samedi 11 juillet 2026

Fête de San Antonio à Anacapri entre fuite d'eau et procession, suite et fin ! Trilogie de Capri Partie IIII chap 18

  La fête de San Antonio à Anacapri, suite et fin: 

Une fuite d'eau, un sauveur ne sauvant rien et une bénédiction sous le soleil

Trilogie de Capri

La maison ensorcelée 

Partie III chapitre 18

 Les villégiatures offrent du bon et du moins bon, l'absence de machine serviable chargée d'assumer la corvée de la vaisselle en fait souvent partie.

L'esprit en paix et l'humeur légère, je m'attelai ainsi  à cette habituelle façon de finir une agréable soirée entre amis. capriotes, Léna et Arturo , assez courtois pour tourner en plaisanterie un dîner dont ils sortaient affamés! Les maudits raviolis commandés chez le meilleur traiteur, préparés par les mains expertes de la plus habile et talentueuse cuisinière d'Anacapri, s'étaient métamorphosés en pitoyables bouts de charbon, mais les citrons glacés nous avaient sauvés d'un drame épouvantable, notre honneur en ressortait quasi  intact, et  nos invités dans un charmant état, d'hilarité.... Ah ! Ces Français ! 

L'aube ne levait pas encore les diaphanes nuées de la nuit rayonnante d'un ballet d'étoiles, une sérénité parfaite enveloppait les blanches maisons blotties entre vergers et remparts. Laver quelques assiettes dans une atmosphère aussi suave relevait presque d'un bienfait du destin. Toutefois, il au bout d'une minute, je compris qu'il advenait encore une aventure des plus regrettables. Un ruisseau s'échappait sur le sol !  Je n'en croyais pas mes yeux : l'eau si précieuse à Capri, l'eau ne coulant plus des citernes, ou des rares sources de la montagne, l'eau amenée sous la mer,  à grands frais de Sorrente, jaillissait avec une étrange vigueur, non point dans la vasque, mais depuis le  placard de la cuisine...

Mais qu'avions-nous fait de mal ? Pourquoi ce châtiment terrible ? Comment être sous l'eau sur une île privée de sources ? L'antique Rio Caprile, englouti depuis mille ans, s'était-il réveillé en l'honneur de la fête de San Antonio ?  Un miracle digne du Saint  à la réputation bien établie de retrouver les choses perdues! Malgré cette explication prodigieuse, la crainte d'une inondation ravageant un logis loué à une fort sympathique propriétaire me bouleverse de peur, au point de perdre la tête et de crier  un "Au secours!" retentissant, comme si des loups affamés m'entouraient de regards avides...

L'Homme- Mari accourt à mes cris, en pousse d'autres, déniche une flopée de serpillières et se jette dans la bataille aquatique. En vain ! Plus nous écopons, mieux nous épongeons, et plus l'eau s'entête à gicler, de nulle part ... 

Toutes proches, les Campanelles de Santa Sofia fouettent notre ardeur de toute la douceur cristalline de leurs suaves mélodies, les heures filent à une allure de cheval lancé au triple galop, l'aube pointe son nez poudré d'or, et nous luttons toujours ! A force d'ardeur  et de ténacité, nous endiguons la marée inexplicable, et nous effondrons dans un sommeil si lourd qu'aucun des deux n'entend la sonnerie du portable censée nous tirer de notre repos afin d'aller défier les énormes marches de la périlleuse Scala Fenicia jusqu'à l'humble chapelle voué à San Antonio.

Un si pieux rendez-vous manqué à cause d'une ridicule fuite d'eau !  Je devine vaguement un appel, mais le sommeil l'emporte. Bercée par les campanelles, j'ai la ferme intention de dormir durant nos six petits jours sur l'île, tant pis pour San Antonio ! Savait-il seulement combien passer une serpillière trois heures d'affilée efface en vous toute envie de bouger, même si un ange sonnait dans sa trompette à l'entrée de votre maison ?  Je rêve, mais j'entends bien un bruit tonitruant évoquant la fameuse trompette, tant pis aussi pour l'ange -musicien, je  ne suis là pour personne ! 

L'Homme- Mari  reprend conscience le premier, me promet un petit-déjeuner revigorant,  et marche d'un pas hésitant vers sa cafetière adorée. Pétrifiée et courbaturée, un tantinet mélancolique, je ne cherche même pas à le suivre. 

Sans doute considère t- il gravement le sol  de cette cuisine, champs de bataille de la nuit écoulée. Notre cauchemar a-t-il  pris fin dans la lumière du matin ? C'est le jour de la San Antonio, ne méritons- nous une trêve  ?

Pour le moment, seules les mouettes rompent de leurs  bavardages stridents la quiétude de notre jardinet aux deux citronniers. Malédiction ! L'aube s'est envolée, et "mezzogiorno" est annoncée par les ferventes et infatigables campanelles! Qu'aurons pensé de nous les amis d'Anacapri ?

 "Ces Français,  quels paresseux ! Aucune parole ! Aucune ferveur ! leur  bel engouement envers San Antonio ? Quelle plaisanterie ! C'est la faute à Voltaire, certo !"

Mais, clamerai- je sur les falaises miroitantes de soleil victorieux;" Carissimi amici, nous ne sommes en rien fautifs ! Cette histoire d'eau rebelle ne relève que d'une sombre et cruelle fatalité ! "

Or, je ne rêve plus, on exhale une sorte de rage tout près, la voix s'intensifie, c'est l'Homme- Mari: le feuilleton des eaux courantes en pleine cuisine ne semble guère atteindre son ultime épisode....   J'accours et manque m'écrouler sur un sol décidemment aquatique...

"Les robinets! Gare aux robinets !"

L'Homme- Mari m'interdit de toucher à ces malotrus, eux seuls sont responsables de cette montée des eaux,  ceux de la cuisine, de la salle de bain des invités, toutefois,  grâce à un hasard providentiel, la nôtre ne laisse échapper que des filets inoffensifs, et le lavabo du jardinet ne cause nul dommages, si ce n'est sa manie de couler en fontaine abondante sur le pavement de la  majestueuse loggia.

"Roberto ! Il nous faut Roberto ! "

L'Homme- Mari objecte que notre Sauveur Roberto, héritier du savoir-faire des Romains qui le tenaient des Grecs quand ces derniers se souvenaient des leçons  d'architecture Atlante,  connaît  l'art de "l'opus reticulatum"; sait bâtir une arcade, un rempart en "opus diversum", restaurer un toit en coupole aplatie, élever une loggia aux blanches colonnes, édifier une façade à la mode antique ou prendre soin d' un contingent de volailles dodues dans sa ferme d'Anacapri. Hélas, ajoute-t-il du haut de son indéniable bon sens, le mystère des fuites d'eaux lui échappe certainement...

Je proteste et rappelle un fait évident:  l'univers de la plomberie capriote nous est inconnu, mais Roberto, trois fois béni par San Antonio, habite sur l'Olympe d'Anacapri, la promenade de la Migliera, il lui suffit de quelques minutes pour secourir à nouveau les Français en détresse... "Et il nous aime bien ! Il aura pitié de nous ..."

Comment le joindre  cet homme  compatissant et capable de tout ?

 Honteux et confus , nous voilà dans la sinistre obligation d'alarmer notre propriétaire, l'amica di Napoli que nous  craignons terriblement de déranger en pleine sieste sur une plage hors d'atteinte des troupeaux de voyageurs ... Une de ces "calle" aux vagues limpides,  blotties entre Nerano et  Amalfi, au pays des Sirènes...Les fuites d'eaux existent-elles en ces bleus paradis ?

La chère amica di Napoli ne réagit pas, les campanelles s'affolent, le portable rugit, le soleil décide de  nous choyer de ses ardeurs les plus généreuses, que faire ?

"Allons au restaurant d'en face ! Je sais, il pratique les prix des touristes, mais nous nous contenterons d'une insalata caprese , à l'ombre du bosquet de citronniers, et cela nous redonnera quelques forces, nous avons manqué la messe de l'aube, celle du soir nous attend, et la procession ! Jamais je n'oserai regarder Salvo et Flavia en face si nous ratons la procession de San Antonio, qu'est-ce qu'une vulgaire fuite d'eau à côté de la balade annuelle du Saint Patron d'Anacapri ?"

L'Homme-Mari se range pour une fois à ce déluge d'arguments et nous reléguons au fond des oubliettes la tragique situation de notre cuisine rafraîchie d'eau venue des entrailles du Monte Solaro, ou, bien plus regrettable, de la bonne ville de Sorrente...

L'escouade empressée de la charmante Trattoria "Aum- Aum" est ravie de revoir ces pauvres  Français  de la via Rio Caprile, si avares et prudents auraient-ils enfin une bourse digne du tourisme caprese ? Je suis affligée de briser leurs espoirs, nous n'avons pas changé ! et les Français  choisissent les plats les moins coûteux, tout en félicitant à la pelle le chef, les camerieri, et les jardiniers cultivant ces pomodori écarlates... 

Que ce verger de citronniers est apaisant ! les rayons tamisés d'un soleil ardent éclaircissent notre sombre humeur, tout va s'arranger, d'ailleurs un message de l'amica di Napoli s'invite au coeur de notre récréation salutaire.

"Roberto, oui, pourquoi pas ?  S'il n'est déjà en train de se préparer pour la procession, ou autre chose, aujourd'hui, c'est jour férié à Anacapri, vous savez, alors Roberto profite peut-être de la mer, ou de ses amis. Je vais essayer de vous l'envoyer. sinon, mon idraulico viendra de Sorrente, uno vero amico !  Ne bougez pas ! je l'appelle lui aussi, sono molto dispiace, vous  prenez cette aventure avec  beaucoup de gentillesse, vus êtes vraiment  des français spéciaux ! A prestissimo!"

La chaleur s'accentue, et un silence de plomb s'abat sur Anacapri. 

Le calme avant la tempête ! ragaillardis, nous franchissons la haie de camerieri invoquant les bienfaits de San Antonio sur notre passage, et apercevons une longue silhouette réfugiée sous  les rameaux du buisson de jasmin de notre voisin, une main s'agite en bravant le dur soleil, c'est notre sauveur habituel ! pourtant le sauveur en question arbore une mine perplexe et un oeil désabusé, manifestement, Roberto obéit à l'injonction pressante de l'amica di Napoli, mais aucune autre velléité  ne l'anime.

Il est en proie au doute et n'hésite pas à le montrer, tout en nous conservant sa courtoise bienveillance capriote.

Un robinet est interrogé, aussitôt, l'eau gaillarde déferle à nos pieds !

