Trilogie de Capri
La maison ensorcelée
Partie III
Chapitre 10 ou l'art de reverdir
Nous autres frères humains avons une faculté assez étrange, celle vaincre la mauvaise fortune et de nous donner à notre bonne étoile? Nous ressemblons finalement aux fleurs des champs et aux arbres en fleurs, il suffit d'un brin de bonne volonté et l'art de reverdir s'offre à nous.
Nos jours sont tissés de lumière, d'ombre, nos pas trébuchent de route en déroute, nos têtes vacillent, et notre espoir s'enfuit sur un horizon d'épaisses brumes, c'est le mal de l'âme, le noir du coeur. .un mal des plus ordinaires et fort répandu.
Notre souffle s'essouffle, le monde est vide, les brumes nous étouffent, mais une lueur flotte au loin, et nous avançons, d'ailleurs, que faire d'autre ? Soudain, une étoile monte des abysses, ou court sur la voie lactée, et sous son égide éclatante, nous reprenons, sans bien en saisir la raison, le fil de nos déraisons.
La Foi nous sauve- t-elle ? Ou la passion de la vie ? Ou l'amour de notre prochain ?
Les trois s'épousent et luttent afin de nous redonner ce sentiment d'être au monde pour quelque chose qui nous échappe, mais qui surgira sur l'horizon. Au-delà des tumultes effroyables et des bourrasques odieuses secouant faibles, puissants, misérables, humanistes et assassins du Nord à l'Orient. ..
"Mon Dieu! dis- je à l'Homme- Mari, penché avec sollicitude sur son petit tracteur (un engin italien qui a la sinistre manie de tomber en panne au premier regard), la paix cessera -t-elle un jour d'être un mot élégant autant qu'inutile ?
Les nerfs tendus et l'humeur farouche, l'Homme- Mari se moque des guerres et de la tragédie ordinaire, son tas de ferraille à roues lui résiste, et son Epouse-bien-aimée renchérit en invoquant de beaux et vagues sentiments à l'égard de conflits que seuls des anges, à la fois combattants et diplomates, venus sur Terre par décision divine seraient capables d'endiguer.
"Plus que trois semaines, réplique -t-il, soit une vingtaine de jours, et tu retrouveras ton bon sens. Passe- moi cette pince, non, l'autre, imagine que nous ne puissions tondre à temps cette étendue d'herbes folles mélangées à ces rivières de fleurs sauvages, ce serait la déroute ! Fils Dernier ne nous pardonnera pas de sitôt ...
Face à son invitée mystérieuse et impromptue, un coup de fil ce matin, comme si nous étions libres et vaillants à tout instant,, de quoi aurons-nous l'air ? Que va- t-"elle" penser ? Regarde les façades décaties de la maison, malgré nos efforts et l'argent dépensé il y dix ans ou davantage, je ne sais plus, nous croulons sous les dépenses de toute façon... "
Dans un grand élan d'affection, je lui rappelle qu'une bonne âme a jugé dans sa grande courtoisie que notre maison évoquait l'Italie justement grâce à cette allure noblement décatie... Majestueusement décrépite ... A défaut d'enlever la cabane ravagée de nos rêves capriotes, au moins en gardons- nous un séduisant reflet.
Mais voilà, Fils Dernier profite de la douceur fugace de notre climat humide afin de nous présenter une parfaite inconnue qui surgit comme l'aube au sein des ténèbres, ce qui nous rend à la fois très heureux et terriblement angoissés,
Si nous vivions à Capri, aucune angoisse ne viendrait nous titiller en pareille occasion. Le plus modeste des taudis y inspire l'admiration: les masures sur l'île des dieux sont toutes protégées de colonnes blanches ou grises enlacées de glycine, et les murs blessés se dérobent sous les ondulations malicieuses des chèvrefeuilles et les pétales parfumées des jasmins.
Il suffit de s'assoir sur un humble banc et de laisser la mer vous prendre sous son aile miroitante, le reste n'a plus d'importance ... Hélas ! Aucune mer en vue, aucune vue, à l'exception des rives hirsutes d'un torrent boueux !
Ce pittoresque ruisseau aux eaux jaunes courant le long de nos berges en broussaille ne nous console guère de l'horizon piqueté d'îles aux sirènes entre Naples et Salerne ; à défaut, un aréopage de biches égarées trouve refuge dans nos fourrés, et parfois se poursuivent sur les allées , parfois aussi, un sanglier écrase la terre et fait trembler les chats rêvant sur une branche des grands cèdres au clair de lune.
