samedi 6 juin 2026

A la recherche de Roberto d'Anacapri: trilogie de Capri Partie III chap 15

 L'insaisissable Roberto d'Anacapri: l'art de courir après notre sauveur 

La maison ensorcelée

Trilogie de Capri Partie III

Chapitre 15

Les périlleuses explorations des rios capriotes, hélas privés d'eau depuis l'Antiquité ou à peine un peu moins, méritaient certainement que nous y consacrions le plus clair de nos fugaces séjours sur le divin rocher.

N'étions-nous venus que pour  cultiver ces deux choses essentielles à la survie de l'âme et du corps : les conversations passionnées et la marche sur les sentiers abrupts ?

"Parla ! insistait Salvo à ma vue, et je parlais ! Mal, puisque notre sauveur éternel fronçait les sourcils en m'entendant encore une fois inventer un mot  qui tenait plus du grec, du latin ou de l'atlante que de la langue des descendants de Dante.

Or, ces promenades exaltées au sein des buissons en fleurs et des ruines éparpillées en aplomb de la mer, couleur de lait ou de vin selon ses caprices, ne devaient en aucun cas nous ôter de l'esprit nos devoirs envers les aimables sauveurs qui nous avaient guidés avec une bonté infinie dans des circonstances bien fâcheuses .

Ainsi, en octobre dernier, par une nuit pétillante de moqueuses étoiles, un drame se joua dans notre modeste cuisine, l'Homme- Mari affamé après une marche torturante et un déjeuner composé de l'air  frais du belvédère du Parco Astarita, à l'autre bout de l'île, tenta de réchauffer ses macaronis vespéraux. il alluma, lutta, ronchonna, se comportant en mari exigeant que les choses inanimées lui obéissent sur le champ, ne récolta que silence et froideur. la pasta resta glacée, et l'humeur de l'Homme- Mari atteignit un degré de température proprement alarmant.

 D'autant plus que le portable de notre très aimable et dévouée jeune propriétaire, engin d'habitude pétillant comme tout portable italien, observait un silence fort désagréable.

 Nous étions seuls face à l'adversité !

"Plus de gaz ! Pourtant nous avons réglé le loyer rubis sur l'ongle, c'est inexplicable, honteux, tant pis pour ce soir, le restaurant sur la Piazza déborde de pizzas en vente libre, mais demain ? Qu'allons-nous devenir demain sans café ? Le bar Grotta Azzura  ? Oui, mais il faut traverser la rue  et tourniquer dans un carrefour pétaradant au risque de se faire renverser par l'armée de vespe du matin  !

 N'oublie pas que juste en face, les temples de la culture, collège et lycée, se remplissent de jeunes conducteurs désordonnés. Jamais je ne me résignerai à pareille chose, nous n'allons tout de même pas courir dans Anacapri en suppliant que l'on nous serve un petit-déjeuner ? il faut agir, ce gaz doit absolument revenir chez nous, si notre amie Napolitaine  ne répond pas, cherchons ici.  Qui peut nous aider ? " 

En fait, une seule personne le pouvait, l'accorte, aimable, serviable, dévouée policière municipale, adorée de tout e la petite ville, et dont la maison moderne bouche la vue de notre Villa patricienne depuis au moins trente ans. (A l'exception de la tour  que nous avions eu l'insigne chance d'habiter, propriété de notre ami Alessandro, désormais louée à des heureux mortels qui y vivaient à l'année, en nous narguant du haut de leurs belles fenêtres à meneaux).

En dépit de ce détail accablant, la maison de la Signora respire les roses, et retentit  de l'aboiement de son jeune épagneul, un chien doué d'une vive et irrésistible curiosité envers les passants, ce qu'il exprime d'une façon qui ne nous perturbe plus, (même si parfois l'envie prend d'autres personnes de s'exprimer un ton plus haut que ce gentil animal en lui infligeant des remontrances bien senties...).

