Trilogie de Capri
Partie III Chapitre 6
Fureur napolitaine au soleil couchant
Notre mentor sautille sur son balcon et jacasse comme une mouette, l'implacable, le légendaire, le tout-puissant sens de la courtoisie, cette vertu éminemment capriote m'ordonne de ne pas piper mot tout en arborant un sourire trop forcé pour être honnête.
.En réalité, les feux languides du couchant teignent de rose ce domaine suspendu entre deux traverses, l'atmosphère se remplit de dangereuse volupté, de tendre nostalgie... Les Sirènes soupirent dans l'ombre palpitante de reflets orangés. C'est l'heure où Capri vous fait perdre la tête et embrase votre âme; vos yeux se noient dans les éclats pourpres du soleil épousant la mer soumise... Et votre "entendement," si cher aux philosophes français, sombre d'un seul coup: il n'y a aucune place au moment du couchant capriote pour la philosophie !
Le violent parfum d'un buisson de grandes fleurs m'accable, la mine de l'Homme- Mari m'accable et la certitude de pratiquer l'art de la diplomatie m'épuise à l'avance. nous sommes , comme d'habitude, tombés dans un piège. Cette maison aux blessures apparentes malgré sa position sur un perchoir odorant appartient manifestement à un redoutable personnage qui va tenter de nous la proposer à un prix capriote, autant dire terrifiant.
Mais comment refuser d'entrer à notre charmant Fou si alerte, et empressé ? Le voilà qui insiste afin que nous avancions à tâtons dans le jardin privé d'éclairage, je trébuche, soupire en éraflant ma main à un rosier gigantesque, et supplie que la visite se fasse à l'intérieur. Cette maison cache-t-elle des surprises admirables ? Je suis curieuse et résignée à la fois!
Par contre, on nous attend ce soir, je ne sais plus qui , je ne sais plus où, qu'importe ! L'excuse restera habile, et notre visite obligée cessera à la nuit tombée, d'ici une poignée de minutes si l'on en croit les brumes améthystes voilant l'or du couchant. Ainsi, courtois mensonge ou vérité imprévue, nous repartirons en affectant un esprit plein d'admiration et un coeur de gratitude envers notre guide et, qui sait, le maître des Lieux, dont on devine la masse derrière une fenêtre chichement éclairée...
Ces belles finesses ne sont perçues ni par l'Homme- Mari, qui semble ausculter murs et plafonds des plus jaunis et fendillés, ni par l'aimable guide emporté par son enthousiasme délirant.
Nous voici entassés dans un couloir remarquablement étroit et horriblement garni de vieux sacs, paquets et caisses de toutes tailles. un grognement sarcastique résonne, c'est la façon dont le Maître des Lieux, ce grand personnage ayant fait fortune dans un pays de neige et de glace, nous souhaite la bienvenue.
"Venez ! Il va être si content ! une telle chance, la visite de très importants français, des gens qui aiment tant Capri, comme vous allez lui plaire, vous, Madame, avec votre allure, oui, vous souffrez, vous êtes malade, mais cela vous va si bien, je vous présente, est-ce utile d'ailleurs ? Qui ne vous connait pas ?"
Ce déluge de flatterie me met très mal à l'aise, je sens le piège se refermer en la personne d'un monsieur replet et taciturne qui me désigne une chaise couverte de vêtements en piteux état, l'aimable fou comprend aussitôt l'horreur de la situation et se précipite sur ce fatras peu ragoûtant. Je m'assois en feignant une apparence désinvolte, l'Homme- Mari salue en français, n'obtient aucune réponse et s'installe sans broncher en face du singulier haut personnage.
L'aimable fou essaie de nous détendre en gesticulant autour d'une bouteille de vin blanc capiteux :
"Dai ! un élixir rarissime, le fameux vino bianco di Capri, une bouteille historique qui aurait plu à Axel Munthe lui-même, et à son amie la reine de Suède, heureusement que la Signora est plus gracieuse à regarder, cette reine, la pauvre, un tas d'os! Ah, les dames françaises au contraire, enfin, pas toutes, mais la Signora et ses amies, ses soeurs, ses cousines telles que je les imagine, elles ressemblent à des biches éplorées, c'est si adorable! leur charme est imbattable, même si nos beautés de Capri ont ce petit côté grec qui surprend toujours ... Un peu trop autoritaire tout de même, nos belles Capriotes, elles ont un sang bouillant, un caractère de volcan, elles savent gouverner les pauvres hommes, et moi, en homme sage, je ne me suis jamais laissé mettre la bride sur le cou, c'est plus prudent. Andiamo, Dottore, un verre, un seul, buvez avec moi et mon patron, la vie paraît tellement plus douce après !"
l'Homme- Mari est bien tenté, mais un reste de bon sens assorti d'un regard sévère de son épouse Bien-Aimée, l'incite à repousser l'offrande ! Gardons les idées claires ! Manifestement, on a besoin de nous, on a toujours besoin de naïfs à Capri ou ailleurs, mais naïfs, l'Homme-Mari et son Epouse-bien-Aimée, ne le sont qu'en apparence Ces deux olibrius se trompent de proie... En attendant, comment fuir cette maison qui malgré son jardin délicieusement en fouillis sur sa terrasse, a tout l'air vétuste, quant à son prix, je crains un montant gigantesque , appuyé de la ritournelle "Vous êtes à Capri, et cette vue n'a pas de prix !"...
