lundi 21 janvier 2019

Mai 1789: La comtesse, l'évêque et l'Américain


Les amants du Louvre

Seconde partie

Chapitre 29 du roman entier

« La comtesse, l'évêque et l'Américain »

Lettre d'Adélaïde de Flahaut à la comtesse d'Albany

Vieux Louvre, le 7 mai 1789

Mon amie, ma chère Louise,

vous m'écrivez d'Ischia où la reine invite sa cour à suivre une cure de santé sous le chaud soleil du printemps, vous m'écrivez au large de Capri où je voudrais vivre en paix le reste de mes jours , vous m'écrivez de Sorrente  en souriant à votre chevalier d'Alfieri à l'ombre des orangers, vous me raillez du palais de Caserte en regardant les petites princesses jouer au volant dans les jardins ! Inlassable, impitoyable, vous m'accablez de détails sur la jeune rousse aux formes à égaler un chef-d’œuvre de Praxitèle, cette Emma Harte d'obscure naissance et de confuse réputation, mais brillante et claire comme un matin de juillet, mais belle comme un ange dans ses cheveux la drapant d'un voile tombant à ses pieds, hélas, sotte comme un joli panier, dont notre hôte, l'ambassadeur Hamilton s'est toqué au point de la vouloir présenter à la reine !
Racontez, racontez, Louise, j'aime ces ragots qui ne sont que gaieté. Donnez-moi aussi des nouvelles de mon compagnon d'aventures, cet allègre, ce vif-argent de Monsieur Vivant de Nom qui ne sait vivre qu'entouré de marbres antiques et ne songe qu'à s'amouracher que de femmes embellies d'un profil purement grec !
Mon Dieu que je vous envie encore et toujours et cette fois plus que jamais !
Nous voici entrés au pays de la crise : intrigues, méchants bruits, rumeurs fausses, crises d'impatience du côté de la cour, crises d'angoisse du côté de la rue, crise des finances, crise de confiance du peuple de Paris qui des cafés à la mode aux jardins du Palais-Royal se hérisse et se
persuade, depuis que les Suisses ont tiré sur la foule dans l'affaire Révillon que le gouvernement n'hésitera point à recommencer à la première alerte, ensuite, crise des paysans après l'hiver glacial, les pluies du printemps et le pourrissement des récoltes,crise des boutiquiers, enfin, crise des affamés, des désœuvrés, et crise tout bonnement du pays tout entier.
Le remède universel à ces fièvres violentes serait l'apanage du ministre si cher au cœur du peuple,le ministre Necker, adoré par les humbles qui voient en sa personne un magicien tout-puissant , haï par le cercle de la reine qui voudrait le jeter aux chiens, cet arrogant banquier Genevois que l'on s'imagine d'une intelligence politique supérieure la normale. 
Si Monsieur de Talleyrand avait la possibilité prochaine de révéler en tant que député du clergé la vigueur de son esprit, voilà qui sauverait peut-être la France de sombrer à l'instar d'un navire privé de gouvernail.
Ma chère Louise, vous ne concevez point combien nous sommes épouvantés et impuissants, nous les habitants des villes face à la détresse des campagnes. Mon amie d'enfance, la seconde dans mon cœur juste à votre suite, Sophie de Barbazan m'a encore dépeint les rigueurs d'un hiver infini, les paysans incapables de moudre les le blé dans les moulins dont les roues furent gelés, les enfants serrés les uns contre les autres dans des logis enfumés et succombant aux maladies causées par la faim et le froid . Ses enfants toussant et pleurant autant que les marmailles de ses bergers, puis le réveil du printemps, l'espoir et la déception atroce des pluies et du vent.on a brûlé des chaises , des tables au château de Barbazan !
 J'ai envoyé force paquets de linge et de confitures,d'énormes paniers de victuailles et de jouets,en vain ! Ces réconforts furent subtilisés en route, les tissus, les douceurs, dérobés à la sortie de Toulouse, comme des trésors ! mes lettres seules, le papier ne se mangeant point encore mais cela ne saurait tarder, ont eu l'incroyable fortune de soulager la peine de Sophie …
Ne devinez-vous ? Son dernier-né …
Ce sujet est si triste que je n'en parlerai point ici. Je vous invite à joindre mes prières aux vôtres pour ma pauvre Sophie …
J'éprouve une sorte de honte à considérer mon fils si parfait de manières, si exquis à regarder, si bavard et plein de raison à un âge où l'on déraisonne à toute heure !monsieur de Talleyrand le gâte, le promène aux Tuileries en le présentant comme son filleul : il va jusqu'à lui faire de beaux discours sur l'état du pays que notre Charles écoute avec une gravité extraordinaire, cela pour mieux quémander une oublie ou un soldat ou un cavalier de plomb ; sa collection est impressionnante et annonce une carrière de héros pour le moins !
Voyez-vous, Louise, par lettres, on se confie, on ose dire beaucoup et on tombe mal ou bien …
Mes confidences à Sophie ont croisé un billet de sa main, tout empreint d'une amère tristesse …
Comme je suis confuse ! Il faudrait pouvoir connaître les nouvelles de ses amis dans l'instant afin de ne point commettre d'impardonnables impairs .
Un pareil procédé tiendrait du miracle, mais qui sait si un savant ne le réalisera pas d'ici deux ou trois siècles.
Quel dommage de ne point être des mortels qui en profiteront ! Je donnerais cher afin d'entamer une seconde existence en un temps capable de ce prodige : s'entretenir sans façon avec un ami que maints pays et des centaines, des milliers de lieux séparent de nous !
Louise, je ne sais quand vous recevrez ce billet, mais peut-être ce jour-là,serais-je l'amante d'un Américain des plus singuliers, surtout si Monsieur de Talleyrand continue à me blesser en marquant de l' intérêt à la moins singulière des femmes... et ce, quasi sous mon nez !
Là, je sens que vous lirez ces mots avec une curiosité piquée au vif !
Eh bien, sachant quel esprit large est le vôtre, je vous dis tout ! Vous allez d'abord vous exclamer si je vous décris mon nouvel ami comme il se doit : sur une jambe de bois , ce qui lui va fort bien, ne riez-point, Louise, je n'extravague en aucune façon. Monsieur de Talleyrand sait faire oublier son pied tordu, Monsieur Governor Morris est mille fois plus conquérant en dépit de l'accident qui l'a rendu infirme que la majorité des hommes qui ont certes deux jambes , mais une intelligence, un charme, un attrait des plus insignifiants ...
La situation de cet étranger est bizarre, on le dit beaucoup de choses et leur contraire, son pays nous le présente en second, rôle ; or, cela ne convient point à son assurance, à son art de vivre, à ses manières fermes et hautaines , et surtout à ses entrées dans tous les lieux de Paris où les complots, les intrigues se nouent …
Je crois que Monsieur l'Américain nous observe comme un savant naturaliste épie les fourmis de son jardin ! Et, je me flatte d'être un spécimen de choix pour ce Governor Morris qui a la prévenance de me faire porter tout à l'heure un billet dans lequel il m'annonce s'habiller en mon honneur pour honorer mon invitation à dîner …
 Cela m'enchante car il a eu sous les yeux le tableau de l'ouverture des Etats Généraux, cette procession glorieuse toute d'or et de plumes !il va me rendre compte de chaque détail , de chaque plume, et de chacun des diamants miroitants sur les étoffes royales, avec une précision tranchante qui n'appartient qu'à lui . Monsieur de Talleyrand m'a déjà comblé hier soir d'images prenantes tout en aidant notre petit Charles à acquérir le bon usage de sa fourchette en argent .
C'est exquis de voir un évêque s'appliquer à tant de patience ! Mon ami m'a avoué combien cette douce tache le reposait de ses menées ambitieuses et de cette réserve, autant dire cette dissimulation, de ses pensées et émotions dont il se pique d'être le maître absolu. En la compagnie innocente de Charles, c'est un autre homme qui me tient la main par dessus le potage et s'amuse à conter les malheurs de Monsieur du Corbeau attrapé par sire Renard !
Ce plaisant cercle de famille m'éloigne un instant de mon sujet.
Governor Morris me plaît, Louise , et profiter du goût qu'il semble avoir pour moi, m'assurerait un refuge qui pourrait m'être fort utile dans les mois qui viennent. Vous souriez ? Vous avez grand tort ! L'avenir se charge de menaces, le ciel de demain se couvre de gris, mon époux se cramponne à sa charge principale d'intendant des Jardins du roi, or, il risque de la perdre en un clin d’œil ; il suffit d'une calomnie, d'un chantage, ou d'une loi nouvelle inspirée par un tête échauffée.
Que sortira-t-il de cette extraordinaire réunion de députés querelleurs  dont on attend l'invention d' un impôt juste et équitable, la chimère par excellence ....
Monsieur de Talleyrand, si éclatant de fierté dans sa position de député du haut-clergé, joue peut-être à me faire mourir de terreur.
Pourtant, une intuition lancinante empoisonne les soirs de ce printemps si loin de l'insouciance tant prisée sous le règne du défunt roi . Qu'importe en vérité le merveilleux habit du roi, qu'importe le satin violine enveloppant la reine, une nuance qui vieillit et rend le teint blême, la fâcheuse idée que voilà, qu'importe les folies de Monsieur de Vaudreuil en tête d'une suite de gentilshommes leur faucon posé sur le poing à l'instar des anciens seigneurs, en voilà un beau manque de tact à l'égard du susceptible tiers...
Qu'importe l'élégant Monsieur de Besenval qui s'écria en inspectant son régiment : « Je ne veux que du beau ! » et qui obtint des hommes propres et luisants comme des sous neufs !
Ne dirait-on un soleil s'éteignant sur le monde ancien que cette magnificence vaine ?
Monsieur de Talleyrand a même eu un brin de compassion l'égard de notre roi dont le discours ne semble point avoir emporté la foule … Mais, comment se représenter la douleur de la reine affrontant l'indigne silence de sujets s'évertuant à la métamorphoser en créature de tous les vices …
Ne vous doutez-vous de la source de ce ressentiment ?
Elle ne change ni ne tarit …Le déficit, certes, le cousin du roi plus encore …
Le peuple acclama donc « Orléans » , qui dédaigna les plumes et se vêtit de sombre afin de proclamer son soutien au tiers ! La foule parisienne adore le duc libéral qui la nourrit de soupes au Palais royal et de paroles bien choisies puisqu'elles expriment ce que les gens perdus désirent entendre.
L'évêque de Nancy s'est saisi de l'occasion : son sermon en la cathédrale Saint-Louis fut une leçon de morale des plus édifiantes, assortie d'un plaidoyer contre les dépenses folles de la cour et d'une lamentation sur la détresse des humbles paysans. Je ne peux m'élever contre l'audace de Monseigneur de La Fare, je suis toutefois angoissée de l'effet que vont produire ces mots enflammés...
Monsieur de Narbonne reste bouleversé des clameurs haineuses qui accablèrent les Polignac ...La réunion tant souhaitée des états-Généraux provoquera-t-elle une catastrophe dont nul ne mesure l'ampleur ? Louise ! Je ne parle que de politique dans une lettre dédiée à l'amour ou du moins au plaisir de se croire amoureux …
Governor Morris vient dîner ce soir, et un second billet hâtif m'apprend que monsieur de Talleyrand galope lui aussi sur la route de Versailles afin de visiter notre grenier.
Je ne sais plus où j'en suis et qui je suis !
Mais, l'idée que ces deux hommes, si habiles à amasser les bonnes fortunes s'acharneront
à escalader les cent soixante méchantes marches menant à mon logis m'ôte de l'esprit tout ce qui n'est point douceur de plaire et aimables coquetteries...

