jeudi 23 avril 2026

L'art d'être heureux envers et contre tout :Trilogie de Capri: Partie III chapitre 12



Retour à Capri entre espoir et réalité

Trilogie de Capri :"La maison ensorcelée" 

Partie III

Chapitre 12

 Nous étions enfin de retour, au bout de plusieurs mois si lugubrement privés de la lumière bleue et de l'éclat d'or vert de ce roc des dieux endormis, cette citadelle de Capri que tous croient connaître et qui se dérobe à chacun. 

Au milieu d'un vallon secret, la maison ensorcelée, pauvre masure abandonnée depuis au moins un siècle, nous piquait l'esprit. Elle ne cessait de se rappeler à nos doutes et d'embuer nos espoirs de maison de famille capriote. Or,  nous en avions l'âpre intuition, cette fois, la réalité allait nous réclamer ses droits, à la manière brusque et insinuante d'un chat réclamant sa pitance.

Nous voici enfin sur le divin rocher ou plutôt sur la quai  pavé de lave de Marina Grande. Le voyage a malmené, lassé, exaspéré notre bonne volonté, qu'il est difficile d'être bienveillant et serein en ce fol univers  où vous vous heurtez à la suspicion perpétuelle !

 Mais une fois à Naples, nous avons respiré, et notre si aimable propriétaire blonde, juchée sur sa moto trois fois plus imposante que sa frêle personne, a comblé ses locataires de signes joyeux, malgré la foule se pressant becs et ongles au milieu de l'allée du Molo di Beverello.

Dans l'émotion de nos retrouvailles au bar, nous avons oublié de régler un cameriere affolé qui a failli s'embarquer sur le bateau en cherchant ces Français étourdis.  Mais, l'incident  s'est achevé à la manière napolitaine, sourires et plaisanteries.  Aucune remontrance, nulle leçon de petite morale comme on nous en aurions été abreuvés en France !

 Nos clefs ne pèsent pas plus qu'un carnet au fond de mon sac ; pourtant, ce trésor m'angoisse, et si ces maudites clefs m'échappaient ? Si, en proie à mon étourderie maladive, j'allais les égarer, les faire choir dans un gouffre ou à travers une grille  d'eaux pluviales, comme on en trouve partout à Capri ? Comme pour me narguer, la mer secoue sa crinière d'écume, Capri se replie à son habitude sous une écharpe de brume nacrée, les falaises inexpugnables avancent, reculent, et le bateau soudain ne bouge plus !

 Nous sommes assez peu en ce jour de semaine, et à cette heure, toutefois, un même sentiment nous envahit, vers quelle catastrophe le capitaine peut-être fou, malade, ivre, nous entraîne-t-il ?

En ces moments de doute, le mythe des Sirènes renaît avec une vérité incoercible, ici, sur ce domaine mouvant, sur ces eaux si profondes, ne sommes-nous de simples jouets entre leurs mains de cristal ? Capri est leur citadelle, et seule leur désir nous y conduira sains et saufs. Le bateau se débat comme si une force étrange cherchait à se divertir à ses dépens, puis, le surnaturel s'enfuit, la brume se dissipe, la mer reprend un rythme harmonieux et le bruit des moteurs nous remplit de soulagement.

J'implore l'Homme- Mari de héler un taxi nanti d'une de ces voitures romantiques qui séduisent les touristes huppés. Je le sais, c'est une honte, une faiblesse, une ruine, je devrais patienter à l'arrêt de bus, accepter d'avoir le dos rompu par mon sac particulièrement énorme, et noyer mes yeux dans la brume poétique engloutissant l'horizon vers Ischia.

Or le courage m'abandonne, et nous confions bagages et destinée à un chauffeur taciturne qui décide de risquer nos vies en affectant une parfaite désinvolture à l'égard des malheureux  conducteurs surgissant en face sur la route la plus escarpée et la plus fréquentée à cette heure.

C'est la marque de Capri, transformer la banalité absolue en périlleuse péripétie !

Piazza Caprile !  Quartier populaire, presque rustique, bruyant, charmant, et désordonné, autant dire à des années-lumière de l'arrogant théâtre de la Piazzetta mondaine à Capri. Mais vraiment, qui cherche à se loger en ce début d'un hameau qui n'existe plus depuis au moins cent ans ? Nous passons certainement pour des Français sans le sou, et, du coup, le chauffeur exige un prix en hausse, histoire de nous faire comprendre que l'on ne plaisante plus avec les humbles voyageurs.

Que se passe-t-il ? C'est la première fois en huit ou neuf années que nous avons affaire à un taxista grincheux, eh bien, je suis punie de mon impatience, vive les mini-bus où les chauffeurs surprennent par leur courtoisie au milieu de la foule déchaînée...

Nous laissons le grincheux repartir en trombes après nous avoir lancé nos sacs démunis de logos somptueux, et levons le nez vers les marches usées de la via Follicara, au loin, la mer frissonne, pareille à un lac d'argent caressé par des volutes de lumière diaphane, les citrons se massent sur les branches des arbres abrités par les hautes façades blanches, un calme étrange flotte comme une bienvenue et la même pensée nous vient : "La maison a-t-elle survécu à l'hiver ?"

"Nous descendrons demain matin, pour le moment, il faut reprendre nos forces, renouer avec l'île, et surtout aérer, je parie que notre exquise location nous accueillera avec son habituelle température glacée. nous échangeons finalement une vielle baraque humide et froide en France contre une aussi ancienne, aussi fraîche et aussi digne d'un aquarium, sommes-nous fous ? Tout ce cirque pour cette île qui se donne des airs de diva !"