" Nous allons visiter, ensuite vous nous direz votre prix, surtout, veillez à ne pas blesser le propriétaire, il est très sensible, voyez-vous, cette maison, elle lui vient de son père, un bon maçon, c'est lui qui l'a construite, il l'a tirée du roc! et même avec le permis, c'est très rare ici ... Enfin, je pense, je n'en suis pas si sûr, mais qu'importe le permis ? L'important, c'est la maison, vous l'aimez n'est-ce -pas ? Depuis le jardin en terrasse, vous aurez vue sur Ischia, et même Ventotene, par temps clair, autant dire chaque matin, la maison est un peu négligée, une femme de ménage manque cruellement, j'en cherche une sans espoir, voyez-vous, elles fuient toutes, personne ne veut travailler , c'est la maladie moderne, Signora!
Mon pauvre patron ne reçoit plus ses enfants qui se méfient de la chaleur, et redoutent la lumière de Capri, c'est terrible, le froid de leur pays natal leur paraît plus sain, alors, moi j'occupe la place, mais je ne fais pas grand chose, un coup de balai, et encore, de toute façon, le vent se charge de balayer, les fenêtres restent ouvertes, et je range la cuisine à l'arrivée du patron, j'ai tant de choses à faire sur l'île, j'aide les uns, je secours les autres, je ne suis jamais au même endroit ! je discute avec les touristes, je sers de guide ou de cameriere ici ou là, un véritable homme à tout faire , quelle vie ! "
Je soupire, et tente de reprendre l'assurance d'une personne déterminée à se sauver au plus vite.
J'observe aussi aimablement que possible que les enfants du haut personnage, diplomate ou mythomane, souhaiteraient peut-être un certain confort, voire d'un état de salubrité et de propreté non moins réconfortant, la vue sympathique mais habituelle sur l'île d'Ischia ne suffisant guère à meubler, chauffer et décorer une maison qui se voudrait accueillante...
Un reniflement indigné me coupe dans mes efforts de diplomatie élémentaire: manifestement le haut personnage comprend mon français et mon édifiant discours lui déplaît; l'orage menaçant d'éclater, l'aimable fou saisit la première solution à sa portée, d'un geste princier, il nous suggère de filer à la recherche de la beauté cachée au sein de cette maison d'une affligeante banalité, Capri ou pas !
Nous avançons ainsi en traversant l'ancien salon dévolu au coucher de notre guide , le plafond présente des taches inquiétantes, et on nous prie de ne pas y prêter attention, ah, la fatale humidité de Capri!
Le balcon nous tente, l'air frais nous redonne une belle humeur, encore empourprée la mer ondoie langoureusement, au bout du golfe, miroitent les tremblantes lueurs de Naples, l'étoile du berger nous salue dans un ciel de sombre velours, poudré de volutes argentées.
Ce chatoyant spectacle nous émeut mais nous savons qu'il faut nous en méfier, les sortilèges de l'heure des Sirènes risquent de nous égarer, restons impavides! Il en va de notre vie ou presque !
Un petit tour au pas d'un touriste pourchassé par ses créanciers, une visite rapide de la cave obscure, une balade presque en aveugle sur les allées bordées de buissons touffus, et nous revoilà dans la cuisine jaune! Le haut personnage n'a pas bronché, sa mine est aussi jaune que la teinte enlaidissant les murs ;
Je suis désolée de devoir causer un immense chagrin à mon brave Fou, mais la sentence va tomber.
"Combien en donneriez-vous? Je désire votre avis." articule le haut personnage en français.
Le silence qui accompagne cette injonction devient effrayant.
"Allons, un bon mouvement, une belle, grande agréable maison, avec vue sur Ischia, comme celle-là, c'est si incroyable, c'est l'affaire du moment ! Nous ferons un effort, rien que pour vous ." renchérit notre Fou dont la bonne volonté indique l'engagement dans la fameuse affaire du siècle ...
L'Homme-Mari arpente la petite pièce, sort un instant dans l'étroit couloir, considère le plafond, jette un coup-d'oeil peu encourageant sur la vitre cassée de la fenêtre, et finit par énoncer un chiffre qui résoudrait en France l'âpre problème de logement d'une famille nombreuse à condition qu'elle soit douée de goûts simples et accepte de vivre dans un village du Sud-Ouest démuni d'épicerie, de salon de thé, de librairie et d'école maternelle ou d'école tout court .La poursuite du bonheur pour les âmes sages ne cultive-t-elle le goût de la pure sobriété biblique ?