Lettre de la comtesse d'Albany à la comtesse de Flahaut

Naples, le vingt mai 1789

Ma chère amie,

la reine de ce pays s'inquiète extrêmement pour la santé du Dauphin que l'on dit délabrée au point de ne plus rien espérer. Nous prions pour ce prince et pour sa mère si digne au sein du chagrin qui
l'accable.
Je pense à vous, mon amie, mon Adélaïde si folle et si charmante, méfiez-vous de vos adorateurs !
Sir Hamilton me mande en sa belle maison de Caserte, je vous écrierai de ce séjour riant et flatteur,
son amie si parfaite de figure reçoit les peintres les plus renommés qui ont, bien entendu, mission de l'immortaliser ! Mais, le vœu de cette beauté reste l'anneau nuptial … Les paris sont ouverts !
Sir Hamilton aura-t-il l'audace d'aller si loin ?

Je vous embrasse,

votre Louise

La suite de ce roman épistolaire viendra bientôt !

Nathalie-Alix de La Panouse

lundi 14 janvier 2019

"Tourmente parisienne et nouvel amour ":"Les amants du Louvre"


Les amants du Louvre, seconde partie

Chapitre 28 du roman entier

Lettre d'Adélaïde de Flahaut à Sophie de Barbazan
*
Paris, vieux -Louvre, le 28 avril 1789

Ma bonne Sophie,

je ne sais vraiment plus ce qui va advenir de moi ! qu'importe d'ailleurs ce « moi » égoïste,les jours derniers forcent à s'interroger sur ce qui va advenir de la France, je suis encore épouvantée de l'incendie de la plus splendide demeure du Faubourg Saint Antoine. Un accident croirais-tu avec ta naïveté de dame des montagnes ?
Non, point , une émeute sanglante qui teinte d'horreur notre printemps parisien.la victime en est le sieur Réveillon, un honorable fabricant de ce papier peint coûteux qui embellit les maisons à la mode. Pour on ignore quelle fâcheuse raison, le bonhomme Réveillon a décidé de baisser les salaires des humbles qui travaillent à enrichir son commerce. C'est maladroit, cruel, inutile et cela a transformé d'honnêtes gens en fauves enragés.La bagarre a pris une tournure générale, la rue a usé de ses poings contre les Suisses du baron de Besenval, ce vieux galant décoré du titre de « plus Français des Suisses » par ceux qu'il convie à des fêtes somptueuses en son antre raffiné de la rue de Grenelle. Les Suisses du baron ont reculé face à l'ampleur de la provocation ! Besenval a ordonné que l'on ouvre le feu … Funeste initiative : une centaine d'ouvriers sont morts, et une dizaine de Suisses pour une cause qui aurait pu être gagnée avec de la diplomatie,de la persuasion, de l'humanité aussi …
Devine quel messager quasi divin a su se concilier les survivants du drame ? Le duc d'Orléans qui du haut de son cheval a promis le bonheur universel !
Ma Sophie, allons-nous devoir nous réfugier à Barbazan bientôt ? Ou irais-je trouver un bienheureux asile à Naples ? Hélas, Mon enfant est bien fragile pour un voyage mouvementé, et que dire de Monsieur de Flahaut !
Grâce au Ciel dont les volontés semblent de plus en plus impénétrables, monseigneur l'évêque d'Autun, notre Charles-Maurice, fringant et fougueux au sein de la foule mouvante et rebelle des députés, m'a promis de sauver si ce n'est notre pays, tout au moins notre fils, la mère de ce dernier peut-être et, à coup sûr, lui-même, de la chute qui s'annoncerait déjà …
La procession ouvrant les Etats Généraux à Versailles en début mai, la date de l'ouverture est sans cesse repoussée, nous amène des provinciaux effarouchés et méfiants qui se répandent surtout à Versailles ; on les voit , m'a écrit à la hâte Monsieur de Narbonne, se regrouper face aux grilles du château et exigent que leur soient livrées à leurs regards soupçonneux les colonnes d'or de Trianon !
Ces braves curés en soutane courte, ces avocats hautains et discoureurs agitant les pans de leurs redingotes, ces notables austères fronçant leurs sourcils en humant la senteur des roses de la reine, réclament un salon tout étincelant de diamants, des murs ou des meubles, je ne sais tant la démesure est à son comble, incrustés de saphirs,( le bleu n'est-il la couleur favorite de notre reine) et un théâtre monté d'argent pur aux rideaux cousus de rubis !
On a beau s'évertuer à les apaiser, on a beau suggérer que ces folies sont ragots de méchantes gens, ils refusent de croire la simple vérité et repartent en maugréant et restent certains d'être passé à côté des dépenses qui engloutissent la fortune de la France ...Comment redonner à ces députés au fond sincères et honnêtes le sens commun ?
Comment leur faire saisir le poids de la calomnie ?
L'avenir se teinte de nuances sombres, à l'instar de l'habit noir des députés du tiers. Je ne comprends point, Sophie, pourquoi on inflige cet uniforme désobligeant à ces notables qui, bien que sortis de leur province, ne sentent point trop les gueux .Ne te doutais-tu, toi qui a vécu la vanité des cercles de Versailles et a réussi le tour de force de t'attirer les bonnes grâces des proches de la reine ,
en promenant ton teint de rose et tes jolies manières d'élégante bergère sans sabots selon le divin Rousseau qui n'en a jamais vu une de près !
N'était-ce point le favori des grandes dames en son jeune temps ?
La cour cède à la facile moquerie : on recule d'horreur devant ces hommes nouveaux, on tord le nez ou on étale un mouchoir de soie sur son visage afin de ne pas être incommodé par une puanteur imaginaire, pire, on ne les invite nulle part, on leur ferme les portes des salons, des dîners, des thés à l'anglaise : on les blesse pour une perruque de travers, on éclate de rire en entendant un accent campagnard ou un beau patois fleuri et vigoureux … pourtant, tu l'avoueras, la façon dont s'expriment les habitants de « ce pays-ci » provoque le plus vif agacement chez les mortels ordinaires dont je suis fière de grossir le nombre ! Franchement, Sophie, cette diction traînante, cette horreur des liaisons, ce ton de voix affecté, en quoi rendent-ils supérieurs ?
Le dragon du ridicule tue dans les jardins du roi, il abat cent hommes d'un ricanement sur les pelouses de Trianon, il achève purement et simplement ses humbles victimes dans la Galerie des glaces .Tu as découvert sa rage lors de ta présentation qui sut l'éviter avec une maestria, une assurance qui a fait le plus bel effet sur ces têtes creuses.
Je suis de l'avis opposé aux courtisans dans cette affaire . Mon père n'était point né ;or il n'y a jamais eu meilleur homme, sa bonté, m'a-t-on rapporté car à vrai dire, je ne me souviens guère de ma petite enfance, égalait presque celle de Monsieur de Flahaut, ce qui n'est pas négligeable. Je connais par contre beaucoup de « gueux » tout décorés de noms flamboyants !
Croirais-tu que je penche du côté d'une révolution ? Que non pas ! Mais, j'estime que le devoir de la noblesse dont je fais partie grâce à ma mère , est de montrer l'exemple de la courtoisie et de l'amabilité , fut-ce à ceux qu'elle s'imagine inférieurs ...Le tiers état, vois-tu, est appuyé sur la majeure part du clergé, la plupart des abbés de campagne n'en sont-ils issus , et sa force , si on continue à l'offenser, risque de se métamorphoser en haine aveugle …
Là-dessus, Monsieur mon ami de Talleyrand est d'accord.
C'est heureusement un point d'ancrage entre nous car nous avons une pomme de discorde ou plutôt deux.
Tu le sais, Monsieur mon ami est aussi l'ami d'un aréopage de charmantes femmes de la cour et de la ville ! La province bruirait aussi de ses conquêtes,cela m'est indifférent, j'ai notre fils et mes charmes pour ramener en mon grenier du Vieux-Louvre l'homme que je ne puis m'empêcher d'aimer Ou du moins, je le croyais … La grosse et emportée baronne de Staël, ce brouillon crasseux qui déverse ses thèses de haute et basse politique dans tout Paris essaie de me ravir Mon ami qui, à son habitude en est ravi ...Je ne me livre à aucune colère ; en réalité, je me sentirai quasi coupable, ne devines-tu  la raison de ce calme olympien ?
Je me suis longtemps accroché au sentiment qui m'enlevait vers Monsieur Mon ami ; je me persuadais qu'aucun homme en ce monde ne rivaliserait avec celui que je considère comme mon époux de cœur.
Ce dernier avril a tout bouleversé …Un américain privé de sa jambe gauche, remplacé par une en bois ce qui lui donne l'allure d'un corsaire sur le retour, diplomate ou espion,(les deux sans doute!) dans la belle force de l'âge, assez attirant de figure, assez spirituel, franchement viril, terriblement séducteur, assez plaisant, et parfaitement amoureux de ma personne s'attache à mon grenier au point que Monsieur de Talleyrand et Monsieur de Flahaut en viennent à s'unir contre lui !
L'étrange roman que voilà  !
Non, ma Sophie, je n'ai point suscité une once sentiment de ce froid Thomas Jefferson si infatué de sa haute position d'Américain intègre jugeant notre société décadente. L'homme qui m'amuse porte un prénom bizarre, et un nom qui ne chante point à l'oreille : Governor Morris ! Un vrai nom à mourir de peur ! Il est pourvu d'une respectable épouse dont il ne saurait avoir l'imprudence de vanter les mérites … Son français est certes admirable de clarté, et il me fait de si grands compliments sur mon anglais que je ne puis douter de la profondeur de son attirance envers la « pleasing woman » que je suis ...il aurait même eu l'impertinence de confier à une de ces bonnes âmes perpétuellement empressées à vous apprendre l'opinion d'autrui que je n'étais point »a sworn enemy to intrigue » ! Le fat américain que voilà !
Toutefois, je n'en puis plus des tromperies de Monsieur de Talleyrand, des nouveaux bras se tendent vers moi, vais-je résister ? Et, pourquoi d'ailleurs ? L'affaire semble en fort agréable voie ... La vie que nous menons au Vieux Louvre ne laisse pas d'être lassante, mais le voisinage immédiat de si belles statues, de tableaux historiques d'une magnificence exquise, de collections inconnues des parisiens et des voyageurs, m'a procuré la douce occasion de promener mon américain dans le dédale de ce palais par une suave matinée d'avril.Le faux corsaire en frappait le sol de sa jambe de bois avec une énergie qui augure à merveille de beaucoup de choses ...La veille, j'avais attisé sa flamme naissante par une amicale pression de la main … Ce geste délicat a produit un effet des plus charmants.
Ma Sophie, je sais, je devrais mourir de honte ! Mais,Governor Morris ranimera peut-être le goût que prétend avoir encore pour moi Monsieur mon ami. On murmure beaucoup sur la baronne de Staël, elle ferait d'énormes, de laborieux, d'impayables efforts,(de toute façon cette créature est brouillée avec la subtilité!) afin de s'attacher Monsieur de Talleyrand. Le péril est sérieux, je détiens une carte imprévue grâce aux assiduités de l'Américain , je m'emploie dés maintenant à en profiter .
On frappe à ma porte, le domestique de Monsieur Governor se courbe en agitant un billet, mon invitation à dîner le premier mai, en pleine effervescence politique, est acceptée avec un déluge de reconnaissance et une averse de compliments !
Décidément, cet Américain sait vivre et sa tendre galanterie me touche...

