jeudi 28 septembre 2017

Le théâtre de l'amour: Molière et Guitry

Louis XIV se dérida de" l'étiquette", imposée par lui-même à une cour de lions qu'il métamorphosa en moutons précieux, grâce à un enchanteur dont le talent était de "faire rire les honnêtes gens".
Il faut des forces surhumaines en vérité pour nourrir ses écrits de la dérision de soi-même et rendre cocasse ce qui vous mord le coeur et  vous soufflette au visage.
 Molière  inventa cet art, s'y épuisa, et succomba sur les planches de son théâtre, ce qui est bien la plus sublime sortie qu'un acteur puisse souhaiter.
Sacha Guitry, plusieurs siècles après, auteur irrésistiblement piquant et spirituel, imita le phénix, oiseau féerique, créature mythique qui s'évertue à renaître avec une constance que seuls les chats fiers de leurs sept vies peuvent égaler.
Ses amours assourdissantes et volcaniques l'emportèrent comme un démon rieur. Loin d'en être amoindri coeur et âme, il y puisa son inspiration et fit des muses radieuses de chacune des versatiles déesses qui le rendirent  heureux.
Ce séducteur invétéré, fidèle tant qu'il n'avait trouvé mieux, fut aussi un séducteur bafoué, un mari trompé, un jaloux au grand panache, un amoureux grelottant devant une  beauté capricieuse, un amant réglant ses comptes dans un envol de répliques cinglantes qui nous font mourir de rire.
Les génies ne vieillissent jamais !
 Le public d'aujourd'hui prodigue à Molière les applaudissements spontanés qui crépitèrent sous le règne du  roi -soleil.
Il suffit d'une comédie en un acte de Guitry pour que le soleil transperce averses d'ennuis et  brouillards sentimentaux.
Molière immortalisa Armande Béjart, sa si capricieuse épouse, en lui faisant incarner la fantasque Célimène martyrisant sans y penser le furibond Alceste, ce "Misanthrope" jaloux comme un diable, et sensible comme un enfant.
Drame ou comédie ? Crise conjugale ou défense de la franchise ? Alceste est détestable, son caractère entier invivable, son désir d'amour parfait impossible, il tyrannise Célimène, se montre accaparant, horripilant, injuste, et, nous le comprenons ! nous lui pardonnons tout !
C'est que Molière anime Alceste de sa propre vie, lui prête les tourments de son coeur, les contradictions de son âme. A l'instar d'Alceste, il aime son opposé et court après une chimère.
Artiste d'une sensibilité exagérée, il cherche à faire fondre la glace d'une séductrice ironique.
Molière joue avec sa plume afin de lever le voile sur la moqueuse créature pour laquelle il endure la passion la plus incurable.
Sous le masque de la comédie, c'est le désespoir amoureux, l'incompréhension cruelle de l'autre, la duperie de l'être que l'on aime plus que tout au monde qui éclatent au grand jour.
Célimène, prise en flagrant délit de  "billet" doux adressé au rival du colérique et impulsif Alceste, ce"misanthrope" au dernier degré, "rompant en visière avec le genre humain", ose sermonner son amant, bafoué mais épris au point d'accepter sa féminine perfidie !
 Molière s'abaisse alors à supplier avec la voix de son double de théâtre la perfide et légère écervelée; qu'importe ce qu'elle est, il la prie juste de donner le change, adieu ressentiment, adieu amertume, adieu désir de vengeance, il fermera les yeux:
il ne peut ne plus l'aimer.
Qui ne se souvient des vers magnifiques résonnant du pur amour, celui qui dépasse toute raison :
"Ah! que vous savez bien ici contre moi-même
Perfide vous servir de ma faiblesse extrême,
et ménager pour vous l'excès prodigieux
De ce fatal amour né de vos traîtres yeux!
Défendez-vous au moins d'un crime qui m'accable,
Et cessez d'affectez d'être envers moi coupable;
Rendez-moi, s'il se peut ce billet innocent:
A vous prêtez les mains ma tendresse consent;
Efforcez-vous de paraître fidèle
,Et je m'efforcerai, moi de vous croire telle".
Piquée, blessée, vexée, Célimène, sa vanité au vent, riposte avec hauteur :
"Allez, vous êtes fous dans vos transports jaloux,
et ne méritez pas l'amour qu'on a pour vous."
Le drame approche à grands pas, or Molière le détourne juste à temps !
Célimène a beau se rendre coupable aux yeux de son cercle mondain de médisance et de raillerie, Alceste reste le vaincu, le héros  ridicule de la pièce; un original qui s'exile au désert, un anachorète aux "rubans verts" moqués par son amante, un obsédé d'honneur qui oublie de considérer ses propres défauts ; puisque Célimène veut bien de lui mais pas de son désert, il la repousse !
On aurait aimé le plaindre, on s'amuse de lui , c'est un vainqueur qui préfère être vaincu , idéalisme oblige :
"Trahi de toutes parts, accablé d'injustices,
Je vais sortir d'un gouffre où triomphent les vices
Et chercher sur la terre en un endroit écarté
Où d'être homme d'honneur on ait la liberté"
Pauvre Alceste, pauvre Molière, comment ne pas se sentir ému par cette profession de foi idéaliste ?
Avec Guitry au contraire, la vengeance se boit dans une coupe de champagne !
