Face à face avec les jardiniers de la désillusion
Trilogie de Capri
Partie III chapitre 13
Vivre c'est se balancer entre route et déroute, espoir et désespoir, nuit noire de l'âme et soleil levant sur un horizon inattendu.
Le soleil se leva ainsi sur l'herbe tondue de frais et les beaux citronniers de notre délicieux jardinet d'Anacapri. Rondelets et radieux sous la lumière vive d'avril, les citrons semblaient chanter à l'unisson avec les merles joyeux. Un exquis Rigolo jaune, minuscule joyau emplumé, se faufila même entre les feuilles étincelantes ... Au-delà des murs, en guise de bienvenue, sans la grâce des amis ailés, Anacapri nous envoyait son tumulte matinal: engins endiablés, appels inquiets des enfants à leurs mères et réponses patientes des mères à leurs enfants, crissements furieux des mini-bus, salutations éloquentes des voisines, de balcon à balcon, des chats de toit en toit et des marins se préparant à descendre au Port, juchés sur les somptueux vélos électriques qui remplacent les ânes de jadis....
Stoïques, nous retrouvons l'immense cafetière achetée par l'Homme- Mari, un instrument quasi monumental, du même acabit que celles laissées dans chaque maison que nous avons eu le bonheur de louer sur l'île de façon fugace, mais intense, depuis un nombre assez conséquent d'années, de façon à forger aux Français une réputation d'immodérés buveurs de café... Puis, bravant sans sourciller, l'agréable fraîcheur, et l'humidité exquise, nous levons le nez vers le monte-Solaro, rite essentiel à qui se croit presque accepté par le génie du lieu.
Le Monte-Solaro, débonnaire entassement de bosquets, de bocages parsemés de roches pareilles à des chèvres pétrifiées, de pentes fleuries et de falaises aigus; nous toise avec bonté, entre ses rubans de brumes bleues et ses coulées de lumière d'or rouge.
Soudain, le vacarme d'Anacapri vire au silence impromptu. Libérée de ces bruits rageurs, ma tête recommence à penser, la minute d'avant, je ne savais même plus quelle était la raison de notre déraison, que diable étions venus faire encore dans ce pittoresque village montagnard où l'on vous inflige les hurlements des vespas de l'aube au crépuscule ?
"Nous sommes ici pour quelques jours de chaleur après notre hiver- aquarium, du moins l'avons-nous clamé aux enfants, mais ce n'est pas vrai, la Ligurie nous serait aussi profitable, moins coûteuse et bien plus proche, nous sommes ici pour..."
l'Homme- Mari le sait bien pourquoi nous nous entêtons à louer ce jardinet et sa loggia. D'un geste définitif, le voici, secouant sa chère cafetière, avant de donner le signal du départ.
" Si nous passons par la via Follicara, cela sera trop long, un détour par la Salita Ceselle nous y amènera en dix minutes, soyons courageux... "
En personnes courageuses, s'attendant à braver déroute, déconfiture et désillusions, nous avançons sur les marches usées et descellées des humbles escaliers plongeant du côté de la pompeuse Casa Caprile, l'ancienne maison d'une reine du nord amoureuse de son médecin, le brave docteur Axel Munthe que tous vénèrent'(ou font semblant de vénérer) depuis que cet humaniste fantasque, amateur de gloire antique et d'animaux modernes, eût à coeur de relever les murs décatis de la Villa San Michele, sur le chemin de ronde d'Anacapri.
Or, la reine, en villégiature capriote, se prit pour une princesse guettant son chevalier, qui avait d'autres belles dans sa manche, depuis son manoir de Caprile, couronné de créneaux blancs. Mais, le temps dévora ses amours, et son petit château humilié, tourna au logis destiné aux voyageurs peu fortunés, avant achever sa chute dans un abandon pitoyable. Mais, à Capri, on sait renaître de ses cendres, et voici bientôt deux ans que la maison romantique de cette reine (qui adorait sautiller en bottines fines au bord des gouffres !) reprend sa belle figure en vue de séduire des hôtes de belle allure.
