L’art de vivre en excentrique à Capri partie II:
« Le feu des vestales » de Sir Compton Mackensie
Le comte Marsac est-il ange ou diable ?
Le jeune et angélique comte Robert Marsac (alias Jacques d 'Adelswärd-Fersen) venait d’entrer avec son charme
incomparable au cœur d’une société prétendant être l’arbitre des élégances de
toutes sortes sur l’île assoupie dans la lumière d’un éternel avril.
Du haut de leur terrasse aux robustes colonnes, insouciantes et sereines entre les vols de mouettes et l'ire du Vésuve, les deux châtelaines de la Villa Torricella, Miss Maimie et
Miss Virginia, se pâmaient de bonheur ! Une immense fierté, une tendresse quasi
maternelle, (du moins pour la plus âgée !) une envie de chanter les grâces
parfaites de leur protégé embellissaient déjà leur vie placide, voire monotone
en dépit du halo brillant de leur petit cercle mondain.
Or, il arriva quelque chose que ces deux bonnes demoiselles
n’avaient guère imaginé : le jeune comte Bob, son surnom affectueux, n’allait
pas tarder à inventer en poète solitaire une ronde de plaisirs et un cortège de
drames pittoresques, entrés depuis dans la légende de Capri.
Ce bel ange blond répondant au titre de comte Robert Marsac était-il au fond aussi angélique que son apparence de jeune dieu grec inspirait la tentation de le croire ? Un diablotin ne titillait- il ses bizarres envies ? Ne murmurait- on qu'une odeur d'opium s'élevait de ses bagages, et que sa réputation sentait le souffre ? Toutefois, ces perfidies ne recevaient que dédain et incrédulité des exilés envoûtes par tant de charme aristocratique : un si beau jeune homme, et de si jolies manières, et ces poèmes si érudits, incompréhensibles, mais si touchants !
Le comte Marsac, un mauvais garçon aux moeurs étranges ?
Allons donc ! Que les langues jalouses se taisent ! Ce si délicieux poète aurait subi un séjour en prison pour une affaire douteuse durant quelques mois affreux ? Quel châtiment immérité, ce qu'avaient confirmé les meilleurs experts en psychiatrie de France et d'ailleurs ! il n'était coupable en rien mais bien victime des jaloux de tout ordre.
A l’instar de
grands-mères défendant bec et ongles leur cher ange, Miss Maimie et Miss Virginia
acceptèrent sans sourciller ses inventions fracassantes qui mirent l’île dans
un état proche de la révolution. Mais comment ne pas éprouver de l’indulgence
envers un si aimable jeune poète, constructeur de la plus merveilleuse Villa de
Capri ?
Les insulaires se résignaient en pensant que le comte était
assez fortuné pour n’en faire qu’à sa tête, les Carabiniers ne partageaient pas
toujours cet avis, le clergé se méfiait, le Sindaco du bourg de Sirène soupirait,
celui d’Anasirène (Anacapri !) s’interrogeait, la plus obstinée des séductrices s’arrachait
les cheveux, un délicieux jeune étudiant inspirait de louables sonnets, composés à l’issue de leur baignade
par le comte Robert Marsac énamouré, tandis
que son premier adorateur lui vouait depuis peu une haine implacable …
Sentant venir l’orage, le beau secrétaire du comte se
taisait…
Comment et pourquoi tant de tragédies ?
Pendant que l’impressionnant chantier de ce qui se
dresserait à jamais comme le temple mélancolique de l’amour et de la douleur,
la Villa Hylas, ( Villa Lysis ) ébranle la roche fauve d’une falaise baignée
d’ombre, les excentriques de Capri invitent à tour de bras afin de livrer l’aimable
comte à l’admiration et même à l’amour.
D’exquises jeunes personnes tentent avec l’énergie du
désespoir de séduire ce bel et sombre ange quasiment tombé du ciel. C’est le travail de toute la société
excentrique : trouver une épouse au comte !
Or, le comte reste de marbre, et les jeunes filles, les
jeunes femmes, les femmes entre deux âges, en perdent sang-froid, et confiance
en leurs appas ; Le comte loge dans une charmante Villa louée jusqu’à la
fin des travaux de son futur palais de marbre et d’or ; on attend de lui
qu’il rende les invitations si généreuses et si empressées, ce serait la
moindre des politesses !
Le comte se décide, mais, en semant la panique, la jalousie,
l’affolement, il a le front de ne convier que des hommes à une soirée
déguisée !
Les dames se
résigneront- elles ? Quel outrage ! Hélas pour la gent féminine
furieuse, les maris, amants, amis se précipitent sans remords à cette soirée de
malotru ! Les plus subtils se doutent que le dieu grec a levé un coin du
voile dérobant ses secrets… Les autres pardonnent ce qu’ils croient être une
faute de goût ou un caprice, après tout ce goujat est si riche et si beau …
Et de surcroit défendu par les demoiselles de la Villa Torricella :
» Je pense que le comte Bob a raison, dit Miss Virginia, que les hommes s’amusent donc sans nous pour une fois . Que voulez-vous, il y a des moments où ils ont besoin qu’on leur fiche un peu la paix ! »
Munis de cette bénédiction, tous les hommes de
la société excentrique acceptent avec ravissement cette troublante invitation !
