vendredi 23 janvier 2026

Noël entre campagne française et baie de Naples ou Trilogie de Capri Partie III Chap 7



 Trilogie de Capri

L'étoile de Noël s'est posée sur la baie de Naples

 Partie III Chapitre 7

Nous avions décidé de vaincre notre attachement instinctif, absurde et envahissant envers l'île des Sirènes, et de tourner le dos à ce rêve impossible de loger un jour en propriétaires dans la maison de mon lointain ancêtre, une ruine exquise et inabordable.

Nous avions la ferme et définitive volonté de nous montrer raisonnables. Choix terrible qui me bouleversait corps et âme et m'inondait de tristesse.

Or, une fois en France, à l'aube du fâcheux mois de novembre, en observant, du haut de ses roches hautaines, notre existence de rustiques engloutis sous les ronces de leur campagne ventée, Capri la Magicienne n'eut cesse de se venger..

 Notre retour fut âpre et fébrile, d'abord un voyage passé à fendre les foules agglutinées dans l'aéroport, et  un vol avancé pour d'obscures raisons, et frappé de turbulences toujours angoissantes, malgré le détachement parfait de l'équipage rompu aux crises de nerfs de ses passagers. 

Mais nous étions vivants, et en France, la voiture toujours à sa place, devant l'aéroport, l'embouteillage toulousain toujours aussi lassant, la campagne toujours verte et trempée de pluie récente, enfin, entourée de son ruisseau paresseux, notre vieille maison toujours debout, toujours auréolée des cèdres, platanes et tilleuls de sa vaste pelouse.

La blanche statue de Diane flanquée de sa biche gracieuse s'élevait au loin contre les buis et lauriers, la brume montait en volutes mélancoliques, nous avions perdu l'Italie du Sud, mais retrouvé notre vrai foyer.

Contrairement à son énorme et pompeuse "amie" d'un  célèbre roman anglais, la maison n'avait subi nulle rage destructrice d'une gouvernante folle. Intacte, placide, elle avait attendu notre retour sans paraître affectée de notre désertion momentanée. A la cime de son toit, les trois déesses  tutélaires, glorieusement décaties, fixaient l'horizon et levaient vers le ciel maussade leurs regards impavides. . 

 Le soir se couchait quand nous ouvrîmes la porte de notre si vieille maison, humide, hélas fréquentée par nos chats lâchés en liberté ... Cette sinistre erreur  entraîna un travail immédiat afin de redonner fraîcheur et beauté au moins aux couloirs.

Fils Dernier  nous avait prévenus de la gravité de la situation.

 Lui-même n'avait-il dû tancer d'importance la gent féline qui s'était invitée au moment précis où ses amis, conviés en notre absence, dans ce qu'ils ignoraient être un refuge pour animaux sauvages et domestiques, franchissaient notre cour ?

Heureusement, les chats avaient compris l'enjeu, et fui au bout du village ! L'honneur avait été sauf,  mais de justesse .Un horrible soupçon nous brisait le coeur : le guerrier vétéran, Achille premier, chat de gouttière  ignorant le raffinement des aristo- chats de la maison, n'aurait-il gâché l'atmosphère en réclamant à l'élégante petite troupe cosmopolite  de remplir jour et nuit l'abîme de son estomac ?

Quelle épouvantable réputation nous attribuerait- on  désormais ?  Mieux valait repousser ces pensées horribles !

Après la beauté limpide de Capri, nous évoluions au sein d'un monde morbide, nos pas résonnant dans des pièces sentant le renfermé, dans le meilleur des cas, ou le chat peu courtois, dans le pire.

 La routine réglant notre vie nous saisit aussitôt dans sa main de fer.

Il fallait nettoyer, ouvrir les fenêtres et l'ordinateur, ne pas sursauter devant le courrier, ne se plaindre de rien, et ne surtout pas prononcer le mot de Capri, l'équivalent d'un poignard enfoncé dans la coeur ! Envoyer paître les journaux d'un pessimisme accablant, tous entassés à notre intention  par le  jardinier et gardien des maudits chats (sa mission ne semblait guère l'avoir passionné !) sur une console dégoulinante de poussière...

Et croire qu'un jour le soleil se lèverait sur la baie de Naples juste pour nous faire plaisir. Sauf si nous nous montrions raisonnables, en ce cas, le soleil nous illuminerait à Portofino, San Remo, Porto Venere, ou Corfou, nettement moins onéreux d'après Fils Dernier ...

La réalité reprit son cours, entre travaux, travail, inquiétudes diverses, maux variés, visites d'une famille raisonnable s'attachant à nous montrer l'exemple, et d'amis beaucoup plus drôles (Il est d'ailleurs très réconfortant de voir combien la plupart des gens deviennent plus amusants en prenant un certain âge !) le mois de décembre me surprit en fanfare.

Décembre et les  cartes à choisir, uniquement des Nativités italiennes, les cadeaux à inventer afin de prouver notre affection aux amis de Naples et de Capri ! Sans parler des autres, toutefois, cela pouvait attendre : compte tenu des délais de la poste et de l'ampleur de notre affection, Capri passait en tête; choix raisonnable ou pas, Capri seule importait ! J'imaginais mes précieux paquets secoués dans les airs,  puis jetés sur un bateau, malmenés par la tempête, et hissés  au port à l'arrière d'un minuscule camion  brinquebalant au bord des gouffres sur la route dépeinte par Alberto Savinio, dans son malicieux "Capri", comme "la plus effrayante et la plus ensorcelée du monde".

Comme je les enviais, j'aurai tellement désiré les suivre, ces frêles paquets qui verraient Naples, qui aborderaient à Capri, alors que je restais en "exil", face à une pyramide de corvées sous le vent d'autan et la pluie glaciale .Bien sûr, la famille fondrait vite sur nous, serait-ce une belle consolation ou une petite pénitence ? Tout dépendrait de l'humeur de ces membres charmants mais  rebelles, et adorant nous traiter en parents déraisonnables à remettre dans le rang ... Capri d'abord ! le reste suivrait ...

 Chaque fin d'année, à vrai dire, je me tordais l'esprit afin de deviner quels objets inutiles et délicieux, quelles friandises traditionnelles, quelles décorations délicates, quels jouets charmants, amuseraient les habitants du Pays des Sirènes. Leur goût impeccable m'obligeait à voler vers les cimes des belles surprises tandis que la sombre réalité freinait mes élans généreux. 

Que choisir  d'original, d'ancien, de typique, de ravissant, de délicieux ? Où dénicher ces raretés ? Et à quel prix, même si le proverbe affirme avec une assurance implacable : "Quand on aime, on ne compte pas !"

J'avais beau martyriser mes facultés d'invention, je retombais plus ou moins dans les mêmes choix, et remplissais les beaux paquets de calissons de Provence et de parfums de Grasse, c'était la fatalité ! 

Nous échangions d'ailleurs nos images : sur les portables nerveux s'inscrivaient des merveilles exubérantes à la mode Napolitaine, crèches familiales, sapins ornés d'angelots et de clochettes cristallines  jusqu'à la dernière aiguille, tables rutilantes, parées d'or, fleuries de rouge, tables prêtes à faire jaillir le soleil dans la maison,  et partout, des guirlandes, des fleurs bleues, des gâteaux pareils à des bijoux, des oranges énormes, des citrons resplendissants aussi gros que des oeufs d'autruche soigneusement rangés dans les belles corbeilles, cette fois à la mode capriote.

 La fine et gracieuse fille  d'Arturo et Léna, aidée par une gentille amie, décida même cette année de poser avec vaillance, son  grand panier sur la tête, à l'instar de ses ancêtres  qui montaient, ainsi chargées, les rudes sentiers de l'île, superbes sans s'en douter, héroïques sans le savoir...

Je tentais chaque jour de riposter, fiévreusement penchée sur mon portable clignotant des reflets de la baie de Naples 

.On m'envoyait le bleu cristallin d'une mer épurée par l'hiver, le vacarme fougueux des vagues férocement lancées sur les rochers empourprés, la lumière vive et le ciel limpide, comment lutter ?

 Je m'évertuais à saisir  la beauté fugace de notre vieille maison, pâlie et fripée par les siècles, mais encore solide, cernée de combatifs lauriers- roses, de braves rosiers aux pétales mousseuses, (ces chevaliers parfumés à miracle qui sauvent de l'ennui les jardins anciens) et d'une armada de cactus  exotiques plantés par une aïeule qui aimait les voyages. Or, il me fallait agir dans la hâte, avant que les nuages gris ne gâtent cette évocation d'un romanesque décadent !

 Comment sauver notre honneur à l'intérieur ? De notre campagne volait vers Naples, grimpait à Capri la naïveté de nos santons datant de l'enfance de nos Fils- Adorés, l'austérité d'un sapin posé contre la porte donnant sur la cour, en plein courant d'air afin de préserver ses racines encore vives, la sobriété de notre table vêtue de lin blanc et de porcelaine blanche à filets d'or, une simplicité classique à en mourir, mais faisant surgir les souvenirs de tant de Noëls  en famille...

Notre petite  descendante, du haut de ses six étés frondeurs, étalerait certainement sa douce fantaisie sur ce décor exemplaire. Hélas, pour le moment, privée de ce lutin fantasque, je me sentais bien solitaire, et morne...Ranimer son âme d'enfant exige un certain entraînement, manifestement, j'étais un peu rouillée...

"C'est ce maudit climat, comment veux-tu que l'on respire Noël entre ces averses glacées, ce vent furieux, ces coulées de boue, et la déroute de nos plantes préférées ? Mes dix citronniers sont exsangues, mes rosiers rompus de pluie, mes buissons d' agapanthes exténués..."

L'Homme- Mari apitoyé par ce chagrin puéril  me jure que  l'air enchanté de Noël se respirera sans effort. 

"Pourquoi se meurtrir, ajoute-t-il, cesse de prendre cette affaire au sérieux ! Noël ne repose que sur la bonne volonté, ce n'est pas un concours de beauté entre Capri et notre vieille baraque, pourquoi t'angoisser aussi pour le jardin ?  Les rosiers résisteront au gel, ils nous ont déjà prouvé leur vaillance. Tu as une consolation : ce sapin placé au beau milieu des pires courants d'air de la maison se porte si bien qu'il survivra, cela compensera la perte des citronniers...

L'Homme- Mari faisait preuve de son éternelle sagesse, et je décidais une fois encore de m'avouer vaincue : notre Noël rustique n'égalait en rien l'éblouissement, la ferveur, et la fantaisie amoureuse d'un Noël célébré en Italie du Sud...

Qu'importe ! Noël chaque année répand un nuage de douceur et une envolée de tendresse incompréhensibles au sein des familles, des amis,  et même des inconnus 

Et singulièrement la nuit où l'on ne quitte pas des yeux les humbles petits personnages rassemblés dans la crèche étincelante autour du nouveau- né, l'humble boeuf méprisé, l'âne valeureux, les moutons étonnés, et, chez nous, l'aréopage de chats évoquant nos compagnons partis chez Saint François d'Assise.

Que deviendrait l'Enfant- Roi si des chats ne l'entouraient d'une cour protectrice ?  C'est ce que nous pensons au risque de choquer les esprits peu enclins à aimer nos félins mystérieux.

Sur ces entrefaites, les enfants, petits, grands et minuscules, taciturnes, expansifs ou braillards, selon les âges et les caractères, multiplièrent leurs entrées, et la maison se métamorphosa en un théâtre agité.

L'Homme- Mari et moi courions en tout sens, galopions les bras soutenant des sacs gonflés de nourriture, aussitôt installée; aussitôt disparue, à croire que nous hébergions un troupeau d'ogres impitoyables. Le sourire aux lèvres, nous acceptions les réprimandes avec une patience trop angélique pour durer, et sans oser nous le confier, subissions la nostalgie de ceux qui ne se sentent plus chez eux en leur propre foyer. Capri nous manquait, c'était un sentiment secret, un amour impossible, une étoile perdue, un désarroi que personne au logis ne comprendrait ...

Ne devions-nous résister à la tentation de nous avouer une fois de plus absolument déraisonnables ?