Ce jardin étrange ne décevra peut-être pas la belle attendue, mais il faudra la faire entrer dans la maison en tremblant car, malgré le romantisme décadent déployé à l'intérieur, nous avons pleine conscience de l'affreuse vérité : nos fauteuils désuets sont franchement inconfortables, notre belle mosaïque, pavant depuis trois siècles ( C'est ce que prétend la légende familiale !) les corridors, mériterait des soins urgents mais hélas bien trop exigeants pour notre bourse malmenée par une kyrielle d'impôts (nul ne l'ignore: l'imagination fiscale française ne connait point de bornes).
Nos chambres sont plus charmantes que modernes, l'eau tarde à arriver dans les robinets des vastes et désuètes salles de bain, et les portraits de famille frémissent au moindre courant d'air; ce qui renforce l'atmosphère délicieusement hors du temps...
Les amis des alentours ne comprennent rien à nos affres, pourquoi avoir honte d'offrir une image vielle- France sur un terroir occitan ? La jeunesse ne raffole-t-elle des escapades en pays inexploré ? Que redouter de toute façon, les crues se sont éloignées, le soleil de mars, subtil et insistant, caresse les bourgeons paresseux, le parfum des violettes ranime les anciennes amours et exalte les nouvelles.
Bien sûr, notre jardin évoque encore un champs de bataille contre le seigneur hiver, et nous sommes pâlichons comme des navets, qu'importe ! notre maison parle du passé, or ce sont les histoires ancrées en ses flancs qui lui donnent son attrait ...
Que ces beaux discours chantent agréablement ! Et qu'ils renforcent encore notre angoisse !
En résumé, nous présentons un aspect démodé et tristounet, devant une maison ridée de partout, cernée par des arbres pareils à des malades décharnés...Le beau tableau pour accueillir une visiteuse désarmée face à tant de ravages involontaires !
"Mais quand les feuilles des platanes reviendront- elles enfin sur ces branches tordues ?"
"A la mi-avril ! Ce n'est pas grave, si la" Belle que voilà" nous trouve à son goût, et surtout pas seulement nous, il me semble que l'enjeu est ailleurs, eh bien, en mai le climat sera doux, et peut-être reviendra -t-elle ... "
Pour le moment, avant de revenir, il serait opportun qu'elle ne s'enfuie pas!
En désespoir de cause, lasse de polir les parquets, de lutter contre la poussière, de porter des brassées de linge, (en mère angoissée j''ai l'impression que ce n'est pas une seule jeune fille mais un bataillon entier qui s'annonce), et de tancer les chats voluptueusement endormis sur les sofas, je prie Capri, en la personne de Salvo, notre éternel, notre parfait mentor, de me donner un avis franc et efficace.
Salvo répondra- t-il pour si peu ? Sinon, Arturo et Laura, ou la jeune mariée de l'été, Giulia, je ne peux croire à un abandon de ces amis qui pour moi sont l'émanation, la parole, l'esprit même du divin rocher..
Que dire de Simonetta mon amie qui exposa voici une année sa collection de bijoux créés par ses mains d'artiste napolitaine ? Mais, je le sais d'avance, elle ripostera par sa rengaine :
"Calma, calma, carissima !"
Laissons- là, en train de façonner ses bijoux, le plus calmement possible, moi je me calmerai toute seule, ou plutôt, j'en prends la ferme résolution.
D'abord un mot en italien catastrophique, rien ne fracture plus les belles paroles que ces messages rapides sur un portable qui adore faire des fautes à votre insu, et miracle, Salvo me livre un cortège de bons conseils pétris de son irremplaçable bon sens à la mode capriote.
"Cara amica, mais que racontez-vous ? C'est la jeune ragazza qui doit craindre l'entrevue avec la personne la plus influente de votre famille, la mamma ! Vous m'étonnez beaucoup, les mammas ne comptent- elles en France plus que tout ?
Ma mère était la reine, nous acceptions ses ordres, ses directives, ses leçons, et en échange elle nous donnait le meilleur, la bonne cuisine, et son amour. Parfois, Flavia en avait assez de cette emprise, mais, une mère ! Une Mamma ! On lui doit obéissance, respect, amour, n'êtes-vous de mon avis, vous qui désirez tant être des nôtres ?
Dai ! la ragazza vous regardera avec admiration et vous écoutera avec respect, et votre maison, c'est la casa della famiglia, una casa sacra, les visiteurs sont tenus de remercier et quoi d'autre ? Pour la cuisine, par contre, qu'allez-vous faire ? Vous ne savez rien faire, ces Françaises, elles ont beaucoup à apprendre des vere mogli italiene... La ragazza si elle cherche à vous plaire fera la cuisine, vous verrez. Bon, je laisse Flavia prendre la suite, elle s'impatiente, vous voyez, c'est elle la plus forte, una vera mamma di Capri ! "
Je soupire et patiente deux minutes en surveillant l'Homme- Mari qui s'lance vaillamment sur sa tondeuse enfin en bon état de marche à l'assaut de la pelouse. Quel spectacle lénifiant ! un père de famille occupé à dompter la folle montée de l'herbe au printemps...