Nos fidèles amis et mentors, Salvo et Flavia, observent ces métamorphoses, juchés sur leur jardin en terrasse qui nargue le parc royal, tracé jadis à grands renforts de murets par un architecte sûr de son talent pour recréer un goût à l'antique. Le résultat, en cette époque lointaine, fut celui d'une cascade de jardinets taillés, soignés, disciplinés et distillant l'amer parfum d'un ennui quasi mortel.
Ce détail charmant revêt en fait une extrême importance : notre virevoltant Signor de M, guide de l'immobilier occulte d'Anacapri, entre autres histoires étranges, parfois fantasques, parfois reposant sur une ancienne réalité, a levé un des voiles couvrant notre domaine abandonné, habité par nos rêves, voisin des fastes de la reine du nord.
L'architecte du pays de la neige, qui tutoyait les dieux de l'Olympe en ses chimères, se serait acharné à tapisser notre jardin sauvage du même décor de murets que celui tailladant le beau parc de sa souveraine comme on tranche un miche de pain !
Blottis sous les herbes déchaînées, les buissons de fleurs jaunes, les enroulements de fleurs rouges, et les guirlandes de jasmin, un monceau de pierres tiendrait sous sa coupe le domaine oublié..
Le Signor de M s'était moqué de notre entêtement : ce jardin ne ressemblait à rien de mieux qu'à un amas de plantes croissant en tout sens! Mais, ensuite, une fois mis au jour, allait-il encore nous ensorceler ? Que dire aussi de la maison, emplie de songes, de rumeurs, de présences diaphanes, d'élans du passé, une fois dépouillée de sa glycine, de ses ombres, de ses échos, rendue à la férocité de la lumière, à sa laideur de masure décrépite et ravagée? Ne risquions- nous de la renier ?
"Surtout, avait ajouté l'agaçant Signor de M, comprenez- bien ceci: le prix ne vacillera jamais ! Pensez, si proche de la Piazza Caprile, de l'arrêt des bus, de l'école, de la mairie, du marchand de fruits, de la vendeuse de gâteaux secs, et des quincailleries, enfin, un trésor pareil, son prix, tant pis pour l'état dégradé, ne pourra qu'être élevé... Pas de vue?
Dai ! il y a une vue, même si on ne la voit pas, tout de suite; non, je ne raconte pas de mensonges, la vue existe, il suffit de monter sur le toit, et vous la voyez la vue ! un peu lointaine, mais la mer emplit l'horizon après les jardins, les toits, et les bosquets. Une petite vue, mais une vraie, et, vous le savez, à Capri, une vue fait grimper le prix si haut que vous ne l'atteindrez jamais ..."
Ces discours me trottent âprement dans la tête, et seul un miaulement désemparé me ramène à la réalité, nous arrivons au portail vert , l'escalier est toujours délabré, le puits, sculpté de fleurs exotiques, git renversé, le jardin pourtant laisse passer un bruit sourd... Le souvenir du chat aux yeux d'aigue-marine que nous avions confié à la terre du jardin, quelques mois auparavant me blesse toujours autant. Dans un absurde espoir, je crois l'entendre, mais je me trompe de félin, d'ailleurs, toute une troupe se jette sur nous, quêtant un réconfort que nous distribuons avec largesse.
Le bruit ne cesse pas, il s'intensifie, je commence à comprendre quel drame se joue ...
"Des jardiniers ! Une équipe est au travail de l'autre côté ! "
L'Homme- Mari escalade ce qui subsiste du mur d'enceinte et disparaît dans les fourrés. Je reste clouée sur place, incapable de quitter ce refuge offert par les marches démolies montant au petit portail vert.
J'entends des voix en italien, des mots rassurants, on répond à l'Homme- Mari, aimablement, semble-t-il, et voilà un grand escogriffe qui vient vers moi en sa compagnie.
"Votre mari a posé beaucoup de questions, mais je ne comprends pas bien son italien, cette maison, vous la voulez ?"
" Si !"
L'Homme- Mari a répondu en même temps que moi.
Ce "Si!' ferme, poignant et unanime a le don d'émouvoir le travailleur impassible. un léger sourire voltige sur son visage franchement sympathique, il se détend, et me salue avec un respect qui me donne à croire qu'il me traite en future acheteuse fortunée.
Le malentendu échappe pour l'instant à l'Homme- Mari qui explique qu'il est urgent d'arrêter ce massacre, d'épargner ces arbres aussi vénérables qu'innocents, ces fleurs splendides, ce bassin glorieusement enguirlandé de jasmin, et de nous aider à attraper au vol cette maison envers et contre tous. Les acheteurs se pressent- ils ?
L'homme réfléchit et répond en baissant le ton, serions-nous environnés d'espions ?
"Il n'y a personne, et l'avocat se demande qui voudra de cette ruine, surtout à un tel prix ..."
L'espoir se réveille, une seconde, pas davantage, aussitôt foulé aux pieds par le reste du discours:
" Nous avons la mission de tout arracher, de tout rendre impeccable, la vente n'est pas ordonnée, mais les visites commenceront dès que le jardin aura disparu, voyez, sous les fleurs, les buissons, les herbes, vous avez des murs pareils à ceux de la maison de la reine, cela a une chance de plaire à un esthète, et de justifier le prix ...
Vous le connaissez le prix ? ah! je vous le dis ou vous préférez en discuter avec l'avocat ?C'est un prix de Capri... Vous vous en doutez ? "
Soudain, la petite troupe de chats se mêle à la conversation, les plus hardis s'installent devant nous, à l'instar de soldats courageux, les plus frêles miaulent à fendre l'âme, on croirait entendre l'âme de la vieille maison protester et se lamenter ...
Stupéfait, le jardinier en chef en profite pour s'éclipser après avoir griffonné le nom de l'avvocato sur un feuillet, et les félins le regardent partir en dardant sur sa silhouette d'étranges regards furibonds.
Ils n'accepteront jamais que leur domaine soit livré à un esthète amateur de chétifs et secs murets pseudo- antiques, et détestant arbres et fleurs capriotes ! et pourquoi pas le bassin, orné d'un dauphin enlaçant un chérubin, transformé en piscine ?
Hélas ! à moins de nous guider vers une marmite cliquetant de pièces d'or, que peuvent ces braves félins, gardiens d'un domaine que l'on enlaidit de vive force afin de séduire de prétendus amateurs de beauté ancienne ?
Je distribue caresses et compliments aux animaux mélancoliques, et promet de revenir avec un réconfort plus substantiel. La petite troupe gémit en choeur et prend congé en escaladant la grille malmenée. Nous n'avons plus grand chose à espérer, et sombres, taciturnes, ce qui offense le bleu si pur du ciel, descendons au hasard une traverse périlleuse, aménagée sur le cours d'un ancien rio, entre des jardins adorables de soins méticuleux.
Un appel jaillit, voici une main qui se découpe sur un oranger, puis un corps, une tête et finalement Salvo se matérialise sur la "traversa" à la pente raide, que nous imaginions inconnue au commun des prudents habitants d'Anacapri.
"C'est plus rude, plus dangereux, mais plus rapide quand j'ai besoin de prendre ma voiture sur le parking que vous aimez tant à cause de sa vue, heureusement qu'il n'est pas à vendre !
Allora ? Votre ruine ? Elle va ressembler bientôt à un champs de bataille sous prétexte de faire propre !
Nos mines sont assez éloquentes pour que Salvo, à son habitude, ne tente pas de nous remettre dans le droit chemin, celui du bon sens et du bonheur simple : ne sommes-nous heureux comme l'empereur Auguste lui-même ?
Comment souhaiter sort plus enviable que celui de deux voyageurs perchés sur un âpre sentier envoyant gaillardement rouler ses pierres traîtresses au fond d'un vallon perdu d'Anacapri?
