour la plantation des tomates, le parfum des clématites, les promenades au bord des précipices, la lumière enivrante et le dialogue avec Ulysse et Calypso, soudain pareils à des amis retrouvés …
C'est Capri qui vous suggéré de saluer avec une chaleureuse courtoisie de parfaits inconnus qui vous rendent aussitôt vos avances aimables ; c'est elle qui vous inspire votre naturelle et nouvelle dévotion devant chaque sanctuaire ; c'est encore l'île qui vous insuffle l'enthousiasme allègre de parcourir les raides chemins pavés de roches polies et brillantes, à force d'affronter tant de pas depuis tant de siècles...Seule enfin Capri fait naître en vous l'envie implacable de refuser ce qui entrave votre propre intégrité, et c'est elle qui nourrit votre volonté de jeter, au fond des gouffres marins, ces chaînes si lourdes qu'en langage humain on nomme remords, amertume, désespoir.
Tout cela est bel et bon !
Or Capri est aussi une divinité marine, la sœur minérale des sirènes, elle dissimule sa ruse, mais depuis sa rencontre manquée avec Ulysse, elle sait sortir un bon tour de ses jardins escarpés, de ses belvédères angoissants, de ses vallées secrètes.
Ainsi, en ce délicieux début du rayonnant septembre 1808, dota-t-elle d'un courage extraordinaire une troupe de braves cœurs français déterminés à l'arracher à l'asservissement anglais !
Muret, lion furieux et intrépide, élevé par son beau-frère l'empereur, à la dignité de nouveau et superbe roi de Naples, vit l'île merveilleuse du haut des terrasses du Palazzo Reale. Il n'eut guère le loisir d'y rêver : un démon agita sous ses yeux le drapeau anglais claquant avec arrogance depuis le fort San Michele !
En un seul un juron bien senti , Murat apprit aux Napolitains que Capri opprimée, asservie, serait délivrée au plus vite du joug britannique incarné par l'homme le plus mesquin du monde : le maussade et sournois Hudson Lowe, futur geôlier de Napoléon.
Un lion fit son entrée; c'était le général Lamarque, un de ces coriaces héros que les missions impossibles rendent ivres de joie. Falaises imprenables ? Et alors ? On s'y hisserait sur les échelles des allumeurs de lampes napolitains !
Garnison anglaise à réputation redoutable retranchée dans au moins trois forts sur les hauteurs, véritables tours de guet aux canons pointés sur le golfe ? Aucune importance, que valent des soldats maltais contre des Français éduqués à vaincre envers et contre tout par l'empereur lui-même !
Les caprices de la mer ? Allons, la méditerranée sera du côté des siens ! Et les sirènes tendront des pièges fatals aux frégates anglaise qui fendraient les flots depuis l'île de Ponza si l'odieux Lowe criait au secours.
La bataille de Capri allait faire rage !
La légende, et les légendes à Naples ne mentent jamais, raconte que toute la ville se pressa sur ses toits afin d'assister à cet affrontement décidément Homérique.
La guerre de Troie surgissait des flots, Lamarque, nouvel Achille attaquait suivi de ses guerriers impatients d'en découdre.
Capri soudain prit forme humaine et emprunta la grâce éthérée d’Hélène de Troie …
Mille huit cent amoureux cherchèrent à la délivrer en dépit de falaises inexpugnables, remparts de granit, et canons anglais crachant leur feu mortel.
Un homme doué de bon sens aurait reculé, Lamarque, heureusement, était de ces hommes tenaces et opiniâtres qui ne s'avouent jamais vaincus.
Sur la côte ouest de l'île, au dessous d'une citadelle anglaise, le général réalisa que l'on pouvait grimper d'abord sur les échelles, puis en se juchant sur les épaules des uns sur les autres , jusqu'à un ravin, espèce de barrage naturel contre les boulets jaillissant du fort Sainte-Barbe.
