vendredi 23 juin 2017

"Devine qui vient dîner ce soir !"

"Devine qui vient dîner ce soir !", c'est une comédie avec Spencer Tracy et Katharine Hepburn, couple maniant avec délectation le sarcasme distingué et la dérision des convenances.
C'est aussi la promesse d'une prise de risque mondaine dont on ne mesure guère les imprévisibles secousses.
Au printemps dernier, saison nimbée de lumière subtile et de fraîche vitalité, nous eûmes le projet des plus lénifiants d'une réunion de convives unis par un même défi prodigieux : bavarder aux chandelles la veille du premier tour des élections de notre président, sans dire un seul mot de politique !
En cas d'échec volontaire ou irréfléchi, le gage prévu était particulièrement cruel : réciter ou lire d'une voix charmée un peu de Victor Hugo, ou à la rigueur, de Baudelaire pris au hasard des pages de nos bons vieux "Lagarde et Michard"; ces bibles de notre adolescence qui enseignaient l'amour des Lettres et l'amour courtois.
.L'ancienne "nounou" de nos grands enfants adorant jouer les gouvernantes à l'ancienne mode, nous l'engageâmes, le coeur content. Son bon sens campagnard nous mettrait certainement à l'abri de la moindre anicroche. Un cuisinier des environs fut également requis, et, là encore, notre tranquillité d'esprit ne connût plus de bornes.
 La gouvernante reçut la mission d'ouvrir la grande porte aux heureux mortels, l'homme des fourneaux jura de livrer un plat choisi sur un coup de tête: tout simplement une bouillabaisse !
cette inspiration sur le moment, nous parût charmante et délicieusement exotique, avec une pointe d'insolence et une pincée de sel méditerranéen.
 Le fait que cette préparation exigeât des soins délicats et compliqués ne nous effleura nullement. Rien, absolument rien ne pouvait prétendre à briser la bonne harmonie, la douce saveur, le déroulement sans heurts de ce dîner reflétant un désuet "art de vivre à la française".
Or, il ne faut jamais se croire plus malin que ce demi-dieu ironique qui a nom "inattendu".
Notre voisinage rustique s'enorgueillit depuis quelques années de compter un habitant de cet Olympe désigné par le terme adorablement évocateur de "diplomatie".
Notre divinité tenant davantage d'une légende, d'un fantôme, d'un éternel nomade, que d'un être en chair et en os, je n'y songeais pas plus qu'à une chimère. Oui, nous étions les honorés voisins d'un honorable ambassadeur. Un homme que la rumeur disait fort poli mais qui tenait surtout du courant d'air  Or, l'homme-mari tenait naïvement. à lui faire les honneurs de notre maison riche de poésie et singulièrement déficiente en dorures et meubles d'apparat. J'entendais soudain ma grand-mère me confier voici bien longtemps que le piège redouté des maîtresses de maison c'était l'adulation entourant une haute personnalité. Il fallait à tout prix éviter d'y tomber ! Un dîner, c'est le bonheur de chacun et non le piédestal dressé à l'intention d'un seul.
Ainsi, imiter Talleyrand qui se répandait en formules entortillées afin d'assurer de l'abîme de son respect un ministre, un duc ou un roi assis à la place d'honneur, avant de lancer un bout de rôti au malheureux convive relégué en bout de table, demeure une acrobatie assez irréalisable quand on a une once de coeur et un juste sens de l'égalité.
Mais, pensais-je, à quoi bon m'angoisser, cet ambassadeur n'est jamais chez lui, si l'homme-mari tient à l'inviter, nous recevrons une carte postée d'un autre continent nous priant de croire en ses aimables regrets. L'invitation dessinée de ma main maladroite s'envola donc vers le fantôme diplomatique et sombra dans l'oubli.
Et la date du grand soir de nous surprendre d'un coup !
L'après-midi précédant ce dîner de poètes rebelles, la France subissait les habituels traumatismes électoraux ravageant régulièrement notre pays, toutefois, notre maison pomponnée et astiquée se moquait du lendemain.
J'esquissai en solitaire un plan de table en alignant argenterie et porcelaine, le cerveau bourdonnant d'interrogations d'une importance extrême : le verre à vin à droite ou à gauche du verre à eau ? et combien de verres à vin ?
 A force d'hésitation, entre mes doigts, le cristal tinte, et se casse ! un mauvais présage ? Pensons à autre chose et cachons les morceaux avant que ma"gouvernante" ne me gronde. (Pour elle, j'ai à peine 10 ans). Les fourchettes centenaires brillent d'une nouvelle jeunesse, voilà qui me remonte le moral ; toujours les tourner dents pointées sur la nappe; attention à l'ampleur du  "centre de table" :
 mes invités sont loin de partager les mêmes élans politiques, vais-je les aligner comme deux lignes ennemies se jaugeant du haut d'un rempart de roses épanouies ?
C'est une soirée civilisée pas une bataille tirée des "Martyrs" de Chateaubriand ; je n'ai sûrement pas la vocation de la farouche Velleda, cette druidesse lançant son char (pauvres chevaux innocents)  entre Gaulois et Romains afin de concilier passion d'amante et devoir patriotique !
Mieux vaut suivre l'art de vivre" à la russe"(selon la définition datant de la "Belle-Epoque"):
des bouquets minuscules semés comme un sentier odorant; cela amusera les hommes et attendrira les femmes.
Je respire à fond, l'art de recevoir réclame de la grâce et de l'invention.
Serais-je à la hauteur d'une pareille pyramide de défis, moi, la maladroite irrécupérable ?
Qu'importe, mes amis ont l'habitude et me pardonneront beaucoup.
Douze heureux élus, quel bonheur, un treizième attirerait la malchance, la dispute,le courroux des dieux et bien pire. Je respire à nouveau .
Qu'ais-je à redouter, je ne suis pas candidate à la Présidence de la République ! Mais, une peur vague ne me quitte guère ...
 Un appel me fait sursauter, c'est l''homme-mari, un papier chiffonné en main, un drôle de sourire aux lèvres.  Mon pressentiment  obscur me titille de plus en plus et je manque casser un second verre ancestral.
L'homme-mari s'esclaffe franchement:
"Devine qui vient dîner ce soir?" dit-il en s'amusant de ma mine terrifiée.
 Je ne respire plus !
Le sympathique repas entre amis vient de sombrer dans les abysses d'un dîner de gala! l'ambassadeur a eu l'étrange impulsion de glisser sous notre porte un mot charmant mêlant excuses tardives et acceptation d'ultime minute.
Ma vie de campagnarde ensevelie sous les ronces de son jardin est foudroyé d'horreur extasiée !
Il ne me reste que 48 minutes et trente secondes afin d'arracher les mauvaises herbes de la cour , élaguer les buis hirsutes, dénicher un tapis écarlate, brosser mon chat blanc qui s'efforce de ramasser toute la poussière de la maison sur son pelage,  remplir de feuillage frais(à défaut d'étaler de rares oeuvres d'art, un peu de décoration au goût de sauvage ne nuira à personne !) salon et salle à manger, trouver une excuse plausible pour expliquer l'absence de rideaux et tentures (en réalité paresse et ennui mortel à l'idée d'entretenir ces tissus inutiles) ranger les livres éparpillés, ça et là, sur les étagères disjointes de la pièce vétuste décorée du nom pompeux de "bibliothèque", mettre un couvert de plus, et un vertige me terrasse.
Ciel ! treize! nous voici treize à table ! malédiction, catastrophe, accablement absolu. Que faire afin de conjurer le sort fâcheux qui se s'abattra sur mes invités ?
Cette Excellence diplomatique impromptue va-t-elle jeter un froid ou enfiévrer l'atmosphère de cette soirée conçue pour oublier les miasmes politiques ?
J'ignore tout de ce haut personnage et de l'état de son estomac !
En proie au doute le plus affreux, j'imagine cet ambassadeur d'une contrée éminemment policée succombant à une crise de foie, victime d'une nausée, ou refusant , de façon courtoise mais ferme de goûter cette préparation sentant la forte odeur du vieux port de Marseille.
 Honte ineffaçable assurée !
L'homme-mari, inconscient du drame que nous allons subir, prépare ses apéritifs en marin qui ne craint pas la houle. Bouleversée, je tente de l'aider et renverse notre unique bouteille de champagne sur ma robe neuve. C'est trop injuste; je reçois pour la première et ,sans doute la dernière fois, un héros de la diplomatie internationale, et j'aurai l'allure d'une Cendrillon du Languedoc.
Nous remplaçons stoïques le champagne par un "Banyuls", et la course folle reprend jusqu'à  l'heure fatidique; hors d'oeuvres et desserts sont prêts, il ne manque que la maudite bouillabaisse, pourquoi le cuisinier tarde-t-il ?  il est trop tard pour se poser des questions. Ma gouvernante se poste face au portail, les dés sont jetés, la cloche résonne, impitoyable.
Ouf ! pas d'ambassadeur en vue ! un couple tout sourires, un autre, plaisanteries, excitation :
 "Un ambassadeur chez vous , comme c'est amusant ! "
 Et tout le monde envoie au diable les spectres électoraux !
 On débat au contraire sur un point de protocole; donnera-t-on à l'illustre inconnu du "monsieur tout court, du monsieur l'ambassadeur ou du "votre Excellence?"
 Une invitée propose de tomber à ses pieds, elle a appris la révérence dans son enfance et meurt d'envie de montrer sa science. Affolé, un ami fait remarquer à l'homme-mari qu'il a oublié sa cravate, c'est presque un crime envers le corps diplomatique.
Hélas ! nous sommes épouvantés pour bien autre chose: la bouillabaisse n'arrive décidément pas!
Le cuisinier a-t-il une dent envers les diplomates ?
Nous voici dix, puis douze, l'effervescence redouble,  ma nervosité croît de seconde en seconde.la gouvernante me murmure :
"Madame, nous sommes fichus ! il faut que monsieur file acheter des pizzas au supermarché avant la fermeture!"
Elle a raison, mais cette raison je l'ignore. Des pizzas à l' ambassadeur du plus fortuné pays de notre continent ! plutôt fuir au bout du monde ou me cacher au fond du jardin. L'espoir demeure, l'espoir s'envole !
J'éprouve maintenant les épouvantables tourments du dévoué Vatel, chef du trop généreux Fouquet, qui se perça le coeur de son épée, fou de  désespoir d'attendre en vain la"marée" commandée pour nourrir le roi Louis XIV et sa cour... inutile suicide puisque le poisson fut apporté quelques instants après ...
On sonne ! nous sommes sauvés, le maudit plat arrive in extremis, je me précipite au risque de m'effondrer, ouvre la porte de service, et crie:
"Ah ! mon Dieu ! "
Ce n'est pas le cuisinier, c'est l'ambassadeur !
Moi qui voulait tant lui inspirer confiance et amitié naissante, quel gâchis!
En homme que nul cataclysme n'ébranle , il me tend la main et un petit paquet.
Je considère ce présent avec une mine à ce point lamentable qu'il recule et demande;
"Me serais-je trompé de date ? "
Sa voix s'oblige à la courtoisie professionnelle, toutefois, je perçois un léger agacement .
Il croit avoir affaire à une toquée, comme je le comprends !
Je lutte pour ne pas éclater en sanglots, le prie tout de même d'entrer et commet une seconde entorse à la bonne éducation :
"En fait, dis-je sottement, vous m'avez surprise, voyez-vous, côté rue, c'est l'entrée des fournisseurs."
