Trilogie de Capri, Partie III chapitre 5
Visite impromptue d'une maison haut- perchée
Ou un soir sur un balcon d'Aanacapri, entre guide volubile et propriétaire taciturne
Il ne nous restait qu'une poignée de jours, autant dire rien, avant de reprendre le bateau qui nous éloignerait pour d'interminables mois d'un nouveau fugace séjour sur l'île de notre seconde vie.
Pourquoi s'entêter à considérer comme patrie de coeur cette maudite citadelle divine, hantée des ses grottes marines à ses cavernes montagneuses? pourvue d' un climat capricieux, n'hésitant pas à infliger ses humeurs ondoyantes, et revêtue de ses roches fauves à ses bosquets sauvages, d'une beauté trop puissante pour ne pas vous réduire à l'état de pauvre chose piteuse et insignifiante ?
Ce mystère ne serait jamais éclairci, et d'ailleurs quelle importance ?
Nous ne pouvions même pas nous glorifier de compter parmi les rares à avoir subi le mal de Capri, cet espèce d'attachement irraisonné qui vous fait vous languir au loin et resplendir de joie puérile à la descente du bateau: vous êtes revenu chez vous, du moins le croyez-vous ...
Mais, où habiterez- vous ? A moins d'avoir une Sirène dans votre famille ou de vous métamorphoser en mouette, vous ne serez que toléré une , voire deux semaines, puis, ramené à la raison: vos moyens ne vous permettent que d'imaginer le roman de votre maison à Capri... Toute l'adoration que vous apporterez à votre île divine n'y changera rien, votre désir de prendre racine n'aboutira jamais, sauf miracle ...
"Ou vente aux enchères..." insistait l'Homme- Mari, certain qu'au bout de quelques dizaines d'années de patience, le prix exorbitant de la "Maison ensorcelée", cette masure au charme insistant qui aurait abrité un ancêtre assez obscur pour être véritable, baisserait de façon vertigineuse., faute de gens assez fous pour se toquer d'une demi- ruine perdue au fond du vallon le moins fréquenté d'Anacapri...
En attendant cette issue splendide, nous tentions de visiter des mignonnes et minuscules Villas divisées en quatre, voire dix parties, des cabanes écroulées en surplomb d'un précipice, des oliveraies en friche d'où émergeait le toit rompu d'une hutte de berger, des appartements exquis, aux belles voutes, aux jardins en fouillis de jasmin, mais délabrés de la cave au grenier et absolument impossibles à restaurer sans une énorme fortune,...
Enfin la collection des pires taudis parsemant les romantiques sentiers de l'île !
De temps à autre, lasse de nos pérégrinations caillouteuses, je revenais accomplir nos courses obligatoires et pragmatiques, (pourquoi mourir de faim à Capri sous prétexte que l'on ne puisse s'enorgueillir du statut pompeux de propriétaire d'une cabane exagérément coûteuse ?) vers la via Giuseppe Orlandi, haut- lieu du commerce pittoresque d'Anacapri, en empruntant les ruelles les plus détournées, une sorte de fatalité m'obligeait à des rencontres désapprouvées par l'Homme- Mari, mais terriblement amusantes.
En particulier le Fou, petit homme bavard et des plus aimables, qui s'ingéniait à m'honorer du titre flatteur de Reine de France...
Cet aimable huluberlu sautillant comme un moustique et volubile comme un vol de mouettes, me promettait lui aussi des merveilles capriotes, n'était-il à l'entendre le confident, l'homme de confiance, l'oreille d'une nuée d'extraordinaires personnages dormant sur des sacs d'or enfermés à triple tour dans les refuges helvètes... En particulier, me racontait -i l à sa manière imagée, gesticulant des pieds à la tête afin de renforcer son discours fleuri sentant bon le parfum des exagérations exquises, ne gardait- il farouchement hors d'atteinte des bandits napolitains, la demeure d'un haut dignitaire, mystérieux natif d'Anacapri, qui en exil dans un pays de neige et de glace , s'était acquis une fortune des plus enviées par ses anciens compatriotes...
Le charmant Fou ajoutait que sa mission de gardien prodigieux s'accomplissait entre Capri et la contrée glacée , ainsi à chacune de nos divertissantes conversations, m'annonçait- il son prochain départ, sans que jamais je n'eusse de preuves de ces voyages lointains...
J'ajoutais pourtant foi à ces bavardages, au point d'avoir l'intention louable de déposer au nom, sans doute faux, de ce drôle d'oiseau capriote des victuailles de notre sud de la France chez un boucher débonnaire du voisinage de la piazza Caprile. "
Bien sûr, madame si belle, vraiment une aristocrate, la reine de France n'avait pas de plus beau sourire, vraiment, tout le monde me connaît della piazza Vittoria à la via Follicara, Laissez votre cassoulet partout ! Je le retrouverai et je vous bénirai, même les pieds dans la neige là-bas, dans ce pays où règne mon patron si riche ..."
Hélas, j'avais bien pensé au maudit plat de haricots toulousains, au point de le dissimulé au fond d'un sac de voyage, ce qui constituait une terrible prise de risques ! Nul douanier irascible ne m'avait heureusement mise à l'amende, l'Homme -Mari n'avait eu aucun soupçon... Ainsi, saine et sauve, nantie du récipient précieux, pesant lourd et m'encombrant beaucoup, je m'étais évertuée à le remettre en bonnes mains. Or, comment se comporter gracieusement sur la si élégante via Giuseppe Orlandi d'Anacapri en balançant un bizarre plat du sud-ouest de la France dans sa main ?
