mercredi 30 septembre 2015

Un portrait ensorcelé !



Il faut se méfier des vernissages, condensés humains, miroirs des passions, reflets élégants d'une réalité cruelle, ces réceptions en apparence anodines contiennent souvent les parfaits ingrédients d'une tragédie.
 Un roman nous guide, à la façon d'un fil d'Ariane, des beaux quartiers d'un Londres coquet et bavard comme un village, bruissant et florissant entre ses jardins, ses galeries, ses loges de  théâtre, son écume diplomatique et sa vie mondaine, au début du XXéme siècle, vers les secrets des âmes et les voltes des destinées .
Maurice Baring, écrivain très "vieille-Angleterre", tiraillé par sa manie romantique d'un autre âge et les devoirs de sa fonction d'attaché d'Ambassade, se mit en tête de raconter l'histoire d'une femme en tout point parfaite ,ayant obtenu l'enviable statut d'oeuvre d'Art en hommage à sa courte et assez vide existence.
 Or, cette morte dont tous les hommes restent fous va reprendre vie au point d'influencer la  recherche de l'amour au sein d'un cercle étroit dont les membres sont conviés, un  matin de mars 1910, au "340, Bond Street".
"Daphné Adeane" attend ses visiteurs du haut de son chevalet...
La première à se rendre à ce charmant rendez-vous  est une femme du monde; une exquise lady, déjà revenue de beaucoup de choses. Une créature transparente en apparence qui cache, sous son charmant sourire, une liaison fort dangereuse avec un jeune homme à la carrière encore incertaine; mais tuant son prochain par sa rare distinction ! une parfaite lady amante d'un impeccable gentleman...
 Hyacinth Wake est  connue dans les milieux artistiques et littéraires au contraire de son époux, avocat compassé faisant montre d'une réserve éminemment britannique.
Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes en ce délicieux matin de printemps, sauf au moment du départ; l'époux a un geste inattendu, l'harmonie se rompt, mais serait-ce l'imagination de Hyacinth qui s'emballe ? Son mari, Basil, ne désire guère assister au vernissage, elle n'en a nul regrets car son "valet de coeur",
 Michael Choyce, a promis de l'y rejoindre.
Un grain de sable risque-t-il de se glisser dans une situation acceptée tacitement par leur entourage bienveillant ?
 Originale et sûre d'elle, Hyacinth sillonne Picadylly, la rue Saint-James, achète des fleurs, respire le parfum du Parc et laisse en chemin "ses sombres pressentiments ".
Michael est bien à l'heure. Par acquis de conscience, les deux amants jettent un regard poli sur une exposition décevante de prime abord. Soudain, un tableau efface le décor: le portrait d'une jeune femme brune implore, envoûte, quémande ou cherche on ne sait qui ou quoi :
"C'était un portrait que l'on pouvait considérer comme on considère une eau dormante; après quoi on
éprouvait le sentiment de n'avoir encore rien vu ".
En retrait, soudain conscients que le souffle de la destinée fait sa subtile entrée grâce à ce visage gardant son surprenant mystère, les amants observent, écoutent et, par petites touches, le fantôme de Daphné Adeane  sort de sa toile...
"Elle ne plaisait pas à tout le monde: mais c'était une beauté qui s'emparait de vous peu à peu, elle vivait très solitaire, elle était très intéressante à regarder, mais c'était tout. La beauté et puis rien ...Elle ressemblait à un oiseau."
Soudain, l'époux de Hyacinth  arrive tranquillement, et, imperturbable, souriant, enlève la jeune femme, sans un mot de trop; mais son attitude suffit à établir un mur infranchissable... Hyacinth comprend qu'il ne sera plus question de Michael...
"Non, ma chère, dit  Basil, il n'y a pas de place pour Michael."
De son côté, Michael ressent une émotion  bizarre  en étant présenté à la jeune fille d'une lady intimidante:
"un rayonnement extraordinaire qu'il ne put définir sur le moment "...
Or, il apprendra vite que les amis et fervents admirateurs de cette énigmatique Fanny Weston la voient ainsi qu'un reflet de l'inoubliable Daphné Adeane, un double moins pourvu en douceur et
pouvoir romanesque, mais tout aussi fascinant...
