vendredi 4 septembre 2026

L'art de vivre à Capri au temps des excentriques selon Sir Compton-Mackensie

 "Le Feu des Vestales": chronique des exilés  à Capri  à la veille de la 1914

 Un roman de Sir Compton Mackensie  

Première partie : L'angélique comte Marsac 

Le rocher de Capri a toujours ensorcelé les personnalités les plus sensibles, les plus fortunées, les plus pauvres, les plus frivoles, les plus généreuses, les plus charitables et les plus égoïstes.

 La bizarre vocation d’exilé sur la minuscule et pourtant immense royaume des antiques divinités,  Apollon et Artémis, superbes rejetons de Zeus,  puis néréides, sirènes, tritons et autres descendants de l'irascible Poséidon, fut un titre particulier qui honorait celui qui le portait.

 Après les créatures au sang divin, abordèrent au pied des remparts de roche fauve, les lointains Atlantes, puis les Pirates Grecs, ces fameux Pélasges aux yeux bleus qui ébranlèrent le roc pour y creuser escaliers, temples et maisons aux blanches colonnes.

  Bien plus tard sur la houle des siècles, vint s’échouer sur les montagnes, se réfugier dans les vallées austères, s’épanouir à l’ombre des citronniers, un très singulier cortège, mêlant en son sillage tourmenté, originaux fortunés, peintres sans le sou, poètes affamés, réfugies politiques, tous amoureux de ces jeunes filles(ou jeunes hommes de Capri) qui, sous leur nez, défiaient les précipices d’un pas aérien.

Gentilhommes de nom ou de cœur, gentilhommes d’aventures ou de courtoisie, anglais, germaniques, rarement français, souvent suédois, et toujours en proie à la passion la plus exacerbée envers l’île impavide et sublime.

Ces exilés par amour sur le rocher abrupt nouèrent des liens parfois fugaces, parfois éternels, souvent incertains, mais qui à force tissèrent la trame d’une société à nulle autre pareille, aussi sensible qu’insensible, entièrement dominée par la volonté de créer un art de vivre glorieusement inspiré de celui des Patriciens romains.

Qui se souvient de ces écrivains sardoniques que furent Normann Douglas et Compton Mackensie ? Qui respire le parfum de ces femmes fatales, vêtues de tuniques à la grecque, recevant leurs excentriques voisins sur leurs terrasses ornées de statues, via Camerelle, via  Croce, via  Matermania, ou mieux encore via Pizzolungo ? Qui songe encore aux étranges châtelaines de l’extravagante Villa Torriccella gracieuse invention orientale, se haussant, comme surgie d’un conte prodigieux, sur la route grimpant allégrement vers le bourg de Capri ? 

 Seuls deux aimables personnages sont sauvés du royaume des ombres, leurs âmes palpitent encore en leurs maisons, l’une superbe d’étrangeté, l’autre sublime d’harmonie :

La villa Lysis, et la villa San Michele, temples immortels veillant du haut de deux promontoires rivaux, sur l’île qui les tenta au point de leur faire oublier le reste de l’univers.

Or, c’est le très fantasque bâtisseur de la villa Lysis (monument voué à la jeunesse d’amour) un énigmatique jeune comte français, beau comme un ange, et sulfureux comme le sont tous les poètes incompris qui suscita une lutte épique au sein des exilés d’or et d’argent des années 1900.

Un souffle dramatique bouleversa sans pitié la courtoise atmosphère établie par de pittoresques exilés, certains frivoles, d’autres laborieux,  beaucoup décidés à aider les îliens de façon concrète, mais tous enclins à cultiver une profonde harmonie, en accord avec la pureté de la lumière et l‘étincelante beauté de l’île.

Cela fait bien longtemps, et Capri a perdu sa beauté idéale (sauf si vous errez du côté des sentiers du Faro, du Monte Solaro, de la Migliera, du Palazzo a’ mare, du Parco Astarita, et du Capo, ce qui fait beaucoup, ne désespérons-pas !) tout en gardant sa puissance impassible et ses humeurs parfois tumultueuses.

 Toutefois, comment comparer les files de voyageurs nerveux ou les heureux du monde organisant leurs fêtes spectaculaires afin de vanter une marque de voiture, de vêtements, ou un parfum parfait, avec cet aréopage de résidents attendrissants qui s’efforçaient de ressusciter les fastes romantiques d’une antiquité rêvée et de célébrer l’humanisme envolé depuis la Renaissance ?

 Heureusement, sous la plume trempée dans l’ironie joyeuse de sir Compton Mackensie,, « Le feu des Vestales » ranime les fantômes déchus et réveille la force des anciennes amours Notre écrivain sardonique, embusqué sur la Piazzetta, ou campé dans un salon éminemment cosmopolite, décoche sur chaque nouveau ou ancien venu sur son rocher adoré, les flèches les plus aiguisées que puisse inventer un pur esprit écossais.  

