samedi 13 mai 2017

Lettre d'un Palace à remonter le temps

Je vous écris d'un palace où,bon prince, le temps a oublié sa course infernale .
Je vous envoie ce mot d'un balcon dominant les toits bleu tourterelle de l'Opéra de Vichy.
Le soleil de ce matin de mai redonne une atmosphère heureuse au vaste parc où voici un siècle de pépiantes curistes éclatantes de santé balançaient leurs ombrelles en se chuchotant de délectables secrets .
Je trace des mots au triple galop sur le papier à lettres blasonné d'un hôtel aussi vaste qu'un château construit par un enchanteur qui aurait eu une passion pour le roman de Vicky Baum :"Grand hôtel" !
Derrière moi, s'ouvre ma chambre; un ample carré où s'éparpillent quelques meubles à la nuance de miel clair, aux lignes sobres, strictes, lisses : l'essence de fameux "Art déco" qui repose l'esprit .
Ce n'est pas une imitation, une inspiration ou une copie vulgaire .
Au contraire ! ma chambre ne paraît guère avoir subi de métamorphose depuis 1920 !
Je vous écris d'une chambre qui aurait paru un modèle de chic moderne à la fantasque "Madame de ", héroïne mythique de Louise de Vilmorin ,cette rêveuse qui aimait respirer le suave parfum de ces anciens palaces où le luxe ne pèse ni ne pose
Comme je la comprends soudain (d'ailleurs, un majordome ganté de blanc et courtois comme un manuel de savoir-vivre en chair et en os, m'a chuchoté hier soir que l'hôtel avait été charmé de servir de parure d'époque lors du tournage de la seconde adaptation de "Madame de" à Vichy voici quelques années .)
Le silence est aussi pur que l'air. Vichy tôt matin respire une quiétude surnaturelle ! sensation déconcertante et merveilleuse. Je vais adorer la vie de palace, ou du moins de ce Palace Aletti délibérément arrêté sur l'horloge du temps en mai 1930 .Suis-je dans un hôtel suranné ou une machine à remonter le temps ?
J'en viens à craindre un sortilège lancé par un sorcier préposé aux palaces endormis .
Justement, il a bel et bien existé, et, fendant la houle des "années folles", il sut séduire le Vichy des élégances et de la joie de vivre .La place s'étendant face à l'imposante masse de ce vaisseau, à l'ancre sur la mer d'un passé encore bruissant, porte le nom de Joseph Aletti.
Un parfait inconnu pour les promeneurs jetant un regard distrait sur les arcades élégantes bordant les fenêtres des salons désuets .
Pourtant, ce palace désuet, dissimulant, avec une distinction de gentilhomme, sa belle allure forgée par des artistes, aux passants qui confondent raffinement et luxe facile, fut le sien, voici presque cent ans. Je voudrai l'imaginer, mais il m'échappe.
Les fantômes sont bien plus sauvages que les chats ..
A défaut, voyons un peu ce que raconte un papier aimablement abandonné sur la coiffeuse art déco quasi invisible au seine de mon immense chambre. Le dépouillement, comble du goût, ne passera jamais de mode .
 Le créateur des lieux, Joseph Aletti, affirmait-il son indépendance quand il décorait à sa façon les vaisseaux immobiles confiés à ses soins minutieux ? Ou traçait-il,en visionnaire sentant le bouillonnement des modes, la route de la vogue nouvelle ? Vichy brasse avec bonne humeur le romantisme cossu d'époque Napoléon III, les fougueuses volutes de L'Art nouveau et la raideur martiale de l'Art déco;  laquelle de ces influences impérieuses l'emportera en ce palace dont je ne connais qu'une chambre parmi cent ?
Je vous l'écrirai d'ici un moment: j'ai cinq étages à descendre; l'escalier me dira tout .
Installées au coeur des grands et beaux hôtels de jadis, les cages d'escaliers ne mentent jamais. On y entend monter d'étranges conversations inaudibles, on s'y attarde sur des détails ravissants, rampes ciselées, fleurs et fruits sculptées, envolées d'oiseaux aquatiques sur les murs.
On se repose sur des fauteuils entre deux tableaux de paysages de chasse à courre ou de scènes galantes copiées sur Fragonard .Et on joue à être une reine ramassant sa longue robe afin de ne pas manquer son entrée triomphale au seuil des salons scintillants comme des sapins de Noël.
Avant cette lente errance, un peu d'histoire:
Le papier me fournit des dates , mais Joseph me file entre les doigts . J'essaie de lire entre les lignes et son image brumeuse prend des contours plus nets .
Vous allez me dire que j'invente, que j'affabule, que je me moque . Ne savez-vous que deviner, c'est souvent tomber juste ?