 Fils Dernier  comprit aussitôt ce que nous cachions ... Volant à mon secours, prenant en pitié ma faiblesse et mes nostalgies, il trouva un moyen de m'aider à atteindre la sérénité obligatoire chez toute mère de famille la veille de Noël. c'était si simple, nous allions faire une bonne action. Comment n'y avais-je songé ?

 Sous son égide, et en compagnie de la petite aux six étés, je me consacrerai à une partie de la famille en proie aux périls de deux rivières  décidées à sortir de leur lit. Tous trois, nous franchirions ces eaux rebelles, rien n'arrêterait la détermination farouche de Fils Dernier qui en avait vu d'autres !

Cette aventure parut fort étrange au reste de la maisonnée qui nous rappela les horaires des messes du soir, et le danger des embouteillages sous la pluie.

  "La messe du 25 vaut bien les autres, et qui craint quelques averses ? L'essentiel, c'est de faire une bonne action la veille de Noël !" dis- je d'un ton ferme qui cloua le bec aux plus étonnés. 

 Sur ce, nous partons farouches et entêtés, en hurlant des cantiques dans la voiture, de manière à remplir d'effroi les malheureux essayant de doubler notre tacot. Cette ardeur a le don de faire tomber une pluie encore plus coriace, et de nous rendre aphones en un clin d'oeil. 

La traversée des ponts accomplie à force d'acharnement, la mission de secours à la famille solitaire accomplie, l'âme en paix, nous subissons la route du retour, encombrée, et brumeuse, comment croire à Noël  au sein de cette obscurité humide ? 

La petite aux six étés dort, en imaginant sans doute les surprises du lendemain, Fils Dernier, incapable d'articuler après nos chants et la conversation au long cours de l'après-midi, songe à je ne n'ose lui demander quoi.

La plus sombre mélancolie me noie l'esprit. Où se sont envolés à jamais les Noëls d'autrefois? Ai-je même vraiment aimé l'un d'entre eux ? Un sentiment de solitude n'a- il toujours gâché l'espoir de cette nuit  pourtant à nulle autre pareille ? Où es-tu parti, esprit de Noël ?

Afin de ne pas sombrer, j'ouvre à tout hasard mon portable, l'Homme- Mari aurait-il laissé un mot affectueux ? Non, ce qui ne me surprend guère, le pauvre, avec cette famille si variée sur les bras ! 

Mais, une étoile s'échappe de l'engin, et tournoie sur la mer, Capri fête Noël de tout son coeur, Arturo m'envoie la mélodie des Campanelles de Santa Sofia d'Anacapri, les cris de ravissement, les saluts affectueux, toute l'île chante, la mer se tait, les cloches répandent une musique divine sur le velours étincelant du ciel. 

Noël est une étoile tombée au coeur de la baie de Naples....Anacapri scintille sur le minuscule écran...

 Fils Dernier soupire, "Si seulement on fêtait Noël comme eux ! Ces gens sont extraordinaires de gentillesse, et de bonté. Quand repartez- vous à propos ? "

Ma mélancolie a fui sur la baie de Naples. L'esprit de Noël m'est donné à nouveau, je le cherchais, Capri vient de me le rendre, rien que pour la remercier, j'y reviendrai. Rien ne sonne plus faux que le mot raisonnable!

"Au printemps, dis- je, en avril,  quoi qu'il arrive, et tant pis si nous n'achetons jamais la maison de ton ancêtre, ou aucune autre, Nous n'avons pas besoin d'un toit, mais de cette bonté que tu viens d'évoquer. Un peu d'humanisme, et la "grande bellezza"! Capri a surgi dans notre nuit, elle s'est abattue sur notre soif, ce rocher est l'ultime refuge, je déraisonne, je me sens tellement mieux ! "

"Oui, tu dis toujours cela,  mais être raisonnable n'est pas un crime ! Méfie- toi, l'île mène le jeu depuis le début. Je viendrai vous voir en avril ... Nous y voilà. Notre maison glacée ! Noël en famille ! Pas trop tôt, cette route m'épuise à chaque fois ... Crois-tu qu'ils auront eu l'idée de nous laisser quelque chose à grignoter ? "

"Comment oses- tu douter de l'esprit de Noël ?  On ne nous a certainement pas abandonnés !

Regarde, l'étoile du Berger éclaire le ciel noir ..."

A bientôt !

Pour la suite de cette dernière partie, de ma Trilogie de Capri,

 Nathalie- Alix de La Panouse

Ou Lady Alix



Nuit de Noël 2025 à Anacapri
Eglise de San Michele au coeur de la cité 
Crédit photo Barone Amadeo Bagnasco



lundi 12 janvier 2026

Trilogie de Capri Partie III Chapitre 6: "Courage, fuyons !"

 Trilogie de Capri

Partie III Chapitre 6

 Fureur napolitaine au soleil couchant

Notre mentor sautille sur son balcon et jacasse comme une mouette, l'implacable, le légendaire, le tout-puissant sens de la courtoisie, cette vertu éminemment capriote m'ordonne de ne pas piper mot tout en arborant un sourire trop forcé pour être honnête.

.En réalité, les feux languides du couchant teignent de rose ce domaine suspendu entre deux traverses, l'atmosphère se remplit de dangereuse volupté, de tendre nostalgie... Les Sirènes soupirent dans l'ombre palpitante de reflets orangés. C'est l'heure où Capri vous fait perdre la tête et embrase votre âme;  vos yeux se noient dans les éclats pourpres du soleil épousant la mer soumise... Et votre "entendement," si cher aux philosophes français, sombre d'un seul coup: il n'y a aucune place au moment du couchant capriote pour la philosophie !

 Le violent parfum d'un buisson de grandes fleurs  m'accable, la mine de l'Homme- Mari  m'accable et la certitude de  pratiquer l'art de la diplomatie m'épuise à l'avance. nous sommes , comme d'habitude, tombés dans un piège. Cette maison aux blessures apparentes malgré sa position sur un perchoir odorant appartient manifestement à un redoutable personnage qui va tenter de nous la proposer à un prix capriote, autant dire terrifiant.

Mais comment refuser d'entrer à notre charmant Fou si alerte, et empressé ?  Le voilà qui insiste afin que nous avancions à tâtons dans le jardin  privé d'éclairage, je trébuche, soupire en éraflant ma main à un rosier gigantesque, et  supplie que la visite se fasse à l'intérieur. Cette maison cache-t-elle des surprises admirables ? Je suis curieuse et résignée à la fois!

 Par contre, on nous attend ce soir, je ne sais plus qui , je ne sais plus où, qu'importe ! L'excuse restera habile, et notre visite obligée cessera à la nuit tombée,  d'ici une poignée de minutes si l'on en croit les brumes améthystes voilant l'or du couchant. Ainsi, courtois mensonge ou vérité imprévue, nous repartirons  en affectant un esprit plein d'admiration et un coeur de gratitude envers notre guide et, qui sait, le maître des Lieux, dont on devine la masse derrière une fenêtre chichement éclairée...

Ces belles finesses ne sont perçues ni par l'Homme- Mari, qui semble ausculter murs et plafonds des plus jaunis et fendillés, ni par l'aimable guide emporté par son enthousiasme délirant.

Nous voici entassés dans un couloir remarquablement étroit et horriblement garni de vieux sacs, paquets et caisses de toutes tailles. un grognement sarcastique résonne, c'est la façon dont le Maître des Lieux, ce grand personnage ayant fait fortune dans un pays de neige et de glace, nous souhaite la bienvenue.

"Venez ! Il va être si content !  une telle chance, la visite de très importants français, des gens qui aiment tant Capri, comme vous allez lui plaire, vous, Madame, avec votre allure, oui, vous souffrez, vous êtes malade, mais cela vous va si bien, je vous présente, est-ce utile d'ailleurs ? Qui ne vous connait pas ?"

Ce déluge de flatterie me met très mal à l'aise, je sens le piège se refermer en la personne d'un monsieur replet et taciturne qui me désigne une chaise couverte de vêtements en piteux état, l'aimable fou comprend aussitôt l'horreur de la situation et se précipite sur ce fatras peu ragoûtant. Je m'assois en feignant une apparence désinvolte, l'Homme- Mari salue en français, n'obtient aucune réponse et s'installe sans broncher en face du singulier haut personnage.

L'aimable fou essaie de nous détendre en gesticulant autour d'une bouteille de vin blanc capiteux :

 "Dai !  un élixir rarissime, le fameux vino bianco di Capri, une bouteille historique qui aurait plu à Axel Munthe lui-même, et à son amie la reine de Suède, heureusement que la Signora est plus gracieuse à regarder,  cette reine, la pauvre, un tas d'os! Ah, les dames françaises  au contraire, enfin, pas toutes, mais la Signora et ses amies, ses soeurs, ses cousines telles que je les imagine, elles ressemblent à des biches éplorées, c'est si adorable!  leur charme est imbattable, même si nos beautés de Capri ont ce petit côté grec qui surprend toujours ... Un peu trop autoritaire tout de même,  nos belles Capriotes, elles ont un sang bouillant, un caractère de volcan,  elles savent gouverner les pauvres hommes, et moi, en homme sage,  je ne me suis jamais laissé mettre la bride sur le cou, c'est plus prudent.  Andiamo, Dottore, un verre, un seul, buvez avec moi et mon patron, la vie paraît tellement plus douce après !" 

 l'Homme- Mari est  bien tenté, mais un reste de bon sens assorti d'un regard sévère de son épouse Bien-Aimée,  l'incite à repousser l'offrande  ! Gardons les idées claires ! Manifestement, on a besoin de nous,  on a toujours besoin de naïfs à Capri ou ailleurs, mais   naïfs, l'Homme-Mari et son Epouse-bien-Aimée, ne le sont qu'en apparence  Ces deux olibrius se trompent de proie... En attendant, comment fuir cette maison qui malgré son jardin délicieusement en fouillis sur sa terrasse,  a tout l'air vétuste, quant à son prix, je crains un montant gigantesque , appuyé de la ritournelle "Vous êtes à Capri, et cette vue n'a pas de prix !"... 

" Nous allons visiter, ensuite vous nous direz votre prix, surtout, veillez à ne pas blesser le propriétaire, il est très sensible, voyez-vous, cette maison, elle lui vient de son père, un bon maçon, c'est lui qui l'a construite, il l'a tirée du roc!  et même avec le permis, c'est très rare ici ... Enfin, je pense, je n'en suis pas si sûr, mais qu'importe le permis ? L'important, c'est la maison, vous l'aimez n'est-ce -pas ? Depuis le jardin en terrasse, vous aurez vue sur Ischia, et même Ventotene, par temps clair, autant dire chaque matin,  la maison est un peu négligée, une femme de ménage manque cruellement, j'en cherche une sans espoir, voyez-vous,  elles fuient toutes, personne ne veut travailler , c'est la maladie moderne, Signora!

 Mon pauvre patron ne reçoit plus ses enfants qui se méfient de la chaleur, et redoutent la lumière de Capri,  c'est terrible, le froid de leur pays natal leur paraît plus sain, alors, moi j'occupe la place, mais je ne fais pas grand chose, un coup de balai, et encore, de toute façon, le vent se charge de balayer, les fenêtres restent ouvertes, et je range la cuisine à l'arrivée du patron, j'ai tant de choses à faire sur l'île, j'aide les uns, je secours les autres, je ne suis jamais au même endroit ! je discute avec les touristes, je sers de guide ou de cameriere ici ou là, un véritable homme à tout faire , quelle vie ! "

Je soupire, et tente de reprendre l'assurance d'une personne déterminée à se sauver au plus vite.

J'observe aussi aimablement que possible que les enfants du haut personnage, diplomate ou mythomane,  souhaiteraient peut-être un certain confort, voire d'un état de salubrité et de propreté non moins réconfortant, la vue  sympathique mais habituelle sur l'île d'Ischia ne suffisant guère à meubler, chauffer et décorer une maison  qui se voudrait accueillante...

Un reniflement indigné me coupe dans mes efforts de diplomatie élémentaire: manifestement le haut personnage comprend mon français et mon édifiant discours lui déplaît; l'orage menaçant d'éclater, l'aimable fou saisit la première solution à sa portée, d'un geste princier, il nous suggère de filer à la recherche de la beauté cachée au sein de cette maison d'une affligeante banalité, Capri ou pas !

