jeudi 17 août 2017

L'art de recevoir des Américains en voyage

On a beau dire un torrent de choses idéalisées sur l'entente cordiale entre les peuples de notre Terre, il suffit d'une seule confrontation entre Vieille Europe et Jeune Amérique pour réaliser combien vaste est l'Océan qui sépare nos deux nations amies.
Les préjugés tiennent atrocement chaud, les idées fausses lavent le cerveau, le "prêt à penser" tombe aussi mal que le "prêt à porter".
Ainsi va le monde ! seule une prise de risque volontaire, un dédain de la réconfortante neutralité, une curiosité altruiste tissent de généreux liens entre deux familles incompatibles à priori.
Le "politiquement correct" m'a toujours paru la pire des mesquineries ! gare toutefois à la franchise pure et dure ! elle gagne à se parer d'élégance désinvolte,à se nuancer d'humanité, cette valeur inventée par les sages de la Renaissance. En ce cas, la rencontre périlleuse entre deux "civilisations" suscite un élan de sympathie universelle:  ce ciment irremplaçable entre ceux que leur mode d'existence oppose.
Notre ancienne maison attire parfois des visiteurs très lointains, des voyageurs chargés autant de bagages que de méfiance.
Pour un peu, ils se croiraient à l'époque héroïque des "Trois Mousquetaires" et hôtes d'une de ces auberges où l'on vous proposait une paillasse garnie de bestioles et une cruche de vin amer avant de vous dépouiller de votre or !
L'entente se crée vite s'il s'agit de "cousins" issus de l'ancien Empire Romain. N'avons-nous rêvé de cette paix antique ? N'échangeons-nous des mots sonores à la saveur latine ? N'éprouvons-nous une indicible et poignante nostalgie en songeant à cette chimère "Gallo-Romaine":  cette époque bénie où hommes et dieux marchaient de concert à l'ombre des cyprès sur la voie Domitia ?
Si des Grecs, des Italiens, des Espagnols passent le portail rouillé,les réticences inévitables, les langues retenues, les sourires réservés s'effacent vite autour d'un plateau chargé d'apéritifs capables de ranimer un agonisant et de fromages à la rusticité  assez robuste pour guérir des fatigues du voyage.
Notre petit domaine est un sanctuaire campagnard avec ses vertus irrésistibles: oiseaux mélodieux, ruisseau assoupi, cèdres immenses et vaste jardin débordant de refuges et cachettes; vaste maison nimbée des reflets du passé, vastes pièces où règnent livres en désordre et chats en liberté, les uns n'allant jamais sans les autres, tous les écrivains vous le diront...
Les "vieux-Européens", parfois étonnés, acceptent cette plongée hors des vents dominants, mais sous la brise d'un art de vivre désuet et , qui sait, saupoudré d'un romantisme ténu...
Les lourdes portes gémissent, les fenêtres sont rétives, les baignoires énormes et juchées sur des pieds griffus, les couloirs malmenés par les courants d'air. Le téléphone s'évertue à sonner, personne ne l'entend ou ne daigne prêter attention à ce gêneur. Les baies de l'escalier sont couronnées de majestueuses"impostes" limpides tous les cinq ans (faute de bonnes volontés résignées à atteindre ces hauteurs); les amples marches de pierre  sont si anciennes que leur nuance d'origine est devenue un secret éternel.
Bien sûr, les portables n'ont pas droit à la parole, ou alors il faut vagabonder au fond du parc et appeler son prochain assis sur la margelle d'un bassin en compagnie d'une escouade de lézards curieux et débonnaires.
Si on est vaillant et déterminé, la conversation s'éternise sur la colline, en face de l'église médiévale. La vue descend par dessus les toits de tuiles aux teintes rouge grenat et les vergers enfouis sous les plants de tomate accrochés à de hautes tiges et les rosiers exubérants. Soudain, l'envie de converser avec un humain invisible s'estompe.
Vous bredouillez, chuchotez, et finissez par obéir docilement aux ordres muets du paysage : éteindre l'insignifiant engin et méditer sur la beauté du monde, la fuite des heures et la nostalgie des amours.
Ou  écrire vos états d'âme à la main, sur un bout de papier, miraculeusement inspiré et rajeuni par l'air du soir ! peut-être irez-vous confier à la boîte aux lettres cette confession impromptue ...
Peut-être encore, vous lira-t-on en frémissant; comme aux temps jadis où recevoir un mot embelli d'un timbre, choisi avec un soin quasi amoureux, rendait la passion de la vie à un correspondant sensible, espèce disparue ou en voie de l'être.
Or, les choses se compliquent quand des visiteurs férus de "vie de château" à la mode  des magasines d'outre Atlantique décident, sur une impulsion touchante, de séjourner chez nous.
Je me souviendrai toujours du tourbillon affolé qui agita voici quelques années un début de juillet alourdi de canicule et frappé d'inertie, comme si une maladie du sommeil venait de nous être envoyée par une injonction céleste.
Nous préparions sans y croire les deux plus grandes chambres afin d'y loger une famille de Seattle qui s'était annoncée dés la fin janvier.
Plaisanterie ? Vue de l'esprit ? Songe d'une nuit d'hiver ? Le silence s'était établi en dépit d'injonctions pressantes émanant de l'homme-mari que ces manières douteuses incommodaient à un point extrême. L'adresse de ces Américains inconnus ne brisa guère le gouffre instauré entre nous.Cette réservation tenait du vent et ces hôtes évanescents s'enfuirent de ma mémoire jusqu'à l'été.
A la veille de la date jamais confirmée, une intuition m'obligea à composer des bouquets, traquer la poussière , assassiner les moustiques, garnir les lits de percale brodée et commander des croissants.
L'homme-mari, excédé, me prédit un désastre inévitable et notre gouvernante me tança d'importance :
" Comment, me dit-elle, ces gens se moquent de vous, si vous les avez, c'est sûr, ils partiront en pleine nuit, sans débourser un sous et en volant l'argenterie ! Les Américains, tous des mal-élevés, tout le monde le sait sauf vous. Voyez un peu ces" Mac-Do", on y mange avec ses doigts ... Moi , Madame, ça me dégoûte !"
Je tentai d'apaiser cette fronde française et ne réussis qu'à attiser le pessimisme général.
Au coeur d'une nuit d'été si claire que le ballet fugace des étoiles vagabondes emplissait le ciel, l'espoir m'abandonna. Personne ! refoulant toute amertume, lasse et fataliste, j'allai en haut de notre tour pour oublier l'Amérique et les Américains. L'homme-mari m'asséna un "Je te l'avais bien dit" conjugal et le sommeil nous prit.
Un vague bruit cascada, des voix s'entrechoquèrent, je fis un horrible cauchemar et secouai l'homme-mari :
" Nous sommes attaqués !" dis-je, épouvantée, écoute, on cogne sur le portail ! et aussi sur les murs !
 Oh, mon Dieu, on va nous attacher, nous battre, nous prendre le portrait de mon grand-oncle ! Rien n'a de valeur ici, mais ces crétins ne s'en doutent pas  !"
L'homme-mari, pataugea dans le placard, saisit instinctivement la carabine à air comprimé des enfants, notre arme la plus défensive, et tendit l'oreille.
Je ne me trompai pas: la maison endurait avec un remarquable stoïcisme d'étranges coups malmenant sa muraille, côté village. Voulait-on nous atteindre en perçant ces pierres antiques ? Les malandrins avaient perdu la tête ! peu à peu, l'effrayant tapages'essouffla, j'entendis en revanche la lancinante complainte du Grand-Duc déambulant sur les ardoises du toit, en solitaire des ténèbres.Un chat ronronna dans le couloir, nos nerfs se détendirent, et je vouai nos enragés persécuteurs au Royaume d'Hadès. L'aube opaline des matins d'intense chaleur nous ragaillardit.
Les portes avaient résisté aux brigands nocturnes, nos frayeurs confuses venaient certainement de cette attente frustrante de trois Américains inaptes au savoir-vivre de la "vieille-Europe".
Devant nos tasses de fine porcelaine noircis de pur Arabica, nous soupirâmes ensemble, déchargés de toute  éreintante obligation d'hospitalité. La journée nous appartenait et les croissants à peine livrés aussi !
 C'est à cet instant précis que notre gouvernante, que nous n'attendions pas, entra en trombe, si horrifiée, si égarée, si indignée, si volubile, que je redoutai le plus funeste des accidents. La troisième guerre mondiale ?
Pire: les Américains ! notre excellente gouvernante venait de contempler le spectacle le plus pitoyable qui se puisse concevoir: trois Américains étalés sur les sièges de leur voiture de location, figés et blêmes tels les débris humains d'un nouveau"Radeau de la Méduse".
D'un seul bond, nous courûmes secourir ces épaves affamées de notre cargaison de croissants assortis d'un flot de mots compatissants: c'étaient eux les brigands de la nuit ! bredouillant notre anglais à la mode "Renaissance" appris dans "As yo  like him" et autres joyeuses inventions du sémillant Skakespeare, nous hissâmes littéralement à leurs chambres parents, et petite fille d'une dizaine d'années, tous trois vêtus munis d'assez de bagages pour en remplir un camion-citerne.
Transportaient-ils des marchandises illégales ? Nous n'osâmes poser une question aussi directe: d'abord ranimer ces décrépits, ensuite, observer leurs réactions ..
Ces dernières ne tardèrent pas plus d'une minute! les clefs de notre maison pèsent leur pesant de bronze et sont de belle taille. Des objets de musée que nous utilisons sans y penser.Les parents de l'adorable petite Miss Seattle froncèrent les sourcils, se penchèrent vers les objets historiques, évaluèrent la difficulté de la manoeuvre, et avouèrent leur effroi mêlé de réticence à la perspective d'enfoncer ces témoins du passé dans les serrures adéquates.
Ce fut le premier écueil.