Cosmopolite dés sa naissance, né en Suisse  en 1864, mais italien d'origine et français de coeur, le jeune Aletti débuta sous les cieux bénis de la Riviera française .Sa passion pour la vie feutrée des hôtels extraordinaires le saisit à l'aube de sa jeunesse , s'empara de lui et ne la quitta plus .Véritable chevalier des palaces, il dirigea à 26 ans le légendaire "Orient" de Menton , puis, à 30 ans, délaissant le luxe de bon ton pour les ultimes flamboiements de l'Europe des princes et des rois , il  eut l'audace de choisir Cannes,  l'hiver et Royat en Auvergne, l'été . S'évertuant entre ces deux pôles de la vie mondaine, il y empoigna les rênes de deux hôtels qui suscitèrent un engouement excessivement flatteur  .
Son ambition prodigieuse lui fit accomplir des prodiges : la perfection n'est assurément pas de ce monde, toutefois , l'audacieux Joseph obsédé par le plus petit détail, façonne la décoration de ses hôtels à la manière d'un peintre retouchant sa toile : argenterie lustrée et porcelaine fine, beaux meubles de style jamais indécis, on suit l'époque ou on en retrouve une, (de préférence un aimable Louis XVI ) tapis d'une épaisseur digne d'un fleuve, uniformes aux boutons étincelants parant l'armée de grooms, soldats géniaux dressés à exaucer les souhaits des clients songeurs avant même qu'ils ne sortent de leur bouche;  panache irrésistible du hall d'entrée, invariablement majestueux, chatoyantes pièces de réception, gros bouquets à profusion et sourires contagieux.
Gouverner ainsi, ce n'est plus être un directeur chevronné, c'est créer un mythe et enlever toute une profession vers les cimes.
Charmante histoire, me direz-vous en baillant discrètement, et pourquoi diable cet homme si admirable, faisant pleuvoir l'or sur les parquets de ses établissements, cet aimable tyran lia-t-il son destin à Vichy ?
 Une dépression ou un mal nécessitant les vertus hautement curatives de la source Chomel jaillissant à deux pas ? Que non pas ! l'hôtel du parc venait de lui être confié, et avec cette honorable maison (propriété de la famille de l'écrivain voyageur Valéry Larbaud, dont le père conçut la pastille immaculée sacrant Vichy temple de la gourmandise de santé, ce qui assura la fortune de son fils, poète des paquebots et trains de luxe)  le bonheur des curistes déferlant vers les sources chaudes de Vichy.
Au hasard des allées, un soir de bal (ou lors d'un entracte à l'Opéra) le célibataire fier de son indépendance, abdiqua ses convictions égoïstes, et se transformant en époux dévoué, noua son destin à la ville qui venait de lui prodiguer la femme de sa vie .
Au fil des années, la fortune et l'ambition de Joseph s'épanouirent à Vichy ;sa famille suivit le même chemin !L'hôtel Aletti perçait déjà sous le nom d'hôtel des Thermes , puis Thermal , ce qui sonne moins bien ...Maison choisie par Napoléon III pour sa cohorte de fidèles, l'hôtel des Thermes tenait son rang à l'époque où les dames  empêtrées dans leurs jupons et crinolines s'effondraient en révérences soyeuses au passage de l'impératrice Eugénie, reine de la mode et bonne étoile des villes d'Eaux ou de bord de mer.
Cette bonne-fée n'avait qu'à  effleurer de son éventail d'ivoire emplumé une plage ou une source thermale, le temps pour les hôteliers en extase de se casser en deux pour un salut reconnaissant, les mondains accouraient , emplissant salons, billards, fumoirs et salles de bal ...
Le palace des Thermes flambant neuf s'ébroua avec une douce insouciance, vieillit sans y penser, prit le nom assez laid de Thermal et secoua sa langueur raffinée le jour où Joseph Aletti, directeur à poigne du "paquebot" de l'hôtel Rhul, bijou massif rehaussé de loggias en ordre de bataille, eut l'audace d'en devenir le seul maître et propriétaire
.L'an 1930 avait beau charrier de sombres rumeurs, Joseph Aletti, propriétaire de l'hôtel du Parc autre joyau de Vichy, depuis 1923, guettait ses hôtels à l'instar d'un général prêt à son dernier combat. Joseph voulait régner sur les palaces de sa ville et non plus les gouverner en employé au grade supérieur . Le Thermal fut sa victoire préférée .son vaisseau Amiral.
Je vous écris cela en barbouillant mon papier chiffonné au rythme de ma découverte .
Figurez-vous que je parcours maintenant les interminables corridors en marchant sur la pointe des pieds .Le tapis bleu et jaune, couleurs de cet insatiable Joseph, m'intimide par sa longueur infinie .