Nous avançons ainsi en traversant l'ancien salon dévolu  au coucher de notre guide , le plafond présente des taches inquiétantes, et on nous prie de ne pas y prêter attention, ah, la fatale humidité de Capri!

Le balcon nous tente, l'air frais nous redonne une belle humeur, encore empourprée la mer ondoie langoureusement, au bout du golfe, miroitent les tremblantes lueurs de Naples, l'étoile du berger nous salue dans un ciel de sombre velours, poudré de volutes argentées.

Ce chatoyant spectacle nous émeut mais nous savons qu'il faut nous  en méfier, les sortilèges de l'heure des Sirènes risquent de nous égarer, restons impavides! Il en va de notre vie ou presque !

Un petit tour au pas d'un touriste pourchassé par ses créanciers, une visite rapide de la cave obscure, une balade presque en aveugle sur les allées bordées de buissons touffus, et nous revoilà dans la cuisine jaune! Le haut personnage n'a pas bronché, sa mine est aussi jaune que la teinte enlaidissant les murs ;

Je suis désolée de devoir causer un immense chagrin à mon brave Fou, mais la sentence va tomber.

"Combien en donneriez-vous? Je désire votre avis." articule le haut personnage en français.

Le silence qui accompagne cette injonction devient effrayant.

"Allons, un bon mouvement, une belle, grande agréable maison, avec vue sur Ischia, comme celle-là, c'est si incroyable, c'est l'affaire du moment ! Nous ferons un effort, rien que pour vous ." renchérit notre Fou dont la bonne volonté indique l'engagement dans la fameuse affaire du siècle ...

L'Homme-Mari  arpente la petite pièce, sort un instant dans l'étroit couloir, considère le plafond, jette un coup-d'oeil peu encourageant sur la vitre cassée de la fenêtre, et finit par énoncer un chiffre qui résoudrait en France l'âpre problème de logement d'une famille nombreuse à condition qu'elle soit douée de  goûts simples et accepte de vivre dans un village du Sud-Ouest démuni d'épicerie, de salon de thé, de librairie et d'école maternelle ou d'école tout court .La poursuite du bonheur pour les âmes sages ne cultive-t-elle le  goût de la pure sobriété biblique ?

J'approuve ostensiblement la belle hardiesse du courageux Homme- Mari ,l'amour conjugal le lui doit bien. toutefois, un grand effondrement me bouleverse corps et âme, un prix manquant à ce point de gloire, niant la superbe réalité du roc capriote,  et jaugeant cette maison à l'instar d'un pavillon mesquin installé dans un quartier sans grâce, sonne un défi d'une insolence insupportable.

Allons-nous ressortir vivants de cette visite impromptue après ce qui risque d'être pris pour une déclaration de guerre contre les maisons capriotes bâties à la va-vite dans les années 1980 ?

Le silence nous entoure d'un mur de plomb... Silence terrible, prélude aux tempêtes de l'apocalypse !

Le silence se rompt, et une cacophonie éclate, l'apocalypse  tant redoutée prend une forme verbale  des plus hallucinantes !

Le haut personnage secoue sa masse, se dresse sur son siège, lève ses bras corpulents vers le plafond fissuré, et  son visage furibond ,de jaune tourne au vert, puis au violet. L'aimable fou  se contente de gémir lugubrement, la brise du soir ouvre la fenêtre  afin de donner son opinion personnelle, et, ainsi conforté dans sa fureur par un ambassadeur du dieu Eole, seigneur des vents,  voici le maître des lieux qui nous abreuve d'un flot d'imprécations évoquant les malédictions des démons de la montagne !

J'essaie de calmer ce volcan en m'empêtrant dans des explications fumeuses qui font fumer d'autant plus l'ire de notre hôte malgré lui.

"Le manque de permis, la restauration obligatoire de l'ensemble, les pièces peu nombreuses, l'étroitesse du balcon, les fissures annonçant une reprise du toit, malgré le romantisme du jardin, et la vue sublime, comme partout à Capri,  nous obligent à rester modérés, et si vous persistiez dans cette volonté de vendre la maison de votre famille, mon époux pense que vous trouverez facilement un bon acheteur,  être raisonnable aide à avancer ! Quelqu'un comme vous le sait bien sûr..."

Mais non, ce personnage n'en sait rien, et meurt d'envie de nous jeter par la vitre cassée de la fenêtre !

L'aimable Fou nous montrte la porte, ce qui prouve son bon-sens, et d'un ton lamentable, nous supplie de déguerpir !

Nous dégringolons l'escalier fragile, sautons par-dessus le portail bizarrement fermé, et trébuchons sur les marches de la traverse obscure, une galopade nous insuffle une jeunesse que nous pensions perdue, c'est le miracle de Capri, nous dévalons la via Rio Caprile  en imaginant avoir une armée de Carabiniers  sur nos talons, notre portail est entre-baillé, j'oublie toujours de le fermer, quel bonheur, nous voilà en sécurité sur la pelouse humide de rosée vespérale, l'Homme- Mari cherche la clef, horreur, l'aurait-il égaré en route ? Miracle encore, je l'avais dans mon sac !  

Nous respirons, assis sur les fauteuils particulièrement inconfortables  parsemant notre loggia à l'allemande, une version massive du gracieux "stile caprese".  La Villa qui nous abrite de temps à autre se veut une évocation nordique du raffinement italien et de l'esprit grec... Mais, au moins, sa solidité défie les tempêtes et nargue les colères du Vésuve...

"Je n'en peux plus de ces baraques, de ces propriétaires gourmands, de ces Fous que tu rencontres comme s'ils tombaient de la lune,  passons par l'autre entrée et pour une fois, faisons une folie,  j'ai envie d'un risotto, tant pis s'il nous ruine, notre départ est proche, notre vertu me fatigue, nous méritons un soir au restaurant ! De toute façon, si nous restons au bout d'Anacapri, le cours du risotto restera lui très correct, rien à voir avec celui de Capri- village, sans oublier Positano, exquis mais... "

" Mais, cela en valait la peine ! Gaudeamus, réjouissons- nous ! Carpe diem.. Ciel ! Salvo appelle, il est inquiet, on nous a vus grimper dans ce qu'il pense être la maison du péril, je le rassure, nous sommes vivants et affamés,  demain, j'irai tout lui raconter, ce soir nous appartient ... Vois-tu, dans cette commedia dell'arte de tout à l'heure, je vois la signature des Sirènes, une seule maison nous attend, celle du jardin sauvage, en bas de la vallée... La négliger nous porte malheur.

"Oui, mais allons-nous attendre dix, voire vingt ans, trente ans  que la fortune ou le trésor de T ibère nous inondent de leurs bienfaits? 


Osons fuir cette île et voir ailleurs, l'Italie ne se restreint pas à Capri.  Il en va de notre raison."

L'Homme- Mari a raison de s'occuper de notre raison, mais est-ce vraiment raisonnable ?

A bientôt!

Lady Alix ou Nathalie-Alix de La Panouse




Capri des hauteurs; le Monte Solaro depuis le toit de la Casa Rossa,
Anacapri
Septembre 2025
Crédit photo Vincent de La Panouse


mardi 30 décembre 2025

Trilogie de Capri :partie III Chapitre 5 :Un aimable Fou et une nouvelle maison

 Trilogie de Capri,

Partie III chapitre 5

Les hasards du soleil couchant


Il ne nous restait qu'une poignée de jours, autant dire rien, avant de reprendre le bateau qui nous éloignerait pour d'interminables mois d'un nouveau fugace séjour sur l'île de notre seconde vie.

Pourquoi s'entêter à considérer comme patrie de coeur cette maudite citadelle divine, hantée des ses grottes marines à ses cavernes montagneuses? pourvue d' un climat capricieux, n'hésitant pas à infliger ses humeurs ondoyantes,  et revêtue de ses roches fauves à ses bosquets sauvages, d'une beauté trop puissante pour ne pas vous réduire à l'état de pauvre chose piteuse et insignifiante ?

Ce mystère ne serait jamais éclairci, et d'ailleurs quelle importance ? 

Nous ne pouvions même pas nous glorifier de compter parmi les rares à avoir subi le mal de Capri, cet espèce d'attachement irraisonné qui vous fait vous languir au loin et resplendir de joie puérile à la descente du bateau: vous êtes revenu chez vous, du moins le croyez-vous ... 

Mais, où habiterez- vous ?  A moins d'avoir une Sirène dans votre famille ou de vous métamorphoser en mouette, vous ne serez que toléré une , voire deux semaines, puis, ramené à la raison: vos moyens ne vous permettent que d'imaginer le roman de votre maison à Capri... Toute l'adoration que vous apporterez à votre île divine n'y changera rien, votre désir de prendre racine n'aboutira jamais, sauf miracle ...

"Ou vente aux enchères..." insistait l'Homme- Mari, certain qu'au bout de quelques dizaines d'années de patience, le prix exorbitant de la "Maison ensorcelée", cette masure au charme insistant qui aurait abrité un ancêtre assez obscur pour être véritable, baisserait de façon vertigineuse., faute de gens assez fous pour se toquer d'une demi- ruine perdue au fond du vallon le moins fréquenté d'Anacapri...

En attendant cette issue splendide,  nous tentions de visiter des mignonnes et minuscules Villas divisées en quatre, voire dix parties, des cabanes écroulées en surplomb d'un précipice, des oliveraies en friche d'où émergeait le toit rompu d'une hutte de berger, des appartements exquis, aux belles voutes, aux jardins en fouillis de jasmin, mais délabrés de la cave au grenier et absolument impossibles à restaurer sans  une énorme fortune,...

Enfin la collection  des pires taudis parsemant les romantiques sentiers de l'île !

De temps à autre, lasse de nos pérégrinations caillouteuses, je revenais accomplir nos courses  obligatoires et  pragmatiques, (pourquoi mourir de faim à Capri sous prétexte que l'on ne puisse s'enorgueillir du statut pompeux de propriétaire d'une cabane exagérément coûteuse ?) vers la via Giuseppe Orlandi, haut- lieu du commerce pittoresque d'Anacapri, en empruntant les ruelles les plus détournées, une sorte de fatalité m'obligeait à des rencontres désapprouvées par l'Homme- Mari, mais terriblement amusantes. 

En particulier le Fou, petit homme bavard et des plus aimables, qui s'ingéniait à m'honorer du titre flatteur de Reine de France...

Cet aimable huluberlu sautillant comme un moustique et volubile comme un vol de mouettes, me promettait lui aussi des merveilles capriotes, n'était-il à l'entendre le confident, l'homme de confiance, l'oreille d'une nuée d'extraordinaires personnages dormant sur des sacs  d'or enfermés à triple tour dans les refuges helvètes... En particulier, me racontait -i l  à sa manière imagée, gesticulant des pieds à la tête afin de renforcer  son discours fleuri sentant bon le parfum  des exagérations exquises, ne gardait- il farouchement hors d'atteinte des bandits napolitains, la demeure d'un haut dignitaire, mystérieux natif d'Anacapri, qui en exil dans un pays de neige et de glace , s'était acquis une fortune des plus enviées par ses anciens compatriotes...

Le charmant Fou ajoutait que sa mission de gardien prodigieux s'accomplissait entre Capri et la contrée glacée , ainsi à chacune de nos divertissantes conversations, m'annonçait- il son prochain départ, sans que jamais je n'eusse de preuves de ces voyages lointains...

J'ajoutais pourtant foi à ces bavardages, au point d'avoir l'intention louable de déposer au nom, sans doute faux, de ce drôle d'oiseau capriote des victuailles de notre sud de la France chez un boucher débonnaire du voisinage de la piazza Caprile. "

Bien sûr, madame si belle, vraiment une aristocrate, la reine de France n'avait pas de plus beau sourire, vraiment, tout le monde me connaît della piazza Vittoria à la via Follicara, Laissez votre cassoulet partout ! Je le retrouverai et je vous bénirai, même les pieds dans la neige là-bas, dans ce pays où règne mon patron si riche ..."

Hélas, j'avais bien pensé au maudit plat de haricots toulousains, au point de le dissimulé au fond d'un sac de voyage, ce qui constituait une terrible prise de risques ! Nul douanier irascible ne m'avait heureusement mise à l'amende,  l'Homme -Mari n'avait eu aucun soupçon... Ainsi, saine et sauve, nantie du récipient précieux, pesant lourd et m'encombrant beaucoup,  je m'étais évertuée à  le remettre en bonnes mains. Or,  comment se comporter gracieusement sur la si élégante via Giuseppe Orlandi d'Anacapri en balançant un bizarre plat du sud-ouest de la France  dans sa main ?

Le hasard, qui paraît-il n'existe pas à Capri, montra son nez en la personne de Salvo, fort intrigué.

Je tentai de m'expliquer, de me disculper, de soupirer lugubrement , Salvo ne se laissa pas attendrir, d'abord il ignorait de quel Fou je parlais, ensuite, pourquoi perdre mon temps à courir après un pareil individu, aussi peu capriote que possible, un bocal de cette mixture française à la main ?

Nourrir les chats de la communauté Féline d'Anacapri, voilà qui prouvait notre lien avec les naturels du pays des Sirènes,  mais s'obliger à tenir des promesses étourdies à un personnage douteux et de surcroît inconnu, voilà au contraire qui relevait de la plus ridicule inconvenance...

"Cara amica, vous êtes trop dévouée, essayez de vous montrer plus circonspecte, tout le monde ne vous veut pas que du bien ! vous avez bonne réputation, toutefois gardez-vous de ceux qui aiment manipuler les étrangers naïfs, ne vous vexez pas ! Je sais que notre pays est celui de votre coeur, seulement vous n'y venez que deux ou trois fois l'an, et votre mari clame trop fort son envie de  dénicher l'impossible; une ruine historique à bas- prix ! un âne à trois têtes cela serait plus facile !

Voulez-vous me faire plaisir ?  Donnez- moi cette chose que vous cachez si mal, mon chien aime bien la nouveauté, vous savez comme il a apprécié le foie- gras que m'avait envoyé votre mari ! Depuis, ils s'adorent tous d'eux , mon chien n'est pas un ingrat, ce qui montre encore une fois la supériorité de certains animaux sur les hommes mauvais et calculateurs...Ah ? vous par contre, vous détestez le foie-gras ? Je reconnais votre bon goût, le contraire m'aurait étonné ..."

Délestée de mon fardeau gastronomique, je promis de venir rendre visite le soir-même à mon mentor éternel en sa somptueuse boutique des hauteurs du village, à condition qu'il ne souffle mot de cette sombre histoire de cassoulet prodigué à un adorable caniche répondant au doux nom de "Chéri', hommage rendu à notre Colette qui acheta une maison,( d'ailleurs à vendre mais hors de prix), dans une ruelle  délicieusement "coupe-gorge" d'Anacapri.

Le soir tomba en dansant sa valse lente sur les falaises adoucies de lumière rose, la discussion décousue entre amis francs et éloquents se prolongea  fort tard, qu'avions-nous dit les uns et les autres ? Beaucoup de bruit pour beaucoup de rires, et le sentiment d'une amitié réconfortante en ce fol univers ...

Le caniche blanc comme neige s'accrocha à moi en me couvrant d'effusions, le cassoulet sans doute ...  Mais, Salvo resta impavide, en dépit d'un  regard joyeux qui avouait tout !

L'Homme- Mari ne se doutant de mon forfait, est maintenant d'une humeur charmante alors que nous cheminons le plus lentement possible, pourquoi se hâter sur la via Caposcuro, au pied du Monte Solaro, quand le couchant rougit la mer laiteuse ? A cette heure étrange, l'île s'emplit de rumeurs, de chuchotements, de voix anciennes, et de craquements angoissants, l'île s'éveille à sa vie nocturne, et le sentiment de notre insignifiance nous saute à la figure.

Nous longeons des jardins de citronniers, des vergers aux belles statues blanches, grecques d'esprit et d'harmonie, des murs à la mode romaine, des arcades, des escaliers supportant des cascades de fleurs bleues, voici un escalier grimpant vers l'ermitage de la Cetrella, (la plus ensorcelante et la plus  fatigante excursion) et un autre  des plus raides, qui descend vers notre minuscule via Rio Caprile. Au loin la mer ne bouge plus, au-dessus de nous, le ciel s'empourpre, les oiseaux se taisent, et une voix s'écrie:

 "La reine de France ! C'est le Ciel qui vous envoie ! Venez, oui, votre mari, il a tant de chance, le sait-il au moins ? Venez, l'escalier à droite, ne glissez -pas, ce serait dommage, mon patron, le riche diplomate, est tout juste revenu de son  nouveau pays de la neige pour vous être présenté, vous savez, sa maison est à vendre ...Oui, celle-ci , celle qui se dresse au milieu du chemin, admirez cette terrasse, un vrai jardin suspendu, ah, vous ne voyez rien, entrez, je suis si heureux de vous présenter, mon patron a oublié son italien, mais vous parlez anglais ? "'

"Mon Dieu,  c'est l'aimable Fou !" dis- je à l'Homme- Mari, éberlué de tant d'allégresse à l'égard de deux visiteurs imprévus...

" Crois-tu que cela soit un traquenard ? "

"Certainement ! Soyons prudents, si tu veux mon avis, on nous prend pour des alouettes prêtes à être plumées !"

 L'Homme- Mari s'amuse  de ma méfiance,  et d'un pas assuré grimpe vers la porte de cette maison obscure...Qu'allons-nous y trouver ?

 A l'an prochain pour la suite!

 Lady Alix ou Nathalie-Alix de La Panouse



Coucher de soleil à Anacapri octobre 2025

mardi 9 décembre 2025

Trilogie de Capri Partie III Chap 4 ou intermède musical et nostalgie du soir à Anacapri



 Trilogie de Capri "La maison ensorcelée"

Partie III chapitre 4

A l'ombre des anciens dieux: musique fiévreuse à la Villa Rosa

Une étrange fatalité semblait exiger que nous escaladions les belles "traverse" d'Anacapri presque insensibles à l' immatérielle sérénité de ces promenades entre Pins parasols, Citronniers et Cyprès sculptés sur le ciel d'un bleu n'appartenant guère à ce monde.

 Hélas, en ce soir arrivant, nous galopions au pas conseillé par Jack London afin de semer un ours furibond désireux de vous croquer pour son goûter. L'Homme- Mari vouait déjà cet ultime concert et la villa Rosa à tous les diablotins de Capri quand enfin  se présenta la confuse et désordonnée Piazza della Vittoria, éternellement constellée de groupes en mouvements, guidés par l'éternel Berger élevant son drapeau afin de rassurer ses brebis égarés.

Je suis contrite et essoufflée, si nos montres ne mentent pas, nous sommes déjà coupables d'un retard de dix minutes  au rendez-vous dûment précisé à la belle Flavia. Qu'est-elle en train de songer ?  Certainement, dit-elle à Salvo :"Je le savais, les Français sont incapables de tenir parole ! Ils m'ont oubliée ! Les voilà bien nos fameux amis,  quelle idée de m'inviter à les suivre à un concert  où ils ne se donneront même pas la peine de se présenter !"

Pourvu que notre ami indéfectible, notre sauveur Salvo proteste jusqu'à notre arrivée, encore une course haletante, les yeux brouillés, nous frôlons touristes et amoureux le nez collés aux vitrines des affriolantes boutiques de la via Capodimonte, et à force de lutter contre cette foule paresseuse, nous nous jetons pratiquement sur le seuil de nos amis. Il était temps !  Flavia, de rose parée de la tête aux pieds, pousse un soupir heureux, et Salvo a un sourire aussi large que la distance nous séparant des envolées de fleurs exotiques  enguirlandant  la Villa Rosa.

 "Dix minutes de retard, pardon!" dis- je d'une voix mourante, mais personne n'en a cure !

Je suis pardonnée, absoute et lancée à nouveau au triple galop, traînant l'Homme- Mari qui ne rêve que d'un banc n'importe où, la musique, fût- elle de Chopin, il s'en moque, du moins pour le moment .. 

"A ton avis, trouverons- nous un  simple bar  dans cette Villa somptueuse ? A-t-on pitié des malheureux invités assoiffés avant ces concerts de génies capriotes ?"

Flavia ralentit l'allure, nous apaise d'un geste et lève la main vers une façade  rose pâle sur laquelle s'arrondit une  verte frise à l'antique:

"Nous y sommes ! respirez ! Le bar est à gauche de l'escalier, et la salle de concert ouvre sur la terrasse, comme je me sens émue ! Je revois Salvo, un vrai garnement, et si fier d'habiter en face, nous faisant des grimaces, à nous les petites filles d'en bas, de la petite ville de Capri, si chic, mais si lointaine pour les les impertinents écoliers d'Anacapri ... A l'époque la rivalité féroce entre nos deux villages battait encore son plein, et on se battait au propre, pas seulement au figuré ! 

Mais Salvo a changé de ton dès qu'il m'a vue.. Il s'est rapproché, il a tout tenté afin de me donner une meilleure opinion des gens d'en haut, des Montagnards  qui se méfiaient de nous, les gens de la mer, et du commerce bien sûr ... Voyez-vous, je suis toujours cette petite fille admirative devant ce garçon qui était tellement vivant,  tellement drôle, tellement gentil et altruiste et vraiment capable de toutes les aventures. Il ignorait la peur et surtout celle d'être grondé pour une bêtise! 

Sa grand-mère venait l'attendre et parfois au bras du grand homme d'Anacapri, le propriétaire de la villa San Michele, le docteur Axel Munthe dont vous pensez avoir croisé le fantôme  dans son jardin avec nous tous, voici quelques années, un bien beau souvenir là- aussi ...

 En tout cas, Salvo éclatait de fierté ! mais, il restait coquin, j'avais la faiblesse de lui laisser jeter un coup d'oeil sur mes devoirs, et le maître se méfiait : "Cette copie de la demoiselle de Capri  est identique à celle du jeune homme d'Anacapri, que dois-je comprendre ?

Et toute la classe se tordait de rire ! "

Au grand désespoir de l'Homme- Mari, le charmant petit bar est clôt à cette heure vespérale vouée aux beaux concerts tirés sur le volet...Par les fenêtres voltigent sur les volutes des bougainvillées les airs fougueux annonçant le début du concert,  un bruit de voix, un grincement de chaises, une dame aimable saute au cou de Flavia, la félicite d'avoir traversé la rue  en l'honneur des lauréats de ce concours  de piano cette fois  et volubile, enjouée,  froufroutante et vibrante comme un colibri, nous installe sur les chaises les plus inconfortables de ce fol univers.

 Flavia soupire encore, mais d'ardente nostalgie, et l'Homme- Mari d'ardente tristesse, son siège est trop dur et sa soif le torture... 

Je lutte de mon côté afin de ne pas joindre mes soupirs aux leurs, j'éprouve une soif inextinguible, une nostalgie affolante, et personne ne doit s'en douter.

 En ce beau quartier bordé de Cyprès en majesté, de jardins ombreux, de portails aux volutes  exquises, se respire encore les délicates effluves des voyageuses qui dans le digne sillage du peintre Kopisch osèrent naviguer sur les eaux féériques de la Grotte d'Azur.  En fermant les yeux, je les revois monter ainsi que de froides étoiles sur les sentiers, les traverses, les belvédères frondeurs défiant le péril insensé des gouffres aux pentes boisées.

L'éclat de ces jours si lumineux scintille encore, à l'instar des amours d'autrefois dont la roche de Capri fait miroiter l'ardent souvenir. Une dure, une violente mélancolie me fustige comme une vague froide.

J'ai beau plaisanter, rire, m'attendrir à l'unisson de Flavia devant deux ravissantes petites filles fières de leurs prix et encore davantage d'arborer de tournoyantes robes blanches et roses, j'ai beau feindre l'admiration la plus ébahie en écoutant les airs fiévreux d'un  jeune virtuose répétant son morceau de bravoure, (une rapsodie hongroise de Liszt me chuchote l'Homme- Mari que ce déferlement enthousiaste enlève au septième ciel!) je ne suis déjà plus de cet Capri- là.

Mon âme entêtée fouille le passé, à la recherche de celui qu'elle a perdu et qui ne reviendra jamais, l'abîme des siècles nous sépare, et la Capri dont je me souviens a disparu. 

 Tout me le prouve au sein de cette belle Villa Rosa, si coquette et romanesque en son jardin oriental,  et une fois entre ses murs clairs, dépouillée de ses beautés anciennes, à l'exception bienheureuse d'un minuscule boudoir baroque, encore paré de l'atmosphère subtile et alanguie que lui avait insufflé son ancien créateur, un  excentrique étranger depuis si longtemps enchâssé dans les sables de l'oubli..

 Même l'école jadis installée en ses flancs doré n'a laissé aucun écho, aucun dessin maladroit, aucune déclaration amoureuse griffonnée d'une petite main tremblante, aucun  humble bureau  renfermant les précieux secrets d'un écolier rebelle...

Autant le Palazzo Cerio a maintenu, de toute la force de son élégance surannée, la suavité de ses vies antérieures, autant la somptueuse Villa Rosa d'Anacapri a égaré son coeur au cours de sa longue reprise en main par des architectes enclins au pragmatisme et à la sobriété utile.

La salle de concert ressemble à mille autres, ses murs sont blancs et distillent l'ennui, les douces présences de jadis trouveront- elles un apaisement en écoutant du haut des leurs balcons célestes, (le ciel est si proche à Capri)  les élans tempétueux de ces charmants génies, lauréats du fameux concours  instauré par les humanistes et dévouées soeurs Emilia et Elsa Gubitosi quand Capri se livrait aux plaisirs souriants de la Belle- Epoque ?

 Nous le saurons d'ici une minute nous promet la vaillante organisatrice ! Je reviens sur terre, et serre la main de l'Homme- Mari, allons, le poids des vies anciennes ne doit pas ternir la vie neuve que le destin nous offre dans son immense indulgence ...

Je suis honteuse d'être bouleversée, et ignore comment assembler mes visions disparates d'une époque lointaine . La verte présence de l'émeraude romaine, cette bague sans cesse perdue et retrouvée depuis mon larcin involontaire à la Brocante de la via Santa Chiara, me manque de façon irraisonnée .

Ce bijou tordu, cassé, frappé du sceau d'une histoire bizarre et interminable, était une preuve tangible d'un égarement amoureux survenu deux siècles auparavant, à Capri, je suis sûre au moins de cela. Le reste me rattrape, et m'échappe depuis notre premier voyage sur l'île.

 Le bavard, l'impertinent fantôme à la silhouette immatérielle, au visage flou caché sous son couvre-chef absurde,  l'évanescent personnage à la voix de métal, aura-t-il la bonne grâce de se rematérialiser encore, au moment le plus improbable ? Mon passé vacille à chacune de ses rares apparitions, un voile se lève puis retombe, et ma mémoire ressemble à un jardin soudain prisonnier de la nuit brusque de novembre. 

Pourquoi cet invincible désarroi, ce regret indistinct d'un furtif bonheur que ,sans doute, tout  autrefois menaçait ? Un bonheur qui trouva son refuge à Capri, au sein de ce minuscule domaine en ruines qui nous a ensorcelés,  un bonheur discret qui dansa sur le fil  des sentiers périlleux, d'é normes rocs arcboutés sur l'indomptable mer aux féroces vagues d'aigue-marine. 

Ce malaise me ronge lentement, je ne guérirai qu'en habitant au grand jour la maudite maison ensorcelée, je reviendrai à mon point de départ et serai enfin libérée ...De toutes mes forces, je supplie le promeneur inconnu de se montrer demain, bientôt, avant notre départ,  le hasard, qui d'ailleurs n'existe pas à Capri,  daignera- t- il  nous remettre ne face l'un de l'autre ?

L'organisatrice se tait, et un jeune homme brun et de belle humeur, s'installe, nous oublie, et se jette à coeur et corps perdus et retrouvés dans une tarentelle que Liszt inventa entre  Venise et Naples.

 Farouche, fougueux, sa  sombre chevelure agitée comme la crinière d'un cheval des mers, le jeune pianiste réveille la vie palpitante qui vous entraîne dans une ronde où l'on danse au-dessus de la mer, libre, joyeux et immortel !

Moi qui cherchais à ranimer le passé heureux, le voici qui monte comme les soleils rajeunis... Et la fidèle strophe, interrogeant l'incertaine destinée, de chanter  encore et toujours :

"Ces serments, ces parfums, ces baisers infinis,

Renaîtront- ils d'un gouffre interdit à nos sondes, 

Comme montent au ciel  les soleils rajeunis 

Après s'être lavés au fond des mers profondes ?

O serments! ô parfums! ô baisers infinis !"

La musique  vibre et épouse l'harmonie des mots chuchotés par mon étrange nostalgie.

Un autre jeune talent s'empare à son tour du beau piano luisant à l'immense étonnement de la belle Flavia: "Un chinois ! Nous avons un virtuose chinois à Anacapri !" 

La salle s'ébroue soudain sous la montée d'une houle charriant la plus indicible des tristesses, une âme en proie aux douleurs du dur amour, il ne me manquait que Chopin ! sur cette île vouée à la lumière,  voici que descend la nuit noire de l'âme... Le morceau sublime s'achève... Le silence devient étouffant ...

 Mais, telle une déesse de la revanche, se lève alors une jeune fille surgie des heures antiques de la Capri des pirates Grecs et des dieux endormis.

Le public se lève aussi, sous l'emprise de cette descendante d'Aspasie, l'étincelante compagne de Périclès .L'âme Grecque de Capri flamboie dès les premières notes d'un Ravel extravagant:" Une barque sur l'Océan", puis, la jeune fille, au beau nom d'Ellade, haute, fine, droite comme Athéna  et robuste comme Artémis,  se métamorphose en prêtresse qu'un dieu enthousiasme .

Ce n'est pas une aimable chaconne annoncée au programme ,c'est le Vésuve en fureur, c'est la pure passion de la vie qui s'abat sur nous ! C'est "Venus toute entière à sa proie attachée"!

Un grand vent de folie s'empare de nous !

Je refoule mes vagues à l'âme d'un autre siècle et applaudis à l'italienne, nous sommes tous en transes,  consolés et rajeunis, miracle de la musique un soir à Capri, à l'heure divine où les dieux chuchotent quelques confidences aux humbles mortels, sous la rose lueur jaillie des roches intangibles...

"Ils reviendront ces dieux que tu pleures toujours !": peut-être un, poète mal-aimé qui avait nom Gérard de Nerval,  murmurait- il cette étrange promesse à une ravissante créature, en laissant glisser le crépuscule, un soir d'octobre à Capri ...

 A très bientôt!

 Avant la fin de cette étrange année ...

 Lady Alix ou Nathalie-Alix de La Panouse



Crépuscule de dieux à Capri
10 octobre 2025


jeudi 20 novembre 2025

Trilogie de Capri: la maison ensorcelée Partie III: Chap 3 Une maison avec vue n'a pas de prix

