mardi 19 mars 2019

Capri à l'orée du printemps


Capri à l'orée du printemps

Port de Marina Grande

Mars de cette année

Mon ami,

je vous écris tôt en ce pâle et clair matin de mars.
Pourquoi d'ailleurs vous écrire ? Personne en ce fol univers ne songe plus à écrire ! Autour de moi, le silence se fait : il semblerait que je sois sur le point de commettre un crime : j'écris !
Je vous écris à la diable sur un bout de papier déniché par miracle, je vous écris à la volée, je vous écris, mais est-ce vraiment à vous que j'envoie ce mot ?
J'écris en réalité une lettre de château à l'île de Capri et aussi à ces amis doués de la générosité la plus vive que le hasard a mis sur mon chemin en ce dernier automne rayonnant, en cet hiver d'une douceur radieuse, sur les hauteurs d'Anacapri.
Nous voilà à l'orée du printemps, à l'heure où le soleil glisse du haut des falaises,et d'un seul élan franchit le cercle des nuées.Le port à cette heure attend ses gros bateaux et veille sur ses petits.
L'air est bleu, la mer gris-perle, les montagnes vous contemplent, sévères, redoutables, levées comme des épées.
C'est un moment austère sur une île où déjà la jolie saison s'annonce, où les jardins se couvrent de fleurs jaunes, de fleurs blanches, où les orangers portent d'énormes fruits, où les citronniers sont chargés d'or luisant. Or, saviez-vous que les noms à Capri tintent comme des cloches dans le vent ? Il suffit d'écouter : Caprile, Migliara, Punta Carena, Faro, Solaro, Santa Maria Cetrella, Capo Scogliera, Faraglioni, Fortinio d'Orrico, et les sortilèges agissent … Comment résister à l'appel de ces musiques qui naissent des profondeurs de l'île ?
Serait-ce l'écho tentateur du chant des Sirènes ailées ?
Les voyez-vous ces magiciennes blotties pareilles à des mouettes dans les creux des falaises inexpugnables ? Elles battent des ailes et vous obéissez : vous voici à Anacapri, ou plutôt à Caprile, ancien hameau rattaché par ses vergers cultivés avec un soin impossible à imiter aux ruelles du village.
Vous rêvez sur un banc en face de la via Follicara, rivière de pierre brun -rouge descendant vers la mer entre des maisons blanches et des jardins peuplés de chats d'une distinction prouvant que jadis, sur l'île, ils furent les compagnons des dieux Grecs et des patriciens Romains . On vous regarde et vous avez honte de votre nonchalance quand toute la Piazza Caprile s'affaire autour de vous.
Une pancarte propose à l'entrée d'une ruelle « La Migliara », un de vos amis a écrit un chapitre infiniment sensible sur ce que vous pensez n'être qu'un « point de vue » pour promeneurs ennuyés . Les écrivains, vous le savez, sont des êtres dont il faut se méfier ; cela ne fait rien, va pour « La Migliara  !
On ne sait jamais, quel Cyclope, quelle Circé, quel roi Alkinoos croiserez-vous en grimpant vers cette Migliara au nom de fée ou de Sirène? Le sentier surplombe des toits arrondis, des potagers semés de frais, des coulées de fleurs et des citronniers généreux. A l'ombre d'un olivier,se détachant comme des déesses sylvestres sur l'exubérance d' un bois de pins, quelques dames de belle allure guettent avec une curiosité amusée les rares flâneurs.
Les questions pleuvent sur votre insignifiante personne, vous avez soudain la flatteuse et illusoire certitude d'être l'attraction du lieu !
«  La lumière est parfaite pour La Migliara, avancez vite ! »vous dit ce choeur antique sur un ton si autoritaire que vous avancez le plus lentement possible .
Pourquoi se hâter ? Comment ne pas méditer, observer, écouter, et surtout ralentir cette marche enchantée, cette promenade quasi incantatoire vers cette Migliara étrange et secrète que vous n'osez imaginer...Vous marchez les yeux tantôt engloutis par la lumière tombant sur l'étendue sauvage de la mer, tantôt rivés à la verte cascade des buissons. Très haut, tournent les mouettes plaintives, leur chant aigu vous inonde d'une suave mélancolie.
Vous allez d'un pas si lent que l'aréopage de dames vous dépasse, vous précède et vous accueille sur un balcon plongeant vers un précipice extravagant.Vous admirez en tremblant d'un léger effroi, mais votre cœur est un peu déçu.
Est-ce véritablement « La Migliara « ? Oui et non, le dessin de votre ami annonçait une voie occulte menant les poètes à une seconde Migliara, en seriez-vous indigne ?
Pourquoi cette vue se dérobe-t-elle à vos yeux affamés ?... Une des dames, blonde comme une Vénitienne, majestueuse comme une statue, certainement une envoyée de l'Olympe, lit dans vos pensées ! Elle vous prend la main, et ne la lâche plus, même devant la Vierge Immaculée dont la statue s'élève parmi les roses sous les ramures du sous-bois.vous n'avez pas le temps de prier, on vous guide vers la lumière !
La main de votre mentor reste ferme : « Il y a une surprise ! Mais pas pour les gens pressés, si vous étiez allée vite, je vous aurais abandonnée au premier Belvédère ».
Vous suivez cette envoyée des dieux avec docilité, le bonheur vient du parfum vif et tendre exhalé par la montagne, du silence religieux, montant des rochers étincelants et des pins immobiles, puis rompu par les brusques appels des oiseaux de mer.
Soudain une vue immense vous saute au visage, vous entrez au ciel ou presque et reculez devant le spectacle prodigieux des falaises attaquées par l'écume.
« Regardez ! Oui, là, les Faraglioni, ah, je les aime tant ! Ils me manquent, je ne peux rester trop longtemps loin de l'île, ce sont des dieux pétrifiés, vous me comprenez ? »
Vous approuvez, les yeux perdus dans la contemplation respectueuse des écueils géants. Seraient-ce des cyclopes maudits qui rachètent leurs crimes antiques en gardant l'île de toute la vigueur de leur masse monstrueuse ? La dame parle encore, puis disparaît à la manière d'un songe :
n'a-t-elle accomplie sa mission ?
Une paix surnaturelle vous envahit cœur et âme ; sans nul doute le puissant, le subtil, le tendre sortilège de « La Migliara » un matin de mars...


A très bientôt, pour une autre flânerie sur l'île de Capri à l'orée du printemps,

Lady Alix


La Migliara, Anacapri, île de Capri au printemps

dimanche 10 mars 2019

L'art de vivre quand gronde la Révolution: chap 34, Les amants du Louvre"


Chapitre 34 Les amants du Louvre

L'art de tenir un salon quand gronde la Révolution !

Lettre d'Adélaïde de Flahaut à Sophie de Barbazan
9 octobre 1789
Paris, Vieux Louvre,

Ma Sophie,

tu as tout à fait raison de maudire ton amie qui reste clouée dans l'air insalubre de Paris en ce début d'automne aussi âpre que le cœur de l'hiver. J'aurais tant souhaité au cours de l'été m'isoler dans une retraite agreste au lieu de déambuler sur les allées poussiéreuses du Luxembourg à la recherche de Charles me narguant avec l'énergie héritée de son père !
La ville se referme à l'instar d'une prison et les verts pâturages vous manquent atrocement ...Quant aux falaises couvertes de fleurs blanches de Capri, je ne sais plus si j'ai vu pareille beauté en ce monde ou en rêve ...
Recevras-tu cette lettre ? Je tremble à l'idée que notre domestique soit fouillé en chemin , qu'adviendra-t-il de moi si l'on juge son contenu trop mordant ou désespéré ?
Oui, Sophie,malgré l'enthousiasme que professe ton époux et ses amis au sein de l'Assemblée, ici, à Paris, l'heure est à la morosité, et c'est là un mot bien piètre …
L'emprunt colossal que s'ingénia à lancer Monsieur Necker a échoué, le pain devient une denrée rare et coûteuse, les boutiques ferment faute de clients, les promeneurs hâtent le pas et sursautent pour un rien . Au contraire, les enfants tirent profit de n'importe quelle babiole et s'amusent d'un arbre sec, d'un buisson épais, de cailloux ricochant sur l'eau maussade des bassins.... mais les adultes aux aguets baissent les yeux en se frôlant comme des chats qui se demandent d'où viendra le coup de griffe d'un de leurs congénères...
Comme ton manoir rassurant et austère me semble au bout de notre fol univers !
Comme je t'admire d'être l'âme et la maîtresse du domaine alors que ton époux oeuvre sans relâche au bonheur de l'humanité sous la férule de nos nouveaux maîtres de l'Assemblée constituante !
Or,tu t'indignes de mes silences épistolaires, tu me prêtes de nouveaux amants, et même un nouvel enfant !
Que non pas, Sophie, seule la société qui nous entoure est nouvelle, si nouvelle en vérité qu'aucun habitant de notre Paris ne sait plus qui il est ni d'où il vient et encore mieux ce que diable on veut de lui ...A la charmante exception de mon petit Charles ; « Notre Charles me prie de dire Monsieur de Talleyrand ce qui m'étonne et m'émeut plus que je saurais avouer, sait à la perfection que le minuscule royaume du vieux-Louvre est soumis à sa personne, que nous sommes ses sujets soumis et obéissants, qu'il resplendit comme le soleil et les étoiles de notre firmament familial et amical !
Mon salon résiste avec vaillance aux soubresauts de la politique, ma fortune fait naufrage de toute part, mais, quoique fort rétréci, le cercle de nos chimériques amis plaidant naguère pour un libéralisme harmonieux maintient sa charmante habitude .
Je reçois ceux qui n'ont point eu la sagesse de courir les chemins de l'exil ! C'est dire si j'ai peu d'invités à sustenter ! Il faut s'en réjouir car nos ressources deviennent si maigres que chez nous le régime est celui d'un éternel carême …
Une brave femme employé au Potager du roi nous envoie quelques paniers de légumes par l'intermédiaire d'un jardinier auquel Monsieur de Talleyrand promet une ascension sublime ...d'ici peu ! Admire la supériorité de mon impossible ami : son art de profiter de aléas de l'existence, même dans ses aspects les plus pratiques le maintiendra toujours dans la plus parfaite santé .
Son bagout irrésistible entraîne l'adhésion de ces Messieurs de l'Assemblée, mon ami y joue un rôle indispensable et quasi universel.si seulement il pouvait rendre à mon mari ses charges qui fondent comme neige au soleil !
Nous avions édifié une sorte de refuge à l'abri du Louvre, notre vie simple et paisible se contentait des revenus modiques de la principale charge d'intendant des Jardins du roi, obtenue en déployant un nombre considérable d'arguments sur le passé glorieux de mon époux à l'époque de la guerre de Sept ans, la voici envolée !
Allons-nous te supplier de nous engager comme bergers à Barbaza unique endroit de France encore préservé de la violence aveugle se répandant dans nos provinces ? ?
Mais qu'aurais-tu à faire du comte de Flahaut à peine capable de marcher quand la goutte le taraude ! Ma Sophie, on croirait un centenaire , et il n'a que soixante quatre ans ! Son humeur est fort incommodante, il souffre pour le roi et depuis hier, c'est pire, il a ne bouge plus, terrassé par le retour voilà trois jours de la famille royale aux Tuileries sous les insultes les plus abjectes qu'inventa jamais un cerveau humain ...Les tourmenteurs laisseront dans l'avenir la mémoire de leur dépravation haineuse…
Hélas , Sophie ! nous abordons sur des rivages si hérissés de périls que je n'ose plus m'interroger sur le nombre des braves cœurs qui s'attaqueront hardiment à notre centaine de marches ce soir. Monsieur Governor Morris ne manque point son rendez-vous vespéral, je t'avais confessé un attrait involontaire de part et d'autre ...depuis, nous avons franchi quelques barrières sans nous lasser des mutuelles découvertes qui amènent souvent un indicible ennui , une fois la curiosité sentimentale abolie …
Mais, vois-tu, Sophie, je t'avoue que l'attachement que m'inspire l'ami américain est surtout le fruit de ma peur de chaque instant.
N'as-tu point songé à mettre ta marmaille en sécurité de l'autre côté des Pyrénées ? Ne me prends-point pour une étourdie, si tu le peux, va le plus loin de la France !
Pour moi, je donne le 15 prochain une petite réunion où l'on mangera fort peu, boira ce qui reste de vin d'Alsace dans notre cave, et babillera avec l'entrain qui accompagne les danses ivres avant que ne retentisse la tempête. J'ai bon espoir : Monsieur de Talleyrand me fera l'honneur d'y assister de façon vigoureuse et pratique, comme il n'aime point disserter politique le ventre creux, son domestique et son cuisinier joindront leurs talents afin de garnir une table à la limite de la misère ! Monsieur Governor Morris, un tantinet agacé par ce déluge de bienfaits, a promis lui aussi de nous inonder de victuailles fraîches, les jardins des Ambassades nourriront bientôt les aristocrates affamés de Paris !ma voisine du dessous apportera des œufs pondus par les poules qui s'ébattent dans les recoins du Louvre : je tremble en songeant au sort que mon ami Vivant Denon réserverait à ces pauvrettes s'il découvrait leurs nids ! Les lettres de mon compagnon de voyage me sont un réconfort dont il ne mesure point l'étendue. Mais quelle intransigeance à l'égard de son Louvre bien-aimé ! Nul ne serait selon ses critères digne d'y loger !
Enfin, mon petit Charles montrera sa bouche édentée et souhaitera une bonne soirée avant de s'en aller dormir à l'exemple de Monsieur de Flahaut. Je garderai à ma droite Monsieur de Talleyrand, à ma gauche , Monsieur l'Américain et face à moi …
Ah ! Je ne te dévoile rien pour le moment, sache seulement que l'Angleterre nous fournit autant en espions de bas-étage qu'en aimables gentilshommes . Le plus exquis des Lords, un modèle du genre, absolument blond, parfaitement droit, élégamment svelte, le regard bleu glacier à éveiller la jalousie de Monsieur de Talleyrand qui feint de ne point endurer les tourments de la jalousie, m'a été présenté chez le duc de Dorset.
 D'abord intrigué par ma personne, puis surpris de m'entendre m'exprimer dans sa langue, cette tour d'ivoire britannique a daigné me témoigner un intérêt flatteur surtout si l'on évalue notre charmante différence d'âge .. qu'importe d'ailleurs ! j'ai l'âge angoissant de 28 printemps, mon visage en affiche à peine 18 m'assure Monsieur Morris , lord Wycombe vient d'en atteindre 23, qui pourrait trouver du mal à notre entente amicale ?
Certes pas Monsieur de Talleyrand qui se rend ridicule en courant après les mères-grands et leurs petites-filles !
Ma Sophie, prie pour la famille royale à Saint-Bertrand -de Comminges, prie pour ton amie qui chasse la peur par la poursuite de l'amour, prie pour que nous puissions vivre à nouveau dans la douce quiétude de nos années de couvent …

J'embrasse ta nichée à laquelle je conserve mon attachement de tante de cœur,

Adélaïde

Lettre de Monsieur Governor Morris à la comtesse de Flahaut
Nuit du 15 octobre 1789

Madame,

je ne puis dormir sans vous écrire, la tranquillité de mon esprit est à ce prix.
M'auriez-vous tendu un piège ce soir ? Vous me décevriez fort si cela était vrai.
J'avais une très haute idée de vous, je ne sais plus que songer.
Votre figure si gracieuse livre sans honte ni retenue ses pensées ; elle s'est illuminée de satisfaction, Madame, et ce pour une bien mauvaise raison .
Ne devinez-vous point ? Oui, Madame, votre coquetterie est celle de la Célimène de Monsieur Molière, et je crains d'avoir endossé le vêtement aux rubans verts du Sieur Alceste. Quant à Monsieur de Talleyrand auquel vous prétendez être liée par un mariage de cœur, l'aimez-vous réellement ? Vous nous avez assis l'un à côte de l'autre, vous avez mené la conversation et avez ri de nous voir défendre mutuellement nos opinions ! Quel triomphe pour une femme !
 Et cet Anglais muet et rougeaud qui vous regardait comme si vous lui aviez promis d'être du dernier bien avec son encombrante personne …
Vous méritiez une leçon, Madame, je vous ai quitté pour rentrer avec Monseigneur l'évêque d'Autun.
Je vous pardonne une fois chez moi, nous sommes au pays de la femme , il faut que je me fasse une raison...
Madame, souffrez que je revienne demain soir,nous verrons bien si un freluquet Anglais est de taille à l'emporter sur un citoyen d'Amérique,
je suis plus que jamais votre serviteur,

Governor Morris


Lettre de la baronne de Barbazan à la comtesse de Flahaut
28 octobre 1789
San Sébastian,
Espagne

Mon Adélaïde,

Je ne suis plus en France, hélas !
La semaine dernière,j'ai suivi ton conseil, déguisé ma marmaille en lui enfilant les habits des enfants de nos domestiques, me suis vêtue en servante, et nous voilà envolés en pleine nuit !
La foudre est tombée sur Barbazan, une poignée d'enragés a tenté de mettre le feu au château, nos fidèles valets se sont empressés d'éteindre les flammes : mais, profitant du tumulte, j'ai couru en encourageant mes petits et grands jusqu'aux cabanes des bergers.
Nous y avons eu un abri de quelques heures.... à l'aube, un vénérable homme des bois nous a guidé toute la journée, mes enfants conscients de la gravité du moment n'ont pas émis une plainte, nous avons enduré la fatigue, la faim, la soif jusqu'au soir.des amis compatissants nous ont ouvert leur porte dans l'endroit le plus isolé du monde.
Une diligence a eu pitié de la mère en haillons que je m'efforce d'être; une  seconde journée infernale a suivi, et nous sommes parvenus à Bayonne, une voiture de maraîcher a bien voulu nous conduire assis entre les choux et les pommes de terre jusqu'à Biarritz, de là, je me suis embarquée vers l'Espagne sur une barque dont le propriétaire a accepté volontiers les bijoux que j'ai présenté comme dérobés à ma maîtresse …
Nous voilà à bon port, dans un misérable village côtier où un miracle s'est produit. Vois-tu, les figures charmantes de mes enfants, le spectacle de notre détresse, la distinction de notre famille en dépit des haillons, nous a gagné le cœur d'une noble dame qui a décidé de nous accueillir en sa ferme-fortifiée. Je trace ces mots sans comprendre encore par quelles aventures j'en suis arrivée à ce statut d'émigrée d'un pays que nos familles ont toujours eu le cœur de servir au prix de leur sang …
Je préfère ne point te confier le secret de notre refuge, toutefois, si Monsieur de Talleyrand avait l'obligeance de rassurer mon époux, j'en éprouverais une grande joie,
Je tâcherai de lui écrire quand la Providence le jugera bon.
Que va-t-il advenir de Barbazan?Et de notre France ?
Puisse Dieu sauver notre bon roi !

Je t'embrasse l'âme affligée,

Sophie

A bientôt !

Lady Alix, alias Nathalie-Alix de La Panouse

Chapitre 34 Les amants du Louvre

L'art de tenir un salon quand gronde la Révolution !