Comme si le ciel lui-même le décidait, doté de l'approbation irrationnelle de son amante, des amoureux de Daphné et d'un aréopage de ladies  autoritaires, Michael se fiance à Fanny.
A Fanny ou  à l'image vivante d'une beauté envahissante ?
"Vous me rappelez tellement un portrait..."
En réalité, Michael regrette Hyacinth, le jour, la nuit, au détour de chaque rue, lors de chaque invitation, son coeur manque de s'arrêter, il croit la retrouver, elle s'échappe.
Marié à une femme qu'il ne comprend en rien, il joue la comédie du mariage idéal sans se douter que Fanny l'imite, l'amertume à l'âme. Elle sait, elle souffre, elle se tait. Jusqu'à ce jour où en parcourant le carnet mondain du Times, elle voit quelque chose qu'il faut cacher...
Hyacinth est morte. Michael récupère le journal dans le dos de sa femme et lit la sinistre annonce:
"Le monde lui parut  tout à coup recouvert d'un voile sombre et, pour la première fois,il eut la sensation d'avoir enseveli sa jeunesse, et avec elle les rêves, les espoirs, la joie, l'amour, l'avenir ... il ne lui restait rien à attendre."
Sauf l'existence conjugale en compagnie d'une femme entourée par un cercle d'écrivains ou d'artistes qui célèbrent en elle le renouveau de Daphné Adeane...
Michael et Fanny mènent alors leurs vies de façon fort active, il devient député, elle l'admirable et insipide épouse d'un homme politique.
Mais leur mariage est un échec. Autour de leur couple la ronde des adorateurs de Daphné ne cesse pas un instant.
Fanny essaie de percer le mystère de ce charme impérissable tout en abandonnant tout espoir d'être aimée pour elle-même. Partout, elle se heurte au souvenir laissé par une Daphné qu'elle incarne  malgré elle. La guerre éclate, Michael part combattre en France et disparaît .Fanny s'engage auprés de La Croix rouge  et arrive solitaire à  Dunkerque...
Sur les falaises, elle rencontre le plus fervent des admirateurs de Daphné: le docteur Francis Keane, homme remarquable en lequel elle voit celui qu'elle attendait depuis toujours... Mais Francis est encore attaché de façon presque irrémédiable à Daphné, son souvenir vit en lui, comment Fanny l'emporterait-elle ?
Contre toute attente, Fanny gagne la partie: Francis se déclare et les amants emportés par une passion d'une force connue uniquement une fois atteint l'âge mûr, préparent un mariage de guerre.
 La fatalité, ou le fantôme de Daphné jalouse, brise net ce renouveau. Michael est vivant !
Sain et sauf dans un couvent belge, moralement à bout, il réclame son épouse fidèle.
En proie aux pires tourments, Fanny se tourne vers un prêtre catholique.
 Le dénouement sera grand et misérable, toutefois une pensée lucide de Fanny l'illustrera :
"Daphné me l'a repris " songe-t-elle en considérant Francis muet de tendresse idolâtre devant le portrait de cette femme conservé avec un soin absolu par son époux, le mélancolique et insignifiant
Ralph Adeane.
 Comment ne pas voir la main du destin aiguillée par Daphné quand on apprend que c'est lui-même, qui ramène Michael à Fanny ? La morte amoureuse empêche ainsi sa rivale  de conquérir en paix Francis, l'homme qu'elle a adoré durant sa courte existence...
Roman du sacrifice, éloge du renoncement, tragédie subtile rehaussée par un style d'une lumineuse simplicité, "Daphné Adeane" n'est ni une histoire classique ni une oeuvre démodée.
Récit singulier et attachant, révélateur sans illusions  d'une société à la rare culture et sacrifiant au culte des apparences, ce livre a une mission morale qui le rend infiniment humain et terriblement sincère.
Un poème de Supervielle  laisse entendre la musique coulant au long des pages :

"Et vous que faites-vous, ô visage troublé
Par ces brusques passants , ces bêtes , ces oiseaux ,
Vous qui vous demandez, vous toujours sans nouvelles,
Si je croise jamais un des amis lointains,
Au mal que je lui fis, vais-je le reconnaître ?

A bientôt, pour une lettre de Grèce à bord d'un bateau piloté par Lawrence Durrell,

Lady Alix


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