La maison ensorcelée ou Trilogie de Capri

Partie III Chapitre III

Maison avec vue et espoir de musique divine à la Villa Rosa

Cette fois, la maladie asséchait notre éternelle soif de la vie à Capri.
La toux emportait l'Homme- Mari dans des élans maussades, la fièvre me donnait le vertige menant droit à la déprime absolue. Salvo ne valait guère mieux que les amis français, lui si énergique, si réconfortant, sombrait comme un bateau tourmenté par les vents amers tourbillonnant sur le golfe en novembre .
Flavia avait promis de nous accompagner à une soirée musicale , mais serait-elle capable de mettre un pied devant l'autre sur les deux cent mètres la séparant de la Villa Rosa,  cette délicieuse maison romantique qui ce soir-là, serait vouée aux airs les plus délicieusement romantique, rendant  aux hauteurs d'Anacapri son âme vibrante, occultée par un bon siècle de tourisme tapageur ...
 Je passai la journée à grimper sur les traverses afin de nous sustenter en faisant les courses, puis , incapable de bouger, installée en plein soleil dans le jardin aux deux citronniers, 
Il était indispensable de s'adonner au farniente, c'était une question de survie, d'équilibre mental, surtout avec une pile de mouchoirs en papier posé contre une pyramide de livres vantant le passé glorieux, les mérites et  les amours des excentriques qui s'étaient pris de passion envers  l'île des dieux. 
 Je me sentais franchement terne et timide à côté de  ces grands audacieux, moi qui,  immobile et souffrante, ennuyée à l'avance du moindre mouvement, redoutait l'instant fatal où le rendez-vous de la Villa Rosa m'obligerait à faire bonne figure.  Et bien pire, à grimper vers la via Capodimonte, itinéraire facile et charmant mais qui me semblait une ascension épique dans mon triste état.
 L'Homme- Mari  s'était replié à l'autre bout du rez-de-jardin que nous avions l'insigne chance de louer, deux fois l'an, à une piquante, sémillante, virevoltante juriste native de Naples et véritablement Napolitaine de la tête aux pieds.
Antonio notre premier propriétaire, et ami sincère, nous aimait toujours, mais son appartement du haut, celui agrémenté d'une tourelle qui se donnait des airs de phare, abritait des locataires à l'année, notre ancien et tant- aimé paradis blanc nous narguait... Surtout le soir, quand des personnes inconnues, invisibles et pourtant très pesantes, allumaient les lampes du salon que avions orné avec un amour un peu intempestif de belles gravures du Capri d'autrefois ...
Mais, qui sait ? Antonio ne nous oubliait jamais et  à chacun de nos séjours, en revenant de Capri,nous devisions à Naples en sa compagnie, attablés devant un café bien noir et bien fort  et une corbeille de gâteaux suintant de sucre. 
Ce bon Samaritain insistait pour guetter notre bateau afin, dés notre traversée de la passerelle, de prendre soin de ses amis français qu'il ne cessait de considérer comme des porcelaines fragiles à mettre aussitôt en sécurité .
Nous cultivions ensemble cette habitude napolitaine de remplacer un mot échappé à notre vocabulaire par des gestes prouvant une ardeur très appréciée !
 Justement, il est temps que j'augmente mon niveau en italien, mes amis ont beau donner dans l'indulgence amusée, je ne suis lucide, je baragouine un italien fantaisiste, seuls des devoirs de vacances m'aideront à remédier à ce gros défaut. En soupirant et éternuant, j'ouvre un Assimil usé au point de perdre ses pages lambeaux sur la pelouse humide de rosée au coeur de la journée...  
Rien de surprenant à ce que nous soyons si faibles et si malades dans ce jardin perpétuellement  spongieux, alimenté sans doute par une source profonde et ignorée...
N'habitions- nous via Rio Caprile ? Ce nom indiquait la présence d'un torrent, peut-être ses vestiges formaient- ils un marécage juste en dessous de notre minuscule logis ?
Le bruit d'une pathétique quinte de toux en provenance de la pièce la plus éloignée, me fait comprendre que l'Homme- Mari serait d'accord avec ma belle intuition historique...
 soudain, un autre bruit  succède aux rauques gémissements de l'Homme- Mari, le portail en contre-bas grince, et le vacarme strident de la sonnette aggrave ma migraine ;
Qui ose déranger deux Français victimes d'un mal de saison ?
une tête brune surgit, des yeux perçants scintillent en contemplant la façade blanche et les fières colonnes de la loggia, voici  maintenant l'intégralité d'un visage bronzé affectant une moue impavide! 
Suit la moitié d'un corps replet, et enfin l'ensemble se présente au milieu du jardin: c'est assurément le Signor de M, un homme des plus curieux, un promeneur bavard qui connaît tout le monde de Marina Grande à la villa Lysis, et de Capri -village aux sentiers les plus rocailleux de la montagne d'Anacapri.
Horreur, un vague rendez-vous me revient à l'esprit ! 
 Obsédée par notre grippe, je l'avais purement et simplement relégué dans le grenier de ma mémoire...  La honte attise ma fièvre et déclenche une toux fort peu esthétique  Comment oublier  un rendez-vous avec un tel personnage ? Surtout faire comme si je l'attendais avec ravissement ! Le vexer serait périlleux ...
Le Signor de M fait partie des gens extravagants que je rencontre à chaque retour, et dans chaque coin d'Anacapri.
Je ne manque jamais  de les saluer, en manifestant l'enthousiasme requis par la coutume ancestrale recommandant de parler avec tout un chacun sur l'île divine. 
Cet art de la conversation  improvisée, vive et malicieuse s'ancre dans le roc depuis la conquête des corsaires Grecs, et elle reste un des charmes de l'île.
Un second personnage bizarre persiste à clamer que je suis la reine de France, et qu'il me présentera à d'autres princes ou rois heureux de vivre dans les maisons les plus décaties d'Anacapri. 
"Je parle un bon français car j'ai passé vingt ans aux Baumettes, à Marseille!" proclame-t-il tout guilleret, et je n'ai jamais eu le courage de lui demander s'il s'agissait du quartier ou de la prison ... 
Je n'oserai jamais ! 
Bien différent est le Signor di M, un aristocrate avenant mais sévère, toujours prêt à remettre les Anacapriotes sur le droit chemin,  tenue impeccable obligée pour chaque victime de son autorité bienveillante ! 
C'est assurément un personnage mythique  (et Dieu sait à quel point les mythes ont une extrême importance sur l'île !) que l'on croise à chaque heure du jour, la mine sombre, le regard  observateur, le sosie d'un sénateur de l'ancienne Rome, dont il a aussi la démarche majestueuse.
Il s'incline, et, en me considérant, toute sa personne indique un certain désarroi... Suis-je à ce point affreuse ? Cette grippe me rend hideuse, j'en suis la première affligée, il me semble  de peu de goût de souligner ma ressemblance avec une ruine ambulante ...
Non, la désapprobation évidente du digne Signor de M prend sa source ailleurs que dans ma piteuse apparence:
" Contessa,  si nous ne partons pas tout de suite, nous risquons  d'arriver dix minutes  en retard, c'est vraiment très grave,  jamais le propriétaire  ne nous pardonnera ce qu'il jugera un affront prémédité, je dois téléphoner,  auriez-vous l'obligeance de m'offrir un verre d'eau ? Davvero, cette Villa a quelque chose d'extraordinaire, non, pas celle que je désire vous montrer, celle où vous louez vos appartements la plus belle d'Anacapri, après bien sûr la Villa San Michele, la Villa Rosa, la Casa Rossa,  la Casa Caprile en restauration en ce moment mais les artisans économisent leurs forces, et la Villa de notre dentiste via Capodimonte.
 Quelle chance cela serait pour vous si vous souffriez  d'une violente rage de dents...
La Villa du vétérinaire est très intéressante également, mais vous laissez vos animaux en France,  allora mieux vaudrait vous plaindre d'un bon abcès, vous en profiteriez pour visiter cette demeure extraordinaire, ne voulez-faire un effort ? 
Cela n'est pas si compliqué de souffrir des dents!
 Une Villa aussi préservée, non, vous ne trouverez jamais l'équivalent, votre époux est-il revenu en France ? Je n'entends rien, à part peut-être un chien . Je vous demande pardon, j'ai confondu un éternuement avec un aboiement, l'erreur est humaine.
Encore malade ! Mais nous ne pouvons visiter sans lui, mon ami en serait blessé... Ah ! vous voilà,  caro amico, vous toussez, vous toussez beaucoup..."
 Le Signor de M ne déteste rien tant que les manquements à l'étiquette et à l'esthétique, la toux de l'Homme- Mari vaut à ce dernier un regard offusqué, une pareille toux ne saurait être que typiquement française ! Elle gâche l'air parfumé de Capri ... 
Ce désagrément nous épargnera- t-il l'ennui de la visite d'une maison décevante, décrite à l'instar d'un palais à peine décrépit par l'habile et rusé Signor de M ( descendant du dieu Hermés qui lui a transmis son inimitable talent de l'éloquence enjôleuse ) ?  
Hélas ! le piège se referme sur nos personnes trop épuisées pour protester.
 L'auguste Signor de M nous ordonne d'un geste courtois mais ferme de le suivre, et nous le suivons, le nez enfoui dans nos mouchoirs, et le dos cassé par les attaques de la toux.
 Impitoyable et hautain, notre mentor nous oblige à gravir un raidillon au-dessus de la vallée de Caprile, puis accepte de nous laisser souffler sur une via tranquille, longeant de beaux Cyprès  vert- émeraude, gardiens, de vastes et taciturnes domaines, encerclés de vigoureux murs dont le travail harmonieux ranime l'antiquité.
L' architecture de l'ancienne Rome se devine encore, c'est grâce à son génie que l'île garde sa puissance intangible; et pourtant Capri est Grecque par l'esprit, la désinvolture, la poésie de l'instant et de l'éternité ...
 Capri frissonne en laissant ses bosquets d'amples Pins Parasols soupirer sous la brise d'automne, Capri en octobre est un bateau ensorcelé qui cherche désespérément la mer ...
Si seulement notre bon Signor de M nous emmenait vers une ces Villas ravagées qui subsistent par la force de leurs pierres romaines au sein des vallons perdus !
 Mais, je suis toujours étonnée de sa détermination à nous présenter les pires maisons d'Anacapri, taudis insalubres, dénuées de la moindre commodité, ce qui importe peu, et d'élégance, ce qui est impardonnable. 
Hélas, trois fois hélas, une fois in situ, la même ritournelle chante à nos oreilles irritées: "Cette vue !  Regardes, voyez, comprenez, cette vue ! unique, prodigieuse, incomparable, comment exiger autre chose ?
 Le confort ne compte pas, l'exiguïté ? Un détail, l'état insalubre général ? Une peccadille ! Le soleil ne purifie-t-il l'humidité ? , surtout au dernier étage, vous dormirez sur le toit , un paradis , songez aux étoiles qui se pencheront vers votre matelas...
 L'escalier raide ? Basta ! Seriez-vous capricieuse, contessa  ou souffreriez- vous d'arthrose précoce ? Le jus des citrons de Capri vous serait salutaire en ce cas... 
Oui, vous ne disposerez que d'un toit et d'une chambre, mais l'eau peut se prendre en bas, dans la rue, et une cuisine est facile à organiser, voyez ce réchaud, et surtout cette vue ! 
Ischia, Procida, et les Pontines par beau temps, une vue grandiose, cela n'a pas de prix, enfin si, vous vous en doutez, bien sûr, un million, pour vous nous descendrons un peu, vous comprenez, vous êtes à Capri ..
L'endroit le plus coûteux, le plus demandé, le plus inouï, ne réagissez- pas de façon si brutale, vous allez me vexer..  
La vieille maison  derrière son portail rouillé, celle du vallon de Caprile ? Oui, je m'en souviens, comment ne pas s'en souvenir
de cette ruine pittoresque qui aurait appartenue à votre ancêtre, le héros  inconnu de l'époque de Murat ? 
Dai ! Elle vous filera sous le nez, les Enchères vous en priveront, votre imagination vous perdra, pourquoi vous entêter depuis si longtemps ? Tout le monde ici, à Anacapri, vous plaint beaucoup, de si aimables Français, et complétement fous, obsédés, anéantis, envoûtés par le souvenir d'un souvenir, le rêve d'un rêve, est-ce une malédiction typiquement française ? 
Ou cette folie n'appartient- elle qu'à vous ? Que dites-vous ? 
Les Sirènes ? Mais, carissima, les Sirènes, croyez-vous qu'elles raffolent des Français qui prennent leurs désirs pour des futures réalités ? Les Sirènes s'amusent à vous ensorceler, puis elles se divertissent en vous abandonnant sur une falaise, tristes et mélancoliques, comme si Capri elle-même vous rejetait ...
Moi, par contre, je ne vous lâche pas !
 Allora ? Que pensez-vous de cette vue ?" 
Cet refrain fastidieux nous échauffait assez vite l'humeur ! Toutefois, le Signor de M nous séduisait et nous amusait, sa prestance le plaçait au-delà des mortels ordinaires, et ses discours pompeux laissaient toujours la porte ouverte à l'espoir. 
La prochaine maison serait peut-être en harmonie avec sa description embellie ?
 D'ailleurs, grâce à ces marches éreintantes dans le sillage de l'ombrageux Signor de M, qui ne cessait de s'arrêter pour entamer des discussions incompréhensibles et véhémentes avec d'obscurs habitants d'Anacapri, ne finissions -nous par connaître les alentours aussi bien qu'un natif fier de compter Ulysse, Tibère ou Auguste dans la foule pittoresque de ses ancêtres ?
 Sans oublier Parthénope, Psinoé ou Aglaophone, Sirènes  moqueuses et parfois féroces....
Cet après- midi-là, fidèle à ses petites manies, le très hautain Signor de M nous tourne le dos pour apostropher  un vague ami qui lève aussitôt les mains vers le ciel poudré d'or pâle, et invoque les dieux de l'Olympe ou le cortège des Saints du Paradis à propos d'un sujet dont la gravité nous saute à la figure, toutefois, nous ne saisissons absolument goutte à sa cause profonde.
 Les deux compères s'expriment à la vitesse de la lumière, et de surcroît s'éloignent de nos oreilles curieuses, au risque de choir du haut d'un minuscule belvédère veillant sur la mer, en froufroutante robe violette à cette heure.
Or, le rendez-vous  approche à pas de géant, si nous ne courrons pas vers la maison prétendument mirobolante et mirifique, on nous accusera d'un retard volontaire, une atteinte à l'irrémédiable courtoisie capriote !
 Pire, nous ferons attendre ensuite notre amie Flavia!
 Là- encore,  nous sommes soumis à un rendez-vous d'une précision helvétique ; comment aurions-nous l'audace d'envahir un concert au sein de la gracieuse Villa Rosa, restaurée de frais, en bouleversant les fougueux et méritants jeunes pianistes  d'Anacapri ? Je ne peux l'imaginer en dépit de cette imagination délirante que déplore l'infernal Signor de M, grand bavard en service commandé !
Mais, voici le coupable qui quitte son ami, un sourire crispé accroché à ses lèvres maussades. D'un geste, il nous accable et sa voix stridente martèle ces mots qui m'offusqueraient si je n'étouffais de rire:
" Dai! nous avons perdu beaucoup trop de temps ! Il faut se dépêcher maintenant, le propriétaire vient d'envoyer un message, il n'est pas content ...
Sans se démonter, l'Homme- Mari désigne le chemin divisé en deux affluents:
"Eh bien, ouvrez la route, à gauche ou à droite ou devant ? Et fonçons !"
J'en profite pour insister sur mon rendez-vous à la Villa Rosa, ce qui manifestement agace le Signor de M, offusqué de mon angoisse irréaliste :
"Votre amie, je la connais, qui ne connait cette exquise famille, n'a qu'à traverser la via pour se rendre au concert, et d'ailleurs, nous ne sommes pas des Suisses, débarrassez- vous de cette peur d'arriver en retard, à l'occasion d'un événement mondain, amoureux ou frivole.
Par contre, s'il s'agit d'un rendez-vous immobilier, là, nous devons respecter l'heure établie ...
Les affaires dictent leur loi, voyez-vous ... 
L'heure indiquée sur une affiche ou un carton n'indique rien, à l'inverse, un rendez-vous donné de vive- voix ne doit souffrir d'aucun contre-temps, et vraiment vous me décevez, vous allez trop lentement... " 
Luttant afin de garder sang froid et humeur charmante, nous avançons à grandes enjambées,  et enfilons une corniche posée à l'instar d'un bijou scintillant entre le roc et un cortège de jardins disparates, le style des maisons laisse à désirer, on les devine construites à la va-vite, sans idéal particulier, le beau toit en coupole renversé ne se montre guère, les loggias se font rares et les colonnes sont remplacées par des poutres de fer.
Ce bizarre quartier ni ancien ni nouveau constitue une curiosité dans l'île, au pied des domaines secrets de la Migliera, et en surplomb des villas cossues  piquetant les vallons de la route du Faro.  
Lisant dans nos pensées, le Signor de M insiste sur la splendeur de l'horizon déjà rougi par le bain annoncé du soleil au sein de la mer tranquille, qui du violet vire au gris- perle irisé de pourpre.  L'homme d'affaires se métamorphose en poète et nous craignons un désastre...
Assis sur un muret grossier, rareté à Capri, un monsieur potelé boude au milieu d'un paysage d'une beauté n'appartenant guère à ce monde.
Le contraste est d'autant plus prenant que ce monsieur rébarbatif nous conspue dans un dialecte obscur mais parfaitement clair ! Le Signor de M essaie de prouver notre bonne foi, de montrer notre bonne mine, l'autre n'en a cure.
Je m'en réjouis , la maison juchée sur une fragile avancée juste en -dessous du muret ne me plaît pas, on dirait un couvre-pied fabriqué de plusieurs morceaux,  son jardin s'afflige d'une nudité regrettable, chose bizarre sur une île fleurie à outrance, j'ai une seule envie : fuir ! 
Bon prince, l'Homme- Mari tente d'amadouer le rude heureux propriétaire, en vain. Soudain, alertés par la grosse voix de ce malotru, encore une rareté, voici qu'une troupe nous entoure, ce sont les frères, cousins, fils, filles, enfin, cette maison déborde de propriétaires, tous persuadés que le Signor de M a capturé deux Français aux poches remplies de pièces d'or !
 Je tire l'Homme -Mari par la manche, mais, le Signor de M le tire de son côté !
 "Prenons cinq minutes, faisons semblant d'admirer la vue, et fuyons ! "
L'Homme- Mari a parlé et en bonne Femme -Epouse, j'obéis !
Le visage fermé et l'intonation blanche, le Signor de M redoutant un drame, nous explique que la maison est l'oeuvre des grands-parents, sans plan, sans modèle, ils ont réussi ce tour de force: édifier la maison la plus hideuse de toute la Campanie.
 La vue exceptionnelle ne se partage pas, toutefois, avoue le Signor de M, d'un ton de plus en plus embarrassé,  mais la maison oui, et encore davantage le jardin, et aussi le portail, et l'accès à ce dernier. Un futur acheteur devra ainsi convaincre chaque propriétaire d'une partie de lui céder cette dernière...
 En réalité, cette masure tient à la fois du casse-tête chinois et du hangar délabré, et tant pis pour sa vue!
  Signor de M a beau vanter la  sublime vue, il est le seul à la contempler !
Dix personnes hostiles sur nos talons, nous traversons des pièces encombrées, réussissons à ne pas trébucher, n'osons rien regarder de peur d'être indiscrets, esquissons quelques sourires et saluts et regagnons le chemin comme si une horde de lions reniflaient notre odeur.
"Vous n'aimez pas cette maison, déplore le Signor de M, quel dommage, j'avais réussi à faire baisser le prix d'ensemble, ensuite à vous de négocier les parties qui vous plaisent..., Moins d'un million, c'est très correct,  pensez à la vue ..."
Cette fois, la moutarde nous pique le nez !
 "Pas de vue ! nous détestons la vue, des arbres, pas de vue ! des fleurs, et une cabane, mais à nous... si cela n'existe pas ici, tant pis, nous ne chercherons plus... On peut être heureux sans maison à Capri, sans million, et sans vue, d'ailleurs l'appartement que nous louons n'a vu que sur son jardin de poupée...  La vue ? Mais vous la trouvez en sortant de chez vous, depuis chaque arrêt de bus, chaque banc, à chaque tournant, en haut de chaque escalier ! Il en faut si peu pour être heureux..."
La philosophie de l'Homme- Mari suscite la colère froide du Signor de M qui nous plante- là en battant l'air du soir d'une main indignée.
"La Villa Rosa a-t-elle une vue à propos?" 
Mon Dieu ! Flavia patiente déjà, vue ou pas vue, c'est tout vu, nous repartons à une allure olympique sur les traverse d'Anacapri, si nos poumons n'éclatent pas, si on ne nous interdit pas l'entrée au concert de la villa Rosa,  peut-être la fougueuse musique de Chopin nous apaisera- elle coeur et corps, avant que nous ne nous écroulions, ravagés aux pieds des jeunes et vaillants pianistes de l'île...

