Trilogie de Capri
Partie III chapitre 9
"Vivere è bellissimo"
L'hiver s'acharnait dans ses ultimes combats, cette année, le ciel ne cessait de se fondre en eaux, le vent d'arracher branches lourdes ou frêles, arbres vénérables ou jeunes plants, et de nous tenir reclus, assombris, incertains, frileusement blottis autour d'un feu suppléant à l'absence de chauffage, et de bougies ne nous consolant guère des coupures de la fée électricité.
L'Homme- Mari , mine endeuillée et démarche courbée, inspectait le toit, raclait les poutres, soupirait lugubrement à la vue de chaque fuite imprévue meurtrissant nos murs et ébouriffant les bassines placées, déplacées, replacées, selon l'agaçant rituel de la vie quotidienne dans les très vieilles maisons.
Pour le moment, nulle catastrophe ne pointait son museau sournois sur notre horizon, mais, l'imagination, cette farfelue jamais disciplinée, mettait son grain de sel et nous accumulions les drames à venir, en souhaitant qu'ils ne déferlent jamais !
Le bon docteur de famille s'était souvenu de mon inertie à propos d'un fatal examen ...Son sermon glaçant m'avait obligée à me conduire en grande personne responsable, ainsi m'attendait- on dans un endroit inconnu d'une cité médiévale voisine afin que je prouve ma bonne ou ma désastreuse santé ... Perspective fort peu printanière, au point que je m'usais en fallacieux prétextes afin de reculer ou carrément anéantir la confrontation avec des machines angoissantes.
Comme si ce cortège de malédictions ne suffisait pas à notre bonheur, Fils Cadet, ne se doutant manifestement guère de l'état de nos nerfs, venait de confier à nos personnes frigorifiées et encore malmenées par les maux de la cruelle saison, un de nos nos trésors familiaux la jeune personne de six étés au prénom et au profil de déesse antique.
Mon Dieu, quelle bonne fortune, mais qu'allions-nous devoir inventer, pris au piège de notre vieille maison soudain métamorphosée en un aquarium cerné de marécages, et menacée de la levée d'un torrent impétueux, afin de distraire une si charmante petite déjà pourvue d'un caractère assuré et d'un tempérament affirmé ?
Nous aurions dû rayonner de bonté et de santé, d'enthousiasme et d'imagination. Or, il nous semblait être deux pauvres créatures décaties, indignes de la belle mission d'aider une jeune écolière à affronter la prodigieuse pyramide de devoirs scolaires se dressant sur la table de la salle à manger. Sous la lumière blême émanant du ciel gorgé de pluie, cahiers de dictées, livres de lecture et calcul en tout genre s'élevaient afin de narguer notre paresse désenchantée, et le climat fait pour les grenouilles.
La situation n'avait franchement rien de réjouissant. Qu'importe ! notre devoir était de convier le printemps à la maison, coûte que coûte, à force d'entendre nos supplications, il reviendrait !
L'Homme- Mari avait du mal à se relever de sa douloureuse péripétie chez un spécialiste toulousain, je m'angoissais sottement au fur et à mesure qu'approchait la date de cet examen dont le résultat me libérerait ou au contraire m'accablerait, et le mal d'Italie nous rongeait sous les attaques du vent aigre mêlé de pluies coupantes. Le volcan de six étés fit se lever le soleil disparu, et les deux pauvres choses mal en point que nous pensions être se relevèrent de leurs cendres en un battement des cils de l'adorable jeune enfant.
Le miracle des beaux jours tardait toutefois: privé de son secours, comment égayer, voire instruire, ou tout au moins apaiser, une enfant galopant de pièce en corridor à l'instar d'un poney capricieux ?
Ainsi va la vie, nous évoluons sur des buissons d'épines, et sans savoir pourquoi respirons tout à coup la senteur des roses. L'essentiel est de garder l'espoir, un farouche, un puissant, un irrésistible espoir, c'est ce qu'affirmaient les amis de Capri, reclus eux aussi sur leur île que les tempêtes s'exténuaient à transformer en citadelle fantôme dansant au faite de vagues démesurées.
A Naples, on restait de belle humeur, malgré la pluie qui maltraitait sans pitié depuis un bon mois, l'art du bonheur sous les orangers...Même le Vésuve perdait de son arrogance, noyé de brumes sur fond de ciel emperlé de gris ! et les bateaux n'osaient traverser le golfe, laissant les îles avec leurs ailes bleues repliées sur leurs falaises, pareilles à des colombes endormies pour l'éternité...
Salvo, pareil à un capitaine courageux, narguant la violence des orages, entre ses jardins dévastés, les soins à prodiguer à Flavia à la santé fragile, et surveillant ses affaires durant le séjour de sa fille, Giulia, nouvelle et radieuse mariée, en quête à Milan de marchandises sublimes à offrir aux clients cosmopolites d'Anacapri, s'obstinait à garder ferme son cap.
"Ne désespérons -pas, cara amica, gardez courage, la pluie ne tue pas, la tempête reculera vite, les arbres repousseront, tenez bon, nous allons nous revoir bientôt, vous respirerez l'air parfumé de notre île, et qui sait, la petite vous accompagnera, imaginez comme elle s'élancerait sur les rochers si elle vous suivait dans vos promenades d'avril! "
J'e l'imaginais en effet, et n'osais répondre que cette enfant charmante s'envolerait du haut des falaises en se prenant pour une mouette si je l'incitais à suivre ce programme. Salvo ne cultivait que depuis peu l'art périlleux d'être grand-père (Le fameux "dessert de la vie' selon les esprits optimistes ) toutefois, il ignorait combien les chères têtes enfantines cachaient d'élans spontanés se révélant particulièrement fantasques.
La chère enfant de six étés patienterait encore avant d'escalader les rudes sentiers du Monte Solaro, les traverses d'Anacapri, le Pizzo Lungo surplombant la Casa Malaparte, (temple rouge sur sa roche à pic dont la crique sauvage vit Brigitte Bardot titiller le bain des Sirènes fort agacées de cette intrusion !) ou le chemin placide de la Migliera.
Même les exquises boutiques tenues par de non moins exquises dames d'un âge incertain et d'une gentillesse irrésistible, recelaient des dangers: comment refuser une babiole, puis une autre à une enfant si ravissante, si allurée sous peine de passer pour une "Nonna" rigide ?
Les chats pouvaient nous être utiles, les nourrir, les caresser, bavarder avec ces Seigneurs répandus sur les toits, l'herbe fraîche et les fleurs du printemps, fortifieraient une bonne éducation vouée au sens des responsabilités et à une grande affection envers Saint-François d'Assise ! Mais, nos propres félins étalés sur les sofas ou blottis au coin de la cheminée suffiraient à insuffler la vertu de dévouement à notre petit elfe en liberté.
D'ailleurs, Salvo n'avait-il raison, à son habitude ? Pourquoi faire un drame de ces quarante jours de déluge ? Un autre héros n'avait-il enduré cette épreuve, enfermé lui aussi en compagnie d'animaux et d'enfants ? Si seulement une colombe daignait se présenter sur nos fenêtres, nous verrions la fin de ce tourment ! Hélas, les oiseaux peuplant les rives sautillaient et s'enfuyaient, effarés par tant d'eaux !
J'envoyais des images tragiques de notre cour envahie par l'eau verte, je nous dépeignais comme une île minuscule, puis, je réalisais un peu tard mon étourderie: aucune vague monstrueuse ne risquait après tout de flageller notre mur d'enceinte ! et la survie était somme toute assez facile... A condition de traverser les ruisseaux des collines, gros comme des torrents, tout au long de la route, ce qui arrachait des cris joyeux à la petite extasiée de l'aventure : devenir amphibie afin d'acheter son pain quotidien, quel délice !
Capri souffrait bien davantage, mais à sa façon, souriante et sereine : les placards des maisons remplis de provisions, surtout des bocaux préparés l'été dernier, le feu rassurant dans les âtres, le vent tenu en respect à l'abri des maisons aux belles colonnes qui en avaient affronté de plus terribles, les chats hibernant avec une sagesse grecque, les enfants babillant en scrutant les facéties des orages depuis leurs toits.
Le port de Marina Grande était vide, les montagnes englouties sous les nuages, les Faraglioni eux-mêmes, ces géants tutélaires, ne se discernaient plus sur la mer en furie, auraient-ils sombré en libérant les Sirènes, selon le mythe ancestral ?
Allons, après la pluie viendrait le beau temps, pourquoi les amis français s'entêtaient- ils à l'oublier ?
Notre petite de six étés était absolument du même avis ! Sous son égide, un rythme infernal enleva notre mélancolie coriace vers d'autres cieux. Je me remis avec entrain à la lecture d'un roman pour enfants, écrit par un Anglais inconnu, l'ensablé G, B Stern, qui maniait l'humour de son pays avec une tendresse capable de faire luire le soleil au coeur des journées les plus sinistres.
Le destin tragi-comique de Brutus, superbe Danois croyant être un petit basset orphelin méprisé, heureusement guidé par son ami, le Griffon philosophe Voltaire, amoureux malgré lui, vers la découverte de sa vraie nature, au sein d'un domaine planté d'oliviers et d'eucalyptus, et fréquenté par des seigneurs bipèdes plus cocasses qu'autoritaires nous éloigna sans l'ombre d'un remord des affres de l'humidité et du travail scolaire.
Quel rempart contre la mélancolie que ce récit délicieusement serti de remarques piquantes et de citations de la plus belle eau littéraire ! La lumière et les plaisanteries surgies en feu d'artifice du vieux livre enfantin firent couler les heures en nous redonnant une humeur printanière.
Comment par contre dérider l'Homme- Mari qui s'évertuait dompter son ordinateur défaillant et à tenter des sorties sous les trombes glacées ?
L'entreprise me dépassait à l'avance, je m'évertuais à lui lire au coucher des extraits du Corricolo d'Alexandre Dumas, lecture à se tordre de rire pourvu que l'on ait pour Naples les yeux d'un amoureux invincible, or, à ma déconvenue, l'Homme- Mari en profitait pour tomber dans les abîmes d'un sommeil réparateur !
Bizarrement, nos soirées prirent un tour joyeux grâce à un cavalier de légende qui nous parut incarner les principes d'éducation exigés par les parents de la petite confiée à nos soins. Le sauveur des jeunes beautés, des Indiens, des pauvres hères et des braves citoyens en détresse dans la Californie d'autrefois, le sémillant Don Diego de La Vega, alias l'éternel Zorro, bien campé sur son Tornado fabuleux, relégua la tempête infernale aux antipodes; et la semaine s'étira vers une date bouleversante: celle du retour de Fils-dernier et du verdict de mon examen abhorré.
La veille, enhardis par un soleil fugace, nous naviguons sur les grandes flaques vers Toulouse, ravis de divertir notre protégée grâce aux amusements du Jardin des Plantes. Malédiction ! A notre extrême désappointement, ce lieu dépeint comme une porte du paradis enfantin, ferme justement les siennes sous notre nez, tempête des jours précédents oblige, honteux et confus, soucieux de divertir la petite de six étés, nous tentons d'affronter le centre historique.
Ce détour illumine notre mémoire obscurcie par les intempéries et le babil de notre adorable volcan; l'alliance de l'Homme- Mari, refaite à neuf, piaffe chez un modeste et aimable artisan tout proche. L'éclat de ce symbole sur la main de l'Homme- Mari avive notre émotion. La petite adorée s'interroge avec un bon sens déconcertant:
"Allez-vous vous marier encore une fois ? En pleine rue ? Mais il vous manque un curé ..."
" Elle a raison ! Si seulement notre ami l'Abbé voulait bénir ton anneau, je ne sais si j'oserais l'en prier... "
Le Ciel aurait-il des oreilles à Toulouse ? L'Abbé, doué d'un l'humour foudroyant et d'une bonté immense comme la mer, se matérialise devant notre trio médusé.
Il n'est nul besoin de prononcer un mot, l'Abbé comprend, l'Abbé approuve, et la bénédiction est donnée ! on se croirait dans un roman de Pagnol !
"J'ai envie de vous embrasser!" dis- je, d'un ton timide, (On n'embrasse pas un Abbé comme du bon pain !)
"Faites!" répond l'Abbé, et le voilà qui s'éclipse, en messager du Ciel et semeur de bonté ...
C'est une histoire de roman, et c'est une histoire vraie... Les meilleurs romans ne chantent- ils la vérité ?
Le lendemain, nous arrivâmes de façon inutile à l'heure à la gare de Carcassonne, on nous apprit sans pitié que le train de Fils Dernier ralenti par les dégâts du mauvais temps, roulerait à une allure de tortue, accusant six heures de retard... J'avais convaincu l'Homme- Mari de trouver refuge sur la grande place de la ville, une fontaine de marbre rouge amuserait la petite, et lui-même lirait ou rêverait en paix, avant que je ne revienne la mine ravagée par la sombre nouvelle que je pensais inéluctable.
Dans la vie, le pire n'est pas toujours sûr, la sombre nouvelle ne vint pas, et c'est le coeur léger que j'arpentai la ville aux boutiques souvent closes aux façades déjà méditerranéennes, à la beauté discrète et touchante, une ville qui avait bien besoin du printemps !
Les mains pleines de mimosas, je me souvins d'une parole prononcée par je ne savais plus qui , peut-être notre ami écrivain de Capri, Arturo, père de la petite personne qui me donnait le titre de Zia, une petite à laquelle la nôtre venait d'envoyer des dessins, des menus présents, une façon d'apprivoiser Capri, et d'adoucir la méfiance des Sirènes...
"Vivere è bellissimo!"
Je marchai sur les nuages en levant haut mes mimosas, fleurs au parfum subtil, sucré, fleurs en exil des collines de l'Estérel et des hauteurs de la côte d'Azur, parfum d'enfance et esprit du bonheur perdu et retrouvé !
L'Homme -Mari et la petite jouaient à s'éclabousser, comme si nous n'avions pas eu assez d'eau, et je leur lançai mon bouquet de mimosas: "Vivere è bellissimo !'
"Donc, tout va bien, quel soulagement, allons fêter cela au chaud, le train a encore du retard... Bien sûr, je ne me faisais aucun souci... La petite a tenté de m'échapper ! Pourvu que son oncle la calme ... Ah! un second miracle, un message: le train entre en gare dans cinq minutes si on ne nous ment pas. Dans l'angoisse, j'ai laissé la voiture sur un quai dont la barrière s'est fermée aussitôt : un piège pour gens pressés ! J'espère que nous pourrons en sortir..."
Deux jours plus tard, un flot exubérant de Véroniques bleues et Violettes, parfumées à outrance, ruisselait sur notre pelouse à la place du sempiternel fleuve de boue, le soleil virevoltait sur les fleurs des pruniers et les écureuils se poursuivaient, étincelants et frétillants, entre les branches des arbres endoloris, fièrement parés de leurs tendres bourgeons.
Main dans la main, Fils Dernier, sa nièce et moi-même, eûmes la fantaisie de crier "Vive le printemps", trois fois s'il vous plaît, au bout du bout de notre bosquet, en surplomb des eaux argentées de la rivière bavarde.
Le printemps encore mal éveillé, l'entendit certainement ...
A Capri, bien sûr, il s'épanouissait déjà !
A bientôt pour ces chroniques d'ici et de là, entre Capri et la verte campagne toulousaine,
Nathalie-Alix de La Panouse ou Lady Alix
Trilogie de Capri
Roman "Les amants du Louvre"
Textes variés : Pages Capriotes et Contes du vieux château
Contes d'une malle prodigieuse
Critiques littéraires
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire