samedi 12 novembre 2016

Lord Byron, héros grec et poète engagé : de Céphalonie à Missolonghi


La Grèce a été farouchement défendue, tout au long de sa lutte pour son indépendance, par ses nobles coeurs de Pallikares dont les noms sonores, Marcos Botzaris, Nikitas Stamatelopoulos, Mavrokordatos, Makris ou Drakoulis pour ne citer que les plus célèbres,sont redits pour l'éternité par les vagues de la mer violette.
Un seul nom tinte depuis 1824 de façon singulière, un nom "barbare", ce terme désignant les peuples lointains aux temps antiques, un nom appartenant à un ce peuple dont l'ambassadeur Elgin, en 1801, pilla les marbres du plus beau temple qui soit en ce monde.
Or, ce nouveau barbare venu d'Albion, d'abord en 1809, puis en 1823, ce grand seigneur anglais gâté par les Dieux décida de combattre avec les Grecs et paya de sa vie son serment d'honneur et de bravoure.
Lord Byron, adulé des femmes, honni des bien-pensants, adoré des âmes romantiques, ami de Shelley ,ennemi des humains ordinaires, homme solitaire cherchant une quête, une cause, une action d'éclat et un panache éclairant son destin de génie glorieusement incompris, se métamorphosa vers le trentaine en héros grec.
 Le libertin prétentieux, marchant avec une désinvolte délectation sur un monceau d'aimables cœurs en miettes, rejeta ses mesquines poses sentant un Narcisse de théâtre.
 Le monstre accusé par l'indigné "gentry" de nourrir certains sentiments assez vifs envers sa demi-soeur Augusta au point d'abandonner sa lassante épouse légitime, le plus scandaleux dandy d'Angleterre, s'offrit à lui-même sa propre rédemption.
Sa légende le pare désormais de la noblesse vaillante de ces immortels guerriers Achéens que le poète Homère lançait dans le tumulte des combats sous les remparts de la "sainte ville de Troie".
 Il fut hélas puni de façon amère: au lieu de succomber les armes à la main ainsi que l'exige la tradition épique, lord Byron fut anéanti par une fièvre maligne en janvier 1824, à Missolonghi, la citadelle grecque, (ville martyre en 1826), qu'il avait juré de défendre contre l'envahisseur turc jusqu'à la mort.
Son ardeur éclate sous le pinceau des peintres qui prolongèrent sa bravoure sur de somptueux tableaux, exaltant cette volonté absolue de résistance inondant l'âme grecque.
 Ces hymnes sur toiles perpétuent à la fois le désir exacerbé de légitime indépendance d'un peuple et le geste chevaleresque d'un poète bercé par les chants de l'Iliade et les aventures erratiques de l'Odyssée.
Il suffit de regarder l'oeuvre de Ludovico Lipparini pour se sentir envahi d'émotion indicible devant ce beau et jeune Byron superbement vêtu en pallikare, entouré d'une foule de grecs éblouis, jurant sur la croix de donner sa vie pour l'indépendance, du haut du tombeau du héros Marcos Botzaris.
Or, cette emphase romantique est légèrement trompeuse: le dévouement de lord Byron resta aussi remarquable que lucide. Parfois cinglant à l'égard de ces grecs qui se perdent en querelles inutiles, toujours étonnant de franchise et de courage cet homme d'action suscite bien plus d'admiration que de nostalgie facile.
Dans quel état d'esprit pouvait être lord Byron au moment où il rejoignit le romantisme concret des comités de l'Europe philhellène ?
 Il semble avoir été le premier à ressentir cet humanisme qui en 1825 incitera Chateaubriand à publier son vibrant "Appel en faveur de la cause sacrée des Grecs".
Le sort des révoltés grecs le hantait depuis les massacres odieux de l'île de Chio en 1822, et sans doute en 1821 l'exhortation tragique et sublime à la rébellion de l'archevêque de Patras, Germanos, élevant sur la foule des fidèles abasourdis, le poignant symbole du drapeau grec menacé.
Byron songe au guerrier spartiate Léonidas attirant les Perses dans le piège du défilé des Thermopyles au prix de sa vie et de celle de ses compagnons afin de sauver la liberté de la Grèce.
Autrefois, jeune enfant excessivement brillant, il écrivit dans cette langue inégalée, cet instrument admirable de précision et d'élégance qu'est à jamais le grec ancien ,sur son cahier d'écolier, la sobre et implacable épitaphe du poète Simonide de Keos (VIe avant J-C):
"O étranger , va-t-en dire à Lacédémone
Qu'ici nous sommes morts, fidèles à ses lois."
Byron comprend qu'il est un héritier de cette force d'âme exemplaire surgissant de l'abnégation antique. Sa mémoire égrène les vers chantés en hommage aux jeunes soldats déchiquetés par les Perses tentant d'avancer dans le sinistre amas rocheux des Thermopyles; ce poème, c'est la Grèce éternelle affirmant son irréfragable foi en la mère-patrie; c'est la mémoire du héros Marcos Botzaris tombé en 1823 à Missolonghi,
"Ceux qui sont morts aux Thermopyles
Connaissent la gloire et le sort le plus beau ,
Car ils ont des autels et non pas des tombeaux,
Non pas des larmes, mais des hymnes,
Nos louanges au lieu de nos gémissements,
Et la rouille ou le temps qui toute chose mine n'attaque pas ce monument."
Pourquoi vivre ? Pourquoi mourir ?
 Le lord impavide se résigne à une cruelle vision:
 la mort inutile de son ami, le poète Percy Shelley, emporté par les vagues voici quelques mois, après le naufrage de son fragile bateau, l'Ariel (que Byron s'entêtait à nommer "Don Juan" pour bien marquer l'évanescent Shelley de son influence mauvaise !) au large de Livourne.
 Le corps du poète avait été brûlé sur la grève, à la mode des anciens grecs, et Byron, cachant son émotion extrême sous sa mine arrogante, s'était demandé si les morts renaissaient de leurs cendres...
Le voici, au cœur de l'été 1823, cinglant vers Céphalonie. Il renoue avec une Grèce enfouie au fond des siècles qui palpite en son âme comme un amour perdu; il retrouve aussi la Grèce de son premier voyage, en compagnie de son complice et ami Hobson, à l'aube de ses vint-trois ans.
 Un  gouffre de treize années s'était refermé sur le "Pèlerinage du jeune Childe Harold ", ce long poème aux lueurs d'orage inspiré par deux ans de quête de l'Albanie à  Constantinople, de l'Asie Mineure à la Grèce.
Byron n'éprouve peut-être plus la fougueuse passion de sa jeunesse, mais il garde la même ferveur envers cette Grèce maltraitée, spoliée, envahie, opprimée. Son propre chant le réchauffe, il est encore celui qui s'écriait:
"O Grèce ! bien froid est le cœur de l'homme qui peut te voir et ne pas sentir ce qu'éprouve un amant sur le corps de celle qu'il aima."
Or, cette fois, l'heure n'est plus à l'envolée lyrique, il faut combattre,poser la plume, et saisir l'épée. Et avant toute considération, distribuer à bon escient l'argent récolté par le comité philhellène anglais à des grecs fort divisés entre eux. Un casse-tête inattendu qui déçoit et fatigue Byron, pourtant prêt à vendre un château afin de pourvoir aux frais des troupes rebelles.
Son ami Trelawney se permettra des jugements assez durs à l'égard de certains chefs préférant la saveur de l'or à la noblesse de la lutte ... Byron confie à son "Journal de Céphalonie"son humeur partagée entre fataliste amertume et amour invétéré envers la beauté de la Grèce.
A l'aube de ses trente-six-ans, le poète resplendissait lui aussi. Immortalisé par le peintre Luigi Trecourt comme un splendide et sombre rêveur, le regard fixé sur de les orages, lord Byron incarnait la  séduisante chimère des plus dangereuses épopées. Le Byron idéal et, par là, imaginaire.
Le Byron de chair et de sang prouve sans cesse un caractère emporté, dur, impatient. Il accumule les gaffes diplomatiques, se laisse aller jusqu'à traiter les moines déferlant en son honneur du monastère le plus escarpé d'Ithaque d"infects idiots "et leur pauvre abbé de" vieux pleurnichard". Son ami Edward John Trelawny nous le montre comme un homme enclin à l'enlisement, à la solitude, et qui renâcle soudain à poursuivre sa mission: livrer armes et or aux rebelles de Missolonghi. Au contraire ! Byron se trouve parfaitement bien à Ithaque !
"Dans toute la Grèce ou ses îles, il n'est rien de plus délicieux. Si cette île m'appartenait, je briserais mon bâton, j'enterrerais mon livre. Quels fous nous sommes tous !"
Le désir d'action reprend heureusement le lord contemplatif à ses heures; avant de repartir, il s'occupe utilement: "je fis parvenir au résident d'Ihaque la somme de deux cent cinquante dollars pour les réfugiés établis sur l'île, et j'avais acheminé à Céphalonie une famille moriote totalement abandonnée et lui avais procuré une maison et des conditions de vie convenables sous la protection de MM.Corgialeno, riches négociants d'Argostoli."
Byron écrit une lettre à Marcos Botzaris et en reçoit, détail poignant la réponse le lendemain-même de sa mort au combat. Il en profite pour rendre un hommage assez cinglant à ce héros:
"il pérît avec une réputation de brave soldat et d'homme de bien, deux qualités que l'on ne rencontre pas toujours réunies, ni même séparément."
Quelle sincérité à la limite de l'insolence !
Byron se console de la confusion régnant entre les factions grecques, et surtout des mauvaises nouvelles venant de la santé de sa fille, en s'imprégnant de la douceur de Céphalonie. C'est à cette source qu'il puisera la force d'aller soutenir par tous les moyens la cause des insurgés. Il retrouve le désir de se confier à son journal; quelques brèves lignes douées d'une puissance d'évocation troublante montrent un homme aux antipodes de sa réputation d'égoïste indifférent; un homme sensible que la beauté apaise:
"J'ai appris que ma fille allait mieux, et depuis lors, qu'elle va bien, auquel cas pour moi tout va bien. Je suis à la fenêtre de mon logement dans ce beau village, et la sérénité tout à la fois paisible et fraîche d'un beau clair de lune transparent qui révèle les îles, la montagne, la mer, avec la Morée dont j'aperçois les contours à l'horizon entre le double azur des vagues et des cieux, m'a suffisamment calmé pour me permettre d'écrire..."
Le poète aventurier reprend la mer ! Il débarque en  janvier 1824 à Missolonghi; en apparence les Turcs ont abandonné leur siège... Pourquoi ? Personne ne le sait. Les rebelles Souliotes ont besoin d'être guidés, encadrés et payés ! Byron jette l'or, son or personnel, dans cette bataille de la formation militaire, s'exalte, s'enivre, s'épuise et échoue... La maladie le gagne; affaibli par une fièvre tenace, Byron devine que sa fin est proche. Il écrit à la rage son ultime poème, trempé de colère, de mélancolie, d'amour impossible, de fierté d'homme accomplissant son destin avec panache, d'orgueil de se savoir immortel. Nul ne peut lire cet adieu, tiré des véhémences d'un cœur noble acceptant une mort précoce et injuste, sans se sentir bouleversé au fond de l'âme, sans que les larmes coulent, sans porter le deuil d'un ami secret...

"On this day I complete my thirthy-sixth year "

"Tis time this heart should be ummoved,
Since others it hath ceased to move:
Yet, though I cannot be beloved,
Still let me love !

My days are in the yellow leaf;
The flowers and fruits of love are gone
The worm, the canker, and the grief
Are mine alone !

The fire that on my bosom preys
Is lone as some volcanic iscle;
No torch is kindled at its blaze
A funeral pile !
..............................................................
If thou regrett's thy youth , why live ?
The land of honourable death
is here : up to field and give
Awway thy breath !

Seek out , less often sought than found,
A soldier's grave for thee the best;
Then look around, and choose thy ground,
And take thy rest."

Byron homme d'action anglais, est mort en poète grec: la lyre à la main et laissant son chant dernier s'élever vers les dieux... Il est maintenant sur l'Olympe, banquetant et riant; chantant encore pour ces mortels qui ne l'oublient pas et l'aimeront à jamais !

A bientôt !

Lady Alix

Lord Byron prêtant serment sur la tombe de Markos Botzaris.

                                                            Château de St Michel de Lanès
                                                         Cabinet St Michel Immobilier CSMI

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