Je n'ose contredire l'Homme- Mari, de toute façon, d'ici dix minutes, ce sentiment de doute, né de la fatigue amoncelée, va s'envoler, et il me convaincra d'arpenter sans tarder les traverses de notre ancienne voie romaine grimpant vers le belvédère le plus étincelant qui soit, celui de la Migliera, l'ancien "chemin du milieu" des Patriciens suivant Auguste dans ses pérégrinations sur son rocher favori...

Blotti en son jardin de poupée, notre loggia aux puissantes colonnes a l'art de nous réconforter. Bien sûr, ce délicieux refuge ne nous appartient pas, bien sûr, sa taille est des plus réduites, et seul un gentilhomme écossais raffolerait de son atmosphère saine et glaciale,  mais qu'importe ces très insignifiants détails ?  La Villa, édifiée jadis par un humaniste du nord qui rêvait d'en faire une maison de repos pour la jeunesse turbulente de la Belle- Epoque, prodigue encore sa sérénité ... Nous avons commencé par habiter l'appartement coiffé d'une adorable tourelle d'où la mer s'apercevait à condition de se dévisser le cou. Puis, nous avons dégringolé, chassés par des locataires à l'année, mais les propriétaires anciens et nouveaux, touchés de la passion capriote  émanant de ce couple naïf, ont décidé de nous garder, et la loggia nous fut ouverte en guise de consolation !

Et quelle consolation ! Tant de majesté alliant grâce antique et solide architecture suisse- allemande ...Je suis maintenant attachée à ce troublant mélange et l'envie de tourner en dérision cette Villa excentrique m'a quittée, quand on aime, une personne ou un lieu, n'en  aime-t-on également les singularités ?   Mais, je prie pour que notre si gentille propriétaire ait songé à nous fournir en couvertures, elle semble croire que notre mode de vie en France s'apparente à celui des citoyens du Groenland, et ne se doute pas que ses gentils locataires sont des gens frileux ... L'an passé , nous avons filé tout droit dévaliser l'humble boutique de la via Caprile, hélas, depuis, nos belles emplettes se sont volatilisées... Allons-nous encore mourir de froid en ce paradis si envié de Capri ?

Ma crainte se révèle vaine, sauvés ! Les belles couvertures s'étalent sur le lit, le refuge éclate de blancheur,  et on nous a laissé du proseco afin de nous réchauffer, l es Français, tout le monde le sait, ne sont-t- ils réconfortés rien qu'à la vue d'une sympathique  bouteille ?

L'émotion nous gagne, notre lassitude s'enfuit, et nous voilà marchant d'un pas guilleret vers  les rudes sentiers des hauteurs, le soir pointe au ciel , le soleil est revenu des brumes juste pour son plongeon vespéral au fond d'une mer laiteuse, un cri s'élève, ciel ! on clame mon prénom ! c'est Giukia, au bras de son jeune époux, dans l'émotion je lâche mes clefs, enfoncées au creux de ma main, dans ma main au-dessus d'une grille d'eaux usées !

Le jeune couple se précipite, l'Homme- Mari tente de faire bonne figure, je manque tourner de l'oeil, puis réalise que seules des pièces de monnaie ont chu dans les abysses...

Les rires fusent et nous nous lançons ensemble un flot de compliments et de promesses, 

"A domani !"crient les mariés de septembre. 

"Qu'ils sont radieux !" dit l'Homme- Mari  amusé et vaguement attendri.

 Sur leur passage, l'amour étend ses ailes, l'amour, encore le dieu de Capri, et sans lui que serions-nous ?  Rien qui vaille la peine ! Ou serions-nous ? Pas ici en tout cas! 

Le Monte Solaro surveille son village d'Anacapri à l'instar des chats gardiens de l'aurore, la maison de nos espoirs sans cesse déçus veille plus bas, cachée dans la roche de la vallée fleurie, de l'obscurité monte un parfum à rendre ivre un saint, demain, demain, nous affronterons la réalité.

"La maison ensorcelée" existe-t-elle encore ? Aurons-nous rêvé, inventé, forgé tant de chimères, pour retrouver une ruine définitivement ravagée, ou au contraire une maison  pimpante, et ennuyeuse, vidée de ses feuillages rebelles, privée de se rides et de son mystère languide ?   Une maison qui appartiendra à des puissants, nous faisant comprendre combien nous sommes indignes de rêver en ces lieux ...Demain ...

Les Sirènes soupirent dans l'ombre, une musique incertaine s'échappe des grottes de la montagne, serait-ce le dieu Pan qui appelle ses compagnons d'infortune ?  Ces dieux anéantis par l'oubli, qui  sortent en les claires nuits et se moquent des mortels et de leur arrogance, en dansant au bord des falaises aigues. 

Demain, et les autres jours, maison ensorcelée ou pas, nous errerons au sein du maquis, vers les forts en ruine, et écouterons les battements de coeur de la mer au pied d'une Villa romaine, ou de ce qui en reste,  nous supplierons le batelier de nous emmener vers le palais de la mer, et nous franchirons à nouveau les immatérielles frontières des jardins antiques protégés des tumultes par la masse débonnaire du Monte Solaro, demain, nous oublierons que le monde est en convulsions, Capri nous lavera le cerveau et s'emparera encore une fois de notre volonté, pour une poignée de jours... Pourquoi résister ?

La suite très vite, 

Trilogie de Capri 

Nathalie- Alix de La Panouse ou Lady Alix



Soir d'avril à Anacapr
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Crédit photo Vincent de La Panouse



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