dimanche 7 mai 2017

Avant la révolution: l'amour victime des préjugés de classe

C'est à une duchesse française, Mme de Duras, que l'on doit le plus singulier roman écrit sur la différence sociale lors des ultimes flamboiements de ce que Talleyrand appelait "la douceur de vivre" de l'ancien régime .
Tout le monde a lu ou a fait semblant de lire "Le rouge et le noir". Or Stendhal se serait peut-être inspiré du roman écrit par une duchesse ! et quelle duchesse ! une amie de Chateaubriand, écrivain à ses heures, et bien trop sensible pour atteindre le bonheur .
L'intrigue d'Edouard", oeuvre mal jugée, et encore ignorée, mérite davantage qu'une curiosité esthétique ou un intérêt d'archéologue littéraire .
Le plus piquant dans cette histoire d'amours contrariées par l'âpreté des règles de la bienséance aristocratique vient du regard de l'auteur : cette grande dame a l'audace d'une extrême lucidité .
 Aucun détail humiliant ne manque dans cette descente aux enfers sentimentaux de deux amoureux faits pour goûter les joies paisibles et l'harmonie d'une union devant Dieu et les hommes.
Dieu aurait d'ailleurs accepté ce que les hommes ont brutalement refusé à l'avocat Edouard et à la jeune veuve et duchesse Natalie .La lutte des classes engendrant le malheur de deux personnes d'une haute éducation et douées de l'esprit le plus brillant, des qualités de coeur les plus éclatantes, au sein d'un univers infiniment civilisé ?
 Histoire incroyable et, toutefois, d'une vérité affligeante ...
Oui, l'abîme entre aristocratie et bourgeoisie, c'était une évidence d'une rigueur sidérante; une aberration présentée avec une délicatesse exquise, et pour peu que les victimes insistent, une goujaterie monstrueuse. Le roman insiste ainsi sur la barbarie d'un monde replié sur ses préjugés et incapable de confiance en l'énergie, l"enthousiasme, l'intelligence des "hommes neufs".
Et c'est une duchesse , fervente confidente du vicomte de Chateaubriand, qui relate ce drame sans cacher son opinion tranchée envers ceux de son propre milieu !
Mais, Claire de Duras est du parti de l'amour, avant peut-être celui de la justice et de l'égalité entre les hommes de bonne volonté .Ses héros nous émeuvent encore grâce à la sincérité de leur passion contrariée .Les amours hors normes, au delà des conventions, des religions, des pays, des milieux, existent et sont condamnés à perdurer jusqu'à la fin des temps .
L'amour doit souvent combattre, et s'il perd, il obtient parfois la consolation de renaître en poème ou roman ...
Natalie et Edouard ne sont sans doute pas les plus immortels des amants littéraires; pourtant leurs destins sont attachants et le récit, inspiré de certains désespoirs de leur créatrice, ne souffre guère de la corrosion touchant les œuvres d'art abandonnées.
Le récit débute en mer, sur le pont du navire cinglant vers Baltimore, un jeune officier français partant rejoindre son régiment combattant auprès des insurgés américains, se lie d'amitié avec un engagé à la mine fort avenante:
"c'était un grand jeune homme d'une belle figure, dont les manières étaient simples et la physionomie spirituelle".
Jusque là, ce passager semble attirant, mais vite,le Français inconnu montre les signes d'une tristesse alarmante :
"il restait des heures entières appuyé sur le bordage à regarder fixement la longue trace que le navire laissait sur les flots. "
En peu de mots, le jeune solitaire confie l'étendue de ses souffrance infligées parles "institutions des hommes" et non par Dieu :
"Dieu a répandu ses biens également sur tous les êtres, il est souverainement bon...Les anciens plaçaient la fatalité dans le ciel; c'est sur la terre qu'elle existe , et il n'y a rien de plus inflexible dans le monde que l'ordre social tel que les hommes l'ont créé."