Me voici descendant le plus lentement possible les cinq étages : je vois le fantôme du groom de 1925 qui suit à la trace cette bizarre cliente gribouillant sur son carnet : une espionne ou une folle; pourvu, se dit-il, qu'elle n'aille pas choir au milieu des escaliers .Cela serait une faute de goût que Mr Aletti ne lui pardonnerait jamais !
Aucun humain à gauche, aucun humain à droite, je plonge dans les étages à pas comptés .
Les rampes sont à la grecque, leur fer se parsème de roses délicates à la nuance éteinte. L'horizon s'agrandit, j'arrive sous le soleil distillé par les hautes fenêtres dans le hall aussi superbe que la salle du trône d'une ancienne royauté germanique !
Je ne vous écris plus,  je me force à rester droite et échange force saluts avec de souriantes jeunes personnes que protègent un imposant comptoir. A ma droite, calfeutrée par des tentures, une extraordinaire pièce m'éblouit de ses fresques aux guirlandes et volutes gracieuses . L'air du matin se glisse par les portes menant au jardin intérieur.
Où dois-je aller ? J'ai peur de commettre un impair .Tout va bien , je suis dans un temple de la gentillesse et de la courtoisie
 On me guide vers la salle dévolue aux petits-déjeuners, j'ai l'impression exquise d'être une femme du monde agitant son fume-cigarette, balançant son boa et caressant son  lion apprivoisé,(le pauvre meurt de faim et risque de dévorer une de ces si aimables soubrettes) sur mon chemin,des vitrines regorgeant de bijoux , un petit salon meublé de cuir, voici "La Rotonde", sorte de jardin d'hiver qui vous propose une vue romantique sur les ramures du parc. On s'empresse autour de ma personne éternellement au régime; j'ai honte de refuser tant de délices, je me nourris d'écriture et continue à noircir papier sur papier, carte sur carte .Compatissante, la très attentionnée jeune personne préposée à l'accueil me propose d'aller confier le résultat de cette frénésie épistolaire à la Poste !
Un palace suranné c'est un lieu où souffle la brise de l'inspiration renaissante !
Mais, on s'inquiète autour de moi : les si sympathiques acteurs de ce théâtre art nouveau titillé d'art déco me poussent vers la rue d'en face : je dois oser sortir , je dois regarder Vichy au fond des yeux !
J'approuve , me voici vous écrivant toujours sur la terrasse de cet Opéra qui en 1901 débuta sa brillante carrière .Les oiseaux jacassent de plus en plus fort, enfin des humains déambulant à un train de sénateur .
Dix minutes de songe éveillé au gré des façades tarabiscotées, je traverse au hasard et  me perds dans un domaine planté d'arbres exubérants, sources miraculeuses oblige! les allées ombreuses s'entrecroisent autour d'un étang plein de volatiles excité; je vois un lac d'un calme absolu. " Vous vous trompez,  c'est l'Allier !me dit une charmante promeneuse qui décide de me servir de mentor, en lisière du parc et rues de Longchamp et Saint-Dominique.
Chalets extravagants bien en ligne, surprise incongru d'un cottage à l'anglaise, petit château Renaissance , villa évoquant le hameau de Marie-Antoinette, je suis étourdie par les fantaisies des architectes !"Antoine Percilly , m'explique mon guide ,retenez ce nom ... " Je le jure et prends congé . La source Chomel jaillissant brûlante des entrailles de la terre m'intrigue, les fresques bleues, la fontaine bleue des Thermes encore plus .Toutefois ce qui me transporte d'étonnement, c'est la tranquillité avenante des gens du cru .Serait-ce l'influence des eaux ? Même au coeur du quartier piéton, les sourires s'affichent de boutiques en cafés, les paroles coulent doucement, une atmosphère policée et placide semble aller de source ...
Vichy, un vert paradis ?
Hélas ! il me faut revenir dans le torrent de la réalité, le départ est proche. Je reviendrai à Vichy, à l'Opéra: le programme est si fourni, la soirée de gala le 7 octobre en hommage à Maria Callas m'attire terriblement.
Et au Palace Aletti, la cure la plus réconfortante et la plus romanesque que l'on puisse souhaiter !

A bientôt !

Lady Alix
Palace Aletti, aquarelle de Nathalie Pérus

                                                                                            Château de St Michel de Lanès

                                                                                           Cabinet St Michel Immobilier CSMI


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