Roberto se précipite entre la salle de bain des invités et l'antre humide de la cuisine, il essaie de comprendre, ouvre les placards, soupire, rampe sur les carreaux caressés par l'eau moqueuse, et finit par désigner l'admirable arche élevée à l'entrée du salon par un artiste de la belle-époque ;

" Cara signora, cela, moi je sais le faire, achetez une ruine ici, et je vous aiderai à restaurer sa beauté  ! Pour la plomberie, il faut un spécialiste avec du matériel. Dio mio !  la musica ! la procession commence ! Vous  l'entendez  ? Elle arrive !  Que San Antonio vous bénisse ! Nous nous verrons ce soir à l'église ! Courage, l'idraulico de Sorrente trouvera la solution en dix minutes, l'amica di Napoli vous l'enverra bientôt,  priez San Antonio, il arrange tout !  Vite, sortez, San Antonio va bénir votre maison, cela tombe à point ! "

San Antonio serait-il un bon génie de la plomberie ?  Je n'ai guère le temps d'y, réfléchir, le tumulte  croît de seconde en seconde,  la rue en liesse hurle à la napolitaine, les chiens aboient à déclencher l'ire du Vésuve, les enfants sautent en cadence, les mères présentent leurs petits, les jeunes gens envoient des baisers aux belles jeunes filles qui défilent un sourire angélique aux lèvres, j'entrevois notre petite Stella- Maria, droite et rieuse, toute fière dans ses dentelles blanches, petit lutin malicieux au beau milieu des enfants du catéchisme, puis voici  la confrérie en blanc et bleu, les visages rouges et l'allure déterminée, et le parroco  qui salue comme s'il traduisait les paroles de San Antonio, couronné de fleurs d'or,  porté par les plus robustes gaillards d'Anacapri sur son char d'or. 

Spectacle saisissant, fervent, joyeux, les larmes m'en montent aux yeux, et la bénédiction vogue vers notre porte ! Nous sommes bénis ! Et, miracle, le portable nous promet la visite imminente du merveilleux "idraulico di Sorrente", à moins que le brave artisan ne préfère savourer les joies de la baignade sur sa plage de sable gris au bas de la citadelle... 

Tout dépendra du bateau et de son humeur ...  Nous restons en pleine incertitude et cette fois, fortifiée par la bénédiction , je laisse l'Homme- Mari  croire à l'impossible venue d'un plombier  de Sorrente un samedi  de fête à Anacapri et tente de trouver une quincaillerie ouverte. Anacapri abonde en quincailleries désuètes en apparence, et regorgeant  d'objets quasi insensés en réalité. Un déboucheur prodigieux  dénouera le noeud gordien de nos histoires de robinets,  comment ne pas y avoir pensé ? San Antonio a eu la vertu de me remettre les idées en bonne place .

Une, deux, trois, quatre, cinq belles quincailleries et  le vide sidéral, tous les commerces sont clos, les bonnes gens suivent la procession qui déambule avec une énergie proprement miraculeuse à l'autre bout d'Anacapri. Tant pis, je me sens guidée, et entre timidement dans l'unique magasin que j'ai du mal à fréquenter, le supermercato, privé de poésie capriote, mais parfois assez utile en temps de crise domestique, il faut l'avouer .

L'ambiance glacée au propre et au figuré me fige presque sur place, le mot "déboucheur" ne fait pas partie de mon vocabulaire, j'ai oublié notre portable, aucun dictionnaire ne s'offre à ma vue, cherchons avec patience cet objet pratique au sein des rayons.

 J'affronte la curiosité,  la méfiance, et surtout l'incompréhension, personne n'a jamais entendu parler du produit que je décris de façon imagée, personne ne désire en entendre parler ! Je ferme les yeux et supplie San Antonio de me prendre en considération, sinon en pitié, et une aimable dame me demande dans un anglais bizarre si j'ai besoin d'aide... 

 A cet instant précis, j'avise le liquide salvateur, camouflé à l'instar d'un poison à ne vendre à âme qui vive, m'en empare,  remercie la brave dame de l'aide qu'elle n'aura plus besoin de m'accorder, et vole à la maison, en le gardant serré contre mon coeur ... 

Un quart d'heure plus tard, notre devoir accompli, les tuyaux nourris de ce liquide peu odorant,  nous partons en quête de la procession, mais où San Antonio est-il passé ?

Par là, nous dit-on, non, par ici, plutôt à droite, allons donc ! Vers la grotta d'Azzura ! 

De guerre lasse, dans le soir tombant, à force de tourner et retourner, nous trouvons refuge en  l'église Santa Sofia, coquillage nacré peuplé de statues sereines en bois clair, et de pèlerins paisibles allumant une forêt de veilleuses. Sur le parvis on danse déjà devant un orchestre, des grappes d'enfants d'une élégance extrême, coquets et chamarrés, tournoient et virevoltent en clamant:"Balare ! Balare !"(danser, danser),  je voudrais surtout m'assoir ! 

"Ce sont nos amis français, venez, il reste une table, vous verrez le Saint rentrer chez lui, le pauvre, chaque année, il semble si content d'en avoir terminé... Allons, qu'attendez-vous ? "

 Nos ennuis domestiques envolés, nous voici au beau milieu d'une comedia dell'arte improvisée, tout Anacapri discute, bavarde, sautille, gesticule, règle des querelles d'amoureux, s'embrasse, se congratule, jeune filles aux décolletés plongeants, jeunes hommes fiers, patriarches tenant des guirlandes de petits enfants d'une main ferme, c'est une marée montante de bonne humeur, de longues robes fleuries, de boucles d'oreille extravagantes, de rires, et de bonheur ...

Les jeunes mariés de septembre plus amoureux que jamais nous reconnaissent avec entrain: "Papa  e Mamma sont avec les autres amis que vous aimez juste à la porte de l'église, nous allons les prévenir que vous dîner avant le retour de San Antonio !  A propos, demain, vous êtes invités à la maison, vous ne le saviez pas ?"

Non ! Mais nous sommes aussi heureux que les enfants  se bousculant pour voir San Antonio  faisant son entrée triomphale ... L'impatience atteint son comble, nous retenons notre souffle, la fanfare éclate, les braves gens s'égosillent, et dans une pluie d'étincelles, San Antonio, ravi de sa balade, se dirige vers la porte béante de Santa Sofia ...

L'Homme- Mari s'élance, prêt à immortaliser cet instant suprême, et je salue la procession qui ondule sous mon nez ...Joie simple,  ferveur pure, émotion enfantine, la fête de San Antonio ne s'achèvera qu'à l'aurore ...Nous félicitons le parroco, colosse rayonnant de bonté, qui n'en peut  manifestement plus !

"Revenez ! et priez ! San Antonio ne vous trahira jamais .."

Salvo, Flavia, Laura e Alfonso, et leur fille adolescente aux yeux verts de mer, aussi belle que la statue de la Madona du jardin secret du belvédère de la Migliera, nous obligent à nous sustenter de pain béni, afin de bien terminer notre journée de bataille contre une malencontreuse fuite d'eau.

 "Pauvres amis !  Juste le jour de la fête de San Antonio! et quel dommage d'avoir manqué la messe à l'aube ... Vous aurez moins d'ennuis l'an prochain...

"Demain, vous dînez, chez nous, vous n'oublierez pas ? "

Comment  l'oublier ? Leur jardin en terrasse est un des plus fleuris de l'île  et leur hospitalité aussi généreuse que celle de leurs ancêtres croyant  accueillir des dieux en villégiature sur le rocher divin ...

Quelques danses, des accolades, et nous marchons lentement sur le chemin désert de la Migliera.

Cette nuit, ce sentier nous appartient, la  suave nuance de la mer efface nostalgies et tourments,  au gré de la brise, flottent les chants des oiseaux invisibles parmi les ramures frissonnantes

Cette nuit est d'une douceur de miel, les jasmins brouillent les sens, les chats bondissent vers nous, le monde étincelant à l'autre bout du golfe ne nous touche plus, la fête de San Antonio  s'achève dans la douceur d'un monde idéal...

A bientôt,

pour la suite de ce roman -feuilleton, ou Trilogie de Capri: "La maison ensorcelée"

Nathalie- Alix de La Panouse ou Lady Alix

Contes et légendes de Capri 

 Chroniques littéraires

 Roman épistolaire sur les amours de la comtesse de Flahaut et de Talleyrand:

"Les amants du Louvre



 

jeudi 2 juillet 2026

L'art de fêter San Antonio entre le feu et l'eau II :Trilogie de Capri Partie III Chap17



L'art de fêter San Antonio avec le feu et l'eau à la cuisine

Nous étions désormais fixés sur notre sort dans le charmant village d'Anacapri.

Un complot s'était formé et nous devions filer doux, sous peine de perdre l'estime de nos meilleurs amis capriotes,  l'aide des Sirènes et la bénédiction de San Antonio.

L'Homme- Mari me surprend en oubliant de ronchonner à la française !

 Peut-être l'influence italienne  atténue- t- elle  cette manie si répandue chez les maris bien-portants. Au contraire, l'Homme- Mari est ravi de se levers aux aurores, de longer l'exquis chemin de Caposcuro, fleuri d'hortensias démesurés, de respirer la suave effluve du jasmin encore baigné de rosée voguant par-dessus les murs Romains, Grecs, Phéniciens, Atlantes,Capriotes, mais tout simplement solides et harmonieux, de descendre avec prudence l'escalier le plus rude de l'île afin de prouver que notre coeur bat à l'unisson des gens d'Anacapri. 

Quant à ceux du bourg virevoltant de Capri, il est encore de nos jours de bon ton d'observer à leur sujet une réserve  de bon aloi ...

Tout allait ainsi pour le mieux dans le meilleur des mondes, à l'écart des odieux remous guerriers, et des  terrifiants tumultes de ce fol univers, et de notre pays.

En fieffés optimistes, nous mettons notre point d'honneur à ne plus songer qu'au bien-être de nos amis et, en à la bonté à toute épreuve de San Antonio. Ce vaillant créateur de miracles  méritait bien que l'on risque de se casser deux jambes, le cou et un bras en sautillant vers sa chapelle sur les énormes rocs de l'éprouvante Scala Fenicia.

 Refusant de me laisser aller à l'égoïsme invétéré des gens s'épuisant à ne rien faire  sous le prétexte que des vacances,  même fugaces, vous  y obligent, je profite de la sieste de l'Homme- Mari pour rendre aux amis les devoirs coutumiers, soit une promenade entre les venelles, jusqu'au chemin de Capodimonte, où se dresse, célèbre malgré elle, la Villa du bon docteur Axel Munthe. 