Le ton du roman est donné .
L'inconnu est rejeté par ses semblables . Pourquoi ?
Son nouvel ami essaie en vain de soigner la détresse morale de son mystérieux frère d'armes .
L'autre, ne désire qu'une chose : en finir au plus vite avec une existence vide de sens .Une fois sur le champ de bataille, il déploie une audace qui n'a rien d'héroïque au fond, mais il accumule les actes de bravoure sans parvenir à se détruire .Le voilà qui sauve la vie de son ami . C'est une secousse salutaire, Edouard sort de lui-même, il veut se montrer franc, s'expliquer au lieu de repousser la compassion.
 En quelques jours le livre de son passé, écrit fiévreusement, est entre les mains de cet officier qui lui témoigne une affection fraternelle .
Qui fut ce sensible Edouard ?
Rien de moins qu'un aristocrate du coeur indignement rejeté par la loi non écrite d'une classe sociale .
Edouard fit ses débuts dans le monde à Paris vers 1780. Son père , avocat renommé de Lyon, mourut subitement dans les bras de celui dont il défendait avec dévouement et grande intelligence les affaires assez tortueuses : le maréchal d' Olonne .Un gentilhomme de la plus haute volée chez lequel l'apparat magnifiquement sobre des illustres lignées était de mise.
Au contraire du souci de paraître en vigueur au sein de la maisonnée de l'oncle d'Edouard, fermier général étalant sa fortune récente et sa noblesse récente et, au vif dédain des anciennes familles d'extraction chevaleresque ou de noblesse immémoriale, ne vient pas de l'épée au service du roi et de la France, mais de titres ou noms achetés:
"Le passé dans cette demeure servait d'ornement au présent; des tableaux de famille, qui portaient des noms historiques et chers à la France, décoraient la plupart des pièces;
de vieux valets de chambre marchaient devant vous pour vous annoncer ."
Edouard , la première fois qu'il se joignit à la brillante et austère compagnie du maréchal fut infiniment touché de l'admiration témoignée à son père.  le lendemain, sans crainte; sans défiance aucune, il osa lever les yeux vers la fille de son hôte, la jeune duchesse de Nevers, Natalie, ravissante jeune veuve, faisant les honneurs de la maison paternelle.
Et, cette fois, ce fut de l'amour !
 En un seul salut, en un seul, "Madame , je suis votre serviteur ..." bredouillé avec une charmante timidité, le jeune homme éprouva ce trouble radieux qui depuis la nuit des temps annonce le fatal coup de foudre. Sidéré par la douce distinction, la beauté discrète, la voix mélodieuse, de celle qu'il aime à l'instar d'un mortel adorant une étoile lointaine, le tout nouveau avocat cache ses sentiments .
Or, Mme de Nevers, redoublant ses gracieuses attentions, essaie d'envoyer à son naïf soupirant des signaux qu'il ne devine guère ...
La mort inattendue du père d'Edouard précipite un tendre et chaste rapprochement .D'autant plus que le vieux maréchal prétend désormais tenir le rôle affectueux du père disparu .Edouard se croit ainsi parfaitement accepté au sein de cette société .Hélas !
Natalie, en dépit de sa réserve innée, de son attrait insaisissable, est le centre d'une petite cour d'admirateurs ; Edouard, amoureux de l'ombre,  est éclaboussé par la lumière de  ses rivaux : un prince et un duc !
Le prince n'est guère à redouter: avec l'injustice habituelle aux amoureux , Edouard le dépeint comme artificiel de la tête aux pieds . L'autre, un impétueux jeune duc constitue un danger bien plus sérieux .
Est-ce pour cette raison que Natalie de Nevers quitte son affabilité souriante et s'éloigne de façon frappante du "protégé" de son père ? Edouard craint le pire ; sa lucididité se teinte d'amertume :
"Elle me méprise!" se dit-il .
Voilà qu'un bal se prépare, un de ces grands bals dont on raconte encore les fastes cent ans plus tard .
Soudain son statut social soufflette au visage le jeune avocat . Lui qui rêve de voir danser la femme qu'il aime ne peut la rejoindre en invité, mais en spectateur anonyme.sur un gradin, mêlé à une foule vulgaire ... Il touche le fond du désespoir .
C'est à ce moment précis qu'un envoyé céleste se matérialise afin de le guérir de sa détresse : l'ambassadeur d'Angleterre ! ce diplomate s'est livré à de brillantes conversations avec notre héros, et il est choqué de le voir si piteux , caché comme un vaurien, honteux de sa propre personne .
Il lui ordonne de quitter son gradin ! et il lui tient ce discours extrêmement moderne et presque révolutionnaire :
"La profession d'avocat est une des plus honorées d'Angleterre, dit-il; elle mène à tout .Le grand chancelier actuel , Lord D. a commencé par être un simple avocat, et il est aujourd'hui au premier rang de notre pays ."
Là-dessus, le fringant duc de L.se précipite, présente Edouard,et ne comprend rien au désarroi du jeune homme que cet empressement charitable agace .Ce dernier songe avec force aux paroles de l'ambassadeur .quoi ? S'il était Anglais , une carrière serait possible, et mieux , une avancée sociale lui permettant d'être l'égal de Natalie de Nevers ! à la jeune femme qui cherche à le tirer de son humeur sombre, Edouard ose se confier pour la première fois .
L'épreuve du bal se termine en victoire sentimentale : Natalie et l'avocat Edouard vibrent au rythme lent et gracieux d'un menuet .
Toutefois,le jeune avocat n'ose croire à son bonheur et se contente d'un espoir nourri par l'amitié complice que la duchesse lui prodigue .Les événements vont précipiter cette lente montée des aveux :
le maréchal est exilé sur ses terres de province ! il se retire avec une noble dignité dans l'antique et glacial château de Faverange, non loin d'Uzerche, autant dire en Laponie pour l'époque, sur une espèce de rocher, surplombant la Corrèze  ...
Edouard n'hésite pas une seconde , tant pis pour le poste flatteur que des amis du maréchal lui offrent à Paris, l'essentiel est de prouver dévouement et fidélité sans faille à Natalie, obligée d'accompagner son père, et à son protecteur déchu de ses hautes fonctions .
Sa récompense ne tarde pas .Au sein du séjour rustique, souffle une brise de fraîche liberté !
Le vieux maréchal s'occupe agréablement en construisant un hospice et même une manufacture afin d'assurer le bien-être de ses "gens". Ses saines et louables activités le détournent assez de sa fille et de son jeune protégé pour laisser les deux amoureux battre les vertes prairies en se lançant des regard attendris .
L'amour est dans le pré ! et, au lieu de filer, il s'avance dangereusement ...
L'été coule dans un flot de marivaudage qui s'achève par une déclaration des plus romantiques. Profitant de la solitude de Natalie, rêveuse en sa tour, Edouard se jette à ses pieds, les barrières déjà ébranlées tombent, en un seul instant, chacun promet à l'autre un amour infini .
C'est très beau, très touchant et c'est le début des ennuis .
 L'exil campagnard se termine brutalement, de retour à Paris, les deux amoureux sont transportés par une chaste extase qui les incitent à ne plus se séparer, sans pour autant offenser le code de l'honneur. Hélas, les apparences les dénoncent vite comme deux amants en proie aux affres terribles d'une passion interdite .Natalie, grande dame libérale et amoureuse passionnée, dédaigne les préjugés avec une éloquence admirable; pourquoi refuser le bonheur au nom de considérations ineptes ?
 Edouard n'est-il pas un aristocrate de la vie ? Un homme brillant, talentueux, altruiste, suscitant l'estime de tous ?
 Que redouter en ce cas ? La voix des sots ou, cela revient au même, les glapissements odieux de la calomnie ? Natalie s'angoisse tout à coup horriblement : Edouard serait-il lâche ?
