dimanche 6 novembre 2016

Vacances florentines pour un écrivain sarcastique : Alexandre Dumas !


Cet hédoniste au caractère de gros chat gourmand  d'Alexandre Dumas  avait vers 1837 certaines raisons de goûter aux délices des vacances italiennes.
A cette époque, votre  précieuse inspiration, si vous étiez un des romanciers en vogue, exigeait que vous soit financé un exil élégant, habillé de votre solide passion historique ou de votre  immodéré ferveur artistique. Les clefs des ventes en librairie passaient par la générosité de votre éditeur, la foi en l'amitié littéraire de votre cercle rapproché( acceptant de mettre la main au porte-feuille ), et bien sûr , l'originalité pittoresque de vos projets.
L'Italie ravissait les âmes romantiques , Florence enlevait les imaginations des jeunes filles de bonne famille tout en piquant la curiosité des provinciaux intrigués par la dolce-vita des mondains en villégiature .Va pour la Toscane !
Après une première équipée tournant court , l'argent ruine à toute allure les écrivains avides de nouveautés,le voyage subventionné
 commence . Alexandre , la main dans celle de sa belle compagne Ida,une Vénus rebondie dardant d'autoritaires yeux bleu lagon sur son "fiancé",avec en guise de bagages son ami et peintre Jadin  (sans oublier le turbulent petit chien de cet homme sympathique )se prépare à descendre vers Florence . Tous se croient  des aventuriers lancés à la recherche d'une civilisation perdue !
L'argent nécessaire au génial écrivain  a été réuni de justesse ; même l'impécunieux poète Gérard de Nerval a pris le risque de parier sur un futur chef d'oeuvre littéraire .
Il est temps de prouver ce que l'imagination vous a fait dire de façon éclatante et sonore!
" Florence , à nous deux ", s'exclame l'impétueux Alexandre .
Embarqués à Livourne dans une diligence conduite d'une main capricieuse par un cocher se prenant pour le descendant direct d'un enragé condottierre , les amis moulus et harassés ,sont loin de ressentir le célèbre étourdissement stendhalien !
 Le confort avant toute considération sentimentale ou ésthétique !
L'ami Dumas adore cultiver la folie des grandeurs ; ce qu'il lui faut tout de suite c'est un palais ! logis idéal afin d'attiser l'inspiration souvent rétive du génie des intrigues historiques qu'il se pique d'être. Un palais avec une atmosphère sentant son Cosme l'ancien ou son Lorenzo le Magnifique : abondance d'angelots dodus au plafond ,un brin de volupté
dans les lits à tentures brodées,un nuage de poésie s'élevant des jets d'eaux de bavardes fontaines et , bien entendu , le loyer le plus modique de Florence .Alexandre a les yeux plus gros que le ventre. Mais sa bonne étoile ne le quitte jamais . Il a la chance incompréhensible à notre époque de se lancer à la conquête de Florence au coeur de ce qui était alors la morte saison : le début du mois de juin !
En ces temps reculés , au lieu de déborder de touristes torturés par les coups de fouet de la canicule , la citée des Médicis sommeille à l'abri de ses persiennes cachant amours paresseuses et songes creux . Les nuits s'étirent autant que les jours dans une attente placide de l'automne qui verra le retour de la manne florentine : les exilés élégants,russes, anglais , parfois français , fuyant avec un égoïste ravissement les mornes et pénibles  frimas de leurs pays.Autant dire que ce Français est accueilli à l'instar d'un demi-dieu !Veut-il un palais ? Le voilà ! on ne refuse rien à un homme assez aimable pour distribuer ses pièces d'or avec une sagesse suggérée par les fantômes des Médicis :
"Moyennant deux cent francs par mois , nous eûmes un palais , un jardin , avec des madones de Luca della Robbia, des grottes en coquillages , des berceaux de lauriers roses , une allée de citronniers , et un jardinier qui s'appelait Démétrius."
L'ami Dumas récolte ainsi la paix du foyer ; la belle Ida adopte le mode de vie des Florentines , chaise-longue toute la journée  et bals nocturnes chez les rares aristocrates ouvrant leurs palais .
Son amant est libre d'arpenter Florence de l'aube au soir ; libre comme un collégien dont il possède l'énergie , l'enthousiasme et la langue acérée .Florence reçoit alors quelques sarcasmes mordants qui étonnent par leur alacrité . La bienveillance de l'écrivain corrige souvent son ironie , mais tout de même...On est loin de la ferveur ivre de Stendhal! L'insolent Alexandre se moque d'emblée de l'inertie générale :
"le premier besoin du Florentin , c'est le repos. le plaisir même , je crois , ne vient qu'après ,et il faut que le Florentin se fasse une certaine violence pour s'amuser ."
Toutefois une catégorie de la population travaille contrainte et forcée sans arrêt ;dans une citée où les églises abondent : pas de pitié pour les sonneurs de cloches !Vraiment , s'angoisse l'ami Dumas :
"je ne comprends point comment les pauvres diables ne meurent pas à la peine ." C'est , ajoute-t-il avec un humour fort sombre , "un véritable métier de pendu ."
L'ami Stendhal s'était plongé comme un saumon remontant le torrent natal au sein de la Florence médiévale . L'ami Alexandre s'étonne de la manie immobiliste figeant la moindre réforme ,et plus, encore ,de l'absence remarquable" d'esprit commercial" de cette ville qui bâtit sa renommée sur son habileté  à commercer avec toute ce que la planète comptait  autrefois de civilisé .
De tout son coeur généreux , le voici plaignant les efforts inutiles du grand-duc , unique Florentin à croire aux bienfaits de l'action ! Ne va-t-il ,ce libéral éclairé de souverain, jusqu'à élever au titre de prince de San-Donato un investisseur russe , le sieur Demidoff , homme assez vaillant et inventif pour créer une manufacture de soieries ?
C'est la récompense sans pareille et hautement appréciée que l'intègre grand-duc propose aux étrangers capables de mettre en valeur le sens du négoce ancestral . Hélas ! ce doux chant des sirènes n'entre guère dans les oreilles locales ...Pire ! les élèves boudent eux aussi toute louable modernité ; aucun espoir à attendre de ces âmes rétives qui "refusèrent de suivre les cours des nouveaux maîtres."
Florence suit un rythme singulier ; celui instauré une fois pour l'éternité (du moins cet heureux mortel se plaît-t-il à le croire )par son ministre des Affaires étrangères  et secrétaire d'état, sorte de tyran de l'ombre ,qui assassine avec délectation les cerveaux novateurs de ces mots étourdissants de bon sens:
"Il mondo va da se!" c'est fort juste : "Le monde va de lui-même ! Pourquoi essayer de le changer ?
Cela passerait presque pour une faute de goût !
Cette saine philosophie s'éparpille dans l'air toscan  et flotte bien au delà du mont Oliveto ,et des amandiers bordant les collines . Mais Alexandre ne s'en contente pas ! Ce n'est pas un Florentin , c'est un Français ,et qui plus est , un écrivain dans la terrible obligation d'écrire quelque chose de neuf sur cette si vieille ville !
 Il marche en tout lieu, de Santa Croce à Santa Maria Novella ,des Cascines à la porte del Prato, les yeux flamboyants d'excitation , les nerfs tendus . Il observe , écoute , hume le vent chaud , guette les pas des rares passantes, prestes et discrètes ,s'égare ,tourne en rond  et soudain , agacé , s'interroge : quelle folie s'empare-t -elle des horloges devenues cascades désordonnées ?
"Elles sonnent la même heure pendant vingt minutes .Un étranger s'en plaignit à un florentin : Eh ! lui répondit l'impassible Toscan , que diable avez-vous besoin de savoir l'heure qu'il est ?"
D'ailleurs , il est bon de se laisser glisser sans heures au sein de l'été Florentin en 1837 : nul ne songe à rien d'autre qu'à une promenade protégée des plus majestueuses ramures :" chênes verts , pins , hêtres garnis d'énormes lierres sont les plus beaux que j'aie jamais vus "avoue l'ami Alexandre pourtant peu féru de botanique . Le voici prenant l'allure d'un noble sénateur, en train de longer l'Arno sur les " Cascines d'été" .Cela tient de la foire familiale et du paradis terrestre.
On y croise des lièvres , des faisans, des pères de famille , des fleuristes qui font voler leurs bouquets vers les galants , des voitures remplies de jolies femmes le grand-duc , son épouse belle à l'instar d'une statue classique , ses jeunes enfants échappant avec entrain à leurs gouvernantes et, au ravissement  de la population, les deux princesses du pays à la candeur allemande, filles aînées du souverain.
Alexandre Dumas est tout saisi d'admiration jalouse devant ce  noble exemple de monarchie populaire ! Inconcevable ,hélas , à Paris où le roi et sa famille n'oseraient certainement pas mettre un bout d'éventail et un pommeau de canne au dehors des Tuileries de crainte d'un attentat ...
C'est l'été ;  pourtant un  danger rode autour des joies paisibles de ce Florence réduit à la simple expression d'un grand-duc et de ses sujets . Un traître embusqué ? Presque ! Une calamité vaporeuse noyant la prairie des Cascines : le brouillard qui panique son Florentin ! et pour cause :
"Ce brouillard , c'est la source de tout mal  ; il referme la goutte , les rhumatismes , la cécité; sans ce brouillard , les Florentins seraient immortels ."
Heureusement , une bonne fée est chargée de la mission quasi divine de ragaillardir les élégants s'ennuyant ferme sous les ardeurs de la canicule Florentine : cette créature adorable , la comtessa Nencini , n'a de toute façon pas le choix : qu'elle le veuille ou non , le tout -Florence a décidé qu'en son palais, les quatre dimanches de juillet  on chanterait , danserait et s'amouracherait !Toutefois, malgré la bonne volonté générale , l'été s'étire comme un long bâillement.
Vivement novembre ! Florence vers 1837,secoue son spleen et s'ébroue dans la cohue cosmopolite dilapidant allègrement son or étranger sur tous les monts de Toscane. Cet engouement semble bizarre à notre époque où l'on s'oblige à suivre la tyrannie des guides et les conseils abondants des sites touristiques ; une villégiature Toscane de novembre à mars ? Ciel ! c'est le naufrage sous des trombes d'eaux ! le rhume assuré , la débâcle totale par un temps glacé avoisinant , nous frissonnons de tous nos membres , les 11 ou 15 degrés au coeur de janvier !
Pire encore : le soleil d'hiver,en dépit de ses rayons  revigorants ne réchauffe que selon ses humeurs . Ces prédictions autoritaires s'adressent à des mortels démunis de sens critique personnel , d'endurance de romantisme ,de goût pour la solitude inspirée , et d'amour des façades Florentines . Englouti sous la chaleur en juillet , on se promène en aveugle, Florence devient vite une masse de pierres rébarbatives .
 Au contraire , c'est sous la pure lumière de décembre que chatoient marbre blanc et serpentine verte
sur les éblouissantes façades de San -Miniato al Monte , que les statues de la loggia dei Lanzi prennent vie , que les ruelles ,les places ,les palais, les jardins racontent une histoire cruelle, sublime et secrète aux audacieux se moquant bien de quelques fraîches ondées .
Les visiteurs de l'an 1837 rivalisaient de bonne humeur et d'appétit de plaisirs ! L'ami Dumas renoue avec la societé qu'il adore et dont il se passe avec peine .le voici à pied d'oeuvre au théâtre de la Pergola . Il frétille de bonheur entouré des plus belles femmes portant leurs plus jolies toilettes et sa verve pétille :
 "Tout ce qu'il a de Florentins ou d'étrangers dans la capitale de la Toscane , du mois d'octobre au mois de mars ,a une loge à la Pergola ; c'est une chose dont on ne peut se dispenser . Mangez chez vous du macaroni et du baccala , personne ne s'en occupe , c'est votre affaire ; mais ayez une loge à l'un des trois rangs nobles , c'est l'affaire de tout le monde ."
Cette fameuse loge ne coûte pas cher, affirme, avec une délicieuse hypocrisie, notre dispendieux écrivain . Et, elle est indispensable ! les spectacles sont-ils si relevés , si magnifiques ? Que non pas ! Tout le monde s'en moque ! le vrai spectacle , ce sont les spectateurs !
Et que regardent-ils de leurs yeux avides ? Que jugent-t-ils aussi ? Les femmes !
Le combat fait rage !  Quelles sont les forces en présence ? "les "Françaises,, avec leur élégance simple (l'ami Dumas est un patriote !) ; les Anglaises, avec leurs plumes et leurs robes aux couleurs voyantes (déjà !); les Russes ,avec leurs rivières de diamants et leurs fleuves de turquoise ( le faste inouï des Russes est aussi éternel que les diamants !)."
Qui l'emporte à votre avis ? La victoire absolue est enlevée par les Florentines !
 Quoi de plus normal ? Dans leurs palais somptueux , ces nobles raffinées règnent sur un amas de pierreries historiques et de tissus dignes des princesses de la Renaissance . C'est la victoire de l'ancienne magnificence sur l'éclat sans gloire des nouvelles fortunes , c'est la revanche de Florence sur ces curieux arrogants venus profiter de ses bienfaits ...
 L'ami Dumas reçoit cette leçon au visage . Du coup,
il se ravise , oublie ses sarcasmes faciles , pousse les portes des églises et palais , et ranime de ses évocations dramatiques les plus fols épisodes de la Florence éternelle .Sa baguette de magicien de l'aventure historique réveille traîtres , mécènes , amants sacrifiés , artistes hallucinés de génie , et ce Père de la Patrie que reste, pour les siècles des siècles, Cosme de Médicis .
Son éditeur soupire de bonheur , ses amis de soulagement , et ses lecteurs continuent à trembler , sourire , rêver .
Comme le monde serait triste sans l'ami Alexandre Dumas et ses récits bouillonnants d'héroïsme et de folies !
Ses "Impressions de voyage" sont le meilleur remède aux sombres humeurs d'automne et à la dépression d'hiver ...
A bientôt ! Puissiez-vous être heureux à San Miniato al Monte un matin d'hiver ...

Lady Alix
Sandro Botticelli: La Naissance de Vénus
Florence, Galerie des Offices

                                                            Château de St Michel de Lanès
                                                         Cabinet St Michel Immobilier CSMI

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