L'âme rassurée tout à coup, je déchiffre le second mot réconfortant venu tout droit du rocher des dernières sirènes:
"Carissima, sei la mamma ! "
"Ciel ! dis- je tout haut, non, certainement non ! je suis une éternelle jeune fille, et je refuse d'endosser ce rôle de Mamma ! mais croient-ils vraiment me connaître ces braves gens, capriotes ou pas ?"
Toutefois, le portable vibre et les mots vont au galop de l'autre côté de la mer:
" La mamma souhaite la bienvenue, elle ne s'abaisse pas pour autant, souviens- toi, tu es la maîtresse de maison, ton fils doit t'aider, il te soutient, il t'aime, et sa ragazza, c'est la même chose, elle est chez toi, comment peux-tu te mettre dans cet état de crainte ? C'est la ragazza qui aura peur de te déplaire ! Ou alors, vous les Français, vous êtes des personnes bizarres... Et si ton fils ne te montres pas son amour, eh bien, dis-lui de se faire la cuisine tout seul !
Ah ! c'est vrai, tu ne sais même pas faire cuire un oeuf sans le brûler, c'est très grave, je vais t'envoyer un plat de pasta par la poste, j'y vais dans une heure le temps que cela cuise ! Raconte- nous tout ! Ciao ! Que la Madona veille sur vous !"
J'hésite entre le rire et les pleurs, Flavia ne se trompe pas, à force de déplacer livre d'art, vases de fleurs, et draps brodés, j'ai tout simplement oublié de remplir le frigo ! Grâce au Ciel, il me reste environ une heure à perdre, or, on sonne à la porte, c'est trop tôt !
J'ouvre en tremblant, c'est le menuisier, personne ne l'attendait, et il a la manie de se matérialiser quand sa présence n'est absolument pas souhaitée.
Hélas, comme s'il avait des antennes, l'Homme- Mari se précipite:
"Quelle bonne nouvelle, un volet à poser, cela ne sera l'affaire que de vingt minutes.
Je continue ma tonte, et toi tu aides notre menuisier, tu n'as rien de spécial ? Les courses ? Bah, d'ici vingt minutes, nous irons ensemble, en un quart d'heure, nous achèterons assez de nourriture pour trois jours; "elle" ne doit pas être si difficile ..."
L'optimisme de l'Homme- Mari me gagne, après tout, un volet restauré ne se refuse pas, nous ferons bonne impression. Les fameuses vingt minutes s'écoulent, le menuisier agile et déterminé me lance un sourire trop large pour ne pas s'en méfier.
" Il me manque un outil, mais, surtout ne vous inquiétez - pas, je reviens tout de suite, disons dans dix minutes, je vous le promet ! "
Le brave homme agile et déterminé habite en effet à dix minutes, j'essaie de garder un calme olympien et chasse le moindre grain de poussière en attendant son retour qui tarde, tarde s'éternise, et dure au point d'atteindre l'heure de fermeture du supermarché distant de quinze kilomètres... Les joies de la vie à la campagne sont parfois éreintantes ...
Sur ce, l'Homme- Mari déboule, comprend l'horreur de la situation et décide de m'aider sans plus réfléchir. Un quart d'heure plus tard, nous voici courant comme si toutes les polices du monde étaient à nos trousses entre des rayons dont nous attrapons les denrées au hasard. Charriot plein de nous ignorons au juste quelles victuailles, nous supplions que l'on nous autorise encore une minute, obtenons cette grâce, et emportons notre butin avec l'énergie du désespoir.
De retour à la maison, il n'est plus temps de redouter la venue de Fils Dernier, le voilà déjà installé, à son côté, la plus ravissante, la plus intimidée, la plus éclatante, la plus souriante, la plus parfaite des jeunes filles me comble de fleurs et de parfums, c'est un ange et elle n'a pas l'air de voir en moi une mamma ! Je suis sous le charme et l'Homme- Mari ne vaut guère mieux ...
Que penseraient Salvo et Flavia de ces moeurs françaises ?
Je le saurai une fois de retour sur le rocher des dernières sirènes ...
A bientôt pour la suite de cette trilogie de Capri
Nathalie-Alix de La Panouse ou Lady Alix




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