Tous ?
Non ! Les deux frères agents immobiliers, Alberto et Enrico Jones, sont
trop méfiants : si jamais cette
soirée tournait à l’orgie sous l’égide de ce diable à visage d’ange de Marsac ?
Que la société garde ses illusions ! Ils ne tomberont pas dans un traquenard …
Loin de soupçonner un piège, un scandale ou une mauvaise farce,
les plus éminents représentants de la gentry cosmopolite de Sirène- Capri apprennent
de leur hôte qu’ils auront droit à un
dîner couleur de rose, ce qui ne les effraie pas tant ils sont plongés dans un charmant
état de douce ébriété après de merveilleux cocktails.
Que le comte leur
serve ce qu’il veut, qu’il leur inflige ses interminables et confuses odes à Dionysos,
pourvu que le vin coule à flots !
On porte libations sur libations aux dieux, et voici des flamants
roses rôtis, suivis d’autres plats délirants, cela ne surprend plus aucun
convive :
« Eussent- ils été bleu vif, les invités les auraient quand
même crus roses, tant ils étaient eux-mêmes devenus incarnats. »
Couronnés de persil et de mythe, les braves invités trottent
maintenant sur les sentiers rocailleux de Capri, le plus vénérable de la joyeuse
troupe se heurte à une ancienne amoureuse d’un âge égalant le sien qui
l’entraîne dans une tarentelle passionnée, preuve que la jeunesse est éternelle
sur l’île ! Le comte est-il satisfait ? Bien sûr que non !
« Et maintenant,
messieurs, il reste à célébrer le rite le plus mystique et le plus solennel de
tous. Vous avez remarqué mon costume ? »
Marsac s’est carrément costumé en dieu ou en empereur divin !
serait-il pris de folie ? Oui, de folie romantique ! Et voilà les
malheureux obligés de courir jusqu’à l’endroit désolé de la grotte de
Matermania, antre horrible où s’accomplissait peut-être des sacrifices en
l’honneur du dieu du soleil… Qui sera la victime en cette aube d’or et de
rose ? Pour le moment, les invités s’endormant à même le sol, heureusement
couvert de fourrures, et de tapis par leur hôte fort prévoyant. Personne n’a la
force de bouger, et certainement pas de sacrifier quiconque ! Le dieu
Mithra attendra !
Hélas ! ce dortoir
saugrenu est découvert ! Un naïf touriste belge manque en avoir une crise
de nerfs, il alerte les carabiniers et provoque l’arrestation de la fleur des
gentilhommes excentriques de Capri, dûment escortés comme des criminels et
menés « manu militari « sous le nez de leurs épouses médusées,
elles-mêmes se préparant devant l’église de la Piazzetta à l’inauguration de
son portique flamboyant, un cadeau du comte Marsac !
C’est le premier des scandales, pas le dernier ! Capri
a beau avaler les péripéties les plus extravagantes avec la sagesse d’une
grande dame, la légende de l’ange maudit fondra bientôt sur les terrasses aux
belles colonnes …
Pour cette fois-ci, le comte a le dessus, on remet le
touriste belge sur un bateau avec injonction de laisser les gens de l’île en
paix, et les ivrognes d’un soir acceptent les tendres soins de leurs épouses et
amies…
Laissons la morale de cette amusante affaire à l’honorable
Sir Compton Mackensie :
« L’incident fut oublié le lendemain. Ce n’est qu’aux
yeux du sentimental jouissant seulement de mornes horizons provinciaux que
l’homme paraît vil.
A Sirène (Capri) il est à la hauteur de la sublime excentricité
du décor naturel. A Sirène (Capri), il vit »
Pendant ces plaisanteries en rose et bleu, les travaux de la Villa perchée sur le monte Tiberio allaient à un train proprement infernal. Le comte s'employait à terroriser un peuple de maçons, puis, lassé de tracasser ces ignorants, s'abandonnait au farniente inventé à l'époque d'Auguste par les patriciens, sourds aux appels de leur empereur.
N'étaient-ils à l'instar des lézards bleus, spécialité de l'île, soudain incapables de bouger sous les ardeurs du soleil frappant les falaises d'or et de pourpre ?
Sous ces cieux limpides, dans la quiétude de la fin de saison, alors que les habitués du Café Zampone (Morgano) oublient les tumultes d'un continent qui les ennuie en dégustant les potins de Capri, une tragédie couve, augmente, ramasse ses forces, et pareille au feu du Vésuve éclate !
Or, nous sommes à Capri et ce qui ailleurs aurait engendré le plus terrible des scandales, provoquera une tempête de rires... Cette fois, les rieurs seront du côté du comte. Et les âmes compatissantes du côté du dévoué cafetier Zampone, n'hésitant pas à s'interposer entre deux ennemis mortels au risque d'en perdre la tête au sens propre !
Mais que s'est-il véritablement passé sous le velours voluptueux d'une nuit d'été à Capri ?
Notre jeune tête folle de Nigel Dawson, éphèbe local, membre depuis l'adolescence de la société des exilés sur le divin rocher, fils unique d'une mère dévouée, est devenu, à force de patience et de soins variés, le lecteur assidu des odes du comte Marsac, et l'adorateur de ses faits et gestes. Ne voilà -t-il pas que cette âme sensible reçoit une terrible blessure d'amour propre, infligée de façon involontaire par un rival inattendu, tout juste émoulu d'Oxford.
Le poète- bâtisseur Marsac, inconscient de sa cruauté, voit aussitôt en ce jeune Cecil une nouvelle source d'inspiration ,et s'empresse de célébrer sa beauté virile. C'en est trop pour le pitoyable Nigel ! Mais, loin de se lamenter, notre amoureux vexé invente une vengeance particulièrement redoutable : enlever Carlo, le secrétaire de Marsac, dans une escapade romantique !
Or, Carlo avoue tout ! et c'est le comte drapé dans une tenue évoquant une Chine de fantaisie, armé d'un cimeterre scintillant sous le clair de lune, et s'époumonant en un français des plus imagés, qui se lance à la poursuite du pauvre Nigel !
Une terrible chasse à l'homme bat son plein entre les escaliers et les venelle du pittoresque bourg de Capri. Nigel fuit, le comte le rattrape, Nigel s'échappe, le comte le prend à revers ! Les deux ennemis courent autour de la Piazzetta paisible à cette heure tardive, Nigel s'essouffle, la lame aiguisée de l'immense cimeterre s'avance, Nigel perdra- t- il sa tête folle ?
Que non pas ! Un héros capriote , une âme courageuse sauve de justesse le séducteur épouvanté:
Il bravissimo Signor Zampone ! le justicier que nul n'espérait !
Le ventripotent cafetier du "tout- Capri" vient d'offrir un rempart, et quel rempart, à un de ses bons clients !
Le comte déconfit remballe son cimeterre, Nigel se réfugie chez sa mère, et Ferdinando Zampone ferme son café en s'interrogeant sur le degré de démence de ses chers exilés....
le lendemain, fusent les exagérations les plus cocasses, on se rue chez Zampone, on craint pour sa vie, pour sa santé, sa bonne humeur, tout va bien ! Zampone, toujours englouti dans sa chair, toujours englouti dans ses comptes, on se rassure et on en oublie le comte ..
.Que serait-on devenu du haut au bas de Capri sans Zampone, providence des exilés ?
Serait-ce une nouvelle version de " Beaucoup de bruit pour rien "?
Hélas ! le doute vient cette fois de s'imposer, le comte Marsac a dégringolé de son hiératique nuage, serait-il ange ou diable ? Ou les deux à la fois, comme le commun des mortels !
Mais, nous sommes à Capri, rocher des légendes délirantes, nous sommes au pays des Sirènes, Marsac en devient l'ange maudit enfermé dans son palais de marbre aux colonnes serti d'or pur ...
Quel sera son destin capriote ? Dans le roman, comme dans la vérité, Marsac-Fersen souffrira d'un cortège de turbulences se déroulant avec un incroyable paroxysme jusqu'à l'ultime orage qui vit cette âme tourmentée s'envoler loin des miasmes morbides dans une brume d'opium, sa passion fatale ...
Marsac, alias Jacques d'Adelswärd-Fersen, adulé, haï, banni de Capri puis supplié de revenir, incompris et adoré, moqué et admiré, détestable et attachant, ange et diable, hante toujours les esprits et surtout sa Villa Hylas Lysis perchée à l'instar d'un gerfaut sur son promontoire angoissant et sublime...
Sir Compton Mackensie n'épargne guère le poète, et se gausse de l'homme orgueilleux, sa raillerie agace parfois, malgré la drôlerie de son style inimitable. Mais, "Le feu des Vestales" se métamorphose en un fleuve agité ... Surtout quand c'est Marsac lui-même qui ose pourfendre en mots acérés la société des excentriques dans son féroce roman écrit à l'encre de la vengeance...
Je vous raconterai ceci bientôt ...
Nathalie-Alix de la Panouse
ou Lady Alix
sur ce blog:
Trilogie de Capri :"La maison ensorcelée"
Roman historique: "Les amants du Louvre"
Articles littéraires et contes fantastiques
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Jacques d'Adelswärd-Fersen alias de Comte Marsac du "Feu des Vestalles" vers 1905 |