Ma Sophie, sois heureuse de la paix régnant à Barbazan !
Je glanerai pour toi les détails des jours prochains, des costumes, des chapeaux à plumes, aux humeurs de la reine, des paroles du roi, aux discours des députés les plus remarquables (dont Monseigneur d'Autun, notre Charles-Maurice de Talleyrand qui observera le spectacle avant d'entrer dans l'arène), tu sauras tout sur cette ouverture des Etats Généraux qui réconciliera la France avec elle-même, ou non …
J'embrasse de tout coeur tes charmantes filles, tes robustes fils et envoie mille amitiés à Monsieur ton époux,

Adélaïde

A bientôt,

Nathalie-Alix de La Panouse


Trianon ou le simple manoir d'une reine

lundi 7 janvier 2019

"1789,en route vers l'orage": "Les amants du Louvre", seconde partie


« Les amants du Louvre »

Roman sur les amours d'Adélaïde de Flahaut et Charles-Maurice de Talleyrand

Seconde partie : « Quatre ans après ou 1789, en route vers l'orage » »

Chapitre 27 du roman entier :

"Le loup dans la bergerie ou les intrigues amoureuses d'un diplomate Américain »

Lettre de Charles-Maurice de Talleyrand , évêque d'Autun à la comtesse de Flahaut

Paris, rue de l'Université, le 13 avril 1789

Ma chère amie,
Je viens de descendre d'un carrosse mené à bride abattue, je vous écris aussitôt,l'esprit et le cœur tout remplis du bonheur de vous revoir et de vous annoncer que les bonnes gens d'Autun m'ont élu député du clergé de notre province. Pénétré de joie à l'idée d'aller embrasser notre Charles ce soir, j'entends votre domestique dans la cour, j'ouvre votre billet et ne puis y croire.
Quelle étrange réponse vient de recevoir votre serviteur en échange de ses compliments habituels !
Vraiment, Adélaïde, que vous arrive-t-il ce soir ? Comme à l’accoutumée, je me suis annoncé afin de venir visiter mon fils dont je n'ai nulle honte d'être entiché plus que de raison.
Quoi de plus naturel, cet enfant ne tient-il de moi par la vivacité, l'intelligence,la promptitude au babillage et le charme dont il sait si bien user à l'âge tendre de quatre courtes années ?
Votre bon Monsieur de Flahaut lui a donné son nom résonnant des gloires anciennes de la chevalerie, je me flatte d'un tout autre héritage, vous verrez, mon amie, vous verrez, notre Charles nous surprendra comme j'ai vocation d'étonner grands et petits. Ajoutez à ces considérations que cet enfant m'aime, qu'il me recherche, qu'il m'attend et qu'il a le don d'attendrir mes soirées après les intrigues des journées . Je retrouve grâce à lui la candeur d'une enfance qui ne fut pour moi que tristesse, abandon, froideur … A l'exception de ma grand-mère, grande dame régnant sur le Périgord et traînant à sa suite son éternel soupirant, un Monsieur de Chauveron tout à sa dévotion malgré ses blessures ramassées sur tous les champs de bataille d'Europe qui lui arrachaient force soupirs, nul être ne daigna m'honorer de quelque tendresse...
Comme j'envie ce robuste garnement de vous avoir pour mère !
On ne saurait imaginer personne plus attentive et plus aimante, vous ne cessez de m'émerveillez par votre patience et votre gaieté.
Toutefois, qu'est-ce que ce billet hâtif où vous prétendez que le nouvel envoyé de la République américaine veut que vous lui donniez à souper ! Si je n'étais incapable de ressentir les bas élans de la jalousie, si les passions ne m'étaient des terres inconnues,je risquerais d'être aussi dépité que vexé . Là, je songe être la victime d'une de vos malices...
Ma chère amie, j'ai rencontré ce bel esprit d'oute-Atlantique chez la fille du ministre Necker . Voyez un peu l'étrange bonhomme que cet unijambiste perpétuellement occupé de se glisser dans la vie d'autrui. C'est un homme qui se vante de ses bonnes fortunes, prenez garde à son outrecuidance de représentant d'une nation qui n'a qu'une civilisation récente et ignore par là les usages de notre société.
Votre bel ami ne laisse-t-il échapper déjà de fort audacieuses confidences touchant la « belle et malicieuse comtesse de Flahaut » ?
Quant à votre serviteur, sachez qu'on ne l'épargne guère ! On vient de me rapporter les douceurs de ce Governor Morris à mon endroit, je vous les livre, peut-être ce paquet vous inciter-t-il à le faire goûter au pain rassis et au vin piqué :
« Talleyrand me paraît fin, rusé, ambitieux et méchant « . Rien que cela ! Quel portrait, vous en conviendrez, et ce n'est point fini : 
« Je ne sais pourquoi je tire dans mon esprit des conclusions aussi défavorables, mais c'est un fait, je n'y puis rien. « 
Le pauvre homme ! Il n'y peut rien ! Allons, Madame, votre Américain planté sur une jambe, tel le « Héron au long bec » de Monsieur de La Fontaine est amoureux, et amoureux de vous …L'aversion évidente dont il m'honore annonce une profondeur de sentiment admirable  à votre égard; ne parlons point, mon amie, de la jalousie qui habite votre chargé de mission !
A ce sujet, sachez que cette pompeuse fonction inutile en dérobe une autre à mon avis.
Laquelle me demanderez-vous , en levant vos beaux yeux vers le plafond enfumé de votre grenier, Eh bien, celle d'observateur zélé des événements politiques auprès d'un gouvernement qui s'interroge sur le destin du royaume de France et le sort de nos monarques.
Depuis la très fâcheuse affaire du collier, vous n'y avez prêté aucune attention, plongée que vous étiez à l'époque dans votre labeur de nourrice, caprice maternel imposé par le sieur Rousseau.
Toutefois, je regrette que l'ampleur de ce scandale vous ait laissé indifférente. Depuis, la reine pâtit chaque jour davantage des avanies et calomnies déversées par des ennemis de notre pays, et repris par tous les aigris et ambitieux …
Le roi a demandé, ne me racontez-point que vous tombez des nues, on ne saurait être à ce point ensevelie dans son métier de mère, la réunion des États généraux pour le lundi 4 mai. Les émeutes ébranlent maintenant la Bretagne, les esprits s’échauffent en Languedoc, la cour s'angoisse et le roi demeure singulièrement absent ... Les âmes optimistes croient en un miracle impossible, à une concorde chimérique entre ces représentants si opposés du peuple, du clergé et des nobles. Pour moi, je crains un embrasement avant la fin de l'été, vous allez encore me traiter de mauvais augure, nous verrons qui aura raison.
Je suis quasi certain que l'illustre Jefferson se hâtera de retraverser l'océan en abandonnant à Paris votre nouvel ami et son aimable secrétaire, ce freluquet de William Short qui batifole d'un air pincé en attendant de séduire une grande dame.
Ces Américains ne doutent de rien ! Savent-ils que les femmes règnent ici ? Et vous êtes la divinité aux pieds de laquelle je dépose non point un respect ennuyeux, mais la vérité d'un lien toujours renouvelé.
Madame et ma chère amie, quand chasserez-vous l'envahisseur des Amériques afin de m'ouvrir le grenier du Vieux Louvre sous les poutres duquel babille mon fils ?
Je vous envoie ce billet par mon domestique et vous prie de ne point tarder à répondre à celui qui reste votre ami, votre amant et votre serviteur empressé,

Charles-Maurice


Lettre d'Adélaïde de Flahaut à Monseigneur l'évêque d'Autun, Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord,

Monsieur mon ami,

à la bonne heure, monsieur Governor Morris est jaloux et cette jalousie vous semble risible !
Or, n'éprouveriez-vous aussi ce bas sentiment sans le reconnaître ?
Il me faudrait, pour vous plaire, chasser l'Américain et tout de suite ! Non, Monsieur, je ne saurais me montrer aussi grossière fut-ce à l'égard d'un quasi sauvage des Amériques ! D'ailleurs, n'avez-vous quelques goûts en commun avec ce chargé de mission aux yeux bien ouverts sur les moindres détails de notre vie ?
N'aimez-vous point à servir le beau sexe ? N'êtes-vous point d'une curiosité à toute épreuve et d'un appétit d'ambition irrésistible ? Le crime de ce Governor Morris serait de rechercher les douceurs de ma conversation ! Savez-vous que j'aide ce visiteur du nouveau monde à s'y reconnaître un tantinet à travers les arcanes de notre société parisienne ? J'éclaire sa lanterne et vous poussez de hauts cris ! La jalousie, Monsieur mon ami ne vous titillerait-elle ? J'en serais fort aise car cela prouverait que vous avez finalement une sorte d'amour pour moi.. Mes craintes au sujet de cette Madame de Staël, opulente créature emportée, véhémente, désordonnée, s'exprimant de toute la vigueur de ses gros bras et de ses grandes mains rouges, que le ministre Necker présente comme sa fille chérie,en deviendraient moins vives …
Allons, mon ami, venez voir notre Charles à l'heure qui convient à votre grandeur !
Votre haute position, Monseigneur, vous inspire, depuis que vous avez obtenu l'an passé l’évêché d'Autun, un ton autoritaire qui me donne la nostalgie de l'insolent et charmant abbé de Périgord . Venez vite m'assurer que l'ambition n'a point gâtée ce qui me plaisait tant chez vous …
Oubliriez-vous l'art du trait d'esprit et les douceurs de la galanterie, Monsieur le député ?