A bientôt pour la suite de ces concerts en l'île,
 
 Nathalie-Alix de La Panouse ou Lady Alix

 Trilogie de Capri: La maison ensorcelée


                                              Une vue à contempler librement et gratuitement à Capri
                                                                        Crédit photo Vincent de La Panouse


samedi 8 novembre 2025

Trilogie de Capri "La maison ensorcelée" Partie III chap 2 : Parco Astarita ou Le jardin du Ciel



Le Parco Astarita ou le jardin des orages et des rêveurs

Trilogie de Capri "La maison ensorcelée"

Partie III chapitre II

Les violons fougueux des jeunes virtuoses du Palais Cerio avaient calmé nos doutes et raffermi notre énergie malmenée par l'épidémie de refroidissement, (mot élégant pour cacher les pluies d'éternuements le le nez coulant comme trois torrents de montagne au printemps), fustigeant la romantique île de Capri, de son petit port aux âpres cimes de ses montagnes.

Une journée à peine nous séparait du second enchantement, le concert de piano célébrant la victoire d'un aréopage de passionnés dans le beau salon de la villa Rosa d'Anacapri, à l'ombre de la Villa du bon docteur Axel Munthe.

 Cet ancien palais surgi des hauteurs du village grâce aux efforts et à la fortune d'un excentrique doué de bon goût, avait, après quelques vicissitudes, abrité l'école où nos amis, Salvo et Flavia, avaient reçu les flèches de Cupidon à un âge encore tendre...Désormais vouée à l'art sous toutes ses facettes, la maison à la façade rose pâle enguirlandée de frises fleuries bruissait d'un enthousiasme charmant.

Flavia, que notre fièvre mélomane divertissait beaucoup, avait  éprouvé la  charmante tentation de nous accompagner dans le sillage de ses souvenirs et sur le chemin de son adolescence. Elle n'irait pas bien loin d'ailleurs:  quasiment  en face de la belle maison où Salvo officiait devant ses comptoirs chargés de beaux objets en majolique et de coraux précieux, tandis que la belle jeune mariée, Giuglia, séduisait les promeneuses éclairées en leur présentant un assortiment de mode milanaise et capriote d'un raffinement exquis.

Mais ce programme soigneusement établi ne tiendrait ses promesses que le lendemain, et nous avions un temps clair, et la liberté de ceux qui profitent de leurs vacances au début de l'automne.

J'étais si déprimée à force de changer de mouchoir et de me nourrir du doliprane italien, que la nostalgie, ce fléau qui ne me quittait qu'à grand peine, me gâchait même la splendeur de la lumière dévalant les pentes d'or vert du Monte Solaro lavé par une averse nocturne. 

 Pourtant, ce matin, un mot flotte dans ma tête, quelque chose évoquant les étoiles et une histoire vraie à la mode de Capri, autant dire une légende sertie dans  la vérité. nous avons vu tant de sentiers, de belvédères, de jardins secrets et de bosquets abrupt, mais il manque un lieu singulier et ouvert , un parc légendaire et voué aux rêveurs, aux amoureux ou aux montagnards, le mot vague cesse de flotter et s'ancre en lettres de feu !

"Parco Astarita !"

"Pardon ?"

"Nous avons visité la Villa de ce malheureux exilé de Capri, ce mélancolique comte Jacques Fersen, Henri a tutoyé les gouffres sur l'escalier ravagé qui menait l'empereur Tibère à sa plage privée, et nous avons purement et simplement négligé de nous hisser sur les hauteurs du Paro Asatarita, de nous balancer sur ses passerelles oscillant dans le vide, de nous laisser enlever par la poésie la plus intense que Capri réserve à ses amants, c'est une honte ! Viens ! partons ! le ciel est pur, d'ailleurs, cela ne gâte rien, je me souviens d'un restaurant assez peu onéreux du côté de la Villa Moneta que nous adorons avec une remarquable ténacité ...Qu'en penses-tu ?"

L'Homme- Mari lève les yeux de son portable lui contant par le menu les péripéties de la crise politique secouant notre mère- patrie que nous avons reléguée pour une grosse semaine au rang des ennuyeux souvenirs. Capri est est notre port de prédilection, celui où nous faisons de belles et fugaces escales avant que la raison ne nous ordonne d'entendre sa voix sévère, l'Italie se dresse comme le palais de chair et de sang des beautés de ce monde, la France, qu'est-elle au juste pour nous ? 

Une terre d'enfance, la patrie de nos ancêtres, le sol où nous avons élevé nos enfants et affronté les rudesses du quotidien. Ce pays nous tentons  de l'aimer encore, sans grande conviction, mais avons-nous un autre choix ? Seuls les heureux du monde ne craignent de se résigner à l'exil...d'ailleurs, fuir signifierait abdiquer, se conduire en lâches...Serais-je en train de me noyer dans l'amertume la plus saumâtre ?

 La honte me fait éternuer de plus belle !

A quoi bon se lamenter ? Notre vrai pays est d'humeur fort sombre, un jour gouverné, un autre privé de gouvernail;  nous-mêmes subissons dans notre patrie d'adoption une grippe pénible, un seul remède s'impose : vivre l'instant !

 "Quitte à éternuer, éternuons sur la via Tiberio ! Ce restaurant , je crois m'en souvenir, n'y avions -nous déjeuné en compagnie d'Henri, toujours lui, le seul à accepter de déambuler le nez au vent sur les rochers de l'île, à condition d'être dûment sustenté par ses parents ?"

 L'Homme- Mari me prouve encore une fois à quel point les hommes gardent la mémoire de leur estomac... Et je rétorque indignée:

"Qu'importe la nourriture!  L'essentiel est de marcher vers ce fameux Parco Asatarita que l'on décrit partout comme un paradis surplombant les entassements de roches les plus extravagants, et, parsemé de bancs accrochés au-dessus des paysages du vertige... 

Un don splendide et touchant du généreux docteur  Mario Astarita qui ne se pouvait passer de contempler la mer aux nuances vibrantes et la course des nuages.Il paraît que même les puissants, les monstrueux rochers des Faraglioni vus de ces pyramides farouches se métamorphosent en îlots insignifiants .."

L'Homme- Mari ne semble guère convaincu, mais, la perspective d'un changement d'air et surtout celle d'un repas substantiel, le pousse à approuver mes envies intempestives de promenade en altitude, un mouchoir à la main et du doliprane en poche.

"Au moins, nous oublierons la crise politique, la dette, le déluge fiscal habituel et bientôt accru, la crise qui nous taraude depuis mille ans, et tout ce bizarre cortège de mesures variées accablant un pays qui n'est plus la douce France qu'en rêve. Mais, n'allons-nous traverser la Piazzetta avant de filer droit vers ton paradis perdu ? Alors, cela m'arrange terriblement, avec ces coupures d'électricité, je ne reçois plus de nouvelles, j'imagine le pire, or, nous trouverons "Le Monde" dans la minuscule boutique du seul vendeur de journaux étrangers de l'île, juste en haut des marches de l'ancienne voie romaine qui montait les voyageurs de ton mythique Grand Tour sur le dos de malheureux ânes, créatures soumises et patientes..."

Je soupire non pas en me représentant ces pittoresques ascensions, mais en luttant par avance contre l'influence désastreuse d'un  quotidien grave et pessimiste, qui de toute façon abondera en nouvelles déjà obsolètes...L'Homme- Mari aurait vraiment intérêt à se détendre... 

Notre retour au beau milieu des soucis arrivera bien assez tôt. Comment glisser vers la poésie de la via Matermania, de la via Moneta, de la via Tiberio, ces chemins de pierre et de fleurs,  ondoyant avec grâce entre murets ensevelis sous le jasmin, allées de colonnes antiques, jardins éblouissants, vergers soignés avec un amour infini, et portails mystérieux cachant à peine la splendeur des vallées paisibles étendues à pic sur la mer de cristal, si l'on brandit, en guise d'oriflamme, un quotidien s'évertuant à approfondir des nouvelles bien trop angoissantes pour ne pas nuire d'importance à notre  piteux état mental et physique ?

Le petit bus descendant vers Capri crachote, renifle, éternue à notre instar, il transporte une cargaison de Capriotes au nez cramoisi et aux joues écarlates, le fatal refroidissement malmène aussi les profils grecs des belles filles emmitouflées comme si octobre venait d'être englouti par un précoce janvier. 

Je guette à chaque virage la vue tourmentée sur le golfe de nacre et d'aigue-marine. L'écume blanchit à vue d'oeil, la houle imite le galop d'un pur-sang, et le ciel si clair se parsème de nuées gris- perle. Une tempête nous épierait- elle sournoisement ?