Or, sous les flots de plaisanteries acides, transparaît une tendresse voilée…  Ce qui évite au roman de tourner au théâtre de marionnettes, ces personnages rebelles, refusant de se conformer à tout prix, ces exilés cherchant la liberté d’exister au mépris des convenances, ont aimé, douté, souffert, et ils nous invitent à entrer dans leur danse surannée au bord des précipices de leur patrie de coeur.

Ainsi, une société extravagante, maintenant disparue dans un gouffre insondable, tournoie, complote, soupire, et bavarde de l’aube au crépuscule, selon les potins ramenés par le cuisinier, le cocher, ou encore glanés au Café Zampone(le mythique Morgano !)  tenu d’une main de fer par un couple d’une intelligence foudroyante.

 Et de quoi parle-t-on en ce beau printemps de l’an 1904 ? D’un jeune et bel inconnu, comte, français et à peine débarqué… Le Comte Robert Marsac !

 Compton Mackensie affuble de ce nom, à peine déguisé, le comte Jacques Fersen, ange sombre rendu au jour, ses partisans, ses ennemis, ceux qui naviguent entre deux camps, les Capriotes philosophes devant ces étranges étrangers, et cette Villa Lysis, ce château des nuages qui renoue enfin avec ses printemps disparus…

Tout commence par une invitation à goûter sur la terrasse plongeant vers le golfe de la Villa  Amabile (pour Torricelle) construite sur l’ordre de deux dames d’un âge certain, deux américaines compassées, les demoiselles Pepworth-Norton ( Signorine Wolcott-Perry  dans la réalité) enrichies par l’héritage du père de la plus âgée qui sut cultiver les chemins de fer sur ses immenses terres de l’Ouest.

La société des exilés se reçoit chaque dimanche, ou rêve d’être reçue au sein des Villas, recréant l’harmonie du modèle antique, édifiées sur des ruines, des remparts, des fortifications, des citernes, qu’importe !

Les vendeurs de terres infertiles raffolent de ces gens aux poches débordantes, et aux cervelles naïves.  L’âge d’or serait-il arrivé sur le divin rocher ?

En tout cas, c’est une réussite, on cultive le bon ton, et le goût d’une hospitalité qui se veut magnifique, mais aucune Villa ne nourrit autant, n’épanouit autant, n’abreuve autant, ne ravit autant ses invités que celle des amies dévouées de l’angélique comte Marsac (alias Fersen). » Autrefois sur l’île de Sirène (Capri !), c’était pour la colonie anglo-américaine une même affaire de stricte observance dominicale d’aller prendre le thé à la Villa Amabile(Torricella) l’après-midi que pour les autochtones d’assister à la messe le matin. »

Le décor est solidement planté, la pièce de théâtre réunit ses principaux acteurs.

D’abord les deux exquises Miss Maisie et Miss Virginia, fausses sœurs vraies cousines, amantes peut-être, mais n’allons pas trop loin ! Ces charmantes exilées à Capri ne cessent d’embellir l’humble logis de leurs débuts, mais, sans leur rencontre à Rome devant le Temple de Vesta avec un délicieux aristocrate franco-suédois dont l’ancêtre fut l’amoureux d’une reine, (Fersen !) leur destinée aurait franchement manqué d’allure ! Leur protégé, dûment convié à s’initier à l’art de vivre à la mode de Sirène, doit ravir leur petite cour d’amis soumis au rituel de la gourmandise...

C’est tout simple, Miss Virginia et Miss Maisie ont trouvé le chemin du cœur des Capriotes d’adoption en les engloutissant sous des montagnes de nourriture terrestre. Personne n’aurait la force ensuite de refuser d’exaucer le moindre caprice des hôtesses attentionnées !

Foin de thé insipide ou de biscuits, la Villa Amabile insiste au contraire pour garnir les estomacs avant de livrer les âmes aux poétes disparus.

« Vous saviez que les éclairs de la Villa Amabile déborderaient de vraie crème pâtissière et ne dégorgeraient pas une bouillie vaguement rance comme ces abominables éclairs entre deux âges auxquels vous aviez eu droit dans certaines maisons … Après quoi, la grosse Rosina vous découpait une énorme tranche de glace au praliné et Costanzo, l’aîné des frères (la famille des serviteurs, anciens propriétaires des lieux !) vous proposait un gigantesque morceau de gâteau de Savoie qui ressemblait à une ottomane sur laquelle faire reposer la langue de temps en temps.

 Et quand la glace était terminée, il y avait de la crème de menthe frappée, de grands verres de cette liqueur pleine d’émeraudes broyées. »

Vient ensuite le repos mérité sur la terrasse couleur de flamme, allongée de manière à coquetter avec le Vésuve. « Vous vous épanouissiez esthétiquement tandis que vous contempliez la Baie de Naples, somptueuse comme seuls savent l’être les paysages célèbres sur les affiches des chemins de fer…. »

Les fervents disciples de la Villa Amabile emplissent les salons  à l’instar de perruches et perroquets secouant leurs plumes et jacassant sur tous les sujets, littérature ancienne, commérages récents, et petites péripéties hétéroclites.