Ce chien débonnaire n'a-t-il le droit de manifester sa passion de la vie en vrai citoyen d'Anacapri ? Surtout ne fait-il la joie d'une excellente personne, qui m'a sauvée, voici deux ou trois ans, devant un portail refusant cruellement de s'ouvrir en me laissant ridicule et angoissée, prisonnière de la rue ?L'H omme-Mari n'entendait manifestement aucun de mes appels désespérés, et j'offrais l'image poignante d'une épouse délaissée, sac enflé de tomates et d'oranges aux pieds, mine larmoyante et pâleur de mauvais aloi sur une île où arborer un teint de velours doré constitue une preuve de savoir-vivre..

Quelle sinistre péripétie me frappait- elle ? Je ne m'en doutais pas, mais rien de très grave, une simple routine dans la vie quotidienne des îliens: l'électricité précieuse venait encore une fois à manquer, bloquant toute communication avec l'Homme- Mari, l'imposant portail et mes espoirs de me débarrasser  au plus vite de ce lourd cabas attestant notre goût pour la nourriture locale.

Au moment le plus pathétique, une forme robuste  surgit de la rue et, tout en me présentant salutations et compliments, souleva un battant du portail et me poussa sur l'allée entourant la blanche Villa. 

Malgré mon émotion et les paroles s'écoulant à la vitesse d'un torrent en crue de cette  serviable dame en uniforme, je compris qu'il s'agissait de notre voisine immédiate, qu'elle habitait sous nos fenêtres, que les pannes d'électricité  ne duraient que le temps de prendre un café chez un ami, et que si je me trouvais encore dans une fâcheuse situation je n'avais qu'à  crier son nom, "Marisa", dans l'air d'Anacapri...

"Appelez- moi, je viendrai ! Des Français comme vous, cela n'existe pas ! Toujours polis, et aimant mon chien, jamais un mot méchant sur ce pauvre petit, il aboie parce qu'il est jeune, et vous, cela ne vous dérange pas, comme vous aimez les animaux !  Allora, venez me voir en cas d'urgence, ou demandez- moi, tout le monde me connait .A presto!" 

L'Homme- Mari s'amusa beaucoup de cette histoire, d'autant plus qu'il fut incapable à son tour de dompter le portail rétif, et il admira la force  autant que le dévouement de cette chargée de la sécurité d'autrui dans les rues d'Anacapri...

Marisa persévéra dans son désir de voler au secours de ces Français à la réputation d'étourderie bien ancrée. Or, excepté  l'oubli de nos clefs sur la table du jardin, ce qui nous obligea à la supplier de nous confier une minute les doubles confiés par notre prudente propriétaire,  à son vif désappointement, nous nous montrâmes exemplaires.

Mais, en cette fraîche nuit d'octobre, rompant avec la courtoisie élémentaire enseignant que nul être civilisé ne devrait perturber le repos de son prochain à l'heure du dîner, nous lançons, dans l'étroite Via Rio Caprile, un cri chargé de toute la détresse qui se puisse moduler en notre italien fantaisiste. 

"Inutile de se lamenter si bruyamment, voici la sonnette !"

 Et le petit chien véloce de se jeter sur la grille, et ses aboiements sonores de couvrir le tintement mélodieux de la clochette que j'agite tout en me repentant de déranger la quiétude vespérale d'une vaillante policière municipale luttant jour et nuit afin de nous garantir calme et sécurité  il serait bien naturel que cette héroïne du quotidien ne nous entende pas...

Ne dort-elle du sommeil du juste, la conscience pure et le corps épuisé par ces marches à la recherche des gens à aider dans le lacis épuisant des venelles d'Anacapri ?

 Que représente notre  manque de gaz à côté de cela ?  Nous sommes des enfants gâtés et pire, des gens en vacances ! Nous ne méritons rien !  et pourtant, un espoir me vient ...

" Prions San Antonio, c'est notre Saint Patron ici,  et  s'il réveille la signora Marisa, je promets d'assister à sa fête l'an prochain en juin !"

L'Homme- Mari doute manifestement de la sollicitude de San Antonio à l'égard de ces Français qu'il a déjà aidé à retrouver la précieuse carte vitale l'an passé..

"Les Saints ne sont pas prodigues de leurs interventions, me chuchote-t-il d'un ton fataliste, même à Anacapri."

Je vais laisser chien et clochette en paix quand  San Antonio, Patron d'Anacapri a pitié de nous une lumière jaillit dans nos ténèbres, et la silhouette de la Signora Marisa envahit le balcon parfumé.