Lettre d'Adélaïde de Flahaut à Sophie de Barbazan
9 octobre 1789
Paris, Vieux Louvre,

Ma Sophie,

tu as tout à fait raison de maudire ton amie qui reste clouée dans l'air insalubre de Paris en ce début d'automne aussi âpre que le cœur de l'hiver. J'aurais tant souhaité au cours de l'été m'isoler dans une retraite agreste au lieu de déambuler sur les allées poussiéreuses du Luxembourg à la recherche de Charles me narguant avec l'énergie héritée de son père !
La ville se referme à l'instar d'une prison et les verts pâturages vous manquent atrocement ...Quant aux falaises couvertes de fleurs blanches de Capri, je ne sais plus si j'ai vu pareille beauté en ce monde ou en rêve ...
Recevras-tu cette lettre ? Je tremble à l'idée que notre domestique soit fouillé en chemin , qu'adviendra-t-il de moi si l'on juge son contenu trop mordant ou désespéré ?
Oui, Sophie,malgré l'enthousiasme que professe ton époux et ses amis au sein de l'Assemblée, ici, à Paris, l'heure est à la morosité, et c'est là un mot bien piètre …
L'emprunt colossal que s'ingénia à lancer Monsieur Necker a échoué, le pain devient une denrée rare et coûteuse, les boutiques ferment faute de clients, les promeneurs hâtent le pas et sursautent pour un rien . Au contraire, les enfants tirent profit de n'importe quelle babiole et s'amusent d'un arbre sec, d'un buisson épais, de cailloux ricochant sur l'eau maussade des bassins.... mais les adultes aux aguets baissent les yeux en se frôlant comme des chats qui se demandent d'où viendra le coup de griffe d'un de leurs congénères...
Comme ton manoir rassurant et austère me semble au bout de notre fol univers !
Comme je t'admire d'être l'âme et la maîtresse du domaine alors que ton époux oeuvre sans relâche au bonheur de l'humanité sous la férule de nos nouveaux maîtres de l'Assemblée constituante !
Or,tu t'indignes de mes silences épistolaires, tu me prêtes de nouveaux amants, et même un nouvel enfant !
Que non pas, Sophie, seule la société qui nous entoure est nouvelle, si nouvelle en vérité qu'aucun habitant de notre Paris ne sait plus qui il est ni d'où il vient et encore mieux ce que diable on veut de lui ...A la charmante exception de mon petit Charles ; « Notre Charles me prie de dire Monsieur de Talleyrand ce qui m'étonne et m'émeut plus que je saurais avouer, sait à la perfection que le minuscule royaume du vieux-Louvre est soumis à sa personne, que nous sommes ses sujets soumis et obéissants, qu'il resplendit comme le soleil et les étoiles de notre firmament familial et amical !
Mon salon résiste avec vaillance aux soubresauts de la politique, ma fortune fait naufrage de toute part, mais, quoique fort rétréci, le cercle de nos chimériques amis plaidant naguère pour un libéralisme harmonieux maintient sa charmante habitude .
Je reçois ceux qui n'ont point eu la sagesse de courir les chemins de l'exil ! C'est dire si j'ai peu d'invités à sustenter ! Il faut s'en réjouir car nos ressources deviennent si maigres que chez nous le régime est celui d'un éternel carême …
Une brave femme employé au Potager du roi nous envoie quelques paniers de légumes par l'intermédiaire d'un jardinier auquel Monsieur de Talleyrand promet une ascension sublime ...d'ici peu ! Admire la supériorité de mon impossible ami : son art de profiter de aléas de l'existence, même dans ses aspects les plus pratiques le maintiendra toujours dans la plus parfaite santé .
Son bagout irrésistible entraîne l'adhésion de ces Messieurs de l'Assemblée, mon ami y joue un rôle indispensable et quasi universel.si seulement il pouvait rendre à mon mari ses charges qui fondent comme neige au soleil !
Nous avions édifié une sorte de refuge à l'abri du Louvre, notre vie simple et paisible se contentait des revenus modiques de la principale charge d'intendant des Jardins du roi, obtenue en déployant un nombre considérable d'arguments sur le passé glorieux de mon époux à l'époque de la guerre de Sept ans, la voici envolée !
Allons-nous te supplier de nous engager comme bergers à Barbaza unique endroit de France encore préservé de la violence aveugle se répandant dans nos provinces ? ?
Mais qu'aurais-tu à faire du comte de Flahaut à peine capable de marcher quand la goutte le taraude ! Ma Sophie, on croirait un centenaire , et il n'a que soixante quatre ans ! Son humeur est fort incommodante, il souffre pour le roi et depuis hier, c'est pire, il a ne bouge plus, terrassé par le retour voilà trois jours de la famille royale aux Tuileries sous les insultes les plus abjectes qu'inventa jamais un cerveau humain ...Les tourmenteurs laisseront dans l'avenir la mémoire de leur dépravation haineuse…
Hélas , Sophie ! nous abordons sur des rivages si hérissés de périls que je n'ose plus m'interroger sur le nombre des braves cœurs qui s'attaqueront hardiment à notre centaine de marches ce soir. Monsieur Governor Morris ne manque point son rendez-vous vespéral, je t'avais confessé un attrait involontaire de part et d'autre ...depuis, nous avons franchi quelques barrières sans nous lasser des mutuelles découvertes qui amènent souvent un indicible ennui , une fois la curiosité sentimentale abolie …
Mais, vois-tu, Sophie, je t'avoue que l'attachement que m'inspire l'ami américain est surtout le fruit de ma peur de chaque instant.
N'as-tu point songé à mettre ta marmaille en sécurité de l'autre côté des Pyrénées ? Ne me prends-point pour une étourdie, si tu le peux, va le plus loin de la France !
Pour moi, je donne le 15 prochain une petite réunion où l'on mangera fort peu, boira ce qui reste de vin d'Alsace dans notre cave, et babillera avec l'entrain qui accompagne les danses ivres avant que ne retentisse la tempête. J'ai bon espoir : Monsieur de Talleyrand me fera l'honneur d'y assister de façon vigoureuse et pratique, comme il n'aime point disserter politique le ventre creux, son domestique et son cuisinier joindront leurs talents afin de garnir une table à la limite de la misère ! Monsieur Governor Morris, un tantinet agacé par ce déluge de bienfaits, a promis lui aussi de nous inonder de victuailles fraîches, les jardins des Ambassades nourriront bientôt les aristocrates affamés de Paris !ma voisine du dessous apportera des œufs pondus par les poules qui s'ébattent dans les recoins du Louvre : je tremble en songeant au sort que mon ami Vivant Denon réserverait à ces pauvrettes s'il découvrait leurs nids ! Les lettres de mon compagnon de voyage me sont un réconfort dont il ne mesure point l'étendue. Mais quelle intransigeance à l'égard de son Louvre bien-aimé ! Nul ne serait selon ses critères digne d'y loger !
Enfin, mon petit Charles montrera sa bouche édentée et souhaitera une bonne soirée avant de s'en aller dormir à l'exemple de Monsieur de Flahaut. Je garderai à ma droite Monsieur de Talleyrand, à ma gauche , Monsieur l'Américain et face à moi …
Ah ! Je ne te dévoile rien pour le moment, sache seulement que l'Angleterre nous fournit autant en espions de bas-étage qu'en aimables gentilshommes . Le plus exquis des Lords, un modèle du genre, absolument blond, parfaitement droit, élégamment svelte, le regard bleu glacier à éveiller la jalousie de Monsieur de Talleyrand qui feint de ne point endurer les tourments de la jalousie, m'a été présenté chez le duc de Dorset.
 D'abord intrigué par ma personne, puis surpris de m'entendre m'exprimer dans sa langue, cette tour d'ivoire britannique a daigné me témoigner un intérêt flatteur surtout si l'on évalue notre charmante différence d'âge .. qu'importe d'ailleurs ! j'ai l'âge angoissant de 28 printemps, mon visage en affiche à peine 18 m'assure Monsieur Morris , lord Wycombe vient d'en atteindre 23, qui pourrait trouver du mal à notre entente amicale ?
Certes pas Monsieur de Talleyrand qui se rend ridicule en courant après les mères-grands et leurs petites-filles !
Ma Sophie, prie pour la famille royale à Saint-Bertrand -de Comminges, prie pour ton amie qui chasse la peur par la poursuite de l'amour, prie pour que nous puissions vivre à nouveau dans la douce quiétude de nos années de couvent …

J'embrasse ta nichée à laquelle je conserve mon attachement de tante de cœur,

Adélaïde

Lettre de Monsieur Governor Morris à la comtesse de Flahaut
Nuit du 15 octobre 1789

Madame,

je ne puis dormir sans vous écrire, la tranquillité de mon esprit est à ce prix.
M'auriez-vous tendu un piège ce soir ? Vous me décevriez fort si cela était vrai.
J'avais une très haute idée de vous, je ne sais plus que songer.
Votre figure si gracieuse livre sans honte ni retenue ses pensées ; elle s'est illuminée de satisfaction, Madame, et ce pour une bien mauvaise raison .
Ne devinez-vous point ? Oui, Madame, votre coquetterie est celle de la Célimène de Monsieur Molière, et je crains d'avoir endossé le vêtement aux rubans verts du Sieur Alceste. Quant à Monsieur de Talleyrand auquel vous prétendez être liée par un mariage de cœur, l'aimez-vous réellement ? Vous nous avez assis l'un à côte de l'autre, vous avez mené la conversation et avez ri de nous voir défendre mutuellement nos opinions ! Quel triomphe pour une femme !
 Et cet Anglais muet et rougeaud qui vous regardait comme si vous lui aviez promis d'être du dernier bien avec son encombrante personne …
Vous méritiez une leçon, Madame, je vous ai quitté pour rentrer avec Monseigneur l'évêque d'Autun.
Je vous pardonne une fois chez moi, nous sommes au pays de la femme , il faut que je me fasse une raison...
Madame, souffrez que je revienne demain soir,nous verrons bien si un freluquet Anglais est de taille à l'emporter sur un citoyen d'Amérique,
je suis plus que jamais votre serviteur,

Governor Morris


Lettre de la baronne de Barbazan à la comtesse de Flahaut
28 octobre 1789
San Sébastian,
Espagne

Mon Adélaïde,

Je ne suis plus en France, hélas !
La semaine dernière,j'ai suivi ton conseil, déguisé ma marmaille en lui enfilant les habits des enfants de nos domestiques, me suis vêtue en servante, et nous voilà envolés en pleine nuit !
La foudre est tombée sur Barbazan, une poignée d'enragés a tenté de mettre le feu au château, nos fidèles valets se sont empressés d'éteindre les flammes : mais, profitant du tumulte, j'ai couru en encourageant mes petits et grands jusqu'aux cabanes des bergers.
Nous y avons eu un abri de quelques heures.... à l'aube, un vénérable homme des bois nous a guidé toute la journée, mes enfants conscients de la gravité du moment n'ont pas émis une plainte, nous avons enduré la fatigue, la faim, la soif jusqu'au soir.des amis compatissants nous ont ouvert leur porte dans l'endroit le plus isolé du monde.
Une diligence a eu pitié de la mère en haillons que je m'efforce d'être; une  seconde journée infernale a suivi, et nous sommes parvenus à Bayonne, une voiture de maraîcher a bien voulu nous conduire assis entre les choux et les pommes de terre jusqu'à Biarritz, de là, je me suis embarquée vers l'Espagne sur une barque dont le propriétaire a accepté volontiers les bijoux que j'ai présenté comme dérobés à ma maîtresse …
Nous voilà à bon port, dans un misérable village côtier où un miracle s'est produit. Vois-tu, les figures charmantes de mes enfants, le spectacle de notre détresse, la distinction de notre famille en dépit des haillons, nous a gagné le cœur d'une noble dame qui a décidé de nous accueillir en sa ferme-fortifiée. Je trace ces mots sans comprendre encore par quelles aventures j'en suis arrivée à ce statut d'émigrée d'un pays que nos familles ont toujours eu le cœur de servir au prix de leur sang …
Je préfère ne point te confier le secret de notre refuge, toutefois, si Monsieur de Talleyrand avait l'obligeance de rassurer mon époux, j'en éprouverais une grande joie,
Je tâcherai de lui écrire quand la Providence le jugera bon.
Que va-t-il advenir de Barbazan?Et de notre France ?
Puisse Dieu sauver notre bon roi !