Le léger agacement s'accentue à vue d'oeil...
Je guide Son Excellence à travers les couloirs, la mort dans l'âme, il me semble entamer ma descente aux enfers, comment puis-je affamer un homme si distingué ?
S'il lisait dans mes pensées, il prendrait ses jambes à son cou ! Disette, famine, une feuille de salade et une tranche de tarte aux fraises, c'est certain, il va s'indigner de notre avarice française:
" On sent les conséquences de la crise," dira-t-il à ses collègues de haut rang.
Mon pays souffrira d'une image désastreuse, et tout cet enchaînement irréparable sera de ma faute. Perdue dans mes douloureuses imaginations, je me heurte à ma gouvernante qui bouscule sans y prendre garde l'ambassadeur crispé.
A mille lieux de se répandre en excuses, elle semble ivre de bonheur.:
"Madame! ça y est ! on a de quoi manger ! " hurle-t-elle avec une impétuosité qui déclenche un élégant frisson chez Son Excellence.
La bouillabaisse est à la cuisine, cela tient du miracle, et nous nous embrassons devant l'ambassadeur qui semble avoir atteint les limites de sa réserve diplomatique.
Je bafouille, les larmes baignant mes yeux de ressuscitée:
"Nous avons eu un problème anodin, venez, je vous en supplie, mes invités se réjouissent ..."
Ses belles années de carrière exceptionnelle l'emportant sur sa légitime perplexité, l'aimable ambassadeur me suit, mes invités s'empressent de manière flatteuse, l'homme-mari se matérialise et me souffle:
"La bouillabaisse chauffe. Par contre, le cuisinier a laissé des arrêtes en pagaille ...On leur dit ?"
 " Pitié, non ! pas un mot à l'ambassadeur"!
Ma gouvernante clame à tue-tête un vigoureux: "Madame est servie ! ", et nous obéissons comme des écoliers dociles.
Le parquet se dérobe sous mes pas, je suis obsédée par les arrêtes.
Dois-je ôter cette bouillabaisse de la bouche de mes convives ? Treize à table , ça porte vraiment malchance, comment me tirer de ce guêpier plein d'os de poissons? L'ambassadeur risque de s'étouffer, s'il expire à ma gauche( la place d'honneur à ma droite a été attribuée de mon propre chef à un ami plus âgé,protocole oblige) son gouvernement ordonnera au mien , après les élections, de m'enfermer dans une geôle fétide.
Nous consultons mes jolis cartons et tout le monde prend place. Les bavardages décousus fusent, . l'ambassadeur  me considère d'un regard inquiet. Il se pose manifestement de sérieuses questions sur l'état mental de cette voisine qu'il connaît si mal.
Naturellement, la seule à aborder le brûlant et interdit sujet électoral, c'est moi.
On m'épargne le gage. J'ai le teint blême, les mains tremblantes, on me croit gravement malade.
Le saladier est vide, la gouvernante pose triomphalement la préparation infestée d'arrêtes devant moi. Une solution s'offre à mon angoisse: renverser le plat, et fondre en pleurs.
Trop tard ! ma gouvernante sert d'une poigne autoritaire l'ambassadeur qui vante les charmes de notre région à sa voisine de gauche, il la juge bien plus normale que moi et il n'a guère tort...
Je me meurs à petit feu.
Aucun des candidats à la présidence n'éprouve la terreur atroce qui me rend si proche de Marie-Antoinette grimpant à l'échafaud.
L'homme illustre goûte, mâche, avale, et en reprend ! décidément ce monsieur glacé appartiendrait-il au corps des anges du ciel diplomatique ?
"Original,  me dit-il sans rire, très authentique, une recette de famille ?"
Je prends un air mystérieux et ne réponds plus rien !
L'épreuve est terminée ; par miracle, j'ai survécu à un "ambassadeur à table" !

A bientôt,

Lady Alix


"L'art de vivre à la française": galanterie et table soignée !




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