A ce soir,
Charles connaît toutes les lettres de son alphabet ! C'est un prodige ! Vous serez ébloui par sa science …

Je vous embrasse et vous aime,
ne suis-je votre épouse de cœur ?

Adélaïde

Lettre de l'évêque d'Autun, monseigneur Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord à la comtesse de Flahaut

Madame et ma très chère amie,

J'accours, Adélaïde, j'accours, vous m'aurez donc à souper avec mon fils, cela me réjouit à un point extrême. Votre Américain vous guette comme un chat sa souris, ne riez-point, on m'a confié qu'il était fort sensible à votre allure du meilleur monde, qu'il ne tarissait point d'admiration devant votre façon exquise de vous exprimer en un anglais des plus raffinés, et qu'il avait prononcé ce mot impertinent à votre égard : « Nous verrons »...
Le prétentieux personnage !
Mais, ce soir, c'est moi que vous aurez l'honneur de voir et de vous suivre au bout de la nuit…

Ma très chère amie, je vous baise les mains comme le disait à ses maîtresses notre bon roi Henri,

Charles-Maurice

Ouverture des Etats Généraux 4 mai 1789
A bientôt !

Nathalie-Alix de La Panouse qui vous invente ce roman épistolaire

lundi 31 décembre 2018

L'art de voyager à Capri avec l'ami Maxime du Camp

Voyager par goût, voyager par plaisir, voyager pour apaiser la voracité de son éditeur et l'impatience de ses lecteurs !
Le grand art des déambulations, c'est tout cela ...et rien du tout, si on ne sait voyager avec ce don merveilleux et rare qui s'appelle le sens de l'humour léger !
Non pas la manie de dérision, ou la tentation du cynisme, surtout pas l'arrogance de celui qui croit avoir fait le tour d'une île comme d'une personne, un de ces êtres fats  qui n'envisagent que l'écume des choses, les préjugés rapides  sur les contrées, l'apparence ou la fortune, la situation mondaine, des hommes et des femmes rencontrés en chemin.
Vers le milieu du XIXème siècle, cet âge d'or des écrivains du voyage, un aventurier de belle allure promenait sa désinvolture aimable et sa curiosité souriante du côté du golfe de Naples.
Un de ses amis allait bientôt connaître une notoriété pour lycéens complexés, un certain Flaubert qui infligerait l'ennui de sa Madame Bovary aux jeunes générations exaspérées...Or, le sémillant, le vif, l'épicurien, le charmant Maxime du Camp se moquait bien des mélancoliques humeurs des épouses de médecins de province, son idéal c'était la découverte de lieux imprévus  et l'observation bienveillante de ses semblables si différents, si ondoyants, si divers ... Un paysage vide n'inspire que les égoïstes, Maxime du Camp reflétait la bonté autant que l'enthousiasme de l'artiste voyageur.voyager en sa compagnie signifie retrouver le goût de la vie, c'est l'apanage des auteurs immortels...
Le voici au printemps 1862 sur une coque de noix qui tangue avec délectation vers l'île dont le nom seul redonne le sourire aux affligés, le soleil au coeur de la pluie, la lumière au milieu des nuits profondes: Capri !
L'île l'attend drapée en ses voiles bleutés, les rameurs de sa" Lancia" s'évertuent et s'encouragent sur un ton guilleret;
"Allons, ramons, il y a là un bon monsieur qui nous donnera de quoi acheter du macaroni !"
et l'ami Maxime d'admirer cette philosophie à la mode napolitaine:
"En somme, ils résumaient assez bien l'existence, où chacun rame de son mieux pour atteindre le macaroni de ses rêves..."
Mais, cette Capri tant imaginée, cette terre si proche du paradis, cet ultime vestige de l'Atlantide pourvue de trésors et habitée par des êtres à la grâce et l'intelligence surnaturelle, cette patrie des Sirènes aux ailes d'oiseaux et des empereurs architectes et astrologues, est-ce une réalité ou un mirage qui chavirera dans les flots ?
Que non pas ! Voilà l'ami Maxime un peu abasourdi, la tête bourdonnante et les sens en éveil, assailli par un aréopage de belles insulaires qui lui arrachent sans façon son bagage ! A l'instar d'un vieux marin fumant sa pipe malgré le déchaînement des orages, notre aventurier reste d'une superbe impavidité:
"Sachant par expérience que la femme est naturellement et obstinément rebelle à toute sorte de raisonnements, je les laisse faire sans même essayer de défendre un malheureux sac de nuit qui risquait fort d'être mis en pièces pendant la bagarre.Après un long combat, celles qui restèrent maîtresses du terrain chargèrent virilement les paquets sur leur tête, et je les suivis humblement, ainsi qu'il convient à un homme résigné."
Nul funiculaire ne crache au bourg de Capri ses hordes de touristes d'un après-midi à cette lointaine époque !L'ami Maxime est tout de suite confronté aux romantiques chemins rocailleux qui escaladent à la manière de rampes ou d'escaliers l'île pareille à une citadelle bordée de jardins fleuris et de bois sauvages. Aujourd'hui, on ne jure que par la petite place du village de Capri, ce minuscule théâtre qui fait se pâmer les Amoureux en lune de miel et les passionnés avides de récolter de belles images. Toutefois, en l'an 1862, plusieurs années avant le coup de foudre d'Axel Munthe envers Anacapri  parfumé de l'âcre effluve de l'inconnu, si les âmes férues du Grand Tour avaient lu Tacite et ses propos sans doute outrés sur Tibère, l'exilé de Capri après Auguste, le mythe de la Piazzetta était encore dans les limbes.
L'ami Maxime s'amuse au contraire en parvenant à ce rustique coeur du village où il n'imaginerait certes pas que s'entassent un jour lointain princes, écrivains, hommes politiques, actrices ou milliardaires :
"Il y a à Capri, légitime sujet d'orgueil pour les habitants, un vraie place carrée, et qui exige au moins une minute pour en faire le tour; là sont venus converger les divers éléments publics et privés qui constituent la vie des peuples: le corps de garde, le café, le bureau de poste et l'apothicaire.Un assez large escalier conduit à l'église, qui ne se montre que de profil à l'angle de la place ." Maxime est un voyageur courtois, levant sa canne en signe d'approbation, il suit un guide envoyé par Athéna, un jeune Capriote cachant un dieu antique sous sa marinière d'humble pêcheur, et le voici remontant la via Matermania , puis tournant à gauche , se hissant sur un raidillon et remontant cette fois via Tiberio, promenade classique de nos jours, mais promenade tendue entre le visible et l'invisible, errance romaine sur des dalles immémoriales et des cailloux faits pour les chèvres !
L'ami Maxime, érudit sans l'avouer avec la politesse des gens pour lesquels la culture est un pain quotidien et non une source de vanité ou, pire, un luxe interdit aux simples mortels, se réjouit de visiter la plus somptueuse des douze villas bâties sur l'ordre de l'empereur Tibère en hommage aux douze grands dieux . Il respire les senteurs capiteuses des innombrables fleurs couvrant l'île d'une coulée exubérante, il se sent amoureux, hardi, et en tout point de l'humeur de l'empereur Auguste !
Ne se souvient-il que l'empereur malade et morose, en son premier jour sur l'île des Sirènes, recouvra forces neuves et bonheur d'exister en posant un  regard émerveillé sur une branche quasi morte qui, vivifiée par la lumière du matin, se couvrit de bourgeons sur un buisson accroché à la falaise ?
Par contre, le fantastique palais surplombant la baie de Naples d'où Tibère interrogeait les destinées  dans les étoiles éparpillées au sein de la voûte céleste ne résonne plus d'échos, ne fascine plus de sa démesure, c'est l'antre du vent et le royaume des ruines. A la place du vieil et sombre empereur que ses détracteurs chargeaient de tous les crimes de l'humanité, un ermite débonnaire veille à l'augmentation de la population et cuisine pour les voyageurs affamés ...
Tant pis pour Tibère ! L'ami Maxime redescend de ses rêveries antiques et s'approche des vivants, des Capriotes et bientôt des gens de la montagne , les fiers Anacapriotes, car l'île est coupée étrangement en deux mondes qui s'épient d'un regard peu amène !
Capri ne mérite pas le titre décerné par Auguste d'île de la nonchalance , on y est laborieux, vaillant et d'une honnêteté à toute épreuve:
"A l'heure actuelle, il n'y a pas un seul coupable dans la prison de l'île .Ici les moeurs ont une mansuétude exceptionnelle exceptionnelle; on laisse volontiers  sa porte ouverte pendant la nuit, et lorsqu'on est absent: il n'y a guère d'exemple qu'un vol soit essayé: à peine ça et là signale-t-on quelque maraudeur de verger...Cette douce et industrieuse population s'administre, se conduit et se garde elle-même; il n'y a pas un seul gendarme dans l'île entière et les choses n'en vont pas plus mal."
La santé des heureux Capriotes est aussi éclatante que leur soleil ! Quoi de plus naturel dans une île où la marche est une nécessité et l'entretien de son jardin une loi de survie ? Personne n'a le loisir de se prendre en pitié, la terre est rare, la pêche dure, mais le Capriote reste joyeux et la Capriote belle à rivaliser avec les déesses antiques !
La-dessus, l'ami Maxime décide de grimper les marches de pierre qui depuis dix mille années,( mais qu'est-ce que l'océan des âges pour une île sortie de la nuit des temps) sont la voie royale pour ceux persuadés que subsiste en notre fol univers un lambeau du paradis terrestre.
Le hardi voyageur se hisse ainsi sur la montagne dérobant aux simples mortels les délices d'Anacapri, la citée d'en-haut selon son beau nom grec datant des Tyrrènes.
Après les ruelles étroites et blanches de Capri, l'aventureux Français tout éberlué s'écrie:
" C'est au milieu d'une douzaine d'enfants criant:"un bajocco !"(un sou)que je suis entré à Anacapri qui ne ressemble en rien à la ville de Capri.Autant cette dernière est ramassée et pressée dans l'étroit espace qu'elle occupe, autant l'autre , voyant une sorte de plaine autour d'elle, s'est étendue à son aise et à éparpillée ses maisons."
Intrigué par ce vaste balcon cerné de vergers et de potagers, l'ami Maxime parcourt d'un pas rêveur les allées et rues, charmé du chant d'une bergère, de la vivacité des joueurs de scopa (le fameux jeu de cartes qui ruina les héros du célèbre film"L'argent de la vieille "!)et bientôt fasciné par le chef d'oeuvre insoupçonné qui l'attend sur le sol de l'église dédié à San Michele: un paradis terrestre en majolique dessiné, façonné, inventé en 1761 par un mystérieux Leonardo Chiaiese.
Maxime du Camp a beau s'ingénier à observer une réserve amusée d'une grande élégance face aux surprises du voyage, cette fois, il réagit en Français méridional ou en Italien d'adoption, quasi en Anacapriote passionné ! Ce paradis le transporte, le subjugue au point  de réveiller son âme d'enfant !
Cet esprit un tantinet cynique est incapable de détacher ses yeux de ce spectacle d'une fraîcheur et d'une naïveté étourdissantes :
" Ce pavé, nous confie-t-il en détaillant chaque figure, chaque scène déroulées à ses pieds, est composé de carreaux de faïence peinte, dont l'ensemble harmonieux représente le paradis terrestre au moment où Adam et Eve en sont chassés...Tout est de grandeur naturelle...c'est une scène gigantesque à laquelle assistent tous les animaux de la création, et que les astres regardent du haut du ciel.
Le long de fleuves azurés qui baignent des prairies vertes comme des émeraudes, qu'abritent des caroubiers et des chênes, des troupeaux paissent tranquillement, mêlés à des animaux féroces qui dorment en paix au milieu d'eux."
Anacapri se confondra-t-il avec cette vision exquise ? Maxime tente le périple des tours de guet que la perte de leur mission ancienne transforme peu à peu en monuments en péril...Mais ce romantisme des ruines ne le touche pas autant que la fresque de majolique où l'on voit une vache au charme extraordinaire ! cette brave bête à elle seule l'aide à endurer la descente vers Capri en frôlant les précipices ...Une sensation de danger que ne diminue pas la beauté des falaises tombant dans la mer d'une nuance d'Aigue-marine verdie. Maxime est trop fier pour nous avouer sa frayeur, un mot lui échappe toutefois quand il observe le pas sûr des femmes d'Anacapri:
 "Les femmes d'Anacapri vont et viennent lestement sur ces interminables escaliers, où ne glissent pas leurs pieds nus.J'en ai suivi longtemps des yeux une qui soutenait en équilibre une commode sur sa tête, et qui gravissait les degrés avec une ferme rapidité que je lui enviais."
Enfin, en homme conscient des obligations d'un dur quotidien, il s'interroge sur l'étrange querelle immémoriale opposant Capri à Anacapri .
Pourquoi tant d'animosité ? Au nom de quelle singulière fatalité les deux villages se détestent-ils ? L'énigme dépasse les efforts du Français ! Un ancien soldat de Napoléon, venu un après-midi sur l'île pour ne plus jamais en repartir(ce qui prouve un solide bon sens) lui explique que rien, absolument rien, ne viendra à bout de cette haine entre frères insulaires.
D'ailleurs, en 1836, se souvient-il avec résignation, quand le village de Capri souffrit de la famine en raison des tempêtes du moi de Mars empêchant les navires de traverser le golfe, le conseil municipal d'Anacapri ne lui envoya-t-il ce message :
"On était prêt à lui expédier à lui, qui n'était point né à Capri, la farine dont il avait besoin pour sa consommation personnelle, mais rien ne serait envoyé aux Capriotes qu'on serait trop heureux de voir mourir de faim ".
Ciel ! Pourtant, la gentillesse des Anacapriotes est immense comme la mer !
 De nos jours, l'éternelle discorde bat-elle encore son plein ? Un semblant de rivalité excite peut-être les deux villages...Mais la douceur d'Anacapri, son atmosphère radieuse au souffle de pure poésie en ses paysages agrestes, efface toute idée de zizanie.
Capri  irradie au printemps, bourdonne en été, murmure en hiver, Anacapri enchante à longueur d'année: chaque voyageur aimable à l'instar de l'ami Maxime du Camp ne passera qu'un mauvais moment sur l'île : à l'instant  si cruel du départ ...