Je plains cet ami immatériel troublé dans ses désirs de solitude, de l'afflux de visiteurs passant en troupeau indifférent devant ses précieuses collections, ses objets de prédilection, et accomplissant à la va-vite le tour de son jardin extraordinaire. pour une raison inconnue, une intuition bizarre m'affirme que l'ancien amant de la reine du nord se soucie autant que mes vieilles connaissances en chair et en os, de mes salutations, confidences et bavardages  

 N'est-il finalement le seul sur cette île à comprendre notre sage folie ?  Mieux vaut garder un silence éloquent sur notre fatale obsession d'une maison ruinée qui ne nous ruinera peut-être jamais: la triste perspective en vérité ! Un cri enfantin , clair et strident, m'aide à retomber au milieu de la petite rue piétonne, quasi déserte à cette heure: "Zia !" Et un lutin aux longs cheveux bruns lâche sa trottinette et m'attrape à la ceinture en roucoulant des mots affectueux. Comment  ne pas rayonner quand la plus charmante sirenetta de Capri déferle sur votre mélancolie ?

C'est Stella- Maria, aux neuf étés, la fille de nos amis qui se sont déjà annoncés ce soir; justement, il est urgent que je songe à remplir leurs assiettes,  vais-je m'enquérir des goûts culinaires de ce lutin froufroutant  qui me donne du "Zia" en se précipitant dans mes bras comme si je venais d'apparaître après un exil de dix années? impossible ! Le lutin est reparti  en agitant ses bras à l'instar d'une mouette dansant sur la mer. 

A sa place, son père, le musicien , l'écrivain, le créateur Arturo, notre premier ami  rencontré sur l'île, m'assourdit d'un déluge de douces paroles, il a lu dans mes pensées, et me supplie de ne rien préparer, ce qui veut dire exactement le contraire en langage capriote courtois.

"Mais non, carissima,  ne préparez rien, ne vous donnez aucune peine, nous venons pour la simple joie de vous retrouver en famille, et de savourer la fraîcheur du soir sous vos citronniers, la nourriture ne compte pas face à notre amitié !"

Je promets de sustenter cette famille délicieuse de rosée vespérale et de nectar céleste, et continue mon chemin en tentant de me souvenir du meilleur traiteur d'Anacapri. La situation est grave  et l'Homme- Mari  qui ne se doute de rien ! Notre cuisine est parfaite en soi, ses placards dégoulinent de bizarres instruments, mais son four ne marche pas,  mes talents ménagers sont nuls, et l'Homme- Mari ne déteste rien tant que de se mettre aux fourneaux en vacances.  Heureusement, le jeune Capo du Bar Grotta Azzurra me prend en pitié, il se souvient de moi, et compatit à mon sort, mes obligations sont terribles, il le sait et me conseille de réchauffer d'excellents Raviolis Capresi,

 "Tous les gens d'ici en raffolent ! cela ne ressemble en rien à des raviolis ordinaires, vos amis vous béniront ! Venez  tout à l'heure, ne vous préoccupez pas de détails aussi insignifiants. Pensez à San Antonio, il vous aidera à choyer vos amici capresi, sa gratitude vous est déjà acquise ... Le prix ? Cela dépend du poids... Vous ne pensez pas que vos amis auront très faim ? Détrompez-vous, les gens d'ici dévorent leurs raviolis, vous ne pouvez les affamer, cara signora, tout le monde n'est pas frugal comme vous, et votre mari ?

 Vous voyez ! Lui aussi mangera beaucoup de raviolis capresi ! "

Que ne ferait-on pour satisfaire l'appétit de "veri capresi "et d'un Homme- Mari bien-aimé ? sans oublier San Antonio dont c'était certainement le plat favori ... Toutefois, en dépit de ce choix admirable, une confuse crainte m'envahit, malgré la chaleur de cet après-midi; n frisson glacé me saisit.. Quelle  obscure fatalité ne se niche -telle au creux des roches miroitantes qui me narguent sur le si charmant chemin de ronde surmontant Anacapri vers la tumultueuse piazza Vittoria ?

 Un mouvement de foule au pied du "Seggiovia", chargé de hisser à la cime du Monte Solaro des paresseux jouant aux intrépides me force à réclamer mon droit pour la traversée houleuse de la piazza. Ce rendez-vous des mini-bus, des taxis, des touristes effarés, des Capriotes désinvoltes, et des chats horrifiés par ce tapage humain me donne le vertige, où suis-je ? Pourquoi  m'enchaîner à cet amas perpétuel de rêves, d'espoirs, de visions d'une île reléguée dans les limbes du passé ?

 Jamais le fantôme qui réalisa le prodige de m'envoyer une lettre datée d'un autre siècle, ne s'égarerait en ces lieux voués au tourisme aveugle, celui qui  ne regarde que le drapeau de son guide ou le dos du voisin...,Une irrépressible montée de nostalgie m'incite à m'élancer au pas de course vers la boutique éloignée et paisible tenue avec amour par le père et sa fille, à une encablure du jardin de la Villa San Michele; là où sommeille le Sphinx de granit rose aux pouvoirs toujours vifs sur son parapet...

Bousculant d'inoffensifs voyageurs, les larmes aux yeux, je me hâte comme si tous les Carabiniers de Capri étaient déterminés à me jeter sur le premier bateau en direction de Naples ou Palerme, un dernier "mi dispiace" et  j'entre la respiration coupée. Je récolte aussitôt un cri de joie, et le cercle chaleureux se reforme en un clin d'oeil. Salvo officie en solitaire, sa charmante aide Laura en profite  pour m'embrasser en  abandonnant  en mon honneur son repassage de robes milanaises splendides, 

" Che bello ! si, cara Signora,  ecco qua, le choix de Giulia pour le défilé,  che peccato ! vous ne pouvez vraiment pas applaudir votre jeune amie; la mariée de septembre ? Nous vous regretterons tant ! Ce sera si beau, et accompagné de musique française ..."

Hélas ! nous nous défilons pour ce défilé, dictature des vols oblige, et aussi arrivée de notre propriétaire, après tout, le rôle d'un propriétaire reste d'occuper sa propriété .. 

"Trouvez- nous une niche à chiens ou une cabane de berger, et nous resterons, sauf  si même ce genre de logis risque  d'atteindre le prix des palais sur le continent ..."

Laura m'approuve : "Vous êtes à Capri ..." 

Que répondre à cette maudite affirmation, ritournelle écorchant nos oreilles depuis huit années  d'espérance déçue ...

 La jeune mariée de septembre, et sa mère nous rejoindront d'ici peu.

Laura sa récréation achevée me laisse bavarder avec mon vieil ami Salvo.

" Giulia est nerveuse, San Antonio ? Non ! La sfilata, le défilé l'obsède, elle désire la reconnaissance  de son travail,  et de sa défense de l'ancienne et mythique sprezzatura, la désinvolture capriote,,,  Mais, comme c'est une amie du Parrocco qui l'a mariée, elle suivra la procession avec son époux, seulement à la fin, quand le Saint semble si content de se reposer, trois heures de balade et une pluie de bénédictions, à son âge, cela fatigue !

 Vous, cara amica, avec votre mari, soyez  demain soir devant l'église, nous vous donnerons le pain béni. Et ensuite,  la danse ! l'orchestre s'installe juste devant le porche, c'est très commode, les enfants se tortillent des heures avant  sur la  petite place. San Antonio apporte la joie dans nos foyers... Vous dînez à la maison, quand ? Flavia décidera, vous savez ici, les femmes règnent sur notre rocher... 

Mais  moi je travaille ici et au jardin, surtout au jardin. Auriez-vous oublié que notre jardin  l'emporte sur presque tous les autres ?

 Et sans l'armée de jardiniers du parc d'en face ! Moi, je soigne, je nettoie, je nourris, j'arrose, j'arrache, je me casse le dos et voyez mes mains ! et dire que ce sont ma femme et ma fille qui se ruinent chez la manucure ! Pas vous ? Non, vous attendez mieux pour la ruine, toujours la maison d'en bas ? Priez San Antonio ! Je ne vois aucune autre solution, vous avez eu raison de venir spécialement en son honneur, notre Saint Patron vous le revaudra, l'ingratitude n'est pas de son domaine, dai ! qu'est-ce que cette mine triste ? Et pâle, vous avez trop de pluie dans votre région, demain soir, ou après-demain, ma femme vous cuisinera un menu qui vous revigorera, en réalité,  

 L'ami Salvo , solide et généreux, dissipe aussitôt les ombres nées en chemin, en reprenant le fil de notre éternelle conversation sur l'état de nos coeurs, la beauté  de Capri. et les malheurs du monde.  Voici que San Antonio ne tarde pas à se glisser dans nos propos relevés d'une véhémence proprement capriote.

"Bien sûr, vous descendrez à l'aube jusqu'à la chapelle avec votre mari, ensuite, je vous conseille de remonter, c'est moins périlleux et surtout moins inutile que  de continuer vers le port, votre mari détestera cette aventure, moi en tout cas, je ne suivrai jamais Flavia sur ces énormes marches usées, glissantes, dangereuses. 

Non, ne soyez pas tentés tous les deux, je reconnais que  la vue vous ensorcelle, que le golfe scintille comme de la soie, tant pis, remontez au plus vite ! Vous devez absolument assister au début du spectacle, la Banda Musicale, commandée à Massa Lubrense, la plus ancienne,   la meilleure, resplendissante, et parée de costumes magnifiques, défilera à partir de 10 heures du matin, et se répandra sur les escaliers, les venelles, et la via Giuseppe Orlandi, la via principale, gare aux touristes s'ils osent lui faire obstacle ! 

La Banda Musicale ranime notre joie d'enfant, et émerveille les petits, c'est notre citta qui renaît, malgré le tourisme de masse, les siècles, les guerres, les souffrances, la musica célèbre notre amour à la fois pour San Antonio et pour notre communauté, notre grande famille ... 

Vous comprenez, cara amica ? 

 Et reposez-vous, tout Anacapri prendra des forces, les magasins seront fermés, les gens à la sieste ou en train de se faire beaux pour la procession, ou à la messe, à 11 heures, puis à 18 heures, vous entendrez les campanelles, impossible de lutter, elles tinteront de manière à aller chercher les âmes de nos ancêtres, et la fanfare éclatera  quand San Antonio surgira, porté sur son trône d'or par les plus robustes d'entre nous.

 La confrérie s'alignera, en blanc et bleu, ensuite, les enfants, la petite Stella-Maria et ses amies qui ont fait leur confession au printemps, ensuite, tout le monde,  même les chiens, sauf les chats qui sont les plus sages. Ils surveilleront cette agitation du haut  des murs et des toits, je voudrais bien être un chat pour échapper à cette liesse, et m'occuper de mon jardin qui exige de boire matin et soir ..."

 J'aime écouter Salvo, je suis émue, ranimée, même sans la musica tant vantée... 