J'approuve ostensiblement la belle hardiesse du courageux Homme- Mari ,l'amour conjugal le lui doit bien. toutefois, un grand effondrement me bouleverse corps et âme, un prix manquant à ce point de gloire, niant la superbe réalité du roc capriote, et jaugeant cette maison à l'instar d'un pavillon mesquin installé dans un quartier sans grâce, sonne un défi d'une insolence insupportable.
Allons-nous ressortir vivants de cette visite impromptue après ce qui risque d'être pris pour une déclaration de guerre contre les maisons capriotes bâties à la va-vite dans les années 1980 ?
Le silence nous entoure d'un mur de plomb... Silence terrible, prélude aux tempêtes de l'apocalypse !
Le silence se rompt, et une cacophonie éclate, l'apocalypse tant redoutée prend une forme verbale des plus hallucinantes !
Le haut personnage secoue sa masse, se dresse sur son siège, lève ses bras corpulents vers le plafond fissuré, et son visage furibond ,de jaune tourne au vert, puis au violet. L'aimable fou se contente de gémir lugubrement, la brise du soir ouvre la fenêtre afin de donner son opinion personnelle, et, ainsi conforté dans sa fureur par un ambassadeur du dieu Eole, seigneur des vents, voici le maître des lieux qui nous abreuve d'un flot d'imprécations évoquant les malédictions des démons de la montagne !
J'essaie de calmer ce volcan en m'empêtrant dans des explications fumeuses qui font fumer d'autant plus l'ire de notre hôte malgré lui.
"Le manque de permis, la restauration obligatoire de l'ensemble, les pièces peu nombreuses, l'étroitesse du balcon, les fissures annonçant une reprise du toit, malgré le romantisme du jardin, et la vue sublime, comme partout à Capri, nous obligent à rester modérés, et si vous persistiez dans cette volonté de vendre la maison de votre famille, mon époux pense que vous trouverez facilement un bon acheteur, être raisonnable aide à avancer ! Quelqu'un comme vous le sait bien sûr..."
Mais non, ce personnage n'en sait rien, et meurt d'envie de nous jeter par la vitre cassée de la fenêtre !
L'aimable Fou nous montrte la porte, ce qui prouve son bon-sens, et d'un ton lamentable, nous supplie de déguerpir !
Nous dégringolons l'escalier fragile, sautons par-dessus le portail bizarrement fermé, et trébuchons sur les marches de la traverse obscure, une galopade nous insuffle une jeunesse que nous pensions perdue, c'est le miracle de Capri, nous dévalons la via Rio Caprile en imaginant avoir une armée de Carabiniers sur nos talons, notre portail est entre-baillé, j'oublie toujours de le fermer, quel bonheur, nous voilà en sécurité sur la pelouse humide de rosée vespérale, l'Homme- Mari cherche la clef, horreur, l'aurait-il égaré en route ? Miracle encore, je l'avais dans mon sac !
Nous respirons, assis sur les fauteuils particulièrement inconfortables parsemant notre loggia à l'allemande, une version massive du gracieux "stile caprese". La Villa qui nous abrite de temps à autre se veut une évocation nordique du raffinement italien et de l'esprit grec... Mais, au moins, sa solidité défie les tempêtes et nargue les colères du Vésuve...
"Je n'en peux plus de ces baraques, de ces propriétaires gourmands, de ces Fous que tu rencontres comme s'ils tombaient de la lune, passons par l'autre entrée et pour une fois, faisons une folie, j'ai envie d'un risotto, tant pis s'il nous ruine, notre départ est proche, notre vertu me fatigue, nous méritons un soir au restaurant ! De toute façon, si nous restons au bout d'Anacapri, le cours du risotto restera lui très correct, rien à voir avec celui de Capri- village, sans oublier Positano, exquis mais... "
" Mais, cela en valait la peine ! Gaudeamus, réjouissons- nous ! Carpe diem.. Ciel ! Salvo appelle, il est inquiet, on nous a vus grimper dans ce qu'il pense être la maison du péril, je le rassure, nous sommes vivants et affamés, demain, j'irai tout lui raconter, ce soir nous appartient ... Vois-tu, dans cette commedia dell'arte de tout à l'heure, je vois la signature des Sirènes, une seule maison nous attend, celle du jardin sauvage, en bas de la vallée... La négliger nous porte malheur.
"Oui, mais allons-nous attendre dix, voire vingt ans, trente ans que la fortune ou le trésor de T ibère nous inondent de leurs bienfaits?
Osons fuir cette île et voir ailleurs, l'Italie ne se restreint pas à Capri. Il en va de notre raison."
L'Homme- Mari a raison de s'occuper de notre raison, mais est-ce vraiment raisonnable ?
A bientôt!
Lady Alix ou Nathalie-Alix de La Panouse
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Le Monte Solaro depuis le toit de la Casa Rossa, Anacapri Septembre 2025 Crédit photo Vincent de La Panouse |
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