Bonne année !

Je vous souhaite de voyager en rêve, au hasard des "Souvenirs de voyage", ou pour de vrai ...

Lady Nathalie-Alix

L'église San Michele d'Anacapri et son merveilleux
pavement en majolique représentant le paradis terrestre.

dimanche 23 décembre 2018

Une provinciale rebelle présentée à Marie-Antoinette,chapitre 26 « Les amants du Louvre »


Chapitre 26 « Les amants du Louvre »

Roman épistolaire sur les amours d 'Adélaïde de Flahaut et Charles -Maurice de Talleyrand-Périgord

Lettre de Sophie de Barbazan à Adélaïde de Flahaut

Versailles, 19 avril 1785

Ma chère Adélaïde,

nous voici arrivés sains et saufs mais à demi morts de peur dans « ce pays-ci » et déjà tu me manques horriblement .Mon Dieu ! Adélaïde, tes descriptions de ce monde extravagant me semblaient si folles, et maintenant, m'y voilà ... Créature transparente et misérable face à tant de splendeurs, de divinités pomponnées, de parfums capiteux, de déploiement de robes gonflées comme la machine de ces Messieurs de Montgolfier, de laquais impassibles, de gardes impavides et de pages prestes et goguenards, de je ne sais quels ambassadeurs escortés de serviteurs qui leur forment un étincelant rempart !
Quel enchaînement de salles d'or, de salles d'argent, quelle vision prodigieuse que cette galerie écrasante de reflets et longue à n'en jamais voir la fin, quel paradis de jardins, de fontaines, de bassins, quel peuple majestueux d'habitants de l'Olympe transformés en statues de pierre sur les eaux ! Je m'évertue à garder une noble contenance, à m'efforcer à une réserve détachée, mais mon cœur bat à se rompre, ma tête se vide, je redoute de sombrer dans le ridicule, faute impardonnable en ce cruel univers dont les lois non écrites échappent à la noblesse de province
Nous devons à notre parente, la comtesse d'Ossun élevée à la fonction de Dame d'Atours (autrement dit d'habilleuse de Sa Majesté si je ne m'abuse ! bien que cette haute fonction soit une source de querelle et de rivalités infinies entre nobles dames de la cour) la bonne fortune d'un logis décent, à défaut d'être confortable, sous les combles du château !
Nous voici quasiment à la même enseigne toi et moi, locataires des greniers des palais de nos rois ! Or, ton appartement du Vieux Louvre est un château tout entier à côté de notre réduit royal …
Et pourtant, quel honneur est le nôtre !
Le croirais-tu ? Ce galetas pourvu d'un lucarne agite les esprits et provoque des commentaires méchants et narquois sur les faveurs dont la reine aime à combler les obscurs cousins, sentant la bouse de vache et le foin des montagnes cela va de soi, de sa Dame d'atours.
Or, ma chère Adélaïde, aucune de mes soubrettes ne voudraient de cette mansarde humide et si mal protégée du bruit que l'on y entend les secrets et les amours de nos arrogants voisins comme si tout se passait en public ...Devinez qui est ma consolation ! Certes pas Monsieur mon époux tout ronchon et contrit d'être en ce beau séjour qui lui donnera la gloire insigne et mirobolante, si monsieur Chérin l'accepte, de monter dans le carrosse du roi pour la promenade de sa vie ...que non pas, mon réconfort vient d'un chat bien nourri, gros et gras, ainsi que le disait Monsieur de La Fontaine : Versailles cache un second royaume, celui des animaux furtifs qui dévorent les restes des cuisines ; Leur sort paraît plus enviable que celui des pauvres hères croisés sur notre route ...
Ce beau chat blanc au regard de lac des Pyrénées se prélasse sur la banquette et son air de propriétaire déclenche l'ire de Monsieur mon époux. On me menace de me planter-là et d'aller chercher fortune plus aimable à Paris, on me prie aussi d'aller amadouer l'horripilant généalogiste Chérin qui nous tance jusqu'à ces hauteurs pour avoir omis de lui apprendre le nom d'un ancêtre auteur de prouesses singulières à Roncevaux.
Je sais que la noblesse immémoriale s'enorgueillit d'avoir servi Charlemagne, mais a-t-on besoin de tant de preuves noyées dans les brumes des temps chevaleresques afin de plier le genou devant un monarque indifférent ?et que dire de moi ! Ne dois-je demain supplier Madame d'Ossun et ses amies de me prêter les diamants à porter sur ma robe de présentation comme si j'étais une pauvresse ! Mais quel protocole absurde qui exige que l'on sacrifie le bénéfice de ses moissons et de ses récoltes de pommes afin d'être présentée à une reine indifférente, assurée de ne plus jamais vous revoir ; et qui vous accordera, si son humeur l'y conduit, un sourire vague... à condition que vous ne manquiez point vos trois grandes révérences !
Pourquoi maintenir ce rite alors que la reine vit presque à sa guise sans se soucier des rigueurs de l'antique étiquette ?
Une robe blanche, un fleur pour parure, voilà qui est à la mode, voilà qui m'irait à merveille. Au contraire, je vais susciter les rires engoncée dans mon « grand corps », ce corset de torture lacé par derrière et serré à m'empêcher de respirer. Ajoute à ce désagrément la queue de ma robe risquant de m'amener aux pieds de Sa Majesté si je trébuche dedans.Ma gorge sera exagérément découverte aussi, une mauvaise fièvre me viendra certes récompenser de ces efforts somptuaires afin de maintenir un rang qui n'existe plus que dans la vive imagination de mon époux …
Ensuite, le supplice se poursuivra de plus belle avec l'épreuve du gant, agenouillée aux pieds de ma souveraine, à l'instar d'une esclave achetée par un féroce barbaresque, j'ôterai et remettrai mon gant, sans maladresse, rougeur, pleurs intempestifs et sans faire choir un seul des diamants empilés savamment ,juste avant la cérémonie, au sommet de mon crâne, à la façon d'un bouquet précieux par un « Figaro » condescendant …
Quelle catastrophe cela serait si je répandais ces pierres sur le tapis ! Je crains un fou-rire qui me fera jeter à la Bastille ! Ou, bien pire, qui me désignerait comme un objet absolument scandaleux et incorrect …A bannir de la cour ! Mais, si je réussis à me relever avec une exquise candeur, une délicieuse modestie, je recevrai l'accolade du roi, des princes, et d'une foule de grands de ce monde: perspective qui me donne le frisson quand j'y pense !
Madame d'Ossun a beau prétendre que la reine est charmante pour son entourage et les princes toujours courtois quand il s'agit de donner l'accolade à une jeune beauté inconnue, je crains fort que cette amabilité ne touche point les provinciales nigaudes. Je n'ai qu'une envie : repartir sans plus attendre à Barbazan !
On n'a que faire de notre passé de gentilshommes en ce « pays-ci », nous payons l'impôt du sang, nos pères, nos époux, nos frères, nos fils n'ont que le choix d'entrer dans les armées et d'y mourir pour le roi.Mais ce dernier sait-il au moins que nous existons ?
Adélaïde ! Ne tiens-je un discours qui amuserait Monsieur l'abbé de Talleyrand-Périgord ?
Surtout, brûle ce billet que je confie à mon domestique qui te le portera dissimulé au fond de ses chausses .
Mon égoïsme me rend confuse, j'en oubliais tes couches, tu m'annonçais ta délivrance pour la fin du mois d'avril, je tiens à t'assister, dans certaines circonstances, les conseils de tes beaux esprits, y compris ceux de Monsieur Rousseau, te seront moins utiles que l'expérience d'une mère de famille Appelle-moi et je laisse cette présentation en plan.
 Que m'importe ces honneurs fallacieux et cette foule de gens à la figure barbouillée de blanc et de rouge ? Seule l'amitié illumine la vie, l'amour sans doute aussi, hélas, je ne l'ai point rencontré …