Je t'embrasse l'âme affligée,

Sophie

A bientôt !

Lady Alix, alias Nathalie-Alix de La Panouse


6 octobre 1789: la famille royale arrive à Paris



samedi 2 mars 2019

Août 1789 : de Naples vers Paris" Les amants du Louvre"chapitre 33


Août 1789 entre Naples et Paris
Les amants du Louvre
chapitre 33
Lettre de Monsieur Dominique Vivant-Denon à madame la comtesse de Flahaut
Naples
Le 26 juillet 1789

Ma chère amie, mais que de nouvelles en pagaille venues de France, venues de Paris, un mélange de peur, de doutes, de tristesse et d'exaltation !
Par ma foi, je n'y puis comprendre goutte, mais je vous plains de tout cœur et surtout vous prie de nous rejoindre sous les orangers.  Je n'y puis croire: il paraît que le tocsin n'a cessé de sonner dans Paris dans les jours qui suivirent l'assassinat de ce pauvre Monsieur de Launay !
Je tiens ces fâcheuses rumeurs de Monsieur le baron de Talleyrand, fort bien renseigné par une source officielle et encore davantage par une autre, familiale  celle-là: ce jeune fat qui a l'honneur de tenir le premier rang à l'ambassade de France n'est-il le frère de Monseigneur votre ami ?
Je ne sais d'ailleurs ce qui vous attache de façon si tendre et si inutilement fidèle à cet évêque se riant de son évêché, ce député ambitieux et calculateur, ce joueur invétéré,cet homme -anguille briguant un poste de haut-rang dans un avenir pour le moment fort incertain ?
Je me flatte souvent de sentir l'âme féminine dans ses abysses les plus inconnues, mais vous me déroutez et me surprenez, et je déclare que de toutes les femmes affligées d'un amant impossible, c'est vous qui détenez la palme de l'incohérence amoureuse !
Ceci dit en badinant, ne vous fâchez point surtout : que ferais-je sans les ressources exquises de votre amitié née sous le ciel Napolitain ?
Saviez-vous que notre chère amie, que vous ne prisez point autant qu'il le faudrait, une ombre de rivalité féminine peut-être, la talentueuse Madame Vigée, épouse de ce panier-perçé de Le Brun, et figure angélique répondant au nom double de Louise -Elisabeth ou Elisabeth-Louise selon son humeur, m'a adressé force billets incohérents.
C'était si lamentable, si invraisemblable que j'en ai lu quelques passages à nos amis anglais, Mrs Hart, concubine attitrée et dame de cœur de l'ambassadeur Hamilton s'est même roulée à nos pieds afin de nous rendre l'image larmoyante de cette belle artiste qui était voilà si peu une des femmes les plus célèbres de Paris.
Vous pensez que j'extravague, pas du tout ! ce nouveau genre théâtral vient d'être inventé par la superbe Emma Hart, elle appelle ce tour de magie une « attitude », cela consiste à rouler des yeux, élever des bras blancs et potelés, battre des pieds décorés de bijoux, dénuder une gorge d'une profondeur admirable et d'un velouté d'abricot, et tordre d'un élan voluptueux une masse de cheveux croulant à l'instar d'un voile châtaigne.
Ne riez point !
J'ajoute en toute franchise que si cette affolante créature, surgie des bas-fonds de Londres,
était moins parfaite de la tête aux pieds, ces postures sembleraient une sotte singerie ! mais, le spectacle sublime de tant de beautés naturelles dans leur plus « simple appareil » fait oublier la niaiserie du tableau vivant …les Napolitains n'en respirent plus!
Et Sir Hamilton se pavane comme un coq au bras de cette Sirène qui ne rêve que d'être menée à l'autel pour y recevoir le titre de Lady, la belle vengeance que voilà pour les dames méprisantes et les anciens amants ...
Je vais persuader Madame Lebrun de se joindre à la cohorte d'artistes fameux qui jouent les pique-assiettes chez l'ambassadeur sous le charmant prétexte de peindre ou graver dans le marbre sous toutes ses facettes son « diamant de la plus belle eau ».
Ce mot-là est sorti de la bouche du grave prince de Dietrichstein qui n'en revenait point de se savoir tant d'esprit ! Le sage prince nous a fait mourir de rire avec ce compliment articulé en italien avec l'accent le plus impayable du monde...
Que pensez-vous de cette brillante idée ? Madame Vigée, épouse de l'insupportable Le Brun mérite d'échapper aux menaces qui pleuvent sur sa personne dans notre pays . Je ne déteste rien tant que la racaille s'en prenant à une jolie femme, et je vous engage à suivre l'exemple des Polignac au plus tôt .
Pourquoi vous entêteriez-vous à subir les troubles qui vont s'accentuer et détruire votre existence ?
Je sais que vous craignez pour la vie et le bonheur de votre époux, votre enfant, vos amis de la cour, vos amis de la campagne, et bien entendu, la foule innombrable des chiens et chats de Paris !
Qu'est-ce donc que cette manie de nourrir et cajoler la troupe famélique des animaux errant dans notre Louvre et se bousculant sous les œuvres immortelles héritées de nos rois?
L'ancien palais transformé en écurie, poulailler, niche à chien et galetas à chats ! N'en souffrez-vous point ? Si on voulait me faire confiance un jour au sein de ce nouveau régime, je proclamerai aussitôt la gloire du Louvre!
Madame d' Albany m'a confié que vous aviez offert un nid confortable au chien de Monsieur de Launay, je prie pour que vous n'ayez à ouvrir votre grenier aux animaux de compagnie abandonnés par les amis des Polignac et de Monsieur de Vaudreuil. Quant à moi, je braverai le danger et reviendrai en France tôt ou tard. Qu'ais-je à craindre ? Je ne suis qu'un aimable dessinateur, je proposerai mon crayon à ceux qui en voudront.
Madame Lebrun, sauvée au lendemain de la prise de la Bastille, par vos soins puis par ceux de la famille Rivière qui la recueillit rue de la Chaussée d'Antin à l'insu de la populace, m'écrit maintenant de Louveciennes.
La voici goûtant l'hospitalité de celle qui brilla en son temps comme la favorite du défunt roi et persiste à demeurer dans l'état de jouvence quasi éternelle, cette Madame du Barry dont les débuts inavouables égalèrent ceux de Mrs Hart... vous le voyez, ma chère amie, l'essentiel n'est point de bien commencer, mais de bien finir, c'est la grâce que je vous souhaite, en tout bien tout honneur, votre fidèle compagnon de voyage !
Que ne revenez-vous à Capri ? Qui vous retient si ferme dans ce Paris débordant de colère ? Votre évêque ou votre Américain ? Vos lettres ne tarissent point d'éloges sur l'un, de tristes allusions, de reproches voilés sur l'autre . Pourquoi ne pas couper ces liens qui n'existent que dans votre esprit pour l'un, et dans votre souvenir pour l'autre ? Monsieur Governor Morris est pourvu d'épouse en son pays, on n'a jamais vu le mariage d'un évêque, surtout d'un évêque marchant sur les cœurs, votre bon monsieur de Flahaut a une santé fort mal en point, il vous faut sérieusement songer à votre véritable bonheur.
Je n'ai rien à vous proposer de mon côté, si ce n'est mon indéfectible amitié, toutefois je connais de très honorables princes qui à Naples se disputeraient le privilège de votre protection...
Venez sans attendre d'autres tragédies ! songez à la joie de Madame d'Albany ...songez aussi à tous les spectacles cocasses qui plairont à votre humeur enjouée sous la lumière nacrée de Naples !

Mon amie, je suis votre humble et dévoué serviteur,

Dominique Vivant -Denon




Lettre de la comtesse de Flahaut à Monsieur Dominique Vivant-Denon
Paris le 6 août 1789, vieux Louvre