Je raconte le drame du gaz envolé, la signora compatit, réfléchit, ordonne au gentil chien de laisser ce paisible quartier romain retomber dans sa sérénité antique, et d'une voix claire propose un nom, celui sans doute de l'homme de la situation : "Roberto !"

"Roberto est l'ami, le meilleur ami, l'ami d'enfance, de la la signora de Naples, votre propriétaire,  cela compte beaucoup ici, pensez! L'enfance, cela passe si vite, mais les amis restent, Roberto va vous aider, attendez ! Oui ! Pronto ? Roberto ! Les Français ont besoin d'une bombola, tout de suite ! Cinq minutes ? Va bene ! "

Sans quitter sa posture romantique au balcon, Marisa nous explique doucement, il faut bien que cette pauvre dame française saisisse un mot sur trois, que Roberto arrive ! Avec la bombola di gas, dai !

 "Hélas, dis-je, nous ignorons tout du gaz, où devons -nous mettre cette providentielle bombola ?"

La signora me rassure, tutto bene, Roberto sait tout, il remplacera l'ancienne bombola et la ramènera  chez le marchand, de fleurs et d'aliments pour animaux de compagnie, à côté du Bar Grotta Azzurra.

"Nous avons l'habitude, ne vous préoccupez- pas de si peu, Signora, allez- vite retrouver Roberto maintenant, il rentre du travail et ses poules et ses chèvres ont faim !"

Comment ce diable de Roberto a-t-il pu se matérialiser avec une diligence si extraordinaire ? est-ce un être humain ou un cousin des esprits de l'air capriote ?

Le voici !  Un grand gaillard vient de surgir tel Zorro dans cette nuit de velours purement capriote. Campé devant notre entrée au lourd portail électrique, il sourit de manière si spontanée qu'un élan de sympathie irrésistible déclenche une conversation décousue, ponctuée de gestes et de rires irrépressibles, l'émotion nous gagne : Roberto traîne dans un charriot une réconfortante" bombola di gas", sommes-nous sauvés ?

 Hélas ! Roberto nous prie de lui donner la clef du logement où installer son chargement, et nous avouons que cet emplacement reste un mystère de l'humanité. En vérité, nous ignorons tout des usages pratiques de notre logis romantique... 

Je cherche dans les tiroirs, amasse une poignée de clefs hétéroclites, le regard rivé à la merveilleuse bombola qui ne servira peut-être jamais. L'Homme- Mari tape au hasard sur tous les placards susceptibles d'abriter  une famille entière de bombole. Vaines tentatives !

 Radieux et confiant au milieu de ce drame, Roberto garde l'incroyable sérénité des Capriotes de souche qui  ont affronté tant de tempêtes avec le sourire. D'ailleurs, son portable  chante et la voix qui s'en échappe chante encore plus fort, c'est notre gentille propriétaire qui  gazouille à la vitesse d'un ruisseau, elle sait tout grâce à la signora policière municipale, et  nous apprend l'essentiel: le placard sur la gauche, en face de notre entrée, c'est celui qui accueillera la prodigieuse, la miraculeuse, la merveilleuse bombola !La clef ? Celle qui personne n'a vu tant elle nous sautait au visage:

" Accrochée à droite de la porte !"

Rien n'est plus compliqué que la simplicité ...

Là-dessus, Roberto rit encore plus fort, sourit de toutes ses dents enneigées, et hilare, aux anges, m'explique que la gentille amica di Napoli demande à me parler, je suis terrorisée, d'abord par notre exigence d'une bombola à dix heures du soir, ensuite par l'obligation de bavarder en italien, l'émotion a provoqué une sottise soudaine, j'ai l'impression d'être une créature sortie de la préhistoire, époque où  nul n'usait de la langue de Dante. 

Mais non, ma crainte s'envole aussitôt, sous les flots babillards de notre gentille amica di Napoli, je retrouve , sans doute grâce à San Antonio, mon vocabulaire et une certaine forme d'intelligence, absolument naturelle faut-il le préciser ...

Nous nous congratulons avec une magnifique harmonie, je complimente Roberto, "Il nostro salvatore alla bombola !" et l'amica di Napoli , toujours au bout du fil, de rire aux larmes. Puis, toujours emportée sur les ailes de notre gratitude infinie, je promets un cadeau, du vin, des chocolats, en tout cas, quelque chose de français au mois d'avril prochain à ce chevalier errant toujours prêt à fournir du secours sous forme de bombola di gas aux Français affligés, ainsi que notre présence à la fête de San Antonio le 13 juin. Roberto s'incline et nous donne rendez-vous au printemps, l'ancienne bombola repart en sa compagnie, la nouvelle incite l'Homme- Mari à voir la vie en rose. Tout va pour le mieux dans le meilleur d'Anacapri ...

Mais, en ce beau matin d'avril, à l'ombre des pentes d'or vert, des bosquets d'émeraude et prairies parsemées de roches à la nuance de miel sauvage, des vergers de bergamotes et de citronniers éclaboussé de lumière fougueuse, et retentissant des rondes d'oiseaux de mer,  je contemple, perplexe mon paquet préparé en l'honneur de Roberto. 

Où se cache-t-il ce Roberto qui jaillissait en quelques instants au sein de la nuit d'octobre pour se métamorphoser en homme invisible au mois d'avril ?

Depuis notre retour sur l'île, tout le monde nous rebat les oreilles de Roberto, si serviable, si aimable, si vaillant, si courageux, l'ancien élève de Flavia, le compagnon de plage de Giulia et son époux, les jeunes mariés de septembre, enfin, le bien-aimé d'Anacapri! Notre amica di Napoli ne cesse, elle aussi, d'attiser notre sympathie envers cet admirable amico qui sera si heureux, si ému de notre cadeau.

Aussi, laisse-t-elle, chaque jour inondé de la divine lumière de Capri, au lieu du numéro de portable secret, du si renommé Roberto, des rendez-vous de sa part à notre seule intention.

Une fois chez nous pour un" bicchiere di vino bianco" ! Une autre fois, "d'accordo per un "caffè ristretto", surtout pas ce breuvage horrible des Français, ou pire l'affreux "caffè americano", ensuite, "Stasera va bene per un limoncello..."

Mais à chaque fois,  la déception s'invite au rendez-vous ! 

Roberto ne sonne pas, Roberto ne monte pas nos marches glissantes, Roberto ne pousse aucun cri de joie devant mon beau sachet de chocolats toulousains, artistiquement présenté sur la table du jardin, ou du salon, selon l'heure annoncée par les soins de la gentille amica di Napoli... Roberto, ma première intuition ne m'avait trompée, est un esprit de l'air, et je me sens, à chaque envol de cet invisible sauveur d'octobre, au comble de la confusion ...

Le pire se précipite sur nos personnes innocentes une fin d'après-midi sur la piazza Caprile, lieu bouillonnant de vie indomptée à ce moment de la journée qui voit les écoliers se bousculer, les mères de famille s'époumoner et les minuscules véhicules, spécialités de Capri, bondir en s'acharnant à détruire l'ouïe des passants agglutinés sur les plus maigres trottoirs de l'île.

 Au coeur de ce tumulte, un havre de paix me tend les bras, une charmante boutique vantant de mignons vêtements pour enfants coquets habillés avec amour selon des canons un tantinet désuets. noeuds roses, dentelles, blousons  que n'aurait renié Marcello Mastroianni, si sa mère avait tenté de lui en endosser à un âge fort tendre, enfin, un endroit titillant les envies maternelles.

 J'entre, l'Homme- Mari sur les talons, la mine de l'époux conscient de son devoir et déterminé à l'accomplir au plus vite.

"Choisis ce que tu veux, de toute façon, les enfants jugeront ton goût démodé et ne songerons pas à te manifester leur gratitude, sois lucide, essaie de ne pas te ruiner, et filons. iI est encore temps d'attraper le coucher de soleil depuis les ruines romaines de Damecuta, mais si tu pries la jeune fille de te montrer tous les imperméables de sa collection, nous errerons en pleine nuit au risque de nous faire enfermer par le gardien... En juillet, pourquoi pas, mais en fin avril ...

Ce blouson me plaît pour le bébé de Berlin, mais est-ce du 12 mois ?  En bleu bien sûr, le beige est trop commun, qu'en dit la jeune fille ?  Insiste !"

J'insiste, trop contente de la passion subite de l'Homme- Mari à l'égard de la mode des petits, j'insiste et parlemente avec la gracieuse vendeuse qui s'enfonce joyeusement dans les profondeurs de sa réserve. Tout Anacapri semble-t-il a déjà exigé cette taille !

 Nous verrons certainement défiler un régiment de bébés en blousons style années cinquante... En attendant, le soir se devine malgré la vive clarté de cette fin de glorieuse journée d'avril. Au-dehors, le vacarme grimpe plus vite que la température d'un malade atteint de forte grippe, et je suis désolée de hurler en étalant un adorable imperméable rose inventé pour parer les petites filles romantiques de l'île. 

"Pour le bébé de Marseille, en 18 mois, qu'en penses-tu ? "

L'Homme- Mari n'entend pas un traître mot, mais ne pense que du bien de mon choix; hélas, là encore, notre sosie de Graziella secoue la tête: inutile de descendre dans les entrailles d'Anacapri, la taille du bébé de Marseille n'existe plus, toutes les gamines de cet âge à Anacapri affrontent les averses de printemps parées de cette exquise création à la coupe tellement dans l'esprit italien, mais, peut-être, le mois prochain ou d'ici l'automne...

"Vous reviendrez comme toujours, Signora ?  Alors, j'en garderai un, mais la bambina va grandir, que décider pour la taille ?  Ah ! "

Le "Ah" s'adresse à notre portable pour deux. Plongée dans un abîme de réflexion vestimentaire, je repousse cet engin vers l'Homme- Mari qui s'oblige à répondre, et aussitôt se met à crier d'une voix couvrant les vociférations de la rue:" Je ne comprends rien ! Prends- le !"

A cet instant précis, une vespa racle le trottoir, un mini-bus froisse une Fiat en sens inverse, un groupe d'adolescents en interpelle un autre, et au sein de cette cacophonie, une petite voix murmure très loin dans le maudit portable quelque chose qui évoque ..."Uova" insiste la petite voix ..

Ciel ! Uova ? L'amie de Naples, notre propriétaire ! Mais pourquoi scande- t-elle ce mot étrange, uova, uovo ?

"Pronto, si, si, cara amica ! Roberto ?  Devant le petit portail ?

 Uova ? Non, je ne comprends pas, en fait, nous discutons avec une vendeuse qui paraît anxieuse à l'idée que nous puissions lui acheter un article, c'est très bizarre, la collection serait-elle réservée aux Anacapriotes ? Non, je plaisante, chère amie, oui, sur la place, le magasin pour enfants. 

Ainsi, Roberto est devant le petit portail ? Mais qu'il patiente deux minutes, nous sommes juste au bout de la rue, que c'est gentil, mais c'est moi qui désire absolument lui donner un paquet. Oh ! Il a filé! Il a disparu, bien sûr, je m'en doutais, je suis très honorée de la visite manquée de ce cher Roberto, dis-lui que demain, je reçois des amis d'ici, qu'il vienne pour le dessert, non ?

 Mi dispiace on jurerait qu'un tremblement de terre secoue tout le quartier, a prestissimo !"

Pensive, je  cherche le lien unissant l'insaisissable Roberto et le mystère des "Uova", que cherchait à m'expliquer notre amie de Naples ? 

"Il me faudrait un indice, vois-tu... "

L'Homme- Mari, lassé de cette confusion capriote, m'oblige à délivrer l'obligeante vendeuse de ces clients impossibles à satisfaire !  Puis, le voici qui se hâte vers le dernier bus dévalant la route en lacets de la Grotta d'Azzura. Trop tard, le bus a décidé de nous narguer, et nous voilà forcés d'entamer ce long itinéraire en vagabonds. du soir errant au bord des gouffres.

La promenade s'étire, entre échappées sur la mer et remparts romains, maisons mystérieuses, et douceur de la brume vespérale, le bus nous dépasse, et nous l'ignorons, seule nous enlève sans peine la poignante poésie de cette marche pareille à une incantation amoureuse.

 Naïfs, nous soupirons de joie devant une allée, c'est l'entrée du domaine de Damecuta, nous en sommes persuadés, et, comme d'habitude, nous commettons un crime de lèse -armée !

 On nous siffle, on nous envoie des signaux lumineux, on nous fait des gestes extrêmement violents, nous venons de pénétrer dans la zone militaire ! Nous risquons le cachot!

Une course éperdue nous sauve de justesse de l'ire des officiers ou simples soldats, tous scandalisés de l'impertinence de ces Français.

En surplomb du golfe constellé de  lueurs mauves et roses, d'étranges bancs griffonnés de noms d'amoureux nous procurent une halte méritée. Un jeune homme s'approche, et dans un élégant français nous réconforte de nos malheurs.

"Le domaine militaire est mal indiqué ! il longe le chemin des ruines, et tout le monde se trompe, regardez, le soleil se prépare à nous quitter, le parc est à vous, quoi de plus beau que de contempler ce spectacle  rassurant et sublime en ce lieu qui reste grandiose ? Les ruines parlent tout bas quand la nuit les effleure  ..."

Le poète, héritier en ligne directe de Virgile, est happé par le bosquet de Pins. Nous le suivons, perdus chacun en ces rêveries que berce la clarté d'opale tombant sur la mer rougissante. Soudain, un profil grec, d'une pureté extravagante, se dessine, ciselé au-dessus d'un muret antique, un autre s'avance, ce sont deux amoureux nimbés de lumière immatérielle, notre poète et sa fiancée, déesse ou mortelle ...

Nous nous éloignons lentement, sentant d'impalpables et bienveillantes ombres accompagner notre errance entre deux mondes...

Une heure plus tard, adieu rêveries, adieu amours antiques, adieu domaine des dieux et des empereurs, un sac inconnu se balance sur la grille de notre modeste portail; vaguement inquiet, l'Homme-Mari le détache d'un coup sec, l'ouvre et éclate de rire:

 "Uava !  Les oeufs ! Je m'en souviendrai, ce Roberto est prodigieux ! une omelette tout de suite, voilà qui nous redonnera assez de forces pour recommencer une marche forcée demain ! Mais comment le remercier cet homme invisible ?"

 le lendemain, dimanche, nous offrons table ouverte à une kyrielle d'amis, j'ai supplié l'amie de Naples de supplier Roberto: seuls des capriotes se succéderont autour d'un risotto et de gâteaux au citron. Roberto, s'il venait ne risquerait qu'une indigestion, hélas, pas de Roberto ! 

Le surlendemain, lundi, veille de notre retour en France, Salvo et sa famille nous racontent d'amusantes péripéties îliennes en levant leur verre de prosecco, les confidences fusent à la vitesse des flammes du Vésuve, les paroles cascadent, et la clochette tinte...

L'Homme-Mari se dévoue. Une haute silhouette manque reculer face à cette assistance hilare, c'est Roberto ! Nous nous jetons tous sur lui, l'obligeons à s'assoir, le félicitons pour l'excellence de ses oeufs, certainement ses poules sont les meilleures pondeuses d'Anacapri, le régalons de torta caprese, l'empêchons de respirer, de parler et même de lever son verre tant est grande notre joie de choyer un esprit de l'air ! Sur ce le portable sonne à son tour: et les personnes un peu pompettes que nous sommes se taisent, comme des enfants pris en faute ... 

 La voix pressée de la gentille amie de Naples annonce une incroyable nouvelle: "Roberto osera vous saluer ce soir !"

Cette fois, l'allégresse monte jusqu'au ciel, Roberto raconte la touchante épopée de la "bombola di gas",  pleure de rire en évoquant le souvenir de ces Français si angoissés, embrasse Giulia, son amie d'enfance, promet qu'il nous aidera à nouveau, et nous sauvera de la famine si nous manquons d'oeufs. Puis, le voici qui donne l'accolade à Salvo, ami de son père, à Flavia, son ancienne institutrice, nous embrasse comme si nous étions capriotes et  d'un ton paternel, nous conseille de nous méfier du prosecco...

"Capri est dangereux, mes amis français, et le prosecco également ..."

Nous y songerons la prochaine fois.

A bientôt!

Nathalie-Alix de La Panouse ou Lady Alix, 

Les chroniques capriotes se poursuivent...La fête de San Antonio battra son plein le 13 juin...J'y serai , rien que pour vous...






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