A cet instant déferlent mère et fille, belles et lisses, sublimes de raffinement fleuri ( à la mode milanaise ou capriote ?) et de gentillesse spontanée.

On m'embrasse et on m'interroge, et le refrain de chanter:

"San Antonio ? Vous êtes de retour pour lui ! Que c'est bien, il vous récompensera, carissima, demain, ah, vous savez déjà, attention, chaussez- vous solidement, et couvrez-vous, le soleil vous brûle même à l'aube sur cette Scala Fenicia, malheureuses filles d'Anacapri qui pieds nus, hissaient leurs fardeaux en des époques où le Donne comptaient moins qu'un âne ! "

Je jure que seule une catastrophe nous ôterait le courage et la ferveur de sentir battre le coeur d'Anacapri en cette chapelle dédiée à son  carissimo Patrono, impossible n'est pas français, et notre affection envers Capri touche également les rocs frappés de lumière féroce entassés sous le doux nom d'escalier phénicien.... 

"Après-demain soir, vous dînez à la casa ! il faut que vous admiriez mon jardin qui m'éreinte ! Salvo ne mesure pas la peine que je me donne ..."

Salvo esquisse une subtile grimace à ces mots péremptoires.., Cette subtile passe- d'armes s'envole dans le flot de remerciements, congratulations, et nouvelles embrassades, le savoir-vivre en Italie du sud  gouverne encore la vie, et c'est tant mieux.

Sur le chemin du retour, je me souviens de mes invités du soir, et des sublimes Raviolis Capresi que l'Homme- Mari inspecte d'un oeil inquiet.  Il n'est plus temps de s'interroger sur les vertus de ce plat local, le temps suspendu galope soudain et nous voici installés sous la loggia, couvant Stella-Maria étendue entre les deux citronniers. 

L'Homme-Mari me lance un regard rassurant, le plat de raviolis a très bonne mine et se réchauffe piano piano ... Non, pas de conseils à quémander à  la belle Léna ! un Français est capable de surveiller des raviolis, fussent-ils exotiques, sans l'aide d'une mamma, aussi sympathique et accorte soit-elle .

Plaisanteries, nouvelles, confidences fusent, le vin du Vésuve monte à la tête, la nuit valse lentement sur les bosquets de la montagne, et l'étoile du berger  nous sourit comme une heureuse promesse. or, voilant la beauté suave du ciel pur, une odeur d'incendie trouble les senteurs sucrées du buisson de jasmin... un appel retentit, et encore un autre, deux enfants sur trois s'inquiétent de leurs parents indignes, encore en villégiature à Anacapri, sous un prétexte qu'ils s'imaginent, bien à tort, des plus fallacieux.

 Du coup, la grâce à la magie de ces "chiame -video", la conversation roule en français, en anglais, en italien, et comble de l'attendrissement, notre petite de bientôt sept étés fait admirer un  chevalier Jedi en peluche à Stella- Maria  aux anges. L'art de créer des liens emprunte des voies parfois déconcertantes ...

L'excitation s'apaise, je m'apprête à servir les mirobolants raviolis cuisinés avec maestria par une véritable mamma,  quand un nuage de fumée déferle sur nos têtes.

"Le feu ! il y le feu, ma Mamilla ! Aiuta !"hurle Stella- Maria en bondissant au fond du jardinet.

Elle a raison !

"Ciel ! Nous brulons !"

Les deux maris se précipitent, maudits raviolis !  sous la force du traître gaz,  les belles spécialités capriotes se sont métamorphosées en un épouvantable brouet charbonneux...

Impavide et amusée, Léna récite la prière de San Antonio:

"o San Antonio,

modello di grande santtità, 

 aiuttami à vivere da vero cristiano, fedela alla grazia 

e alla promesse del mio batessimp

Tu vedi quando sono le difficoltà...."

"Tu vois, cara amica, San Antonio a éteint l'incendie, maintenant, qu'allons-nous manger ce soir ?"

"Des glaces !" dis- je d'une voix mourante.

Sur ce,  l'effrontée et radieuse Stella- Maria  me demande la permission de se rafraîchir, et je la guide gentiment à la salle de bain des invités, sur le lavabo un joli savon parfumé lutte contre les relents flottant encore dans le logis. 

"Zia, dit-elle, je viens de faire ma confessionne ! que c'est difficile d'inventer des péchés ! Tu y arrives  toi ? "

 Je lui affirme que rien n'est plus simple, et à tout âge, et la laisse se divertir les mains jouant avec l'eau .

Incapable de croire en une autre péripétie, j'invite les amis à oublier l'incident sur les bancs du jardin, Léna et Arturo n'en peuvent manifestement plus de rire.

"J'adore les soirées chez vous, il se passe toujours quelque chose de drôle ! mais brûler des raviolis, c'est un exploit ! vous les aviez mis dans de l'eau au moins ?"

 L'Homme- Mari.perd son sang-froid: "De l'eau ?"  répète- t-il sombrement.

et d'avouer qu'il n'y a pas songé une seconde ...

 De l'eau ! les raviolis capresi ont besoin d'eau !

 Mais, oui, de l'eau, je nous vois toujours entourés d'eau ...

Peut-être serait-il judicieux d'apprendre par coeur la magnifique prière à San Antonio,  quelque intuition m'assure que je vais avoir besoin de l'aide du Saint Patron d'Anacapri ...

A très bientôt pour la suite de la fête de San Antonio, 

 Nathalie- Alix de la Panouse ou Lady Alix

 Chroniques littéraires et capriotes 

 Trilogie de Capri: " La maison ensorcelée"

 Roman épistolaire: "Les amants du Louvre"



San Antonio paré pour sa procession du 13 juin.
Eglise de Santa Sofia Anacapri juin 2026
Crédit photo Vincent de La Panouse




samedi 20 juin 2026

L'art de fêter San Antonio malgré les petites épines de la vie I :Trilogie de Capri" Partie III chap 16

 L'art de fêter San Antonio à Anacapri I

Ou:  petites aventures  et "Maison ensorcelée"

Trilogie de Capri partie III Chapitre 16

La fatalité s'exerçant sur l'Homme- Mari et moi-même, son Epouse-bien-Aimée ne faiblissait pas . Il fallait regarder ce drame en face : la "maison ensorcelé", cette masure quasi en ruines oubliée de tous dans son jardin ravagé des hauteurs de Capri, avait fait de nous ses esclaves, ses amants, ses amoureux déçus.

Cette comédie durait depuis plusieurs années, et nous nous jurions à chaque retour de Capri que l'espèce de cabane romantique surmontant la valletta de Caprile, endroit ignoré sauf des poètes, des chats et des jardiniers passionnés, ne nous mènerait plus jamais par le bout de son jardin sauvage et bien sûr hanté. 

Or, quel lieu secret ne regorge- t-il de fantômes séduisants, bavards et fort allurés sur le roc de l'île de Capri ?

 Un domaine hanté ?' Bien sûr, mais à la condition de rester enfoui sous des murailles romaines enchevêtrées  de guirlandes de jasmins, câpres, et lauriers roses. Surtout pas de lumière, cette folle, cette conquérante, cette impitoyable lumière capriote, troublant l'âme, aveuglant les yeux, aucune belle paire de lunettes de soleil ne vaincra jamais son éclat pur et sa vigueur de torrent céleste, et brouillant l'esprit.

 Mais, que faire si la lumière chasse les sortilèges ? L'angoisse nous torturait  depuis qu'en avril dernier, notre maison dépouillée de son mystère fleuri s'était levée, vêtue des seuls balustres de ses terrasses, son jardin odorant laissant place à l'ennui de murets de pierre, et sa majestueuse allée de pins, plantée en ce temps pas si lointain où les Sirènes chantaient au sein des grottes,  toute amenuisée par des coupes sévères.

Nous avions ressenti un grand ébranlement mental en contemplant ce désastre, qui passait pour un progrès  aux yeux embués des personnes raisonnables. Selon nous, c'était un affront quasi impardonnable, mais, le pire n'allait-il survenir ? Que réservait l'avenir ? 

Il était essentiel d'en avoir le coeur bien net ! Toutefois, revenir si vite à Capri ! 

J'avais quelques économies, et je mourais d'envie de les offrir en sacrifice sur l'autel du divin rocher. L'Homme- Mari mourait d'envie de m'approuver, mais quel prétexte invoquer ?

Or, la fête du Saint Patron de notre village du Monte-Solaro survint à point cette fois pour nous fournir un alibi parfaitement fallacieux. il était absolument vital que nous y assistions ! Comment avoir tardé à ce point ?  San Antonio de Padoue, né à Lisbonne mais revenu au ciel sous son nom italien, adoré vers 1220 entre Toulouse et l'Italie, régnait depuis l'exquise église de Santa Sofia sur les charmants habitants du non moins charmant village d'Anacapri. Cette fête, le 13 juin, représentait tant pour Anacapri ! Nos amis y prenaient part avec une ferveur touchante, et nous qui prétendions que Capri était notre seconde patrie, nous ne la connaissions que par les échos littéraires d'Axel Munthe dans son "Livre de San Michele" et d'Henry James, invité d'honneur du premier... 

Non seulement, nous célébrerions un Saint qui avait déjà manifesté une appréciable et courtoise mansuétude à notre égard, mais nos coeurs palpiteraient à l'unisson des habitants d'Anacapri au moment de la procession réunissant une foule pittoresque et joyeuse.

Peut-être le Saint débonnaire se pencherait- il devant notre maison louée à" l'amica di Napoli", peut-être  bénirait- il ces Français qui s'inventaient une seconde vie et ne cessaient d'espérer obtenir la clef d'une ruine romanesque, dépourvue de vue sur la mer, et blottie à l'extrême bout de l'ancien hameau de Caprile; endroit délicieux, apprécié des chats, des poètes, des amoureux, mais parfaitement inconnu des voyageurs mondains ..

 En avril, cela nous semblait déjà presque un siècle, la maison dénudée, livrée aux mains expertes mais brutales d'une équipe de jardiniers prompts à lui ôter sa grâce antique et ses buissons touffus, avait semé le doute dans nos esprits romanesques: l'aimions- nous encore ? 

San Antonio allait certainement nous aider à retrouver l'ensorcellement envolé, et, si possible, le fameux trésor de notre maison en France, ou encore mieux, celui de ce domaine. Si seulement les légendes racontaient la vérité !

Or, l'éloignement avait  fini par apaiser ces doutes. L'envie de revenir rêver sous ce jardin maintenant rythmé d'une cascade de terrasses, alors que nous l'avions imaginé peuplé d'épais bosquets et d'allées profondes, effaça en mai le vertige mélancolique du séjour d'avril. 

Il était absolument indispensable d'en avoir le coeur net, et l'âme légère, d'ailleurs, la maison ensorcelée tirait sur une corde invisible afin de nous ramener vers sa beauté décrépite.