Mon ami,
mon cher compagnon de voyage à Capri,

votre lettre rieuse et plaisante m'est aujourd'hui le plus aimable des réconforts. Vous étiez fort étonné de la prise de la Bastille, qu'allez-vous dire des inconcevables événements d'avant hier !
Mon ami, depuis la nuit du 4 août, nous vivons dans un monde libre de privilège, hormis ceux du cœur qui ne se peuvent abolir, les fondements de l'ancienne France sont non point ébranlés mais détruits. Ce bel ouvrage n'est point l'oeuvre d'une docte assemblée de vénérables sages, que non pas , mais d'une tête échauffée par le vin et la chaleur extrême, celle du vicomte de Noailles, cadet impécunieux.et ivrogne notoire. Doit-on se réjouir ou s'alarmer ? La confusion augmente avec l'hystérie.
Or, je vous ai laissé loin du déroulement de notre drame, vous dessiniez vos pêcheuses de corail sur le bord du golfe et vous me prépariez un mariage princier avec un seigneur décati mais propriétaire de vignobles sur l'île d'Ischia ou d'une Villa Romaine en ruines du côté de Sorrente.
Hélas ! Pensiez-vous que j'aurais la mesquinerie d'abandonner mon époux dans un Paris où l'on a encore sacrifié deux victimes innocentes ?
L'affreuse nouvelle a certainement atteint Naples et Caserte : le 22 juillet, on a pendu haut et court l'austère Monsieur Foulon, bourgeois honnête de 75 ans, ex-ministre, ex-conseiller d'Etat dont le crime fut de proposer au roi d'arrêter le duc d'Orléans, le comte de Mirabeau et le Marquis de Lafayette, les vrais meneurs de l'insurrection… oui, mon ami, vous avez bien lu ! Je tiens cela de monsieur de Narbonne , grâce à ce vieil ami, je suis dans le secret des dieux encore plus que monsieur de Talleyrand ...
Le roi demanda l'avis de son cercle, l'avis fut enthousiaste ou prudent, le secret fut vite éventé, l'affaire circula à grandes brides et chatouilla désagréablement les oreilles suisses de Monsieur Necker … en suisse prudent , celui-ci dévoila à Monsieur le duc d'Orléans le péril qui le guettait .
Il s'imaginait par ce geste obtenir sa reconnaissance éperdue … Monsieur de Mirabeau à son tour fut dans la confidence, Monsieur Foulon était dés lors condamné à une mort atroce. On le supplicia en l'égorgeant à Vitry-Le-François .Or, les barbares ne se contentèrent point de ce haut fait d'armes, le gendre de l'infortuné Monsieur Foulon eût le même sort...La suite ne laisse point d'être honteuse pour des gens répondant encore au titre d'être humain : Monsieur Berthier, intendant de Paris, assassiné, férocement achevé par ces sauvages devant l'Hôtel de Ville, eût le cœur arraché puis déposé sur un plat d'étain et présenté comme un hommage à Messieurs Bailly et de Lafayette !
Comment respecter la cocarde tricolore que le maire de Paris, Monsieur Bailly, a remis au roi lors de sa venue à Paris le 17 juillet ? Ce beau symbole nouant les couleurs de notre capitale au blanc de la monarchie, serait-il déjà souillé ? Ma servante Eulalie me soutient que l'on vend des rubans « sang de Foulon » dans une échoppe de la rue Neuve -des-Petits-Champs , jugez de l'horreur de ce nouveau monde ! Vous ironisez, mon ami, à propos de Monsieur Governor Morris. Je vous pardonne car vous ne vous doutez des qualités de cet homme d'exception.
J'ai l'honneur d'être fort proche de lui, et de goûter à un « certain fortiter in re » qui me fait prendre conscience du « suaviter in modo » de Monsieur de Talleyrand...Mais, mon nouvel attachement vient surtout du plaisir tout intellectuel que me procure mon ami américain en me faisant assez confiance pour lire ses écrits incisifs sur la manière de bien gouverner notre pays !
Quel dommage qu'il ne puisse être entendu : nous gouvernerions la France ! Voyez-vous un peu la tête que ferait monsieur de Talleyrand ! J'avoue que je suis tentée d'établir une aimable rivalité entre ces deux habitués de mon grenier.
Voilà un jeu dangereux certes mais qui aura le mérite de m'enlever loin des sombres réalités du moment. Pour en revenir au début de cette lettre incohérente à mon image, (je suis d'accord avec l'opinion que vous avez de moi !) nos descendants apprendront dans leurs livres d'histoire que la nuit du 4août a vu s'écrouler l'ancienne France.L'assemblée a voté l'abolition des privilèges, je devrais en être aux anges, toutefois j'ai la funeste impression d'avancer à toute allure sur une machine infernale qui n'a cure du bien et du mal .
Mon ami, je n'ai qu'un vœu : marcher de concert avec vous, le chevalier d'Alfieri et ma chère Louise sur un sentier escarpé de Capri, comme mon fils aurait plaisir à se baigner dans la crique où les barques sont tirées sur la plage ! La vision de ce paradis lointain m'aide à endurer notre vie bouleversée  et les incertitudes de l'avenir…
Je vous écris au plus vite,

croyez en l'amitié de votre Adélaïde

A bientôt,
Lady Alix

ou Nathalie-Alix de La Panouse qui vous invente ce roman épistolaire



Août 1789 entre Naples et Paris
Les amants du Louvre
chapitre 33
Lettre de Monsieur Dominique Vivant-Denon à madame la comtesse de Flahaut
Naples
Le 26 juillet 1789

Ma chère amie, mais que de nouvelles en pagaille venues de France, venues de Paris, un mélange de peur, de doutes, de tristesse et d'exaltation !
Par ma foi, je n'y puis comprendre goutte, mais je vous plains de tout cœur et surtout vous prie de nous rejoindre sous les orangers.  Je n'y puis croire: il paraît que le tocsin n'a cessé de sonner dans Paris dans les jours qui suivirent l'assassinat de ce pauvre Monsieur de Launay !
Je tiens ces fâcheuses rumeurs de Monsieur le baron de Talleyrand, fort bien renseigné par une source  officielle et encore davantage par une autre, familiale  celle-là: ce jeune fat qui a l'honneur de tenir le premier rang à l'ambassade de France n'est-il le frère de Monseigneur votre ami ?
Je ne sais d'ailleurs ce qui vous attache de façon si tendre et si inutilement fidèle à cet évêque se riant de son évêché, ce député ambitieux et calculateur, ce joueur invétéré,cet homme -anguille briguant un poste de haut-rang dans un avenir pour le moment fort incertain ?
Je me flatte souvent de sentir l'âme féminine dans ses abysses les plus inconnues, mais vous me déroutez et me surprenez, et je déclare que de toutes les femmes affligées d'un amant impossible, c'est vous qui détenez la palme de l'incohérence amoureuse !
Ceci dit en badinant, ne vous fâchez point surtout : que ferais-je sans les ressources exquises de votre amitié née sous le ciel Napolitain ?
Saviez-vous que notre chère amie, que vous ne prisez point autant qu'il le faudrait, une ombre de rivalité féminine peut-être, la talentueuse Madame Vigée, épouse de ce panier-perçé de Le Brun, et figure angélique répondant au nom double de Louise -Elisabeth ou Elisabeth-Louise selon son humeur, m'a adressé force billets incohérents.
C'était si lamentable, si invraisemblable que j'en ai lu quelques passages à nos amis anglais, Mrs Hart, concubine attitrée et dame de cœur de l'ambassadeur Hamilton s'est même roulée à nos pieds afin de nous rendre l'image larmoyante de cette belle artiste qui était voilà si peu une des femmes les plus célèbres de Paris.
Vous pensez que j'extravague, pas du tout ! ce nouveau genre théâtral vient d'être inventé par la superbe Emma Hart, elle appelle ce tour de magie une « attitude », cela consiste à rouler des yeux, élever des bras blancs et potelés, battre des pieds décorés de bijoux, dénuder une gorge d'une profondeur admirable et d'un velouté d'abricot, et tordre d'un élan voluptueux une masse de cheveux croulant à l'instar d'un voile châtaigne.
Ne riez point !
J'ajoute en toute franchise que si cette affolante créature, surgie des bas-fonds de Londres,
était moins parfaite de la tête aux pieds, ces postures sembleraient une sotte singerie ! mais, le spectacle sublime de tant de beautés naturelles dans leur plus « simple appareil » fait oublier la niaiserie du tableau vivant …les Napolitains n'en respirent plus!
Et Sir Hamilton se pavane comme un coq au bras de cette Sirène qui ne rêve que d'être menée à l'autel pour y recevoir le titre de Lady, la belle vengeance que voilà pour les dames méprisantes et les anciens amants ...
Je vais persuader Madame Lebrun de se joindre à la cohorte d'artistes fameux qui jouent les pique-assiettes chez l'ambassadeur sous le charmant prétexte de peindre ou graver dans le marbre sous toutes ses facettes son « diamant de la plus belle eau ».
Ce mot-là est sorti de la bouche du grave prince de Dietrichstein qui n'en revenait point de se savoir tant d'esprit ! Le sage prince nous a fait mourir de rire avec ce compliment articulé en italien avec l'accent le plus impayable du monde...
Que pensez-vous de cette brillante idée ? Madame Vigée, épouse de l'insupportable Le Brun mérite d'échapper aux menaces qui pleuvent sur sa personne dans notre pays . Je ne déteste rien tant que la racaille s'en prenant à une jolie femme, et je vous engage à suivre l'exemple des Polignac au plus tôt .
Pourquoi vous entêteriez-vous à subir les troubles qui vont s'accentuer et détruire votre existence ?
Je sais que vous craignez pour la vie et le bonheur de votre époux, votre enfant, vos amis de la cour, vos amis de la campagne, et bien entendu, la foule innombrable des chiens et chats de Paris !
Qu'est-ce donc que cette manie de nourrir et cajoler la troupe famélique des animaux errant dans notre Louvre et se bousculant sous les œuvres immortelles héritées de nos rois?
L'ancien palais transformé en écurie, poulailler, niche à chien et galetas à chats ! N'en souffrez-vous point ? Si on voulait me faire confiance un jour au sein de ce nouveau régime, je proclamerai aussitôt la gloire du Louvre!
Madame d' Albany m'a confié que vous aviez offert un nid confortable au chien de Monsieur de Launay, je prie pour que vous n'ayez à ouvrir votre grenier aux animaux de compagnie abandonnés par les amis des Polignac et de Monsieur de Vaudreuil. Quant à moi, je braverai le danger et reviendrai en France tôt ou tard. Qu'ais-je à craindre ? Je ne suis qu'un aimable dessinateur, je proposerai mon crayon à ceux qui en voudront.
Madame Lebrun, sauvée au lendemain de la prise de la Bastille, par vos soins puis par ceux de la famille Rivière qui la recueillit rue de la Chaussée d'Antin à l'insu de la populace, m'écrit maintenant de Louveciennes.
La voici goûtant l'hospitalité de celle qui brilla en son temps comme la favorite du défunt roi et persiste à demeurer dans l'état de jouvence quasi éternelle, cette Madame du Barry dont les débuts inavouables égalèrent ceux de Mrs Hart... vous le voyez, ma chère amie, l'essentiel n'est point de bien commencer, mais de bien finir, c'est la grâce que je vous souhaite, en tout bien tout honneur, votre fidèle compagnon de voyage !
Que ne revenez-vous à Capri ? Qui vous retient si ferme dans ce Paris débordant de colère ? Votre évêque ou votre Américain ? Vos lettres ne tarissent point d'éloges sur l'un, de tristes allusions, de reproches voilés sur l'autre . Pourquoi ne pas couper ces liens qui n'existent que dans votre esprit pour l'un, et dans votre souvenir pour l'autre ? Monsieur Governor Morris est pourvu d'épouse en son pays, on n'a jamais vu le mariage d'un évêque, surtout d'un évêque marchant sur les cœurs, votre bon monsieur de Flahaut a une santé fort mal en point, il vous faut sérieusement songer à votre véritable bonheur.
Je n'ai rien à vous proposer de mon côté, si ce n'est mon indéfectible amitié, toutefois je connais de très honorables princes qui à Naples se disputeraient le privilège de votre protection...
Venez sans attendre d'autres tragédies ! songez à la joie de Madame d'Albany ...songez aussi à tous les spectacles cocasses qui plairont à votre humeur enjouée sous la lumière nacrée de Naples !