 Cet amer soupçon se dissipe une fois sous les arcades débouchant sur la place radieuse qui, dès leur sortie du funiculaire, jette les nouveaux- venus à la rencontre spectaculaire des intangibles falaises constellées de Pins, en surplomb de la somptueuse baie. 

Grandiose et  austère et hautaine, piquetée de maisons blanches et aériennes, de pelouses lustrées et de roches fauves, la beauté de ce point de vue pétrifie l'âme la moins sensible ...

Mais, l'Homme- Mari ne voit rien, n'entend rien, n'éprouve rien, son vendeur de journaux  se blottit juste à la traversée de la Piazzetta, autant dire que nous entamons une course vers ce sauveur, hélas, à peine entrés, il faut déchanter, le brave homme nous a reconnu et d'un geste dramatique montre l'emplacement vide, hélas,"Le monde" n'a pas eu la chance de prendre le bateau depuis quelques jours!

 Je revis et l'Homme- Mari boude, qu'importe !Déambuler  bientôt sur le vide, bleu, ou les gouffres verts, de passerelles en terrasses lancées au fait de l'île, le distraira des affres et désarrois de notre sinistre situation politique. Main dans la main, et nez rouge au vent, nous passons sans broncher devant l'humble maison qui abrita Gorki ravi de s'adonner au farniente, sous prétexte de se concentrer sur les élans révolutionnaires... 

La plaque en majolique rappelant son séjour  tumultueux constitue notre point de repère au coeur des venelles enchevêtrées de Capri- village! Rassérénés, nous filons au pas de grenadier vers la sublime promenade bordant toits en coupoles aplaties et terrasses débordantes de bougainvillées  qui à chaque fois ranime en nous le souvenir de notre première venue sur l'île ... 

Via Tiberio enfin, la Capri romaine renaît, l'atmosphère tourne à la noble grandeur, les façades s'embellissent de majesté tandis que le chemin se rétrécit ! 

A chaque instant, nous nous plaquons contre les murs, porches ou portails afin de ne pas gêner les minuscules véhicules autorisés, chats hautains et potelés, chiens maigres et intrépides,  ravissants écoliers en tabliers gris, agrippés à leurs cartables,  grands-mères en boucles d'oreilles d'or,  panier en main grands-pères moustachus au volant, jeunes parents, dignes et fiers, serrés comme des amoureux, artisans burinés, entassés à miracle et semant dans l'air les paroles d'une chanson d'amour napolitaine, tous nous frôlent en criant des "Grazie mille !" reconnaissants...

 Voici maintenant une école où bourdonnent des élèves studieux qui ignorent la chance sublime d'être en classe à Capri, des ruelles bondissant vers des vallées ombreuses et dorées, et une épicerie qui offre absolument tout ce qui permet de survivre aux habitants de ce quartier où l'odeur de l'Antiquité enivre le promeneur. J'ai très envie  d'y faire l'emplette de pain et de fromage en guise de repas, à l'instar d'un philosophe Grec invité par Auguste ou Tibère à disserter sur l'inutilité des biens de ce monde !

 Or, 'Homme- Mari refuse de suivre le noble exemple des gens détachés du goût des nourritures terrestres, le voici devant une porte en arcade, intrigué, puis, rassuré, soulagé et plein de gratitude à l'égard de sa Femme- Epouse :

"C'est bien ce restaurant d'il y a sept ans déjà... Tu avais raison, j'avais du mal à te croire, nous y avons vécu une charmante soirée, l'équipe s'est donné une peine infinie, pourquoi avoir attendu si longtemps ? Entrons, je n'en peux plus ! Je dois absolument prendre des forces avant de te suivre sur les cimes des falaises, en reviendrons- nous même sains et saufs? Regarde, je souffre, et toi, tu aurais besoin d'une cure de repos...tu es si pâle, l'ombre de toi-même..."

Ce rude jugement conjugal a le don de me plonger dans une violente affliction... Pour un peu, je planterais là mon Homme- Mari, comment l'obliger à traîner davantage, dans son sillage glorieux, une créature aussi décrépite que sa tendre moitié ? Heureusement,  on nous souhaite la bienvenue avec une telle chaleur, une si délicieuse compassion, que je laisse s'envoler mon humeur sinistre. Le patron en personne tient à nous installer au chaud, et s'écrie:

 " Il manque le ragazzo ! Je me souviens de vous trois, un beau soir de mai, nous aviez l'air si contents de manger chez nous, vous étiez affamés ! Surtout le ragazzo, sei anni fa ? Seite già ? Dio mio ! Stupendo ! ecco il menu.."

Je suis trop lasse, et à vrai dire, trop malade, pour dévorer les irrésistibles plats  typiquement capriotes de l'irrésistible menu, mais l'Homme- Mari charmé et flatté de cet accueil digne d'un haut personnage, mange pour deux et me promet un détour vers la via Moneta.

" Je sais que tu as toujours rendez-vous avec cette mélancolique villa Moneta, je te comprends, peu de maisons gardent autant leur mystère, leur côté grandes dames revenues des épreuves, mais son parc l'envahit de telle manière que je redoute un drame. Il suffirait d'un coup de vent pour qu'un tronc déraciné ne tombe sur un balcon ou pire une partie du toit... " 

"Par pitié, sois- optimiste, nous ne marchons pas à l'avance sur les débris des anciennes Villas de Capri! Au contraire, elles nous en imposent par leur magnificence hors du temps. Souvent, elles subsistent grâce à une nuée de propriétaires extrêmement  qui s'entêtent  et s'exténuent à restaurer et entretenir ces maisons excentriques, l'orgueil de Capri.  pense à celle dont nous sommes si fiers de louer une minuscule partie,  ses habitants acceptent tous les sacrifices pour lui conserver son allure...Je suis sûre que la Villa Moneta ne trahira jamais cet idéal..."

 Hélas, c'est la tristesse qui s'abat sur nous en ce début d'après-midi menacé par la sournoise emprise d'une tempête arrivant sur la pointe des nuages. Derrière l'énorme bouquet d'arbres séculaires garantissant sa sérénité, la Villa Moneta souffre et gémit: un vénérable Pin vient de fracasser une de ses romantiques terrasses.

Mon coeur pour un peu s'arrêterait de battre... Cette Villa, je l'ai vue en  rêve avant que sa façade à la splendeur orientales ne se lève par hasard, sur notre chemin, au bout de son allée de grosses et grises colonnes volées au Palais de Tibère. J'y suis venue dans une autre existence, et je m'en souviens, comme d'un air de musique, ou d'une  personne aimée, endormie dans les ténèbres de la mémoire.

Un bruit assourdissant ranime l'espoir défaillant : des artisans s'activent, tronçonneuses en main, la Villa ne subit aucun abandon, elle reste aimée et protégée, ne le mérite-t-elle au centuple ? Son passé épouse celui de ce siècle qui vit une cohorte de peintres, de poètes, d'écrivains récolter à foison l'inspiration divine sur les rocs d'or et de pourpre de l'île. 

Ne serait-ce la destinée des maisons très vastes, très belles et très anciennes de se hisser au rang de sanctuaires indispensables aux âmes sensibles, à ces êtres doués de l'intuition qui réveille les fantômes aimés ?

Silencieux, enfermés en des songes obscurs, l'allure lente, nous grimpons vers les montagnes sur la via empierrée. Insensiblement la pente s'accentue, le vent  aigre remue les guirlandes de bougainvillées, s'engouffre entre les ramures des bosquets, affole les glycines échappées des portails ajourés, et taquine les lianes parfumées enlaçant les pergolas. La masse rébarbative des ruines impériales se devine sur la cime du monte-Tiberio impassible face à la tempête qui nous guette, embusquée derrière les gris nuages dévorant le tendre bleu du ciel. 

Nous longeons un mur à la beauté antique, j'aperçois de l'autre côté des volées de marches creusant les aspérités du sol rocailleux:

"Nous y sommes!" 

A peine ces mots triomphants clamés, le chapeau de paille printanier de l'Homme- Mari file droit au-dessus du rempart et nous ouvre le chemin !  ce maudit couvre-chef manque de déclencher des catastrophes, notre galopade nous oblige à escalader un pont tendu sur le gouffre attaqué par la mer furieuse, puis, une passerelle, mais le chapeau recule vers les terrasses escarpées, un tour à gauche, une descente à droite, des buissons insolents nous égratignent. J'admire un geste audacieux de l'Homme-Mari, la main penchée sur le vide, et assiste au retour du léger chapeau sur le crâne de son maître.. 

Nos émotions s'apaisent sur un banc miraculeux qui propose une halte sereine au coeur du péril: les roches dessinent une étrange figure de proue à l'aplomb d'une pente impitoyable, les nuages tournoient, les vagues se poudrent d'écume et le vent hurle en frappant Pins et Chênes entrechoqués sur les flancs de la montagne.

 Nous ne bougeons plus, le regard plongé vers les vallons piquetés de colonnes blanches, image d'une harmonie parfaite, sur laquelle nulle rude tempête n'a prise.

 La rébellion des éléments augmente, et nous cherchons un refuge, mais ce Parco Astarita se révèle le domaine du dieu des vents, Eole à la barbe blanche: sans doute  ce patriarche débonnaire, qui tenta d'aider Ulysse jadis, incite- t-il ses six filles aux scintillants cheveux de neige, épouses de ses six fils, géants et goguenards, à nous étourdir de leurs chants d'amour et de mort...  Un souffle ravageur nous interdit de grimper vers les  fragiles sentiers perchés sur les falaises dont la vue se porte vers le golfe de Salerne. 

D'ailleurs une lourde porte ferme les promenades les plus acrobatiques, et la lumière nous aveugle avec une intensité de diamant. Le ciel vire au  pourpre, et l'Homme- Mari, dont le bon- sens m'étonnera toujours, m'engage à   revenir sur nos pas... Nous assistons à l'ouverture d'une tempête s'invitant sur un théâtre en plein air : la rauque colère de la mer affronte la farouche puissance du ciel, nous n'avons plus qu'à nous soumettre, à obéir aux dieux vidant une querelle dont le sens nous échappe, à laisser ce champs de bataille à ses soldats invisibles et à promettre au généreux Mario Astarita de revenir un jour plus clément rêver sur les bancs de son parc aérien... 

Bien entendu, à Capri, la malédiction habituelle nous frappe: le dernier mini-bus à destination d'Anacapri vient de s'élancer, et nous subissons de plein fouet la morsure de la bise. Bizarrement, cette balade agitée nous a réconfortés, rassérénés. Encore un sortilège de l'île, se soumettre à ses caprices, sans un gémissement, sans un reproche, c'est une affaire de franc-jeu...

Une heure plus tard, glacés et incapables de mettre un pas devant l'autre, nous entendons grincer notre petit portail. La nuit soyeuse d'octobre nous enveloppe de ses ombres argentines, les deux citronniers du  jardinet grelottent sous l'humide baiser du soir, et notre fol amour envers ce rocher dur et irascible reprend racine ... 

A quoi bon ? Nous ne posséderons rien excepté des rêves  et du doliprane, ici, et bien tant pis, Capri vaut bien un gros rhume et la ruine de ses espoirs! 

Demain, avant ce concert romantique sur les cimes d'Anacapri, j'errerai vers le belvédère de la Madone de la Migliera, la Madone blanche, au beau visage de jeune fille, souriant en son bosquet fleuri, j'écouterai la suave chanson des dames récitant leurs douces prières, je renouerai avec cette part spirituelle de l'île, avec peut-être mon éternel ami de jadis que je ne rencontre que sur ces âpres traverses îliennes, lui qui détient le secret de ma mémoire confuse, de mes vies antérieures peut-être

Tant de choses impossibles reprennent vie sur ce rocher battu des vents, hanté par les dieux et soumis à la Madone ...

Ne rêvons qu'au lendemain:

 "Agé de cent mille ans, j'aurai encore la force

De t'attendre, ô demain pressenti par l'espoir.

Le temps, vieillard souffrant de multiples entorses,

 Peut gémir: le matin est neuf, neuf est le soir."


Sur ces vers de Robert Desnos, je vous dis "A bientôt !"

 Nathalie-Alix de La Panouse 

ou Lady Alix 

Trilogie de Capri



Capri, Belvédère du Parco Astarita avant une tempête d'automne

Crédits photos Vincent de la Panouse octobre 2025