Des nouvelles ! Vite ! Je t'embrasse,

Sophie

Lettre d'Adélaïde de Flahaut à Sophie de Barbazan
Aux bons soins de la comtesse d'Ossun

Le 21 avril 1784

Ma chère Sophie,

ton billet me parvient au moment le plus doux de ma vie : je suis mère depuis ce matin …
Ma fatigue cède devant ma joie, l'une et l'autre sont immenses, mais c'est la joie qui l'emporte !
Monsieur de Flahaut a un héritier, j'ai mis au monde un petit Charles, solide, vigoureux, et rouge comme un coq ! Même le duc de Normandie que la reine a donné au roi et à la France le mois dernier ne peut autant éclater de force et de santé que mon enfant !
Un miracle est arrivé : Monsieur de Talleyrand-Périgord semble presque ému face à ce bonheur neuf comme le printemps.
Ma Sophie, je t'attends à mon chevet dés que tu auras la permission de t'échapper de la cour !
Pour l'heure, je vais tenter de suivre les préceptes de monsieur Rousseau : cet enfant a faim et je suis la seule à le pouvoir nourrir … tu as beau me proposer ta nourrice de Lourres- Barrousse, je suis déterminée à faire mon devoir de mère. Mon époux et Monsieur de Talleyrand s'accordent à me mettre en garde avec horreur, je ne les écoute point.
Nous verrons bien si nourrir mon fils est un mal ou un bien …
La cour t'admirera demain, ma Sophie, tu apporteras la grâce et la candeur en ce pays de médisances ! Je ne doute point que tu enlèves tes épreuves ! Qu'est-ce que trois révérences et un gant ôté pour une montagnarde dansant sur les rochers ?

Je t'embrasse, accours au plus vite,

Adélaïde

Dame du Palais de la Reine vers 1785: une créature irréelle aux yeux de la jeune provinciale Sophie de Barbazan !

dimanche 16 décembre 2018

Nuit de Noël au Vieux Louvre,Chapitre 25, Les amants du Louvre


Chapitre 25, Les amants du Louvre

Roman épistolaire sur les amours de la comtesse de Flahaut et de Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord

Lettre d'Adélaïde de Flahaut à Louise d'Albany

Paris, Vieux Louvre, le 24 décembre 1784

Ma bonne et chère amie,

votre lettre de Sorrente est bien plaisante : vous voulez me faire mourir d'envie en cet hiver qui voit Paris grelottant sous la bise !
Cessez de vous montrer cruelle en me décrivant avec cette profusion de détails vos bals somptueux, vos tendres promenades le long de la mer sous le parfum des orangers les appels des pêcheurs, les roucoulades des marchandes en plein vent qui s'ingénient à rendre amoureux le chaland, les crèches palpitantes de lumignons, les églises décorées comme des coffres aux merveilles !
Enfin, ma chère, cessez donc de me vanter la grâce féerique de l'île de Capri drapée en ses nuages !
Je vais grandement vous étonner, voyez-vous, ma chère Louise, vous avez beau vous évertuer à me dépeindre le paradis qui vous entoure à la veille de Noël, c'est peine perdue !Le paradis c'est de sentir une vie frémissante dans sa lourde personne, ce sentiment-là vaut bien toute la baie de Naples, peut-être pas, l'île de Capri, mais quasiment …
Ma chère Louise, je suis une autre personne en cette fin de ma très aventureuse année 1784 : une mère plus qu'une amante et qu'une voyageuse. Ma vocation augmente avec mon embonpoint !
On me force à prendre pour guide le bon Rousseau, comment se détourner du Genevois ? Or, ce Suisse buveur de lait a le don de m'agacer. Oui, vous avez fort bien lu, c'est un propos scandaleux dont je n'ai point honte ! J'essaie de trouver mieux que Rousseau : je m'ensevelis dans la prose de Madame de Genlis, récite les « conversations d’Émilie » de Madame d'Epinay et me juge moi-même d'une finesse tendre largement supérieure à ces beaux écrits ! Ne le clamez surtout pas, ma chère , je vous en conjure, mais le maître Rousseau me semble froid et autoritaire quand il nous donne ses leçons d'éducation .
Ce grand esprit a-t-il un jour daigné mener un enfant par la main aux Tuileries ? L'a-t-il gavé en souriant de joujoux et d'oublies ? A-t-il poussé la condescendance à écouter son babillage et à le pendre au sérieux ? Je doute de l'amour spontané de Monsieur Rousseau pour un autre objet que sa docte personne !On chuchote, et Monsieur de Talleyrand m'affirme que rien n'est plus vrai, que le créateur d’Émile, son enfant de papier, aurait confié aux religieuses de je ne sais quel couvent, ses bambins de chair et de sang nés de ses amours ancillaires …
J'ai décidé, Louise, de ne songer qu'au bonheur de mon enfant à naître, et je suis certaine qu'une mère attentive perçoit de tout son cœur les désirs d'une si frêle créature.
Cette année, j'accepte Paris, sa froidure qui curieusement échauffe les esprits sans réchauffer les cœurs, j'accepte les bouillons écœurants indispensables à la survie de Monsieur de Flahaut, les tisanes insipides de notre Lisette qui s'ingénie à me considérer comme malade puisque je porte un enfant qui nous enchantera de ses cris à la fin du joli mois d'avril, j'accepte les mines apitoyées des habitués de mon salon qui n'entendent rien au grand bonheur que j'aie à vouloir élever un enfant par moi-même sous les combles misérables du vieux Louvre, j'accepte les discours de Monsieur de Talleyrand qui s'enflamme autant sur la politique de Monsieur de Breteuil qui a ordonné au nom de notre sécurité à tous que soit fermé quelques clubs bien insignifiants, que sur mon fameux  « embonpoint » qui ne cause aucun mal à personne …
Je pardonne beaucoup à ses extravagances,( ne s'emporte-t-il contre le ministre Calonne au lieu de me féliciter de ma bonne mine?) car il a institué la nouvelle habitude du « souper chez les Flahaut », ce qui m'est d'un réconfort extraordinaire !
Et j'accepte les bouderies de Sophie de Barbazan dont l'époux rechigne à faire ses preuves de noblesse devant l'affreux généalogiste Chérin, cette terreur de la noblesse de province dont les archives semblent avoir toutes brûlées depuis l'an 1000 !
Figurez-vous que mon amie d'enfance a le front de me rendre responsable de l'entêtement de son époux ! J'aurai lors de mon séjour prolongé à Barbazan semé une sorte de frayeur dans la cervelle de ce gentilhomme campagnard.
Pour un peu, ma bonne Louise, on nous jugerait, nous autres nobles citadins ou pire proches de la cour, à l'instar de monstres affectant un jargon incompréhensible au commun des mortels et se vêtant avec une recherche aussi coûteuse que ridicule !
Hélas ! Monsieur de Barbazan ne peut concevoir à quel point le monde de Versailles ignore le nôtre ! Vous n'êtes certes point une inconnue à Trianon, en dépit de vos déboires conjugaux,votre position d'épouse du malheureux prétendant au trône écossais vous élève fort au dessus des transparents personnages que nous sommes au regard des princes et de leurs cercles intimes...
Mais si nous l'emportons sur la foule timide des gentilshommes et gentes dames du Languedoc, de la Bretagne, de la Normandie ou du Rouergue, notre importance n'est qu’éphémère et notre influence indigente.
Paris s'éveille beaucoup ces temps-ci, Monsieur de Talleyrand ne se trompait guère en jouant les augures, les scandales font rage et souvent amenés par des sources bien mesquines.Tenez, l'autre semaine, ce fut l'affaire des gants, vous ne vous doutiez point qu'une paire de gants puisse alimenter le feu roulant des conversations à la cour et à la ville ? Eh bien, vous manquez de sens commun !ou de science parisienne … Le ministre de la mode ici trône dans son empire de rubans et de colifichets d'un luxe ridicule, à l'enseigne « Au grand Mogol ».
Cette caverne opulente regorge d'effets si somptueux que chaque cliente y pénétrant est assurée de sa ruine prochaine et de la vente des terres de sa famille afin de lui fournir une toilette brodée des pieds à la tête qui la fera ressembler à une sultane honorée par son maître !
Ayant pignon rue de Richelieu après avoir fait ses débuts rue Saint-Honoré, connue même en Papouasie, c'est en vérité une femme bien vulgaire que cette Rose Bertin qui se hausse grâce à la faveur de la reine jusqu'à des vanités inconséquentes.
Ainsi, ne suffoquez point, Madame de Tessé, noble dame de la cour, amie des ministres, des ambassadeurs, des princes, venue s'enquérir d'une toilette fort ruineuse qui ne venait point, désira calmer son impatience par l'achat d'un charmant éventail à la plus exquise monture d'ivoire soutenant la déclaration d'amour de Mars à Vénus.
L'objet d'une rare beauté atteignait un prix d'une rare hauteur ; figurez-vous que la Rose Bertin arracha ce mignon bijou des mains gantés de la comtesse en arguant que celle-ci ne se pouvait se l'offrir et qu'elle seule, ministre des élégances en titre, saurait le réserver à qui en serait digne !
Face à cette aventurière des fanfreluches, Madame de Tessé s'est dégantée dans le plus profond silence, entourée de clientes offusquées et de vendeuses pouffant sous cape, puis, d'un geste franc et quasi guerrier, cette descendante des croisés, souffleta l'odieuse Bertin d'un gant expert...
Les applaudissement fusèrent aussitôt ! Et les dames de la ville comme celles de la cour de quitter la tête levée et la bouche railleuse l'antre doré de la Berlin !
Mieux encore, « La corbeille galante » une seconde superbe boutique ,vouée à cet art de l'inutile qui à Paris est indispensable, vient de se monter quasi en face du « Grand Mogol » ! Comment davantage se gausser de la prétention de la Bertin ? Cette femme admirable par sa réussite et son caractère tenace ne sait que déchaîner la haine.
Quel dommage que cet exemple de volonté féminine soit si mal représentée …
Ma chère Louise, les cloches de Minuit égrènent leur douce chanson dans le ciel parcouru d'énigmatiques étoiles qui ont vu s'endormir l'enfant Jésus dans sa crèche. Monsieur de Talleyrand frappera à notre porte après la messe à laquelle ma lassitude m'interdit d'assister.
Tout cela est sans doute fort étrange pour le commun des mortels et pourtant fort simple...
Ma Louise, ma chère amie, écrivez-moi donc vos potins de Naples ou de Rome, je vous enverrai les humeurs d'une mère qui a foi en la vie et l'aime et l'adore.Monsieur de Talleyrand prétend que je suis une épicurienne, il en est bien un autre !