Le souvenir de la bonté de San Antonio, dont la mansuétude avait aidée l'Homme- Mari à retrouver sa carte vitale égarée sur le sol d'une venelle d'Anacapri, puis après avoir suscitée l'étonnement, l'angoisse, (une carte vitale exerçait- elle un pouvoir de vie ou de mort sur son possesseur? était tranquillement retournée chez nous grâce à Salvo qui l'avait recueillie à la suite d'un cortège de gens  aussi zélés qu'angoissés.

Le signor français risquait- il sa vie sans cette carte ? Un frisson d'horreur parcourut les venelles d'Anacapri ...

Nous avions rassuré nos aimables voisins le lendemain avec effusion et confusion, sans manquer de remercier San Antonio de ce petit miracle en la faveur d'un étranger étourdi.

  Rien ne semblait plus utile et judicieux  que d'implorer le Saint si amical en profitant de ces festivités décrites de façon  des plus tentantes sous la plume des deux compères: le bon docteur et paladin d'Anacapri, Axel Munthe, et l'écrivain un tantinet caustique Henry James.

San Antonio fit ainsi un nouveau miracle ; et nous débarquâmes sur le quai de Marina Grande dans un éblouissement si intense que je crus être enlevée au paradis.

Après la fraîcheur campagnarde, la pluie toulousaine, l'ennuyeux voyage à bord d'un avion rempli comme une boîte à outils, une traversée maussade sur une mer gris- bleu, l'eau se changea en un lac de turquoise incandescent, les falaises en miroirs d lumière d'or, et la petite vallée entre les deux chaînes de montagne en ruisseau rose coulant entre des citronniers chatoyants.

Nous étions enfin de retour et le temps perdit sa pesanteur. Le temps n'existait plus ! en dépit des touristes caquetant sur le quai, et des appels frénétiques de leurs guides. Ce vacarme nous concernait nullement, une brume diaphane poudrée d'or nous  en éloignait, quelque chose  nous attendait, quelque divinité souriait, quelque fantôme bizarre se réjouissait...

Je levai la tête afin de saluer le Sphinx de granit rose perché sur le parapet de la villa du bon docteur Axel Munthe, en surplomb de la Scala Fenicia, (qui est bien plus ancienne encore que les Phéniciens), qui me rendit ma politesse en son langage silencieux.

Nous étions de retour et le bonheur nous empêcha de dire un mot avant d'ouvrir le minuscule portail de notre jardin de poupée.la soirée se passe à flâner sur les" traverse" délabrées, à respirer le parfum du jasmin flottant dans l'air tiède, à remarquer que les étoiles se penchent comme des fleurs elles- aussi vers les eaux tranquilles du golfe  et à espérer dormir jusqu'à une heure impardonnable le lendemain... 

Les amis patienteront ! San Antonio n'a aucun besoin de nous voir si tôt ! Et il est prudent  de nous armer de  courage avant de descendre vers la vallée aux domaines négligés cachant le plus étrange de tous, celui qui ne nous appartient pas, mais que nous considérons avec une tendresse extravagante.

Or, Capri dicte ses caprices et la vie se déroule selon ses lois.

La clochette tinte dés potron-minet, Ciel ! De quel crime nous soupçonne-t-on ?

La mince silhouette de notre énergique nouvelle amie Laura se dessine derrière le portail du jardinet. Aurait-elle quelque chose de grave à nous confier ? Mais non ! Si elle nous réveille à l'aube,  c'est pour nous charger les bras chargés des tomates et citrons de son verger. Et de ses paroles rauques et chantantes courent à l'instar d'un torrent de montagne.

" Comme vous êtes pâles tous les deux ! Vous allez vous reposer, et surtout ne plus penser à cette histoire de maison en ruines, et pas à vendre, qui vous mine le moral ! Ne faites rien ! dormez ! Prenez des forces, la "solennità  di San Antonio", exige une santé de fer. Mes tomates vous rendront votre vigueur, et les citrons réveilleront votre bonne humeur 

 Croyez-vous que je tombe du ciel ? Non, je viens de grimper de Marina Piccola, vous savez que j'habite au-dessus de la baie, depuis le temps que je vous envoie des photos de nos coucher de soleil tout de même .. .Allora, pourquoi cette mine étonnée ?  Me prendriez- vous pour une Sirène, voilà qui me flatterait! 

 Maintenant, écoutez- moi maintenant, amici mei, nous vous invitons samedi à six heures du matin, en la chapelle de San Antonio, là où les jeunes filles se reposaient un peu avant de reprendre leur dure montée, la tête chargée de corbeilles remplies de fruits, de lettres, de paquets, et même de  lourdes, très lourdes pierres ,les pauvres !

Vous, vous descendrez, les mains vides, pensez à ces courageuses filles, et Capri vous le revaudra, sans oublier San Antonio, une journée  merveilleuse, procession, chants, danses, et on vous donnera du pain béni ! Vous ne fêtez jamais vos Saints dans les villes et villages en France ? Quel triste pays : si ? 

Ah ! quand même, cela arrive. Voilà qui me réconforte ! Je reviens demain, plus calmement...

Vous étiez réveillés au moins ?"

"Certo !" dis- je en balançant le sac de vitamines capriotes d'où s'échappe des arômes d'une fraîcheur à faire chavirer San Antonio en personne...

L'Homme- Mari, un instant perplexe est  heureusement charmé  par cette spontanéité matinale : comment se montrer ingrat envers une si exquise personne qui joue les filles de l'aurore afin de vous sauver de votre carence en légumes frais ? 

Par contre, il craint de d'avoir mal compris, Laura a-t-elle vraiment proposé, (de façon assez catégorique avouons- le !)  que nous affrontions les marches taillées pour des éléphants de la Scala Fenicia, à une heure où les heureux mortels paressent au fond de leurs lits ou devant un café ?

J'essaie de lui montrer le bon côté de l'aventure, d'abord la gratitude des amis, heureux de voir que notre désir de vivre à leur rythme la fête de leur Saint Patron n'est pas un simple voeu de voyageur gâté, ensuite, la reconnaissance du San Antonio lui-même.

 Ne lui prouverons- nous un indéniable attachement ? Enfin, si le vaillant paroccho d'Anacapri déplace son imposante personne, (digne de Don Camillo ) comment ne pas suivre en pèlerins attentifs, soumis et fervents ? 

"C'est la moindre des politesses ! Notre séjour ne se justifie que de cette manière... Quelle escapade magnifique ! Le golfe s'emplira de lueurs roses, le ciel d'étincelles, le soleil franchira les eaux au moment de la bénédiction, et les amis nous sauteront au cou, oui ? Tu sembles inquiet ?" 

"Et ensuite ? Que faire après l'heure bénie ? Monter ou descendre ? Le premier choix nous épuisera, le second nous anéantira, dans les deux cas, nous fondrons en sueur comme des fontaines, et  gémirons sur ces pierres aigues qui meurtrissent les pieds, et risquent tant elles sont pénibles de nous envoyer choir dans les gouffres qu'elles défient.  Si nous gagnons le Port, aucun bus ne nous prendra, cette messe a lieu samedi, jour d'affluence en bas, et les taxis nous ignoreront,  remonter sera impossible avant la nuit... "

"Tu exagères ! et je suis d'accord pour remonter vers Anacapri, nous raconterons nos exploits à Salvo qui s'amusera à nous guetter depuis la "Porta della differenza",celle qui surveille la Sscala depuis la guerre de Troie,  je parie qu'Ulysse a dû jurer devant les Dieux la pureté de ses intentions à l'époque ..."

L'Homme- Mari soupire, préfère ne pas insister, et m'annonce que seul un café lui rendra sa passion pour cette île absurde. 

" Je veux bien me balader sur les falaises à l'aube, et dévorer du pain béni au lieu de croissants, mais  toi, n'oublie pas la raison de notre petite semaine entre les fermes, les poules, les vignes et les citronniers de ce village encore rustique. J'aime vraiment San Antonio, seulement, plus que ce  modèle de bonté, c'est la maison de la vallée  perdue qui nous attire. J'ai un pressentiment, mais le café passe avant toutes ces considérations ..."

"Avant le tour des amis ?"

"Oui ! Cessons de nous mentir ... D'ailleurs, saluer trop vite les fameux amis risque de susciter d'autres dangereuses invitations, cette procession par exemple, il est hors de question que l'on nous prie d'y participer !  Comment cheminer trois bonnes heures sur les escaliers de ce village, martyrisés par la chaleur, en chantant des cantiques en italien? Il aurait fallu suivre un entraînement spécial plusieurs mois à l'avance, notre intention n'était-elle d'admirer ce spectacle à l'ombre, à la terrasse d'un café  devant l'église ? Restons à notre place, discrets, bienveillants, et basta ! "

'C'est bizarre, dis- je, moi aussi j'ai une intuition,  je ne nous vois pas à la procession, mais tous deux entourés d'eau ..."

"Tu as vraiment besoin de repos ! Ne sommes-nous sur une île définie comme une terre entourée d'eau ?"

L'Homme-  Mari  disparaît, manifestement fort soucieux de l'état mental de son Epouse-Bien-Aimée, et j'en profite pour envoyer une salve de mots enjoués à une kyrielle d'amis capriotes et fiers de l'être.  

"Venez nous retrouver ce soir ou demain, tout est parfait à l'ombre de nos deux citronniers, sauf votre absence, venez dîner, déjeuner, comme il vous plaira pendant cette semaine, sauf le jour de la fête !"

Mais, toujours cette conviction que d'étranges aventures viendront nous bouleverser pendant cette  superbe fête ...

Une heure plus tard, la chaleur frappe Capri de plein fouet, les roches miroitent, et les parfums montent à l'assaut  des promeneurs osant musarder entre les remparts,  vergers, arcades et escaliers éclatants de beauté fleurie. Une nuée étourdissante d'hortensias  métamorphose les plus humbles jardins en exubérants sanctuaires couronnés de grâce parfaite. Des prodigieuses envolées, rouges, roses et pourpres de Bougainvillées bougent à chaque souffle de la brise venue des hauteurs rocheuses parcourues de voiles diaphanes.

 Envoûtée, l'esprit bercé par ces visions extravagantes, je marche d'un pas si lent que j'en perds l'Homme- Mari. pourtant, voilà un chat placide qui s'approche, le regard vif de celui qui devine une ancienne connaissance... 

Ce bonhomme de chat était un compagnon de celui si blanc, au regard  si bleu, signe de son lien avec les Sirènes, que j'ai tenu contre mon coeur avant qu'il ne rejoigne une de ses nouvelles vies... Nous l'avions confié à la terre fleurie du jardin abandonné, et la pelle de l'Homme- Mari avait buté sur une boîte en fer, exagérément ancienne. Une nuit après cet  troublante coïncidence, alors que nous pensions dans notre naïveté romantique que le chat avait choisi ce moyen de nous rendre assez riches pour acheter son domaine, il ne restait plus aucune trace sous le buisson de fleurs rouges, ni du pauvre félin, ni de la lourde cassette rouillée...

"Signora, vous cherchez quelqu'un ? Mi dispiace, vous semblez si bouleversée... Sono Angelo..." 

Un ange ! il me fallait rencontrer aussi un ange sur les pentes empierrées de la vallée de Caprile, lieu hanté par excellence, fréquenté par une armée de chats affamés, quelques fantômes bien élevés, et planté d'oliviers assoiffés.

"Angelo, piacere,  vous êtes le premier angelo que je rencontre ici, quel honneur, en réalité, je cherche mon mari... Je songeais à un chat, un beau chat blanc aux yeux bleus, peut-être pourriez-vous me donner de ses nouvelles ?

 Il habitait cette étrange maison ornée de balustres délabrés, et ce jardin qui n'existe plus, regardez, le domaine est poignant, des murets, des arbres coupés, et une maison abîmée par les hommes, et mon mari qui a disparu !"

Angelo sourit et me montre une silhouette qui s'agite du côté de la terrasse dépouillée de ses plantes sauvages. 

"Ce signor ne serait-il le mari perdu ?"

Qu'il est utile de rencontrer un ange ! 

Mais, ce dernier s'exprime soudain de façon si terrestre que je doute de sa nature angélique.

" Voyez ces oliviers, ils souffrent, la pluie persiste à ne pas nous rafraîchir, je suis inquiet, et vous, Signora, vous aimez planter ?  Moi, c'est mon métier, reprendre les vergers, i nostri horti, en friche, et couvrir Anacapri d'oliviers, il faut sauver notre terre ! et l'huile, l'Oro di Capri, vous l'avez déjà goûtée ?  Un délice !"

Ciel ! Jamais un ange véritable ne me vanterait son huile d'olive ! Quelle méprise et quel dommage ... Mais cet Angelo, enthousiaste, mince à l'instar d'un chat de Capri, le visage  de celui qui regarde le soleil en face, distille une gentillesse purement capriote ...

L'Homme- Mari saute par-dessus le portail de notre domaine interdit et se demande manifestement à qui nous avons affaire. Trois chats l'escortent comme s'il était le propriétaire officiel de cette ruine entourée de pierres.

"Ah!, dit "l'ange", vous habitez cette maison, quel bonheur, depuis le temps qu'elle nous attriste, si belle, si solitaire, et ce jardin, j'y planterais des oliviers avec votre permission; quel miracle !  Vous avez vaincu la malédiction, vous des Français !"

Hélas ! Si seulement... 

J'explique en m'efforçant de m'exprimer dans un italien moins fantaisiste que d'habitude notre histoire incompréhensible sauf à  un vrai naturel de Capri, ou plutôt d'Anacapri. Je supplie notre amateur d'oliviers de me donner une idée, et je promets de façon fort imprudente que s'il nous aide à acquérir à un prix français cette ruine capriote, l'Homme- Mari s'empressera d'en couvrir les pentes d'oliviers.

L'Homme- Mari tressaille de crainte, que suis-je en train de raconter ? Du coup, l'ange doué d'une finesse hors du commun décide de parler dans un français hésitant. Nous tressaillons de joie cette fois, mais pas pour longtemps...

"Ce domaine, ce n'est pas une question d'argent, il y a autre chose ... La maison est hantée... Vous voulez mon avis ? Priez San Antonio !  La messe est à 6 heures samedi, dans la chapelle du Saint, au milieu de la Scala Fenicia . J'y serai et nous discuterons, mais pas maintenant, je dois m'occuper de la plantation plus bas, près du rio qui n'existe plus."

Emplie d'une fierté sentimentale, je demande des nouvelles de notre ermite d'avril, et l'ange roule des yeux abasourdis. Un ermite ? 

"Signora, vous rêvez, l'ermite vivait près du rio  voilà deux bons siècles, un saint homme, il a laissé une réputation  qui pourrait même rendre jaloux San Antonio, un sage qui avait l'air de sortir du tronc de son olivier, figurez-vous que l'arbre, qui doit  exister encore, lui aurait été offert par un  officier français, justement, quel hasard inouï, le propriétaire de cette ruine qui vous plait tant."

L'Homme- Mari intervient à l'aveuglette, il n'a guère saisi les paroles de l'ange, mais se souvient de l'ermite aux mille rides, et surtout de sa Fiat recluse depuis quarante ou cinquante ans sous un abri de fortune.

 Ce rappel de la modernité a le don de secouer notre  sympathique Angelo.

Je lui suggère timidement que les ermites peuvent en engendrer d'autres, mais cette remarque l'agace. Je lui ôte ses certitudes, et , si ce n'était sa courtoisie îlienne, l'ange nous quitterait avec une légère réserve.

 "Je comprends, finit-il par dire, vous avez sans doute discuté avec un ermite moins ancien, un descendant du premier, qui a hérité de son verger, de sa mare aux canards, de son olivier et de sa philosophie  ...  Vous me donnez envie d'aller lui rendre visite. Je suis content de notre conversation ! A samedi, la Scala Fenicia et la messe à l'aube, rien de mieux pour vous sentir capriotes !"

L'Homme- Mari le regarde partir vers les profondeurs de la vallée, et me confie d'un ton lugubre:

" Cette maudite masure, elle renaît, je la sens renaître, elle s'accroche à nous, ne la décevons pas!"

" J'éprouve la même chose, elle nous tend les bras, amis nos mains sont vides... Prions San Antonio,  c'est le moment ou jamais, cet Angelo a raison. 

Mon Dieu !  Déjà un message:  l'ami Salvo nous souhaite la bienvenue et nous convie à dîner très bientôt, nous en saurons plus ce soir, c'est trop gentil, et bien sûr, il fallait s'y attendre,  notre sauveur habituel nous ordonne très gentiment de descendre la Scala Fenicia pour la messe de l'aurore. Nous n'y échapperons pas !"

Une heure après cette promenade, j'entre dans la boutique d'Arturo. Sa fille Stella -Maria, pétillante et malicieuse, un lutin farceur et affectueux, pousse un cri de joie, et l'ami violoniste clame haut et fort son allégresse, ils viendront tous les trois dîner demain chez nous et tous ensemble, nous écouterons la sainte messe en la chapelle de San Antonio:

" Samedi à 6 heures, sur la Scala Fenicia, vous viendrez, amici mei ?"

" Certo !"

Mais je nous vois toujours entourés d'eau ...

A bientôt, pour la suite de ce roman-feuilleton à Capri, 

Nathalie - Alix de La Panouse ou Lady Alix

 Pages capriotes et littéraires

Roman "la maison ensorcelée" Trilogie de Capri Partie I et II

Roman "Les amants du Louvre" sur ce blog



Anacapri retient son souffle avant la fête de San Antonio
Juin 2026, crédit photo Vincent de La Panouse



 




samedi 6 juin 2026

Notre sauveur d'un soir: Roberto d'Anacapri: Trilogie de Capri "La maison ensorcelée" Partie III chap 15

Roberto d'Anacapri: l'art de courir après notre sauveur 

La maison ensorcelée

Trilogie de Capri Partie III

Chapitre 15

Les périlleuses explorations des rios capriotes, hélas privés d'eau depuis l'Antiquité ou à peine un peu moins, méritaient certainement que nous y consacrions le plus clair de nos fugaces séjours sur le divin rocher.

N'étions-nous venus que pour  cultiver ces deux choses essentielles à la survie de l'âme et du corps : les conversations passionnées et la marche sur les sentiers abrupts ?

"Parla ! insistait Salvo à ma vue, et je parlais ! Mal, puisque notre sauveur éternel fronçait les sourcils en m'entendant encore une fois inventer un mot  qui tenait plus du grec, du latin ou de l'atlante que de la langue des descendants de Dante.

Or, ces promenades exaltées au sein des buissons en fleurs et des ruines éparpillées en aplomb de la mer, couleur de lait ou de vin selon ses caprices, ne devaient en aucun cas nous ôter de l'esprit nos devoirs envers les aimables sauveurs qui nous avaient guidés avec une bonté infinie dans des circonstances bien fâcheuses .

Ainsi, en octobre dernier, par une nuit pétillante de moqueuses étoiles, un drame se joua dans notre modeste cuisine, l'Homme- Mari affamé après une marche torturante et un déjeuner composé de l'air  frais du belvédère du Parco Astarita, à l'autre bout de l'île, tenta de réchauffer ses macaronis vespéraux. il alluma, lutta, ronchonna, se comportant en mari exigeant que les choses inanimées lui obéissent sur le champ, ne récolta que silence et froideur. la pasta resta glacée, et l'humeur de l'Homme- Mari atteignit un degré de température proprement alarmant.

 D'autant plus que le portable de notre très aimable et dévouée jeune propriétaire, engin d'habitude pétillant comme tout portable italien, observait un silence fort désagréable.

 Nous étions seuls face à l'adversité !

"Plus de gaz ! Pourtant nous avons réglé le loyer rubis sur l'ongle, c'est inexplicable, honteux, tant pis pour ce soir, le restaurant sur la Piazza déborde de pizzas en vente libre, mais demain ? Qu'allons-nous devenir demain sans café ? Le bar Grotta Azzura  ? Oui, mais il faut traverser la rue  et tourniquer dans un carrefour pétaradant au risque de se faire renverser par l'armée de vespe du matin  !

 N'oublie pas que juste en face, les temples de la culture, collège et lycée, se remplissent de jeunes conducteurs désordonnés. Jamais je ne me résignerai à pareille chose, nous n'allons tout de même pas courir dans Anacapri en suppliant que l'on nous serve un petit-déjeuner ? il faut agir, ce gaz doit absolument revenir chez nous, si notre amie Napolitaine  ne répond pas, cherchons ici.  Qui peut nous aider ? " 

En fait, une seule personne le pouvait, l'accorte, aimable, serviable, dévouée policière municipale, adorée de tout e la petite ville, et dont la maison moderne bouche la vue de notre Villa patricienne depuis au moins trente ans. (A l'exception de la tour  que nous avions eu l'insigne chance d'habiter, propriété de notre ami Alessandro, désormais louée à des heureux mortels qui y vivaient à l'année, en nous narguant du haut de leurs belles fenêtres à meneaux).