Mon amie, je suis votre humble et dévoué serviteur,

Dominique Vivant -Denon




Lettre de la comtesse de Flahaut à Monsieur Dominique Vivant-Denon
Paris le 6 août 1789, vieux Louvre

Mon ami,
mon cher compagnon de voyage à Capri,

votre lettre rieuse et plaisante m'est aujourd'hui le plus aimable des réconforts. Vous étiez fort étonné de la prise de la Bastille, qu'allez-vous dire des inconcevables événements d'avant hier !
Mon ami, depuis la nuit du 4 août, nous vivons dans un monde libre de privilège, hormis ceux du cœur qui ne se peuvent abolir, les fondements de l'ancienne France sont non point ébranlés mais détruits. Ce bel ouvrage n'est point l'oeuvre d'une docte assemblée de vénérables sages, que non pas , mais d'une tête échauffée par le vin et la chaleur extrême, celle du vicomte de Noailles, cadet impécunieux.et ivrogne notoire. Doit-on se réjouir ou s'alarmer ? La confusion augmente avec l'hystérie.
Or, je vous ai laissé loin du déroulement de notre drame, vous dessiniez vos pêcheuses de corail sur le bord du golfe et vous me prépariez un mariage princier avec un seigneur décati mais propriétaire de vignobles sur l'île d'Ischia ou d'une Villa Romaine en ruines du côté de Sorrente.
Hélas ! Pensiez-vous que j'aurais la mesquinerie d'abandonner mon époux dans un Paris où l'on a encore sacrifié deux victimes innocentes ?
L'affreuse nouvelle a certainement atteint Naples et Caserte : le 22 juillet, on a pendu haut et court l'austère Monsieur Foulon, bourgeois honnête de 75 ans, ex-ministre, ex-conseiller d'Etat dont le crime fut de proposer au roi d'arrêter le duc d'Orléans, le comte de Mirabeau et le Marquis de Lafayette, les vrais meneurs de l'insurrection… oui, mon ami, vous avez bien lu ! Je tiens cela de monsieur de Narbonne , grâce à ce vieil ami, je suis dans le secret des dieux encore plus que monsieur de Talleyrand ...
Le roi demanda l'avis de son cercle, l'avis fut enthousiaste ou prudent, le secret fut vite éventé, l'affaire circula à grandes brides et chatouilla désagréablement les oreilles suisses de Monsieur Necker … en suisse prudent , celui-ci dévoila à Monsieur le duc d'Orléans le péril qui le guettait .
Il s'imaginait par ce geste obtenir sa reconnaissance éperdue … Monsieur de Mirabeau à son tour fut dans la confidence, Monsieur Foulon était dés lors condamné à une mort atroce. On le supplicia en l'égorgeant à Vitry-Le-François .Or, les barbares ne se contentèrent point de ce haut fait d'armes, le gendre de l'infortuné Monsieur Foulon eût le même sort...La suite ne laisse point d'être honteuse pour des gens répondant encore au titre d'être humain : Monsieur Berthier, intendant de Paris, assassiné, férocement achevé par ces sauvages devant l'Hôtel de Ville, eût le cœur arraché puis déposé sur un plat d'étain et présenté comme un hommage à Messieurs Bailly et de Lafayette !
Comment respecter la cocarde tricolore que le maire de Paris, Monsieur Bailly, a remis au roi lors de sa venue à Paris le 17 juillet ? Ce beau symbole nouant les couleurs de notre capitale au blanc de la monarchie, serait-il déjà souillé ? Ma servante Eulalie me soutient que l'on vend des rubans « sang de Foulon » dans une échoppe de la rue Neuve -des-Petits-Champs , jugez de l'horreur de ce nouveau monde ! Vous ironisez, mon ami, à propos de Monsieur Governor Morris. Je vous pardonne car vous ne vous doutez des qualités de cet homme d'exception.
J'ai l'honneur d'être fort proche de lui, et de goûter à un « certain fortiter in re » qui me fait prendre conscience du « suaviter in modo » de Monsieur de Talleyrand...Mais, mon nouvel attachement vient surtout du plaisir tout intellectuel que me procure mon ami américain en me faisant assez confiance pour lire ses écrits incisifs sur la manière de bien gouverner notre pays !
Quel dommage qu'il ne puisse être entendu : nous gouvernerions la France ! Voyez-vous un peu la tête que ferait monsieur de Talleyrand ! J'avoue que je suis tentée d'établir une aimable rivalité entre ces deux habitués de mon grenier.
Voilà un jeu dangereux certes mais qui aura le mérite de m'enlever loin des sombres réalités du moment. Pour en revenir au début de cette lettre incohérente à mon image, (je suis d'accord avec l'opinion que vous avez de moi !) nos descendants apprendront dans leurs livres d'histoire que la nuit du 4août a vu s'écrouler l'ancienne France.L'assemblée a voté l'abolition des privilèges, je devrais en être aux anges, toutefois j'ai la funeste impression d'avancer à toute allure sur une machine infernale qui n'a cure du bien et du mal .
Mon ami, je n'ai qu'un vœu : marcher de concert avec vous, le chevalier d'Alfieri et ma chère Louise sur un sentier escarpé de Capri, comme mon fils aurait plaisir à se baigner dans la crique où les barques sont tirées sur la plage ! La vision de ce paradis lointain m'aide à endurer notre vie bouleversée  et les incertitudes de l'avenir…
Je vous écris au plus vite,

croyez en l'amitié de votre Adélaïde

A bientôt,
Lady Alix

ou Nathalie-Alix de La Panouse qui vous invente ce roman épistolaire



samedi 23 février 2019

Prise de la Bastille au balcon Chapitre 32: "Les amants du Louvre"