C'était une entreprise aussi remarquable que folle à lier.
Comment les soldats acceptèrent-ils de s'accrocher aux minces et mouvantes échelles au risque de choir sur les rochers aigus? Comment Lamarque eut-il l'audace de grimper en tête ? Confia-t-il son destin aux âmes des héros grecs, ces Achéens superbes de bravoure ?
L'Iliade jaillit  des vagues aux indistincts visages de néréides.
Valeureux, insensés, intrépides, les Français poussés par un élan qui les dépassent prennent le fort du Mont Orrico. Naples qui n'a pas dormi de la nuit assiste à ce prodige au lever du jour : le drapeau napolitain claque au dessus du bastion !
Mais l'exploit exige de nouveaux combats.
Devant les soldats attend l'unique voie menant au village de Capri, un escalier phénicien; un traquenard de 480 marches glissantes, taillées juste au bord des gouffres.A l'arrivée, un canon anglais, un monstre qui se réjouit de dévorer ses proies !
Qu'importe ! Lamarque sait que la flotte anglaise de Ponza peut déferler sur l'île, il faut prendre d'assaut l'humble bourg de pêcheurs et obliger Hudson Lowe à se rendre.
Mille soldats fondent sur Marina Grande, deux cent malheureux s'écrasent du haut des falaises...
Lamarque ordonne que l'on construise un pont de fortune, l'ancêtre de celui d'aujourd'hui.
Tibère veillait peut-être depuis les séjours des immortels : la chance est tangible, et les Français finissent tant bien que mal leur ouvrage..Surviennent alors de Naples les renforts commandés par le prévoyant général.
On débarque douze canons sur le port  à peine construit. Que va-t-on en faire ?
Quelque chose que la raison ne peut concevoir : on les traîne, les pousse, les monte au sommet du Monte Solaro.
 Les Anglais, tremblants derrière les murs du fort San Michele, du fort San Salvador, enfermés dans le village de Capri, reçoivent un feu d'une violence implacable.
C'est la terreur, c'est la débandade; l'ennemi, Maltais en grande partie et peu rompu à la discipline, demande grâce .
Hudson Lowe espère encore.
Pris d'une impulsion étrange, il supplie un ermite menant une humble existence sur la montagne vouée à Santa Maria del Soccorso, de guetter l'horizon. Le moine lui jure que les points noirs qui s'aperçoivent au loin sur une mer tranquille, ne sont nuages, et non point vaisseaux anglais.
Hudson Lowe, victime d'un enchantement, le croit et signe sa reddition.
A ce moment précis, l'île, moqueuse, fait apparaître la flotte anglaise.
Ulysse aurait-il soufflé sa ruse au bon ermite ?
Capri et les lions français, la magicienne antique et les soldats d'un empereur, exultent sous les applaudissements du peuple napolitain.
Cette histoire vous sera chuchotée par le vent parfumé qui rafraîchit l'ardeur des promeneurs
sur les marches phéniciennes montant vers Anacapri …

Un PS d'Homère en hommage à ces Français fiers et hardis :

« Ils se battent , pareils à des flammes, et nul ne pourrait affirmer
Si le soleil ou la lune continuent à exister.
Sur le champ de bataille des brouillards sont montés et ils
Recouvrent encore
Tous les héros qui entourent le corps de Patrocle qui est mort.
Mais les autres Troyens, les autres Grecs aux belles jambières,
Ils se battent sans obstacle sous le ciel, et la lumière est claire.
Le soleil est perçant, sans brume sur toute la terre et sur les
monts,
Et on se bat, et on fait la pause de moment en moment. »

Homère « chante » la guerre dans son Iliade, mais rien ne vaut la paix, les amours, le retour d'Ulysse
(les « Ulysse » reviennent-ils d'ailleurs ? Homère est d'un bel optimisme!), et Capri, l'île des Sirènes...

A bientôt,

Lady Alix