Je vous embrasse,
votre amie, Adélaïde

A bientôt  pour la suite de ce roman épistolaire !

Nathalie-Alix de La Panouse

dimanche 9 décembre 2018

Un enfant pour Monsieur de Talleyrand, chapitre 24, "Les amants du Louvre"


Chapitre 24 »Les Amants du Louvre »

Roman épistolaire sur les amours de Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord et Adélaïde de Flahaut

Lettre de la baronne de Barbazan à Monsieur Charles-Maurice de Talleyrand, abbé de Périgord

Manoir de Barbazan, Commingeois,

Le 30 septembre 1784

Monsieur, notre amie me prie de vous rassurer au sujet de sa santé que vous pensiez étrangement altérée. Vous vous inquiétiez du ton soudain sérieux et pensif employé au sein de vos promenades en montagne.Vous l'avez ainsi quittée fort soucieux, et même frappé d'étonnement devant pareille métamorphose. Je puis vous assurer ce matin, qu'en dépit de la mélancolie suscitée par votre absence, notre malicieuse et spirituelle Adélaïde a recouvré ses forces un moment disparues, et surtout cette bonne humeur qui enchante toute la maisonnée !
Mes filles babillardes s'accrochent à sa robe, notre brave chien de berger, titré par vos soins « chevalier au panache blanc » lui sert de garde personnelle, mes fils applaudissent à ses facéties et bavardages, nos servantes, nos voisines ne se lassent point d'écouter les conseils prodigieux, romans parisiens et plaisanteries rieuses de ce tourbillon qu'est redevenue l'espiègle comtesse de Flahaut.
Votre séjour nous a rempli de fierté. Vos paroles ont provoqué l'admiration générale dans ce lieu perdu où nul ne s'aviserait de s'exprimer avec tant de vivacité, que dis-je de virtuosité , voire, si vous me permettez, Monsieur, de galante effronterie ! Vous le voyez, vous égarez les simples mortels là où vous daigniez passer, et, j'en perds le fil de ma lettre … Votre pouvoir sur les cœurs féminins tient du sortilège en vérité ! Il n'est pas une vertueuse dame de Tarbes à Pau dont vous n'ayez égayé la solitude provinciale … La verve mutine de notre amie est contagieuse, et j'en profite pour me risquer à vous piquer, ce que vous jugerez certes fort audacieux de la part d'une mère toute entière obsédée par ses devoirs !
Je vous écris à l'heure où ma jeune famille prend sa collation, ce moment paisible est mis à profit afin de vous laisser deviner une nouvelle que Madame de Sévigné en son temps glorieux aurait fait claquer comme un étendard... là, ne comprenez-vous ? Si, non, allons, Monsieur !
Notre amie a gardé le sens du devoir et c'est son digne époux, ce comte de Flahaut martyrisé par la goutte, rompu de rhumatismes, harcelé de refroidissements infinis, qui aura la surprise les jours prochains d'apprendre qu'un nouveau rameau fleurira au printemps sur la branche de son arbre généalogique remontant aux exploits de l'ancienne chevalerie.
Vous êtes, Monsieur, d'un flegme à toute épreuve, pourtant ouïr cette nouvelle illuminera peut-être le ciel de Paris en ce début d'automne que j'aime à croire aussi enivrant et généreux dans vos jardins qu'il l'est sur nos pâturages et forêts.
Je vais vous abandonner à vos affaires et sans doute à un horizon fort touchant …
Madame de Flahaut a décidé de ne regagner son grenier du Vieux Louvre qu'une fois libérée des premiers malaises de cette longue attente. Nous la confierons à des cousins de la dame d'atours de la reine, Madame d'Ossun, qui sont conviés à faire leurs preuves de noblesse à Versailles d'ici un mois.
Je gage, Monsieur, que vous verrez en l'enfant à naître un objet de tendresse qui tiendra une place de choix dans vos affections …

Je suis, Monsieur, votre servante,
comptez, je vous prie, sur nos amitiés, mon époux me charge de mille compliments,

Sophie de Barbazan,

Lettre du comte de Flahaut à la comtesse de Flahaut
Vieux Louvre, Paris,

le 10 octobre 1784


Madame et chère amie,

je revenais de ma promenade de santé vers Notre-Dame, appuyé sur ma canne, un point que j'ai en commun avec notre ami le fringant abbé de Périgord, quand le domestique de madame de Barbazan m'a coupé la route de toute l'alacrité de son patois claironnant.
On m'entoura aussitôt tant parût plaisant aux yeux moqueurs des parisiens le tableau de ce grand diable de Gascon en culotte et veste de peau de mouton ou de chèvre présentant son béret rouge à un vieux gentilhomme édenté qui semble déjà un pied dans la tombe. Je suis d'avis Madame, que l'odeur du fromage, caché dans la besace de notre berger égaré face aux murailles de l'antique palais de nos rois, détient la propriété de réveiller les morts et de rendre la santé aux agonisants.
Rajeuni par ces puissantes effluves, je m'enhardis jusqu'à allonger le pas et nous escaladâmes ensemble les 160 marches de mon supplice quotidien. L'homme des montagnes n'hésita point à me prendre quasi dans ses bras, ce qui manqua de m'asphyxier en me rendant à proximité immédiate du présent pyrénéen. Cela fut une délivrance d'envoyer ce brave messager se sustenter au fond de notre logis... Lisette, la brusque et décidée servante de 16 printemps nouvellement adressée par monsieur de Montesquiou qui entendait vous en faire la surprise, lui sauta au cou. Je les laissai tous deux dévorer le fromage de la galanterie.
J'ouvris l'esprit charmé par avance votre billet, je le lus, le relus, incrédule puis, l'âme inondé de tendresse, je me livrai au bonheur d'une lettre m'annonçant ma prochaine paternité. Ainsi, Madame, vous sauverez bientôt un nom remontant aux croisades, vous donnerez à une famille un rejeton promis à un destin que j'imagine sans peine éclatant et illustre . Vous le savez, Madame, un enfant est le fils ou la fille de celui qui l’élevé au sein du foyer, qui lui apprend à manier l'épée de ses ancêtres autant que la courtoisie et le beau langage de l'homme du monde. Je serai celui-là , Madame, avec votre permission …
Cet enfant, fruit de notre séjour aux eaux de Bagnères-de-Luchon, insuffle en mes veines glacées un enthousiasme juvénile . Je déborde de projets, la vie qui s'en allait en mon cœur lassé de tout se ranime comme la sève d'un chêne au printemps . Merci, Madame, de ce cadeau de la Providence ! Je vous ouvre mes bras et en entoure déjà l'enfant à naître . Les vieux Romains disaient avec une noble simplicité : « C'est l'époux qui est le père ».
Vous m'élevez, Madame, à cette dignité paternelle que je n'espérais plus.
Prenez un soin extrême de votre personne, revenez à Paris doucement, accumulez les retards, les haltes, votre état est ce qui importe seul …

Madame, recevez mon affection paternelle,

je suis votre serviteur dévoué,

Charles- François de Flahaut de La Billarderie


Lettre de Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord à la comtesse de Flahaut

Paris, le 17 octobre 1784

Madame et ma chère amie,

Adélaïde, que m'apprennez-vous-là ?
L'annonce de votre embonpoint me sidère et me ravit au point que je ne sais quoi vous dire .
Suis-je d'ailleurs le plus heureux des hommes ou est-ce le bon monsieur de Flahaut ?
Vous me transportez de bonheur, sentiment singulier qui m'étonne moi-même...
Nous aimerons cet enfant, cela ne peut être qu'un fils, je ne le conçois point autrement, et il nous rendra fier, n'héritera-t-il de votre charme et de mon esprit ? Il sera assurément exceptionnel !
Allons, mon amie, tâchez de ne pas avoir d'accident fâcheux, buvez le lait des troupeaux paissant sur les prairies de Barbazan, engraissez, prenez des forces, écrivez-moi aussi .
Pourquoi regagner Paris avant votre terme ?
Madame de Barbazan saura vous entourer, je crains au contraire les mauvaises routes, les bandits,
l'épuisement enfin d'un voyage franchement très inutile . Monsieur de Flahaut soignera sa goutte sous la houlette de la petite servante fraîche comme un bouton de rose que votre ami Montesquiou a envoyé au Vieux Louvre . Paris vous attendra, ne songez qu'à notre fils, je vous en conjure à défaut d'avoir le droit de vous l'ordonner …

Mille tendres affections,

Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord

Ps : brûlez cette lettre

Lettre de la comtesse de Flahaut à Monsieur l'abbé de Périgord

Manoir de Barbazan, Commingeois

Le 27 octobre 1784
Monsieur mon tendre ami,
la poste vient d'apporter à bride abattue votre billet d'encouragement que je parcours la tête chavirée juste avant de monter dans la diligence de Toulouse.
Eh qoui, Monsieur, voudriez-vous me tenir recluse en ce mortel Commingeois ?
Il est grande urgence que je retrouve la civilisation !
Ignorez-vous l'inertie intolérable des petites montagnes noyées de pluie , des pâturages humides et comme fripés ? Des bois tristes et noirs ? Supporteriez-vous plus de dix minutes l'insipide conversation du baron de Barbazan qui ne s'occupe que de paille dans ses étables, de toits à reprendre, de paysans à nourrir, de vaches à traire, de brebis à dorloter ? Tout cela est admirable et ferait le bonheur de Monsieur Rousseau, mais pour moi, il n'en est plus question ! Auriez-vous honte, Monsieur, de mon fameux embonpoint ? Sachez donc qu'il me convient à merveille et que mon teint en resplendit !
Vous n'aurez qu'à louer mes rondeurs et venir prendre soin de votre amie au vieux Louvre si vous vous alarmez tant pour elle …
Monsieur, je vous manderai de mes nouvelles à Toulouse demain, à Bordeaux bientôt, à Paris la semaine prochaine,
Je vous envoie ,en retour des vôtres, mes tendresses infinies.
Quel ton, Monsieur, pour un peu on croirait qu'un cœur bat dans votre poitrine …
Jevous embrasse de tout le mien qui bat beaucoup un peu pour vous, et beaucoup pour l'enfant que je porte ,
Adélaïde de Flahaut


A bientôt pour la suite de ce roman épistolaire, (ou pour celle de ma chronique de l'île de Capri)

Nathalie-Alix de La Panouse


dimanche 2 décembre 2018

Soleil d'hiver sur Anacapri


Rencontres d'hiver à Anacapri

L'hiver sur l'île de Capri a mauvais réputation chez les voyageurs obsédés par les escapades sous le soleil brûlant. L'hiver est accusé de tous les maux ! on l'accable, on le renie, on le traite comme un mauvais génie, une espéce de monstre qui, armé d'un sinistre plaisir, piétine la joie de vivre et s'acharne à décevoir même les amoureux de l'île ! L'hiver inonderait de mélancolie, surtout ces âmes naïves qui s'entêtent à chercher sur le rocher des Sirènes un jardin miraculeux .
Rien ne me semble plus faux. Je défends la cause de l'hiver à Capri, j'aime à la folie cette fin d'automne qui vous prend par la main sur le port de Marina Grande enfin libéré de sa frénésie artificielle . Quel plaisir de grimper sur les hauteurs exquises et souriantes d'Anacapri ,emporté , soulevé, par la lumière franche et humide bleuissant les falaises …
Quel sentiment singulier ne s'empare-t-il de votre cœur à l'orée de l'hiver, quand vous franchissez l'ancienne porte d'Anacapri, celle qui vous attend comme un vieil ami soudain de retour au dessus de la Scala Fenicia.
Vous longez la via Munthe, frôlez les roches où dégringolent des guirlandes de feuilles et de fleurs humides, personne ne vous bouscule comme si votre existence n'avait nulle pesanteur ; aimable, presque furtif, un passant vous salue et vous lui répondez, vous êtes heureux de parler en italien, heureux d'être seul ou presque à votre arrivée sur l'immense «  balcon d'Anacapri ».
Joie simple, joie enfantine, joie d'entendre la sauvage clameur de la mer, joie de perdre son regard dans le golfe de Naples comme si votre solitude épousait celle de l'hiver.
Vous fermez les yeux et vous respirez l'île toute entière, pas un bruit, juste la chanson farouche et suave du vent à la fraîcheur humide, le piquant parfum des feuilles de citronniers baignés de la dernière ondée. L'hiver est un bon génie ! En cette saison, les rencontres sont charmantes, naturelles, les sourires aisés, les poignées de main robustes et fermes. On ne craint plus de se heurter aux promeneurs en rang serrés, arpentant les sentiers battus sous l'autorité d'un guide hurlant ses conseils avisés ! On noue des liens sans y penser, sous la protection de Santa Sofia, San Antonio, San Michele, San Costanzo,et peut-être de sa bonne étoile.
On découvre avec douceur ceux qui restent sur l'île à longueur de temps, ceux dont les ancêtres ont guidé à l'époque intrépide et élégante du « Grand Tour » Vivant Denon, Maxime du Camp ou Alexandre Dumas !
Quelle moisson d'esprits vifs et curieux qui n'avaient cure des saisons à la mode et des visites au pas de course vers des lieux décrétés extraordinaires par un jugement autoritaire.
C'est à ces voyageurs incisifs qui ne posaient jamais, ne sombraient jamais dans la sotte arrogance, et épient avec bonté les menus détails d'un quotidien parfois saugrenu, souvent attendrissant, toujours déconcertant, que je songeai en l'église Santa Sofia d'Anacapri.
Une église aussi ravissante qu'un bouquet de fleurs blanches qui enchante de sa grâce le cœur de ce vaste village. Je rêvai, je priai ...Soudain, je vis à mes pieds un petit chien qui me considérait de toute la douceur de son regard compatissant... Une minute plus tard, ce discret compagnon qui s'efforçait de prodiguer sa sollicitude à une inconnue, me salua à sa façon, et repartit à la suite de sa maîtresse, humble, et comme recueilli …
L'Italie n'est-elle la patrie de Saint-François d'Assise ?
Plus tard, en dînant à la « Taberna degli amici », avec une très charmante dame d'Anacapri, je racontai cette rencontre, quand mon amie me demanda, étonnée, « Mais, voyons, en France, les animaux que vous aimez ne vous accompagnent pas à l'église ? » …
Le matin de notre arrivée, l'homme-mari désespéré se lamenta, il avait besoin de voir un opticien de manière urgente, sinon, menaçait-il avec l'aplomb des hommes-maris , il s'embarquerait le lendemain pour Naples, d'ailleurs qui trouver en fin novembre, saison où les gens doués de raison restent chez eux au lieu de s'embarquer sur une mer aux humeurs de femme jalouse, qui serait capable de l'aider à y voir clair sur cette île ?
Un moment après, nous suppliâmes timidement un homme distingué de ne pas abandonner un malheureux voyageur qui avait besoin de lunettes afin de ne pas maudire l'hiver à Anacapri... Pourquoi se mettre en pareil état ? Revenez tout à l'heure , nous dit-on avec cette gentillesse qui est l'apanage des habitants de l'île.
Le soir tomba, les ennuis de l'homme-mari prirent fin, et nous découvrîmes un cœur généreux, un violoniste à la générosité exemplaire caché sous la blouse de l'opticien...Un poète aussi qui nous confia avoir écrit le récit, bientôt traduit en braille, d'une escapade parmi les beautés d'Anacapri ressenties et non vues par un jeune aveugle... Amadeo Bagnasco, ce vrai chevalier des aveugles d'Italie, nous fit don de son livre et nous lui promîmes notre amitié.
Une conversation avec un humaniste et un cœur plein de bonté est chose rare, que renforce au centuple une tendresse passionnée pour ce monde d'Anacapri, peint d'une plume alerte et vibrante au fil de huit balades presque musicales.
De subtils sortilèges résonnent de la montagne du Solaro et cascadent vers le Faro, la majestueuse Casa Rossa, les vertiges de la Migliara, la via Filietto, la tour de Damecuta, la grotte d'Azzurra, la Scala Fenicia... La beauté s'entend, se touche, la beauté rependit dans la nuit d'un jeune aveugle qui la contemple de son œil intérieur...
Voici la splendide morale nourrie du sens de l'ineffable du conte d'Amadeo « La Scatola dei Segreti »...
Encore émus, c'est en pleine nuit, à force d'errer sur les pavés ciselés par le temps, entre les enfants exubérants, les promeneurs qui se répandent en salutations exquises, les amoureux chavirés d'amour, les orangers opulents frères de ceux qui éblouirent Ulysse dans le verger merveilleux du roi des Phéaciens, et les boutiques pareilles aux délicieux et désordonnés bazars de notre enfance, paradis désuets regorgeant de santons, jouets, biscuits, limoncello, pantoufles, bijoux, cafetières, savons, parapluies et parfums, que nous trouvâmes refuge dans un restaurant minuscule blotti contre le flanc de l'église Santa Sofia .
L'endroit était en sommeil, le jeune patron aimable et contrit nous proposa les ressources de l'hiver ; nous ne comprîmes rien et acceptèrent tout.Ce « tout » fut une motte de Mozzarella prête à rassasier une famille entière ...Assurés de ne pas nous évanouir d'inanition, nous jetâmes un coup d’œil sur la table voisine d'où partait un vacarme à faire croire à une dispute de dieux de l'Olympe venus sur l'île afin de renouer avec l'époque glorieuse où Auguste et Tibère leur bâtissaient des palais aux blanches colonnes.
Les convives, un cercle d'amis de très longue date, étaient plongés dans la plus passionnante et volcanique des conversations ; faces burinés couleur de bronze, parfaitement « verts » et invariablement galants, les mains éloquentes dressées vers le ciel, le parler torrentiel, le rire sonore, ils répétaient en le scandant un mot évocateur « Amore , amore, amore ! »..
Ce chœur antique, émoustillé et enthousiaste, avait pour toile de fond la plus splendide des crèches de Noël, une ville entière s'épanouissant d'un bout à l'autre de la pièce, bergers, gardiennes d'oies, troupeaux de moutons, princes aux habits d'or et de pourpre, montagnes et bord de mer, palais et chaumières …
Charmée, je m'enquis des habiles créateurs, « C'est mon père et ma mère qui sont venus ce matin , nous avons fini juste pour ce soir ! »
Le lendemain, descente glissante sous le soleil dompté vers les jardins mystérieux de Caprile ; la mer, violette et verdie, s'allonge vers les falaises hautaines, l'horizon immobile lave la mémoire, guérit et repose.
Nous l'ignorons encore mais nous aurons encore d'autres rencontres les prochains jours. Nous parlerons en mauvais italien à de nouvelles connaissances amusées et aimables, déclencherons les rires et les invitations à revenir, quand les fleurs envahiront les sentiers, et que la mer haletante ne secouera plus les plages épouvantées et les rochers impavides.
Je m'esquive, sans honte aucune, juste avant l'heure du départ, afin d'acheter une œuvre d'art minuscule, un citronnier en majolique, dans la plus irrésistible des boutiques vouées à la bijouterie et à l'artisanat de la via Capodimonte. La jeune fille qui me l'enveloppe avec grand soin a un profil grec et une distinction romaine.C'est la fierté de son père, un gentilhomme de Caprile, qui à chacune de mes visites déploie une patience admirable afin de m'aider à prononcer les mots qui m'échappent.
 Je leur fais mes adieux, hélas ! et nous grimpons dans le bus qui s'évertue à frôler le précipice avec un détachement sublime … .
Le port est gris pâle, le bateau de Naples affrontant la houle se devine à peine, les barques gisent, mélancoliques,inutiles, sur les cailloux trempés d'écume.
Puis, comme si les divinités antiques avaient envie d'adoucir notre départ, la mer chatoie, la lumière envoie les nuées livides au bout du monde, les petites maisons blanches et roses luisent comme au printemps, au sommet des montagnes s'éveille une preste lueur rendant aux bois sombres la vigueur du vert vif...
L'île donne son adieu d'hiver à ceux qui, le cœur en exil, montent sur le bateau …

A bientôt ! pour la suite de mon roman épistolaire, ou de ma « Chronique de Capri »...

Lady Nathalie-Alix de La Panouse


PS: le livre d'Amadeao Bagnasco  « La Scatola dei Segrei, Anacapri nei tuoi occhi »( Edizioni promediacom): Via giuseppe Orlandi, 191, 80071 Anacapri (Na)
email:otticocimmino.it
Ce conte est vendu afin de soutenir la cause des aveugles d'Italie, et il est à lui seul une promenade romantique et rêveuse, à Anacapri !
Le blason d'Anacapri