Les amants du Louvre

Chapitre 32

Adélaïde de Flahaut à Louise d'Albany

15 juillet 1789
Vieux Louvre,
Paris

Ma bonne Louise,

c'est vers vous que je me tourne, c'est à vous que je destine ces pages sur lesquelles ma main tremble comme malade de fièvre . Nous avons cru que Paris flambait hier ! la nuit s'est écoulée en bacchanales, sarabandes , abjects hurlements dont les échos ont nourri nos cauchemars, de la rue montent encore des clameurs indignes et ordurières, une puanteur de poudre à canon chatouille la gorge de mon fils qui réclame les vertes prairies de Barbazan où nous n'avons le courage de nous réfugier.
Et Monsieur de Talleyrand dormait, j'en jurerais, dans la couche de ma première rivale, à deux pas d'ici, me laissant terrifiée, son fils crispé de peur entre mes bras !
J'ai vu le monde ancien, notre monde, Louise, s'écrouler quasi sous mon balcon...
Mon Dieu, ma chère amie, l'orage, que nous redoutions et souhaitions à la fois a éclaté, je crains qu'il ne nous emporte bien plus loin que nous ne le voulions …
L'unique personne qui feint de ne point s'en inquiéter reste, vous vous en doutez, mon insupportable ami, monseigneur d'Autun, mon imperturbable Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord qui me prie ce soir de lui fournir quelques mets réconfortants tout en me prévenant sur le ton le plus guilleret qu'à moins d'un coup de force spectaculaire, la monarchie est irrémédiablement perdue … Puis, l'insolent de me parler de salade fraîche aux oignons,, de brouet froid aux tomates, et de crème brûlée !
Ce monsieur me trompe avec Madame de Laval, cette Vénus rebondie qui triche sur son âge, il me navre le cœur avec aplomb et revient me réclamer sa pitance comme si j'étais sa servante fidèle !
Si je ne mourais de peur et surtout d'envie de connaître les nouvelles de l'Assemblée et de Versailles, de la reine et de la cour que je me représente comme un théâtre au rideau baissé, avec quel plaisir ne lui fermerais-je ma porte au nez !
Son fils en pleurerait me direz-vous ; allons, je ne priverai point un fils de quatre ans de la compagnie d'un père plus aimant que l'on ne saurait l'imaginer . D'ailleurs, quelle femme souhaiterait-elle être privée de l'auguste et piquante conversation de Monsieur de Talleyrand ?
Mais, Louise, Paris grouille de désordre.On crie dans les rues que la France est libérée de ses tyrans, notre roi plein de bonté mérite-t-il cet affront ?
On nous lance partout les odieuses feuilles d'un journal à la plume trempée dans la haine facile, et alimentée de l'insulte propre à éveiller les plus bas instincts, cet insensé « Père Duchesne » qui fait honte à toute la cohorte des plumitifs.
Je cesse mes plaintes et reprend du commencement :la Bastille est prise ! Vous n'y comprenez goutte ? Votre lanterne va être éclairée , lisez la suite, et tâchez de ne pas frémir.
Depuis bien des jours déjà, l'orage se préparait ; l'annonce fatale du renvoi de Necker a couvert notre ciel de nuages terribles, l'orage s'est précipité sur nous hier aux heures torrides, et sa violence extrême vient de frapper le roi à jamais.
Je n'ai plus ma tête à moi, mon cœur bat à se rompre et mes oreilles bourdonnent comme si une armée de cigales s'y précipitaient à la fois .Je vous écris, voyez, je n'ose confier à Sophie, malade de langueur à la suite d'une fausse-couche, mais assez tranquille sur ses verts pâturages du Commingeois la terrible réalité de notre Paris. Elle s'en inquiéterait aussitôt, vous n'ignorez point que son époux a rejoint le Tiers ...il a ses raisons que je comprends et que Monsieur de Talleyrand approuve fort.
Ma bonne Louise, sachez que l'enchantement de l'amour ne ferme plus mes yeux sur les prétendues généreuses idées de Monsieur de Talleyrand, il suit sa destinée en se donnant à l'ambition, par contre le baron de Barbazan est naïf, franc, un peu enfoncé dans la matière, prompt à se laisser mener en l'honnête campagnard peu au fait des vastes desseins et des intrigues de certains députés de ce Tiers devenu si puissant.
Sans doute des émissaires galopent-t-ils jusqu'à rendre leurs montures quasi mortes, jarrets endoloris et robe suante à chaque relais afin d'avertir la reine de Naples et vous tous, mes amis, de la plus bouleversante des nouvelles.
La Bastille, cette robuste prison où vivotait quelques pauvres hères criblés de dettes, un bon chien et son excellent maître, l'infortuné gouverneur de cette forteresse inutile, eh bien, la Bastille titrée soudain symbole de l'oppression des rois et de la soumission du peuple, la Bastille n'est plus que cendres, ruines fumantes, tombeau d'une poignée de malheureux dont le crime abominable fut de recevoir l'ire des Parisiens armés et haineux comme si on attaquait leurs femmes, leurs enfants, leurs trésors et leurs maisons.
Mais quelle sombre divinité a-t-elle hier distribué ses foudres guerrières à une foule qui ne réclamait qu'un peu de justice, du pain et l'établissement d'une constitution ? A-t-on besoin de massacrer son prochain pour en arriver là ?
Pourquoi tant de frénésie barbare ? Mon époux pense à mon instar que la vue des régiments, on a compté 20 000 soldats, massés autour de Paris, a provoqué une folie haineuse instinctive : les Parisiens trahis par le renvoi de Necker, qu'ils s'entêtent à croire le seul capable de relever la France, se sont alarmés en inventant la menace d'un piège infernal.
Trois jours durant, Louise, nous n'avons pu descendre de notre grenier providentiel, la rue se gonflait d'hommes et de femmes en armes, ce flot hier au matin a empli l'hôtel des Invalides, et pillé l'armurerie devant l'effarement du gouverneur , le pitoyable monsieur de Sombreuil et ce bel exploit achevé, un cri a jailli, poussé par quelqu'un qui savait comment manoeuvrer une foule échauffée, « A la Bastille » !
La superbe, la mirobolante, l'incroyable idée! Incrédule, abasourdi, le baron de Besenval a craint pour ses Suisses bien malmené les jours précédents, il n'a point assez vite bronché, aussi attendait-il un ordre de Versailles qui n'est point venu, le roi chassant au bout de ses domaines …
Quand enfin il s'est décidé à affronter la masse frénétique face à la forteresse, c'en était déjà fait du malheureux gouverneur, ce bon cet inoffensif Monsieur de Launay qui vécut comme il mourut : au sein de la Bastille. Comment diable aurait-il pu résister avec sa petite troupe de vétérans, et une trentaine de Suisses, maigre renfort attribué par Besenval en cas d'attaque imprévue ?
Savez-vous quelle est la véritable cause de cette sanglante défaite ? Le ralliement des Gardes Françaises aux insurgés !
Vous représentez-vous ce terrible spectacle : monsieur de Launay le cœur battant de soulagement à la vue des troupes avançant vers la Bastille en roulant leurs cinq canons, ensuite son ébranlement, son ébahissement quand ces canons salvateurs se sont retournés contre lui.
 Deux individus entrés dans la prison par derrière ont coupé à la hache les chaînes du premier pont-levis, le second a subi le même sort, la voie était libre, la foule aveugle, transformée en bête féroce a déferlé dans les moindres recoins, massacré le gouverneur, cinq Suisses de Besenval, et offert la liberté à un fou furieux enfermé là par prudence, 4 faussaires qui furent bien étonnés de leur bonne fortune et un criminel qui s'enfuit sans demander son reste.
Qui prendra en pitié le gentil chien de Monsieur de Launay? Mon coeur se serre en songeant à cet animal prostré sur le cadavre mutilé de son maître ...Je vais m'enquérir discrètement de lui par notre domestique ; cet homme des Pyrénées aime nos frères à 4 pattes, et me le faire amener. Mon petit Charles a besoin d'un compagnon de jeu et les animaux que l'on sauve de l'infortune et de la faim, chiens ou chats, c'est égal, au contraire des hommes, en particulier un certain Monsieur de Talleyrand, ne vous trahissent jamais .Mon domestique se fond sans peine ni effroi au sein de la populace, il me rapportera le pauvre animal et des nouvelles que nous n'avons pas la sotte imprudence d'aller quérir.Par contre, les valets déguisés en loqueteux se glissent en nos maisons . Tenez, on m'a remis caché dans une marmite de soupe un billet émanant de son Excellence l'ambassadeur Anglais !
Profitant de cet envoi de victuailles fumantes, Monsieur le duc de Dorset (dont je suis rapprochée grâce à l'amusement que j'ai eu l'honneur de procurer à sa grande amie la duchesse de Devonshire, celle-ci heureusement à Bruxelles et loin des émeutes sauvages de son cher Paris libéral), a eu l'intelligence de m'écrire cet avis inspiré par l'indéfectible bon sens britannique :
 « Madame, je me porte volontiers à votre secours si tel était votre désir. De ce moment, nos pouvons regarder la France comme un pays libre, le roi comme un monarque dont les pouvoirs sont limités et la noblesse comme réduite au niveau du reste de la nation. »
Quel sera l'avis de Monsieur de Talleyrand sur cette prose anglaise ?
N'appartenant qu'à moitié à la noblesse, je ne suis ni de l'un ni de l'autre bord. La constitution me semble toujours nécessaire et urgente, et la paix civile sa condition essentielle . Rien de beau et de bon n'éclot dans la colère et le crime. Le souci de ma sécurité, et par là celle de mon petit Charles et de mon époux malade ne me trouble point encore. Mais si j'appartenais au cercle intime de la reine, si j'étais la duchesse de Polignac , je me résignerais à quitter la France cette nuit ..
On frappe, je vous prie de me donner un instant.. Ma soubrette a l'air fort embarrassée ...
Ma chère Louise, Madame Vigée-Lebrun vient d'échouer chez moi !
On ne saurait décrire sa mine épouvantée et sa tenue négligée qui lui ôte sa merveilleuse allure d'artiste richissime et célèbre. La voici costumée en servante, les cheveux noués d'un ruban froissé, un panier de légumes au bras, et quasi à la rue ! Son hôtel est cernée d'une bande d'ivrognes qui montent la garde afin de lui fêter son retour. Tant que ces énergumènes camperont devant sa porte, je gage qu'elle ne bougera point de notre grenier. La belle affaire ! Qui va l'aider à se claquemurer chez elle ? Mon Dieu, que de pleurs !
C'est une fontaine, c'est une inondation ! Je la plains de tout mon cœur en guettant le pas de mon ami . Pourvu qu'elle sèche ses larmes avant l'arrivée de Monsieur de Talleyrand, il ne souffre point le chagrin d'autrui  et le juge même faute de goût devant l'Eternel.
Ma chère Louise, je vous abandonne avec le pressentiment que vous verrez bientôt à Naples notre
artiste ravagée d'effroi sous les insultes et accusations des jaloux qui ne conçoivent point qu'une femme puisse prétendre à tant de génie. Le titre de peintre de la reine déclenche contre elle les cabales odieuses, son talent la rend détestable aux mauvais esprits ; est-ce cela la liberté dont me parle Monsieur de Dorset ?

Louise, priez pour nous, priez pour que je vous rejoigne à Naples !

je vous embrasse,

Adélaïde


Monsieur de Talleyrand à la comtesse de Flahaut

Versailles

16 juillet 1789

Madame et ma tendre amie,
je vous sais infiniment gré en ces jours de trouble et de vacarme de me garder votre douceur qui me sera un éternel enchantement.
Vous souriez sous l'orage, riez des bourrasques, apaisez la tempête de votre enjouement, de vos malices d'enfant ; vous êtes une étoile au sein de notre ciel où s'amoncellent les plus noirs nuages.
« Mais, Monsieur mon ami, me direz-vous, que me vaut ce brillant début ? »
Voilà ce que je vous réponds: « Madame, le roi est mandé demain à Paris, la reine redoute qu'il n'en revienne vivant, les Polignac , je le sais de source sûre,s'enfuiront cette nuit, c'est un droit que l'on ne saurait leur retirer, et surtout une nécessité ...Ils risquent leur vie, et le savent fort bien, en demeurant en France encore un seul jour .La duchesse pleure et se désole ce qui ne l'empêche point de faire établir ses malles avec le plus grand soin du monde.
La reine sanglote et souhaite suivre sa favorite sur le chemin de l'exil . Mais on attend le roi demain à Paris . Les bruits les plus sinistres et les plus absurdes obscurcissent l'entendement des gens de ce « pays-ci » qui sera bientôt un désert .
Le roi aurait ordonné à monseigneur le comte d'Artois de gagner Turin avec sa famille et Messieurs de Condé et de Conti. Je pense que cela est vrai.
Les scènes affligées scandent cette journée étrange que je souhaiterais, si vous le permettez, finir au vieux Louvre, dans la sérénité charmante de votre grenier abritant ce petit Charles qui est ce que je chéris le plus au monde.
Madame et ma chère amie,
je vous baise les mains à la façon de notre bon roi Henri,
demain, nous verrons bien si notre roi saura conquérir Paris à l'exemple de son ancêtre...

Je suis votre serviteur,

Charles-Maurice

Brûlez cette lettre comme les autres au plus vite





A bientôt pour les aventures de la comtesse de Flahaut,

Lady Alix

Alias Nathalie-Alix de La Panouse

Prise de La Bastille

vendredi 15 février 2019

"C'est arrivé à Naples": conte amoureux à Capri


«C'est arrivé à Naples »  par Meville Shavelson

Ou plutôt : c'est arrivé à Capri !

Le plus drôle, le plus charmant, le plus évocateur des films, dont l'amant de la divine Scarlett est le héros bougon portant le poids de l'art de vivre américain sur ses épaules, porte un titre trompeur :
« C'est arrivé à Naples «  exalte surtout la simplicité radieuse de Capri . L'ensorcelante île rocheuse s'incarne en une femme dont le vaste cœur bat à se rompre sous une généreuse enveloppe charnelle ! Ce rôle inouï ne pouvait être l'apanage que de l'intrépide Sophia Loren !
Comédie endiablée, aimable plaisanterie, leçon exquise sur le bonheur et les tourments de l'amour ? En toute franchise, ce film baigné de tendresse sauve de la mélancolie, évite les écueils de l'ennui sentimental et attise l'envie de renaissance couvant sous les cendres des dépressions d'hiver.
« C'est arrivé à Naples » , souvenir des amateurs d'un cinéma désuet, bel exemple des comédies italiennes  farfelues et désinvoltes (Ah! les délicieuses facéties de Luigi Comencini!) qui tourbillonnèrent sur le fil des années soixante, nous tend la main vers une heureuse époque ...
Celle où l'on avait encore le droit de rire de tout et de rien, de savourer les surprises de la vie sans recevoir de sottes, de déplaisantes leçons de morale inventées par n'importe quel trouble-fête prompt à assassiner beauté et courtoisie dans le but terrifiant d'augmenter son triste narcissisme …
Quel étrange sensation d'entrer dans un monde où allumer une cigarette, boire un whisky, chanter en plein air, danser toute la nuit, rire aux éclats, sourire à son prochain, et même lui lancer un audacieux compliment, se vêtir de nuances claires, boire l'eau des fontaines publiques, aimer le désordre et oublier les horaires, ne déchaînait pas les foudres immédiates des empêcheurs professionnels de l'art d'aimer la vie dans ce qu'elle offre de pur et de spontané : le bonheur de l'imprévu.
Naples ne tient qu'un rôle mineur au sein de cette adorable comédie ! Même si la fougueuse Sophia Loren y ceint la couronne d'une reine de sa ville bien-aimée, même si le héros,le procureur Michaël Hamilton, fiancé par souci de mettre un terme à un interminable célibat, austère et impitoyable, absolument dénué d'humour ignorant le sens du mot « patience », américain engoncé jusqu'au cou dans sa manie de diriger affaires et mortels insignifiants, y arrive d'un pas conquérant.
Il ne faudra qu'une heure à la bouillante et turbulente Naples afin d'épuiser, d'exténuer, de dérouter un homme qui croyait gouverner le genre humain !
Pire, on lui apprend que l'héritage fraternel qu'il est venu chercher dans cette ville fantasque est un spécimen en chair et en os, de l'âge tendre de dix ans, répondant au barbare prénom de « Nando » ! Un enfant indomptable menant une existence de sauvageon sur l'île de Capri, l'antique nid des fatales Sirènes aux ailes d'oiseaux et à l'appétit cannibale...
Horrifié, l'autoritaire procureur Hamilton décide d'arracher sans plus tarder son neveu inattendu des griffes de sa voluptueuse tante, descendante en ligne directe des femmes-oiseaux qui ravirent Ulysse de leurs chants délicieux.
Cette créature aux mœurs douteuses, danseuse de cabaret la nuit, paresseuse comme un lézard capriote le jour, n'a-t-elle l'outrecuidance d'élever l'infortuné enfant à la façon des insulaires ? Sans ordre et circonspection ! Sans un sou ! Sans une profession avouable ! Avec une inépuisable bonté, une affection immense, et des macaronis ... Inacceptable ! Intolérable !
Conscient de son devoir familial, Michaël Hamilton alias Clark Gable affronte la traversée quasi héroïque d'un golfe de Naples qui inflige « deux bonnes heures de mal de mer » à sa mauvaise humeur de vieux garçon de Philadelphie ; et le voilà débarquant sur le quai de dalles noires du port joyeux et bruyant de « Marina Grande ».
Où se cache le jeune Nando dans cette foule remuante et jacassante ?
Juste sous le regard de son oncle auquel il propose des cigarettes avec un aplomb admirable ! Et l'impertinent gamin de raconter mille impertinences candides à ce sympathique étranger, sans se douter qu'il se vante de sa liberté à un oncle sévère qui vient le remettre dans le droit chemin … Vous, spectateur désabusé de l'an 2019, voici que vous regardez avec une ironie légère le port de Marina Grande sur votre écran, et tout à coup un sortilège s'en échappe ! au delà de l'intrigue de cette comédie, l'île vous saute à la figure et vous attire sur son vaste cœur.
Vous êtes à Capri en 1960, vous êtes sur l'île qui échappe au fouet du temps, vous pourriez être revenu à la cour d'Auguste, vous pourriez faire partie de la suite de Tibère, qui n'était pas un mauvais homme en dépit des légendes mensongères ; vous marchez avec l'honorable Clark Gable sur une passerelle invisible qui rassemble anciens Grecs, superbes Romains, pirates, pêcheurs, danseuses aux pieds nus, constructeurs habiles, jardiniers, vignerons, artistes ermites, saints et débauchés, fols écrivains, belles et vigoureuses marcheuses de la Scala Fenicia, amoureux naïfs, heureux et malheureux amants, perdus et retrouvés.
Si vous avez eu la chance prodigieuse d'arpenter au comble de l'étonnement et de l'émotion les quais et la plage de Marina Grande, le temps s'abolit ; rêveur, vous reconnaissez l'aréopage de maisons blanches, l'église vaillante, les escaliers de pierre usés par les siècles, l'envol hautain des falaises...
L'âme soudain un peu moins hivernale, vous saluez le vert sombre des montagnes couvertes d'une brume qui soudain livre passage à la lumière du matin, preste, vibrante comme si une déesse la jetait elle-même à la volée, sur les jardins de citronniers les plants de tomate, les vignes, et les rochers dévorés de fleurs ...
Peut-être à l'époque du tournage, les boutiques couvraient-elles moins les alentours du port facétieux, peut-être les barques reposaient-elles en plus grand nombre sur les galets, qu'importe, si vous êtes loin de l'île, ce film oublié vous la rendra ! Ce n'est pas son moindre charme !
Mais, ce n'est pas vous le héros, redescendez sur terre et reprenez le fil de cette idylle qui commence fort mal.Le froid Américain se loge au hasard, du moins le croit-il.
Sa chambre plonge du haut d'une terrasse à se damner sur le lieu le plus agité du bourg de Capri : ce théâtre adoré ou détesté de la Piazzetta . Nul mortel s'égarant à la belle saison sur cette clairière au bout de la forêt des blanches venelles du bourg, ne dort ou ne se repose. Le malheureux procureur Hamilton ignore quelles affres vont être les siennes …
D'abord, au bout du fil, exaspérée et choquée, sa prude fiancée lui signifie très vite son congé ,la faute en est au vacarme ahurissant montant de la Piazzetta ! Endroit voué à la débauche si l'on considère la question du côté de Philadelphie …
Une première visite à la tante et au neveu frise la déclaration de guerre entre l'Amérique et Capri.
La sublime tante colérique lui claque sa porte au nez, le terrible neveu lui glisse entre les mains. Personne ne semble comprendre sur l'île la richesse et la puissance de la civilisation américaine …
Mais, Capri est le rocher des miracles, l'île des sortilèges ! son atmosphère intangible, sa splendeur troublante et parfumé, son divin enchantement qui prend sa source sur l'Atlantide engloutie, sa vocation de beauté irréelle et concrète, apaisent les colères et adoucissent les querelles...
L'amour étend ses ailes, l'intrigue oublie la comédie facile, s'abandonne au songe du sentiment qui qui se chuchote face à la baie prodigieuse . La farce à l'italienne suit un rythme plus lent, plus doux..
L'américain demandera-t-il sa main à la tournoyante et farouche Capriote ? L'île retient son souffle.
L'oncle hésite, la belle Sirène prie la Madone.
Qu' adviendra-t-il du jeune écervelé Nando ? L'enfant n'a absolument pas envie de mener la terne existence d'un écolier de Philadelphie ! Comme nous le comprenons ! L'avocat Napolitain chargé de plaider la cause du procureur Américain perd absolument la tête . Ce galant Italien sensible à la beauté foudroyante de la Tante-Sirène rend un hommage passionné à son magnifique dévouement familial ! Tout se ligue contre le bon sens américain !
Capri gagnera-t-elle la partie ? Le procureur Hamilton se laisse envoûter, mais il doute, et n'a pas dit son dernier mot ...Le spectateur attendri profite de ses atermoiements pour grimper avec les amoureux-ennemis au sommet des vignobles du Monte Solaro, avant d'envier Sophia Loren, qui en émule lointaine du poète Gérard de Nerval, nage à l'instar des Sirènes dans la Grotte Bleue.
Hélas ! Quelle illusion ! Hamilton ferme son cœur, le séjour enchanté ne signifie qu'un intermède dépaysant.Son neveu doit partir sous son égide, quel destin Capri lui proposerait-il ?
La vie est chose raisonnable, l'amour divertissement sans lendemain.
Il a fait le tour de la belle tante de l'indiscipliné Nando et n'y reviendra plus ! C'est dit !
Un américain digne ne doit endurer aucune nostalgie sentimentale ; ce naufrage des plus humiliants ne concerne que les habitants de la « vieille -Europe » grignotés par la décadence. Il est temps de fuir l'île des Sirènes, l'avenir est écrit à Philadelphie !
Le bateau du matin s'empare du jeune Nando tenu fermement par son oncle impavide ; et l'île s'efface dans sa brume bleue.
L'image poignante de Sophia Loren, guettant, accablée de tristesse, le départ du bateau lui enlevant son neveu et son amant tombe comme le couperet de l'éternel adieu. Peut-être l'imiterez-vous, peut-être soupirerez-vous, si un matin de printemps, du haut du belvédère merveilleux de la Villa Munthe, sur la falaise d'Anacapri, penché vers le précipice, vous évoquerez Pénélope scrutant l'horizon sans espoir.
Ou Gérard de Nerval, notre poète disparu, invoquant la tendre jeune fille de l'île qui le délivra du « soleil noir de la mélancolie » ...
Raconter la fin d'une jolie histoire prouve un regrettable manque de savoir-vivre ; je me tais ! vous n'avez qu'une chose à faire afin de tordre le nez aux frimas de toute espèce : chercher cette rocambolesque et douce comédie sans y voir rien d'autre qu'un baiser envoyé sur la mer, un sourire sur le golfe de Naples …

A bientôt !

Lady Alix

(Nathalie-Alix de La Panouse)
Port de Marina Grande , Capri_, 1960, avec Sophia Loren et Clark Gable