"Chagrin d'amour"(1931) est une plaisanterie en un acte étalant le doux libertinage de la seconde épouse de l'auteur: l'exquise et fantasque Yvonne Printemps entrée à grands fracas et irréfragables dépenses dans la vie de l'auteur en 1911.Cette croqueuse de bijoux Chaumet, et d'hommes de tout âge, fera de la vie conjugale un enfer rayonnant; une danse au bord du gouffre, un ouragan d'exquises duperies jusqu'en 1932 .
Sacha Guitry rendit les armes et s'avoua l'homme le plus heureux du monde : il divorçait d'une créature indomptable qui lui avait inspiré ses mots les plus étincelants.
L'écriture, c'est le seul moyen d'endurer un amour insoutenable et absurde.
C'est aussi le plaisir de mettre sur scène ou papier une vengeance qui dans le cas de l'auteur se goûte avec une délicatesse des plus raffinées...
"Chagrin d'amour" illustre, avec une vivacité folle et un cynisme trempé dans l'encre de l'amour trahi, la lucidité douce-amère de Guitry sur les états-d'âme et caprices effrénés de son "Printemps" d'épouse.
Yvonne, femme-ouragan , est habillée en coquette dame de théâtre de l'an 1745; elle incarne l'actrice Sophie Arnould, célèbre autant pour son coeur volage que pour son chant de rossignol.
Guitry se fait un plaisir de lancer autour de sa ravissante personne un jet de couteaux aux lames aiguisées ! l'adorable écervelée commence par renvoyer un admirateur cossu en le laissant aux prises avec ce choix cornélien :
"Le faire et ne pas le dire ou bien le dire et ne pas le faire."
Grâce au Ciel, le vaniteux soupirant préfère se vanter d'avoir récolté les faveurs de la belle qui apprend, avec un indicible soulagement, ce choix de la bouche de Mr de Florian, poète mondain et petit-neveu de Voltaire.
Florian est si séduisant et si libertin que l'on serait tenté de le prendre pour le double masculin de Sophie.D'ailleurs, c'est évident qu'ils s'adorent en se ressemblant.
Sophie confie sans façon :
"Nous n'avons été amants et maîtresse qu'un jour, et ce jour-là, nous avons été tellement enchantés l'un de l'autre que nous nous sommes fait le serment de ne jamais refaire l'amour ensemble."
Or, au sein du vaste domaine amoureux, les serments sont mouvants à l'instar des nuages dans un ciel bleu !
Florian n'a, bien sûr, qu'une idée en tête: recommencer à investir le lit de Sophie au plus vite.
Afin de circonvenir la belle actrice éplorée depuis sa rupture avec son amant de coeur, le prince de Lauragais, il utilise l'arme fatale par excellence, un poignard à double tranchant dont il faut se servir avec une habileté diabolique:
la jalousie !
Sophie connaît toutes les ruses de l'art d'aimer, pourtant, elle se laisse presque attraper par les petites remarques de Florian évaluant les charmes de sa nouvelle amie. La moutarde lui monte au nez ...
Puis, elle éclate ! Florian sait qu'elle est demi-mourante d'amour envers le prince de Lauragais qui l'a abandonnée pour Ferney, Voltaire et les saines joutes philosophiques !
 Une pénitence injuste qui la rend fidèle elle, l'oiseau volage, le coeur de papillon ! mieux encore, acharnée à prouver la profondeur de son chagrin, elle a décidé de ne plus chanter.
Jamais plus ! à moins que l'ingrat Lauragais ne lui revienne de cette" galère" genevoise...
Florian tisse sa toile autour de cette charmante libertine en proie au mal d'amour.
Le voici introduisant un pauvre jeune homme, accordeur de clavecin et compositeur inconnu.
Un air gracieux s'échappe soudain, Sophie écoute, prodigue un conseil, plaint le jeune homme qui a un nom impossible et pâlit : sa femme de chambre apporte une lettre !
C'est l'écriture du méchant Lauragais ! serait-ce un "arrêt de mort" ou un retour de flamme ?
Sophie n'ose lire, se lance, soupire, sourit...
C'est le Ciel dans la tombe : Lauragais revient ! elle l'aime et il revient !
Lauragais est à Genève, au château de Martini, il sera de retour à Paris d'ici quatre jours !
Ce bonheur est si grand que Sophie en profite pour baptiser l'accordeur:
"Prenez le nom de Martini, c'est un nom ravissant."
Et, Florian, tenace, ose le tout pour le tout , sans vergogne, il propose une vengeance d'amour " à la Guitry " :
"Parce qu'il ne revenait pas, vous lui restiez fidèle, il revient, trompez-le."
Sophie approuve cete formidable logique:
"Oui, je le trompe pour me venger du chagrin qu'il m'a fait ."
Radieuse, elle se prépare à un séjour à Rambouillet chez Florian vainqueur, et fredonne l'air du jeune nouveau  compositeur "Martini", un air destiné à un brillant avenir chez les âmes sentimentales:
"Chagrin d'amour dure toute la vie".
Le jeu de l'amour et du plaisir, la ronde de l'amour vrai et des désirs volages, la valse du chagrin et de l'ironie, tout cela tourbillonne et se pare d'un beau nom: l'esprit à la française: vive Guitry !

A bientôt,

Lady Alix

Sacha Guitry et Yvonne Printemps: 
le couple le plus sulfureux des années 20

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