En dépit de ce détail accablant, la maison de la Signora respire les roses, et retentit  de l'aboiement de son jeune épagneul, un chien doué d'une vive et irrésistible curiosité envers les passants, ce qu'il exprime d'une façon qui ne nous perturbe plus, (même si parfois l'envie prend d'autres personnes de s'exprimer un ton plus haut que ce gentil animal en lui infligeant des remontrances bien senties...).

Ce chien débonnaire n'a-t-il le droit de manifester sa passion de la vie en vrai citoyen d'Anacapri ? Surtout ne fait-il la joie d'une excellente personne, qui m'a sauvée, voici deux ou trois ans, devant un portail refusant cruellement de s'ouvrir en me laissant ridicule et angoissée, prisonnière de la rue ?L'H omme-Mari n'entendait manifestement aucun de mes appels désespérés, et j'offrais l'image poignante d'une épouse délaissée, sac enflé de tomates et d'oranges aux pieds, mine larmoyante et pâleur de mauvais aloi sur une île où arborer un teint de velours doré constitue une preuve de savoir-vivre..

Quelle sinistre péripétie me frappait- elle ? Je ne m'en doutais pas, mais rien de très grave, une simple routine dans la vie quotidienne des îliens: l'électricité précieuse venait encore une fois à manquer, bloquant toute communication avec l'Homme- Mari, l'imposant portail et mes espoirs de me débarrasser  au plus vite de ce lourd cabas attestant notre goût pour la nourriture locale.

Au moment le plus pathétique, une forme robuste  surgit de la rue et, tout en me présentant salutations et compliments, souleva un battant du portail et me poussa sur l'allée entourant la blanche Villa. 

Malgré mon émotion et les paroles s'écoulant à la vitesse d'un torrent en crue de cette  serviable dame en uniforme, je compris qu'il s'agissait de notre voisine immédiate, qu'elle habitait sous nos fenêtres, que les pannes d'électricité  ne duraient que le temps de prendre un café chez un ami, et que si je me trouvais encore dans une fâcheuse situation je n'avais qu'à  crier son nom, "Marisa", dans l'air d'Anacapri...

"Appelez- moi, je viendrai ! Des Français comme vous, cela n'existe pas ! Toujours polis, et aimant mon chien, jamais un mot méchant sur ce pauvre petit, il aboie parce qu'il est jeune, et vous, cela ne vous dérange pas, comme vous aimez les animaux !  Allora, venez me voir en cas d'urgence, ou demandez- moi, tout le monde me connait .A presto!" 

L'Homme- Mari s'amusa beaucoup de cette histoire, d'autant plus qu'il fut incapable à son tour de dompter le portail rétif, et il admira la force  autant que le dévouement de cette chargée de la sécurité d'autrui dans les rues d'Anacapri...

Marisa persévéra dans son désir de voler au secours de ces Français à la réputation d'étourderie bien ancrée. Or, excepté  l'oubli de nos clefs sur la table du jardin, ce qui nous obligea à la supplier de nous confier une minute les doubles confiés par notre prudente propriétaire,  à son vif désappointement, nous nous montrâmes exemplaires.

Mais, en cette fraîche nuit d'octobre, rompant avec la courtoisie élémentaire enseignant que nul être civilisé ne devrait perturber le repos de son prochain à l'heure du dîner, nous lançons, dans l'étroite Via Rio Caprile, un cri chargé de toute la détresse qui se puisse moduler en notre italien fantaisiste. 

"Inutile de se lamenter si bruyamment, voici la sonnette !"

 Et le petit chien véloce de se jeter sur la grille, et ses aboiements sonores de couvrir le tintement mélodieux de la clochette que j'agite tout en me repentant de déranger la quiétude vespérale d'une vaillante policière municipale luttant jour et nuit afin de nous garantir calme et sécurité  il serait bien naturel que cette héroïne du quotidien ne nous entende pas...

Ne dort-elle du sommeil du juste, la conscience pure et le corps épuisé par ces marches à la recherche des gens à aider dans le lacis épuisant des venelles d'Anacapri ?

 Que représente notre  manque de gaz à côté de cela ?  Nous sommes des enfants gâtés et pire, des gens en vacances ! Nous ne méritons rien !  et pourtant, un espoir me vient ...

" Prions San Antonio, c'est notre Saint Patron ici,  et  s'il réveille la signora Marisa, je promets d'assister à sa fête l'an prochain en juin !"

L'Homme- Mari doute manifestement de la sollicitude de San Antonio à l'égard de ces Français qu'il a déjà aidé à retrouver la précieuse carte vitale l'an passé..

"Les Saints ne sont pas prodigues de leurs interventions, me chuchote-t-il d'un ton fataliste, même à Anacapri."

Je vais laisser chien et clochette en paix quand  San Antonio, Patron d'Anacapri a pitié de nous une lumière jaillit dans nos ténèbres, et la silhouette de la Signora Marisa envahit le balcon parfumé.

Je raconte le drame du gaz envolé, la signora compatit, réfléchit, ordonne au gentil chien de laisser ce paisible quartier romain retomber dans sa sérénité antique, et d'une voix claire propose un nom, celui sans doute de l'homme de la situation : "Roberto !"

"Roberto est l'ami, le meilleur ami, l'ami d'enfance, de la la signora de Naples, votre propriétaire,  cela compte beaucoup ici, pensez! L'enfance, cela passe si vite, mais les amis restent, Roberto va vous aider, attendez ! Oui ! Pronto ? Roberto ! Les Français ont besoin d'une bombola, tout de suite ! Cinq minutes ? Va bene ! "

Sans quitter sa posture romantique au balcon, Marisa nous explique doucement, il faut bien que cette pauvre dame française saisisse un mot sur trois, que Roberto arrive ! Avec la bombola di gas, dai !

 "Hélas, dis-je, nous ignorons tout du gaz, où devons -nous mettre cette providentielle bombola ?"

La signora me rassure, tutto bene, Roberto sait tout, il remplacera l'ancienne bombola et la ramènera  chez le marchand, de fleurs et d'aliments pour animaux de compagnie, à côté du Bar Grotta Azzurra.

"Nous avons l'habitude, ne vous préoccupez- pas de si peu, Signora, allez- vite retrouver Roberto maintenant, il rentre du travail et ses poules et ses chèvres ont faim !"

Comment ce diable de Roberto a-t-il pu se matérialiser avec une diligence si extraordinaire ? est-ce un être humain ou un cousin des esprits de l'air capriote ?

Le voici !  Un grand gaillard vient de surgir tel Zorro dans cette nuit de velours purement capriote. Campé devant notre entrée au lourd portail électrique, il sourit de manière si spontanée qu'un élan de sympathie irrésistible déclenche une conversation décousue, ponctuée de gestes et de rires irrépressibles, l'émotion nous gagne : Roberto traîne dans un charriot une réconfortante" bombola di gas", sommes-nous sauvés ?

 Hélas ! Roberto nous prie de lui donner la clef du logement où installer son chargement, et nous avouons que cet emplacement reste un mystère de l'humanité. En vérité, nous ignorons tout des usages pratiques de notre logis romantique... 

Je cherche dans les tiroirs, amasse une poignée de clefs hétéroclites, le regard rivé à la merveilleuse bombola qui ne servira peut-être jamais. L'Homme- Mari tape au hasard sur tous les placards susceptibles d'abriter  une famille entière de bombole. Vaines tentatives !

 Radieux et confiant au milieu de ce drame, Roberto garde l'incroyable sérénité des Capriotes de souche qui  ont affronté tant de tempêtes avec le sourire. D'ailleurs, son portable  chante et la voix qui s'en échappe chante encore plus fort, c'est notre gentille propriétaire qui  gazouille à la vitesse d'un ruisseau, elle sait tout grâce à la signora policière municipale, et  nous apprend l'essentiel: le placard sur la gauche, en face de notre entrée, c'est celui qui accueillera la prodigieuse, la miraculeuse, la merveilleuse bombola !La clef ? Celle qui personne n'a vu tant elle nous sautait au visage:

" Accrochée à droite de la porte !"

Rien n'est plus compliqué que la simplicité ...

Là-dessus, Roberto rit encore plus fort, sourit de toutes ses dents enneigées, et hilare, aux anges, m'explique que la gentille amica di Napoli demande à me parler, je suis terrorisée, d'abord par notre exigence d'une bombola à dix heures du soir, ensuite par l'obligation de bavarder en italien, l'émotion a provoqué une sottise soudaine, j'ai l'impression d'être une créature sortie de la préhistoire, époque où  nul n'usait de la langue de Dante. 

Mais non, ma crainte s'envole aussitôt, sous les flots babillards de notre gentille amica di Napoli, je retrouve , sans doute grâce à San Antonio, mon vocabulaire et une certaine forme d'intelligence, absolument naturelle faut-il le préciser ...

Nous nous congratulons avec une magnifique harmonie, je complimente Roberto, "Il nostro salvatore alla bombola !" et l'amica di Napoli , toujours au bout du fil, de rire aux larmes. Puis, toujours emportée sur les ailes de notre gratitude infinie, je promets un cadeau, du vin, des chocolats, en tout cas, quelque chose de français au mois d'avril prochain à ce chevalier errant toujours prêt à fournir du secours sous forme de bombola di gas aux Français affligés, ainsi que notre présence à la fête de San Antonio le 13 juin. Roberto s'incline et nous donne rendez-vous au printemps, l'ancienne bombola repart en sa compagnie, la nouvelle incite l'Homme- Mari à voir la vie en rose. Tout va pour le mieux dans le meilleur d'Anacapri ...

Mais, en ce beau matin d'avril, à l'ombre des pentes d'or vert, des bosquets d'émeraude et prairies parsemées de roches à la nuance de miel sauvage, des vergers de bergamotes et de citronniers éclaboussé de lumière fougueuse, et retentissant des rondes d'oiseaux de mer,  je contemple, perplexe mon paquet préparé en l'honneur de Roberto. 

Où se cache-t-il ce Roberto qui jaillissait en quelques instants au sein de la nuit d'octobre pour se métamorphoser en homme invisible au mois d'avril ?

Depuis notre retour sur l'île, tout le monde nous rebat les oreilles de Roberto, si serviable, si aimable, si vaillant, si courageux, l'ancien élève de Flavia, le compagnon de plage de Giulia et son époux, les jeunes mariés de septembre, enfin, le bien-aimé d'Anacapri! Notre amica di Napoli ne cesse, elle aussi, d'attiser notre sympathie envers cet admirable amico qui sera si heureux, si ému de notre cadeau.

Aussi, laisse-t-elle, chaque jour inondé de la divine lumière de Capri, au lieu du numéro de portable secret, du si renommé Roberto, des rendez-vous de sa part à notre seule intention.

Une fois chez nous pour un" bicchiere di vino bianco" ! Une autre fois, "d'accordo per un "caffè ristretto", surtout pas ce breuvage horrible des Français, ou pire l'affreux "caffè americano", ensuite, "Stasera va bene per un limoncello..."