N'atteignons- nous l'échelle du paradis, dans un sens ou dans l'autre ?
Salvo insiste et nous désigne le maquis touffu dégringolant vers la Cala di Mezzo, autant dire le bout de ce fol univers:
"Oubliez -là un peu cette maison vétuste, inabordable, et pleine de fantômes qui se moquent de vous. Mes amis, vous vous rendez malheureux pour un rêve d'enfant ! N'avez-vous déjà une casa bien à vous en France ? Tenez, allez en bas, marchez et demandez à l'ermite ce qu'il pense de votre histoire, il ne sort jamais de son verger, mais il donne de bons conseils, et c'est un sage, dans ce monde de fous, il faut écouter les sages, à l'ombre des oliviers...
Je vous vois ce soir, nous dînons ensemble, vous êtes nos invités, si, si, c'est entendu, ne discutez- pas, vous aurez un message, vous me raconterez ! attention, on se perf vite du côté des anciens rios, ne vous compliquez--pas la vie, allez tout droit jusqu'au Fortinio di Campetiello, et puis, revenez ! la promenade vous plaira, et vous serez si fatigués ensuite que vous redeviendrez raisonnables, cia ! Cia !"
"Combien de temps à ton avis pour trouver le Fortinio , l'ermite et la paix, carissimo amico ?
"Toute la journée ! Buona fortuna !"
Salvo s'envole sur les marches d'un pas prouvant son agilité de natif capriote. Quelle parfaite amitié nous lie ! forgée sur le fil de ces années fidèles ... A chaque retour, ne reprenons- nous notre éternelle conversation comme si l'absence s'effaçait en un battement de coeur ?
Le maquis nous nargue au loin, relevons ce défi, un désert de plantes baignées de rosée et de chemins impraticables sauf si l'on rivalise de souplesse et d'ardeur avec les chèvres. Prouvons de quoi nous sommes encore capable malgré la faillite de nos désirs absurdes d'une seconde vie sur ce coin ignoré du rude rocher antique.
Trêve des folies creuses, il est urgent de s'égarer entre citronniers aux fruits rebondis, oliviers burinés ,rosiers en arcades, jasmins en buissons, pins d'émeraude, lentisques en fleurs, myrtes au beau vert profond. Tout ce bouquet sauvage aux senteurs passionnées nous tendra ses bras odorants vers le Fortinio posé sur son précipice, et ensuite jusqu'à l'ermite aussi ridé que son olivier tutélaire...
Je m'interdis de regarder en arrière, que sont nos vieux rêves, nos amis ailés, devenus ? Aurions-nous inventé ce cortège de fantômes revenus d'un passé indistinct ?
Au sein de quelles limbes immatérielles mon amoureux de jadis affublé de son couvre-chef désuet s'est-il égaré pour l'éternité ? Au fond de ma poche, cachée à l'instar d'un talisman, ma bague romaine à double- vue ne voit pas plus loin que son anneau cabossé, l'émeraude de sa pierre a tourné au vert- grisâtre, ce bijou semble sortir d'un marécage, sans doute l'étang bourbeux de nos illusions capriotes ! Ou des amours mortes ?
Pourtant, quelque chose me dit que Capri n'en a pas terminé avec nous...une voix feutrée murmure des mots encourageants qui flottent dans l'air translucide, et se poursuivent sur les parfums entêtants de ce frais matin d'avril. je crois reconnaître ces inflexions qui n'appartenaient qu'à une seule personne sur terre, il y a si longtemps...
La roche hantée de Capri parle à ceux qui devinent l'immense puissance de ses sortilèges.
Autrefois, ne consultait- on les oracles dans cette Campanie fréquentée par les dieux ?
Qui sait si leur héritier direct ne serait cet ermite campant sous son olivier ?
A bientôt,
Nathalie-Alix de La Panouse
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Maquis de Capri en avril Crédit photo Vincent de La Panouse |
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