Le hasard, qui paraît-il n'existe pas à Capri, montra son nez en la personne de Salvo, fort intrigué.
Je tentai de m'expliquer, de me disculper, de soupirer lugubrement , Salvo ne se laissa pas attendrir, d'abord il ignorait de quel Fou je parlais, ensuite, pourquoi perdre mon temps à courir après un pareil individu, aussi peu capriote que possible, un bocal de cette mixture française à la main ?
Nourrir les chats de la communauté Féline d'Anacapri, voilà qui prouvait notre lien avec les naturels du pays des Sirènes, mais s'obliger à tenir des promesses étourdies à un personnage douteux et de surcroît inconnu, voilà au contraire qui relevait de la plus ridicule inconvenance...
"Cara amica, vous êtes trop dévouée, essayez de vous montrer plus circonspecte, tout le monde ne vous veut pas que du bien ! vous avez bonne réputation, toutefois gardez-vous de ceux qui aiment manipuler les étrangers naïfs, ne vous vexez pas ! Je sais que notre pays est celui de votre coeur, seulement vous n'y venez que deux ou trois fois l'an, et votre mari clame trop fort son envie de dénicher l'impossible; une ruine historique à bas- prix ! un âne à trois têtes cela serait plus facile !
Voulez-vous me faire plaisir ? Donnez- moi cette chose que vous cachez si mal, mon chien aime bien la nouveauté, vous savez comme il a apprécié le foie- gras que m'avait envoyé votre mari ! Depuis, ils s'adorent tous d'eux , mon chien n'est pas un ingrat, ce qui montre encore une fois la supériorité de certains animaux sur les hommes mauvais et calculateurs...Ah ? vous par contre, vous détestez le foie-gras ? Je reconnais votre bon goût, le contraire m'aurait étonné ..."
Délestée de mon fardeau gastronomique, je promis de venir rendre visite le soir-même à mon mentor éternel en sa somptueuse boutique des hauteurs du village, à condition qu'il ne souffle mot de cette sombre histoire de cassoulet prodigué à un adorable caniche répondant au doux nom de "Chéri', hommage rendu à notre Colette qui acheta une maison,( d'ailleurs à vendre mais hors de prix), dans une ruelle délicieusement "coupe-gorge" d'Anacapri.
Le soir tomba en dansant sa valse lente sur les falaises adoucies de lumière rose, la discussion décousue entre amis francs et éloquents se prolongea fort tard, qu'avions-nous dit les uns et les autres ? Beaucoup de bruit pour beaucoup de rires, et le sentiment d'une amitié réconfortante en ce fol univers ...
Le caniche blanc comme neige s'accrocha à moi en me couvrant d'effusions, le cassoulet sans doute ... Mais, Salvo resta impavide, en dépit d'un regard joyeux qui avouait tout !
L'Homme- Mari ne se doutant de mon forfait, est maintenant d'une humeur charmante alors que nous cheminons le plus lentement possible, pourquoi se hâter sur la via Caposcuro, au pied du Monte Solaro, quand le couchant rougit la mer laiteuse ? A cette heure étrange, l'île s'emplit de rumeurs, de chuchotements, de voix anciennes, et de craquements angoissants, l'île s'éveille à sa vie nocturne, et le sentiment de notre insignifiance nous saute à la figure.
Nous longeons des jardins de citronniers, des vergers aux belles statues blanches, grecques d'esprit et d'harmonie, des murs à la mode romaine, des arcades, des escaliers supportant des cascades de fleurs bleues, voici un escalier grimpant vers l'ermitage de la Cetrella, (la plus ensorcelante et la plus fatigante excursion) et un autre des plus raides, qui descend vers notre minuscule via Rio Caprile. Au loin la mer ne bouge plus, au-dessus de nous, le ciel s'empourpre, les oiseaux se taisent, et une voix s'écrie:
"La reine de France ! C'est le Ciel qui vous envoie ! Venez, oui, votre mari, il a tant de chance, le sait-il au moins ? Venez, l'escalier à droite, ne glissez -pas, ce serait dommage, mon patron, le riche diplomate, est tout juste revenu de son nouveau pays de la neige pour vous être présenté, vous savez, sa maison est à vendre ...Oui, celle-ci , celle qui se dresse au milieu du chemin, admirez cette terrasse, un vrai jardin suspendu, ah, vous ne voyez rien, entrez, je suis si heureux de vous présenter, mon patron a oublié son italien, mais vous parlez anglais ? "'
"Mon Dieu, c'est l'aimable Fou !" dis- je à l'Homme- Mari, éberlué de tant d'allégresse à l'égard de deux visiteurs imprévus...
" Crois-tu que cela soit un traquenard ? "
"Certainement ! Soyons prudents, si tu veux mon avis, on nous prend pour des alouettes prêtes à être plumées !"
L'Homme- Mari s'amuse de ma méfiance, et d'un pas assuré grimpe vers la porte de cette maison obscure...Qu'allons-nous y trouver ?
A l'an prochain pour la suite!
Lady Alix ou Nathalie-Alix de La Panouse
![]() |
Coucher de soleil à Anacapri octobre 2025 |

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire