vendredi 17 mars 2017

Anna Magnani : "T'amore sempre"!

"T'amore sempre", c'est le titre d'un film, hésitant entre tragédie antique ou "Feux de l'amour" à l'américaine , et prisonnier du fleuve de l'oubli depuis 1943.
 Pourtant son interprète est , elle , toujours bien vivante dans la légende de Cineccittà .
La personnalité explosive, follement généreuse, débordante de passion irrésistible pour chaque jour prodigué par le Seigneur, de cette grande dame romaine que fut Anna  Magnani attire encore la sympathie d'admirateurs fervents .Ces cinéphiles qui  passent du rire aux larmes, et de la haine à l'amour pur, grâce à la magie de scénarios délicieusement naïfs, lui rendent un éternel hommage .
Anna Magnani, volcan en ébullition, détestable et ardente rythma ses films  de pleurs,rires, gestes amples, chants langoureux et lamentations flamboyantes .Chaque titre scande un poème de douleur et d'amour, de richesse et de pauvreté.
Au centre de ce système d'astres éternels flamboie  le soleil noir de l'actrice qui fut, plus qu'une star, une italienne dont le coeur chaud n'ignorait aucune détresse .
Anna Magnani  forgea son destin, tête haute face aux épreuves déchirantes , bouche close sur son enfance privée de la tendre protection d'un père . Buste droit et regard mordoré,  panthère à l'allure de grande dame. Elle en imposait à tous, y compris à ses détracteurs .
Certains avaient le mauvais goût d'ironiser sur ses traits plus énergiques que gracieux  ou ses aimables rondeurs. Tous ces charmants inconvénients étaient rachetés par son tempérament de femme assez courageuse pour rire au nez de l'adversité et tordre le cou aux mauvaises fées .
Mais, quand on a fréquenté d'un peu trop près la misère ou la gêne, même si  l'on vient  par une farce du hasard de tourner avec un succès étonnant ""Abbasso la richezza !" (Au diable la richesse), l'envie vous saisit de savourer les fruits autrefois défendus .
Que fait-on si on est Romaine, nouvellement fortunée, et désireuse d'emporter une victoire définitive sur d'anciens malheurs ?
Eh bien, on hèle un taxi , ou son chauffeur, et on clame "10 , via dei Condotti !"
 Or, qu'est-ce que cette via dei Condotti ?
C'est, au bas des marches menant à l'église de la Trinité -des-Monts, une rue élégante vouée au luxe et surtout au bel artisanat depuis une bonne centaine d'années; et le 10 de cette rue, c'est une boutique fondée par une famille, en particulier deux frères talentueux .
Un jardin de pierreries au nom grec métamorphosé en mythe romain : "Bulgari"!
L'entrée fracassante d'Anna électrise les passants, émeut les vendeurs au garde à vous, et bouleverse de surprise les habitués de la boutique .Quoi ? La déesse des humbles, la madone des affligés , l'étoile du néo-réalisme, l'incarnation de la femme du peuple accablée de maux innombrables, que diable vient-elle faire en cette galère empourprée de rubis birmans  curieusement accolés à des saphirs d'une eau profonde ?
Chez Bulgari , à la belle époque de Cineccittà (et avant), on ne craint rien :
ni l'audace  poussant un joaillier inspiré à des acrobaties d'or et de platine, à une profusion de couleurs, ni les montures excessives , et pas davantage les rondeurs voluptueuses des pierres cascadant sur la peau de ces Italiennes qui, privilège de leur hardiesse  désinvolte, ne sombrent jamais dans le vulgaire .
Anna est l'image-même de cette élégance du "trop" ! allure inimitable, démesure charmante, rouge à lèvres à la hussarde, cheveux en crinière , boucles d'oreille cliquetantes, taille sanglée, colliers entassés , bagues à damner une horde de fiancées, c'est une Romaine face à l'univers interloqué !
Les Italiennes étourdissent notre planète depuis les envolées de Cicéron et les "Bucoliques" de Virgile et ce n'est certainement pas fini.
La dictature petite bourgeoise du minimalisme distillant un ennui mortel est inconnue sur la Péninsule.  L'héroïne de "l'Amore", l'amante  tempétueuse de Roberto Rossellini, assouvit sa boulimie de diamants et rubis sans états d'âme et sans complexes .
Les pierres coûtent très cher, mais elles lui vont si bien ! D toute façon , elle se les offre toute seule. Aucun amant ou admirateur derrière ces achats compulsifs .
On n'a aucun mal à se représenter la séquence théâtrale de sa première visite, peut-être en 1943, tenant en haleine vendeurs et directeurs de Bulgari :
La main ferme d'Anna saisit les bijoux fabuleux, son regard tendre et dur, sombre et passionné, scintille ; une étrange gravité sculpte les traits si mobiles de l'actrice; la parole volubile doucement se calme ; le silence baignant les actes extraordinaires s'abat sur un écrin ouvert .
Une boîte rouge comme il se doit !
 Anna ne résiste pas : la voici, en dépit des restrictions dues à la guerre, accrochant à son poignet une série de gourmettes tissées de platine, chaînes cliquetantes sur lesquelles serpentent des ruisseaux de diamants .
Un bijou ? Un bouclier plutôt ! Ironie du destin , Anna Magnani vient juste de tourner un sublime navet :
"Le diamant mystérieux"!
Ce film raconte l'histoire touchante d'un brave homme accusé à tort d'avoir subtilisé les bijoux d'une star . Serait-ce cette intrigue  emberlificotée qui suscite chez Anna le caprice de capturer ces six parures de guerrier à son bras ? Ou la conviction que le destin, si longtemps revêche, penche enfin de son côté ? Gloire montante , la Romaine fantasque cède à la tentation en envoyant une averse de baisers aux joyaux éparpillés sur les velours des écrins . Elle le sait : ces trésors à peine sortis des ateliers , bientôt , alourdiront son coffret .
 Bulgari  n'attend guère en effet. A la manière des stars américaines, les actrices italiennes fêtent le succès de leurs films à coup de pierreries .
La boutique de la via dei Condotti est une caverne merveilleuse où s'épanouissent les obsessions les plus secrètes, les élans les plus romanesques, les histoires d'amour de femmes-enfants cherchant à enfermer beauté fugace et adulation du moment dans l'éternité d'un diamant, l'orient ensorcelé d'une perle fine ou l'avril radieux d'une émeraude .
Gina Lollobrigida arbore parfois un diadème affirmant le présent lumineux d'une actrice adorée .
Mais sa parure de prédilection, celle qui s'accorde  avec son âme étrangement candide , resplendit de toute la joie d'un ciel sans nuages : broche de turquoises et boucles d'oreilles assorties.Bien plus qu'un bijou, le baromètre d'un caractère résolument optimiste.
Sophia Loren, enfant triste soudain illuminée par le soleil du cinéma, décide de s'armer de diamants qui épousent son décolleté mythique .Or, ce qui fait toute la différence avec notre époque vouée aux égéries des grands joailliers, ces foudroyantes beautés arborent souvent des  joyaux qu'elles ne doivent qu'à elles-mêmes.
La guerre est finie , on se permet l'extravagance  :" la vita è bella" !
Anna Magnani, triomphe dans "Rome ville ouverte" en 1945; puis, c'est le déferlement glorieux de "l'Amore", et en 1951 "Bellissima" .
Sacrée "meilleure actrice ", elle s'amuse à empiler les écrins rouges tendus d'un délicat velours pêche frappés du nom de Bulgari . Trésor de guerre ?
Quelle méchante idée ! Anna aime la vie les hommes et les bijoux ! et, quand elle aime , elle ne compte pas ! sa trouvaille la plus inouïe marque à jamais les amateurs de joaillerie extraordinaire .
Anna ose une pyramide endiamantée qui crache des étincelles à son petit doigt, comme si la pierre majeure prenait feu : la bague Trombino .
Enchâssée d'un caillou d'une pureté de torrent s'échappant des flancs d'un glacier à la fonte des neiges, cette création reflète l'âme cristalline de cette femme que nul ne brisera . Bijou de "guerre", la bague  d'Anna lui interdit résignation, défaite, désespoir. Ce diamant de 25 carats hissé au sommet d'un aréopage de brillants , c'est une pierre à son image : insolente, coeur incassable, âme indomptable, femme adorant la vie et voulant de toutes ses forces en savourer les instants éternels et rapides .
Cette bague, Anna la portera le soir  de 1958 où elle recevra le " David di Donatello", statuette façonnée d'or sur son socle taillé dans un bloc de malachite  malachite, récompense de la maison Bulgari destinée à honorer le fleuron du cinéma Italien (jusqu'en 1960 ).
L'ouragan Magnani protège de ses deux mains jointes ce trophée qui l'élève au rang de meilleure actrice pour le film bouleversant, absurde et attachant de George Cukor :
"Car sauvage est le vent " (Wild is the wind).
Une histoire ciselée pour la femme au caractère entier qu'est Anna .Un jeu de l'amour et de ses trompeurs reflets, un conte cruel qui s'achève par une incroyable seconde chance.
Rythmant l'amour perdu et retrouvé, ce film aurait-il encore le don de fasciner les foules ?
Anthony Quinn, fermier englouti au fin fond du Nevada, veuf inconsolable obsédé par sa manie de modeler sa seconde épouse et belle-soeur à l'image de sa première femme, macho brutal livré à ses mauvais instincts puis capable de pardon, ne manque pas de panache.
 Il  étourdit les spectatrices romantiques autant que dans "Les canons de Navarone" (Souvenez-vous de la scène où le héros buriné rougit comme un adolescent en entendant la divine Irène Papas lui déclarer sans ambages : "Colonel, vous me plaisez "!).
Anna Magnani en épouse tentée par un jeune berger, fils adoptif de son goujat d'époux( on admire l'imagination des scénaristes ne reculant devant aucun ridicule sentimental!)emporte avec franchise un rôle franchement impossible. Sans l'opposition entre ces deux êtres flamboyants, rudes et tendres, superbes et humains ,ce film aurait chaviré aussitôt tourné !
Toutefois , Anna s'appuie sur la bonne étoile de sa fameuse bague "Trombino" . Elle a osé détourner de sa vocation originelle  ce joyau qu'offrit en 1932 son créateur , Giorgio Bulgari  à sa fiancée , Leonide Gulienetti . Il est vrai que le diamant ne pesait qu'une douzaine de carats. Une misère pour la "Bellissima" Magnani qui obtint une pierre bien plus remarquable ! une manière d'envoyer valser ses amours déçues ?
A son petit doigt, ce bijou mythique de Bulgari devint l'étendard de la solitude.
Peut-être dans le secret de son coeur , Anna aurait-elle préféré un humble brillant donné avec tout l'amour du monde. Personne ne le saura jamais .
Tant que la passion hantera notre planète bleue , tant que l'on trouvera une poignée de gens qui s'aiment, ou qui se sont aimés, tant que" Quelqu'un m'a dit ", la chanson de cette égérie gracieuse du joaillier italien qu'est Carla Bruni, sera fredonnée sur le fil des sentiments prêts à renaître à l'aube des nouveaux printemps, alors, Anna Magnani, diamants ou non, Bulgari ou rien, resplendira en compagnie de Roberto Rossellini, au firmament des amants qui s'aiment peut-être encore .

A bientôt,

Lady Alix

L'écrin des secrets d'Anna Magnani: un diamant de la solitude

                                                                                            Château de St Michel de Lanès

                                                                                           Cabinet St Michel Immobilier CSMI

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