Ensuite, la gentille mère réclama une  housse de couette à la place des draps de noble percale.
Une moue plissa son visage rond et rose quand je tentai de la persuader du bien fondé de notre tradition française.
N'était-ce aussi notre droit le plus strict à la liberté individuelle ? Un refus audacieux à la mondialisation outrancière et mesquine ! la charmante Américaine comprit que sa nation n'était pas la seule à défendre les droits de l'homme et du citoyen .
Grave, elle eut l'amabilité(ou le tact) d'approuver ce plaidoyer justifiant l'usage de dentelle, tissu rare et broderies au point de croix en vue du meilleur repos imaginable. Quand le décor est beau, le sommeil vient tout seul !
Riant aux éclats de me voir parler avec les mains, la petite fille hocha la tête, sauta sur son lit et se roula en boule sur un boutis ancien ; rassurée par sa mine béate, la mère accepta de l'y laisser.
Une paix provisoire s'établit.
Nous invitâmes nos hôtes désorientés mais pleins de bonne volonté à nous rejoindre au salon une fois leurs forces recouvrées, le chemin y menant sembla tellement les étonner que je faillis leur proposer mon GPS, avant de réaliser que cette plaisanterie serait peut-être prise au mot et que j'y gagnerai la réputation d'impératrice des snobs.
Notre gouvernante,dont l'enthousiaste dévouement égale la saine curiosité, décida de rester, histoire d'étudier ces visiteurs à son aise. Je me réfugiai dans la bibliothèque, pièce lugubre mais protégée du moindre bruit par ses murs d'une épaisseur quasi médiévale.Je fermai les yeux et tachai de réfléchir à quelques sujets de conversation inoffensifs et utiles.Un hurlement lamentable s'éleva dans la canicule, une de ces plaintes épouvantables qui expriment la douleur pure. Quelque être surgi des enfers grattait à la porte tout en rendant son âme sur la serrure !
 "Madame, ouvrez, c'est le chat!" cria une voix familière.
Le bon sens me revint, encore glacée de terreur, je reçus notre chat tigré, notre guépard domestique en réduction, notre Odysseus bien-aimé, en plein coeur. Pantelant, pleurnichant, l'ombre de lui-même, un collier étincelant à l'instar d'une collerette de Maharajah l'étouffant à moitié.
"Mais quelle horreur, il faut lui arracher ça, tenez , prenez cette chose  et jetez-là , je vous prie !" dis-je au comble de l'indignation.
"Le pauvre est tout trempé, Madame, mais qu'est-ce qu'ils lui ont fait ces Américains ? Ces gens, dans leurs gratte-ciels, ils n'aiment pas les animaux."
Odysseus, en chat intelligent, mima aussitôt un désespoir absolu afin de récolter caresses, drap de bain et pâtée supplémentaire. Notre gouvernante est une fervente admiratrice de Brigitte Bardot:
elle trouva  tout naturel de jeter au fond de la poubelle le bijou ridicule offensant l'animal sacré.
Je réussis à retourner derrière mon rempart littéraire, l'esprit troublé par une angoisse indéfinissable ..
Ce n'était pas terminé ...
J'avais raison ! deux secondes plus tard, la mère de famille entra en trombe, les yeux rouges et la parole vociférante ! la petite fille suivit et traduisit avec d'éloquentes grimaces le drame qui secouait notre maison. L'adorable enfant des villes n'ayant jamais rencontré un chat des champs l'avait confondu avec une poupée que l'on baigne avec amour, savonne avec rigueur et pare avec ardeur .
Le pauvre Odysseus endura ces supplices sans mordre ni griffer tant sa bonne nature lui interdisait une brutalité indigne d'un aristo-chat de La Gouttière.
Je soupirai de soulagement sans comprendre l'ire de la mère en détresse.
Que voulait-elle ? Sa fille avait été épargnée par un animal d'une patience héroïque ! c'était la preuve de la supériorité des chats de la "vieille-Europe"! puis, la brume linguistique se souleva et je poussai à mon tour une clameur fort peu raffinée! la poubelle ! vite!
"Non! N'y touchez pas!"
L'humble récipient contenait un trésor: une collerette signée d'un joaillier légendaire, Américain bien sûr ...Nous avions frôlé le départ de ce joyau dans la benne communale !
Les vins français ramenèrent la concorde, les sourires s'épanouirent, Odysseus (qui répandait des effluves de savon de Marseille à dix mètres) ronronna comme un bienheureux sur les genoux de la petite fille repentante, et nous révélâmes un secret à nos voyageurs du nouveau monde:  l'ancêtre de l'homme-mari, élevé au rang de Cincinnatus, fut un des officiers français combattant à Georgetown.
Ils n'eurent plus rien à nous pardonner !

A bientôt !

Lady Alix

Thomas Jefferson, encore fort bel homme, et fringant ambassadeur à Paris, qui prit sûrement le thé chez nous
à la veille de la révolution française en profitant de
son voyage d'étude au bord du Canal du Midi.

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