Mais à chaque fois,  la déception s'invite au rendez-vous ! 

Roberto ne sonne pas, Roberto ne monte pas nos marches glissantes, Roberto ne pousse aucun cri de joie devant mon beau sachet de chocolats toulousains, artistiquement présenté sur la table du jardin, ou du salon, selon l'heure annoncée par les soins de la gentille amica di Napoli... Roberto, ma première intuition ne m'avait trompée, est un esprit de l'air, et je me sens, à chaque envol de cet invisible sauveur d'octobre, au comble de la confusion ...

Le pire se précipite sur nos personnes innocentes une fin d'après-midi sur la piazza Caprile, lieu bouillonnant de vie indomptée à ce moment de la journée qui voit les écoliers se bousculer, les mères de famille s'époumoner et les minuscules véhicules, spécialités de Capri, bondir en s'acharnant à détruire l'ouïe des passants agglutinés sur les plus maigres trottoirs de l'île.

 Au coeur de ce tumulte, un havre de paix me tend les bras, une charmante boutique vantant de mignons vêtements pour enfants coquets habillés avec amour selon des canons un tantinet désuets. noeuds roses, dentelles, blousons  que n'aurait renié Marcello Mastroianni, si sa mère avait tenté de lui en endosser à un âge fort tendre, enfin, un endroit titillant les envies maternelles.

 J'entre, l'Homme- Mari sur les talons, la mine de l'époux conscient de son devoir et déterminé à l'accomplir au plus vite.

"Choisis ce que tu veux, de toute façon, les enfants jugeront ton goût démodé et ne songerons pas à te manifester leur gratitude, sois lucide, essaie de ne pas te ruiner, et filons. iI est encore temps d'attraper le coucher de soleil depuis les ruines romaines de Damecuta, mais si tu pries la jeune fille de te montrer tous les imperméables de sa collection, nous errerons en pleine nuit au risque de nous faire enfermer par le gardien... En juillet, pourquoi pas, mais en fin avril ...

Ce blouson me plaît pour le bébé de Berlin, mais est-ce du 12 mois ?  En bleu bien sûr, le beige est trop commun, qu'en dit la jeune fille ?  Insiste !"

J'insiste, trop contente de la passion subite de l'Homme- Mari à l'égard de la mode des petits, j'insiste et parlemente avec la gracieuse vendeuse qui s'enfonce joyeusement dans les profondeurs de sa réserve. Tout Anacapri semble-t-il a déjà exigé cette taille !

 Nous verrons certainement défiler un régiment de bébés en blousons style années cinquante... En attendant, le soir se devine malgré la vive clarté de cette fin de glorieuse journée d'avril. Au-dehors, le vacarme grimpe plus vite que la température d'un malade atteint de forte grippe, et je suis désolée de hurler en étalant un adorable imperméable rose inventé pour parer les petites filles romantiques de l'île. 

"Pour le bébé de Marseille, en 18 mois, qu'en penses-tu ? "

L'Homme- Mari n'entend pas un traître mot, mais ne pense que du bien de mon choix; hélas, là encore, notre sosie de Graziella secoue la tête: inutile de descendre dans les entrailles d'Anacapri, la taille du bébé de Marseille n'existe plus, toutes les gamines de cet âge à Anacapri affrontent les averses de printemps parées de cette exquise création à la coupe tellement dans l'esprit italien, mais, peut-être, le mois prochain ou d'ici l'automne...

"Vous reviendrez comme toujours, Signora ?  Alors, j'en garderai un, mais la bambina va grandir, que décider pour la taille ?  Ah ! "

Le "Ah" s'adresse à notre portable pour deux. Plongée dans un abîme de réflexion vestimentaire, je repousse cet engin vers l'Homme- Mari qui s'oblige à répondre, et aussitôt se met à crier d'une voix couvrant les vociférations de la rue:" Je ne comprends rien ! Prends- le !"

A cet instant précis, une vespa racle le trottoir, un mini-bus froisse une Fiat en sens inverse, un groupe d'adolescents en interpelle un autre, et au sein de cette cacophonie, une petite voix murmure très loin dans le maudit portable quelque chose qui évoque ..."Uova" insiste la petite voix ..

Ciel ! Uova ? L'amie de Naples, notre propriétaire ! Mais pourquoi scande- t-elle ce mot étrange, uova, uovo ?

"Pronto, si, si, cara amica ! Roberto ?  Devant le petit portail ?

 Uova ? Non, je ne comprends pas, en fait, nous discutons avec une vendeuse qui paraît anxieuse à l'idée que nous puissions lui acheter un article, c'est très bizarre, la collection serait-elle réservée aux Anacapriotes ? Non, je plaisante, chère amie, oui, sur la place, le magasin pour enfants. 

Ainsi, Roberto est devant le petit portail ? Mais qu'il patiente deux minutes, nous sommes juste au bout de la rue, que c'est gentil, mais c'est moi qui désire absolument lui donner un paquet. Oh ! Il a filé! Il a disparu, bien sûr, je m'en doutais, je suis très honorée de la visite manquée de ce cher Roberto, dis-lui que demain, je reçois des amis d'ici, qu'il vienne pour le dessert, non ?

 Mi dispiace on jurerait qu'un tremblement de terre secoue tout le quartier, a prestissimo !"

Pensive, je  cherche le lien unissant l'insaisissable Roberto et le mystère des "Uova", que cherchait à m'expliquer notre amie de Naples ? 

"Il me faudrait un indice, vois-tu... "

L'Homme- Mari, lassé de cette confusion capriote, m'oblige à délivrer l'obligeante vendeuse de ces clients impossibles à satisfaire !  Puis, le voici qui se hâte vers le dernier bus dévalant la route en lacets de la Grotta d'Azzura. Trop tard, le bus a décidé de nous narguer, et nous voilà forcés d'entamer ce long itinéraire en vagabonds. du soir errant au bord des gouffres.

La promenade s'étire, entre échappées sur la mer et remparts romains, maisons mystérieuses, et douceur de la brume vespérale, le bus nous dépasse, et nous l'ignorons, seule nous enlève sans peine la poignante poésie de cette marche pareille à une incantation amoureuse.

 Naïfs, nous soupirons de joie devant une allée, c'est l'entrée du domaine de Damecuta, nous en sommes persuadés, et, comme d'habitude, nous commettons un crime de lèse -armée !

 On nous siffle, on nous envoie des signaux lumineux, on nous fait des gestes extrêmement violents, nous venons de pénétrer dans la zone militaire ! Nous risquons le cachot!

Une course éperdue nous sauve de justesse de l'ire des officiers ou simples soldats, tous scandalisés de l'impertinence de ces Français.

En surplomb du golfe constellé de  lueurs mauves et roses, d'étranges bancs griffonnés de noms d'amoureux nous procurent une halte méritée. Un jeune homme s'approche, et dans un élégant français nous réconforte de nos malheurs.

"Le domaine militaire est mal indiqué ! il longe le chemin des ruines, et tout le monde se trompe, regardez, le soleil se prépare à nous quitter, le parc est à vous, quoi de plus beau que de contempler ce spectacle  rassurant et sublime en ce lieu qui reste grandiose ? Les ruines parlent tout bas quand la nuit les effleure  ..."

Le poète, héritier en ligne directe de Virgile, est happé par le bosquet de Pins. Nous le suivons, perdus chacun en ces rêveries que berce la clarté d'opale tombant sur la mer rougissante. Soudain, un profil grec, d'une pureté extravagante, se dessine, ciselé au-dessus d'un muret antique, un autre s'avance, ce sont deux amoureux nimbés de lumière immatérielle, notre poète et sa fiancée, déesse ou mortelle ...

Nous nous éloignons lentement, sentant d'impalpables et bienveillantes ombres accompagner notre errance entre deux mondes...

Une heure plus tard, adieu rêveries, adieu amours antiques, adieu domaine des dieux et des empereurs, un sac inconnu se balance sur la grille de notre modeste portail; vaguement inquiet, l'Homme-Mari le détache d'un coup sec, l'ouvre et éclate de rire:

 "Uava !  Les oeufs ! Je m'en souviendrai, ce Roberto est prodigieux ! une omelette tout de suite, voilà qui nous redonnera assez de forces pour recommencer une marche forcée demain ! Mais comment le remercier cet homme invisible ?"

 le lendemain, dimanche, nous offrons table ouverte à une kyrielle d'amis, j'ai supplié l'amie de Naples de supplier Roberto: seuls des capriotes se succéderont autour d'un risotto et de gâteaux au citron. Roberto, s'il venait ne risquerait qu'une indigestion, hélas, pas de Roberto ! 

Le surlendemain, lundi, veille de notre retour en France, Salvo et sa famille nous racontent d'amusantes péripéties îliennes en levant leur verre de prosecco, les confidences fusent à la vitesse des flammes du Vésuve, les paroles cascadent, et la clochette tinte...

L'Homme-Mari se dévoue. Une haute silhouette manque reculer face à cette assistance hilare, c'est Roberto ! Nous nous jetons tous sur lui, l'obligeons à s'assoir, le félicitons pour l'excellence de ses oeufs, certainement ses poules sont les meilleures pondeuses d'Anacapri, le régalons de torta caprese, l'empêchons de respirer, de parler et même de lever son verre tant est grande notre joie de choyer un esprit de l'air ! Sur ce le portable sonne à son tour: et les personnes un peu pompettes que nous sommes se taisent, comme des enfants pris en faute ... 

 La voix pressée de la gentille amie de Naples annonce une incroyable nouvelle: "Roberto osera vous saluer ce soir !"

Cette fois, l'allégresse monte jusqu'au ciel, Roberto raconte la touchante épopée de la "bombola di gas",  pleure de rire en évoquant le souvenir de ces Français si angoissés, embrasse Giulia, son amie d'enfance, promet qu'il nous aidera à nouveau, et nous sauvera de la famine si nous manquons d'oeufs. Puis, le voici qui donne l'accolade à Salvo, ami de son père, à Flavia, son ancienne institutrice, nous embrasse comme si nous étions capriotes et  d'un ton paternel, nous conseille de nous méfier du prosecco...

"Capri est dangereux, mes amis français, et le prosecco également ..."

Nous y songerons la prochaine fois.

A bientôt!

Nathalie-Alix de La Panouse ou Lady Alix, 

Les chroniques capriotes se poursuivent...La fête de San Antonio battra son plein le 13 juin...J'y serai, rien que pour vous...



 Capri :Vue de la villa romaine de Damecuta, à pic de la, Grotta Azzura,
au soleil couchant, avril 2026
Crédit photo Vincent de La Panouse