 L’un, Mr Neave, s’évertue à traduire Dante et n’en voit jamais la fin, ce qui laisse assez dépitée sa tendre épouse, l’autre, Christopher Golfdinch, artiste grandiloquent, peint  à s’en rompre les mains d’admirables paysages de l’île vendus  au prix fort aux voyageurs et résidents. 

Loin de s’épuiser, l’artiste infatigable tient table ouverte pour les artistes, si possible américains, dans sa Villa  (on devine l’Américain Charles Coleman qui a eu la bonne idée d’immortaliser sur ses toiles la vie quotidienne capriote), c’est un géant généreux et absurdement amoureux d’une beauté américaine (dans la vraie vie la coquette Rose 0’Neil ) . Le digne et vénérable peintre couvre de présents à chacun de ses séjours cette adorable femme-enfant qui s’amuse à titiller ses sentiments de vieux jeune homme.

 Que serait -t-il sans ces émois juvéniles dont tout Capri se moque ?

Voici une lourde Vénus du nom de Mrs Ambrogio, au franc-parler déconcertant, voici le Major Natt ( En réalité le colonel et médecin sudiste John Clay Mackowen, celui qui édifia la Casa Rossa d’Anacapri, Anasirène ici, et qui fut affublé du surnom « Frappe et soigne « par les braves gens… )

Un absent semble présent, c’est Duncan Maxwell, agitateur des esprits et grand érudit, sans doute l’écrivain Normann Douglas, personnalité inclassable mais indispensable à cette petite société à laquelle il tend un miroir troublant.

Arrive à pied un honorable esthète Nigel Dawson qui va semer le scandale en éprouvant un coup de foudre envers le secrétaire particulier du héros de la fête qui se fait attendre…^

 Voici une kyrielle de beautés fanées ou triomphantes, et puis voici le Comte !

Beau comme Apollon, couronné de feuilles de vigne, la parole courtoise, une allure à assassiner le vulgaire !  Cet être parfait traîne ans son angélique sillage un jeune homme brun à l’air farouche et un tantinet empesé dans son costume de dandy : le secrétaire dévoué …

En battement de cil, le jeune comte Robert Marsac  a tout ce qui compte, ou s’imagine compter, sur le divin rocher de Capri à ses pieds…

Il ne lui manque plus que d’acheter au plus vite un bout de falaise et d’y jucher à grands frais, mais sa fortune semble inépuisable, une Villa  de marbre et d’or  où il s’inventera l’existence d’un dieu …

L’agent immobilier de l’île voit venir à lui cette aubaine et se précipite sur les hauteurs du Monte Tiberio, il sait que l’humble berger O’Gobbetto, maudit son lopin de terre stérile, oublié du soleil, parsemé de cailloux, un endroit qui ne plaît même pas aux chèvres !

Voilà qui comblera l’envie irrépressible de l’arrogant Comte de rivaliser avec l’empereur Tibère dont la citadelle élève ses majestueuses ruines juste au-dessus …

Le berger dûment chapitré accepte de déguerpir, au moins pour un temps( il sera bientôt titré jardinier du Comte et deviendra le plus vaillant de ses souffre-douleurs !)) pour une somme qu’il juge bien assez importante pour se séparer de cette lande dédaignée par le soleil du matin. Un des rares promontoires de Capri capable de vous terriblement mélancolique.

Un sombre et vertigineux refuge, une citadelle de la solitude hautaine, un enclos où se protéger du commun des mortels, le lieu idéal pour se reposer des turbulences du destin. 

Le jeune et angélique Comte supporterait -il le poids d’un secret si grave que seul l’exil puisse guérir son âme épuisée ?

L’agent immobilier a tout deviné de son client cousu d’or, et le voilà inspirant au Comte la fierté de bâtir un château des nuages dominant l’île, à l’instar d’un monarque regardant ses sujets de très haut !

La construction de la Villa Lysis, ou Hylas dans le roman, dédiée à l’amour et à la douleur, va nourrir les commérages de Capri autant que les pâtisseries crémeuses des amies du Comte.

Et les ennuis de pleuvoir…Les ennuis, les drames, les amours, les scandales, Capri très vite se déchire sous l’œil impassible des îliens de souche pour lesquels vraiment ces exilés sont tout sauf sérieux …

 

A bientôt pour la suite des malheurs d’un jeune comte et poète sur les falaises du Monte Tiberio de Capri …


Nathalie-Alix de La Panouse

 ou Lady Alix

  

          


                                             Villa Torricella

       Une des extravagantes demeures édifiées par les excentriques exilés.
       Ce palais exotique abrita les dignes amies du Comte et Poète Fersen,
       l'angélique comte Bob Marsac dans le roman de  Sir Compton Mackensie

 

 

 

 

 

 



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