Elle écrit alors une supplique fiévreuse d'une franchise hallucinante :
"Il faut , Edouard, oui , il faut nous unir ou nous séparer .Nous séparer ! Crois-tu que je pourrais écrire ce mot, si je savais bien que l'effet en était impossible ? Toi, moitié de moi-même, sans lequel je ne puis seulement supporter la vie un seul jour, ne sens-tu pas comme moi que nous sommes inséparables ?
Que peux-tu m'opposer ? Un fantôme d'honneur qui ne reposerait sur rien .Le monde t'accuserait de m'avoir séduite ! quelle séduction y a-t-il entre deux êtres qui s'aiment que la séduction de l'amour ?"
Envahie par le doute, lasse de jeter sa foi peut-être idéalisée, sur le papier , Natalie, brûle ses vaisseaux et force Edouard dans ses retranchements.
Elle tente le tout pour le tout dans une injonction déchirante .
Mais ces mots si touchants toucheront-ils Edouard écartelé entre sa peur de s'affranchir de règles illusoires et celle de perdre le coeur d'une femme si aimante ?
Qu'éprouve-t-il en lisant ceci :
"Choisis, Edouard ! ose choisir le bonheur .Ah ! ne le refuse pas! Crois-tu n'être responsable de ton choix qu'à toi seul. Hélas ! ne vois-tu pas que notre vie tient au même fil ? tu choisirais la mort en choisissant la fuite, et ma mort avec la tienne !"
Edouard fond d'attendrissement ! il accepte le stratagème de Natalie : s'unir en secret à la Haye sous l'égide du chapelain de l'ambassade de France .
Le sort décidément se met du côté des préjugés : tout est découvert !
Edouard est sommé de s'exiler au plus tôt par le père de sa bien-aimée sous le prétexte que l'ayant compromise, il prouverait en l'épousant l'injure faite aux bonnes moeurs ! Edouard accepte de disparaître pour sauver Natalie de l'opprobre de son milieu . Il provoque le duc de L en duel, car c'est c'est ce rival qui est la source des calomnies .Le duc de L refuse de se battre ! un noble n'a pas le droit de tirer l'épée avec un roturier .
C'en est trop pour le pauvre avocat .
Abandonné de tous, épouvanté de savoir Natalie dans la détresse morale la plus extrême incapable de les sauver tous deux, il s'embarque vers Baltimore .
Quand, quelque temps, après, il lit dans les gazettes arrivées de France le faire-part de la mort de Natalie, victime d'une "maladie de langueur", Edouard s'expose au premier plan des combats et meurt dans les bras de son nouvel ami et confident .
Roman cruel sous l'élégance des mots, roman passionné et pudique, roman tragique entraînant ses héros au profond d'un gouffre douloureux, "Edouard" demande que l'on s'interroge sur la réelle liberté des sentiments .
 De nos jours encore, aimer, en dehors de son pays, de ses traditions familiales, ou de son âge, attise ragots, méchancetés de bas-étage, mauvais jugements, ou bien pire, déclenche une interdiction pure et simple .
A l'étonnement, et presque au scandale de son milieu, une duchesse française assez exaltée, écrivit en 1822 une défense de l'amour singulièrement moderne au ton sobre et à l'intrigue courant au galop .
Cela n'a rien à voir avec l'ouvrage d'une précieuse ridicule : Mme de Duras a souffert des tourments de l'amour et trempe sa plume dans l'encre mystérieuse de ses souvenirs. Elle parle la langue du coeur, qui est bien la plus belle et la plus musicale du monde ...

A bientôt ,

Lady Alix

Aglaé Bontemps, future Marquise de Jaucourt
1789, par Madame Vigée Lebrun
Une jeune femme mélancolique à l'instar de Natalie de Nevers

                                                                                            Château de St Michel de Lanès

                                                                                           Cabinet St Michel Immobilier CSMI

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