samedi 20 juin 2026

L'art de fêter San Antonio à Anacapri I :Trilogie de Capri "La maison ensorcelée" Partie III chap 16

 L'art de fêter San Antonio à Anacapri I

Ou:  petites aventures  et " maison ensorcelée"

Trilogie de Capri partie III Chapitre 16

La fatalité s'exerçant sur l'Homme- Mari et moi-même, son Epouse-bien-Aimée ne faiblissait pas . Il fallait regarder ce drame en face : la "maison ensorcelé", cette masure quasi en ruines oubliée de tous dans son jardin ravagé des hauteurs de Capri, avait fait de nous ses esclaves, ses amants, ses amoureux déçus.

Cette comédie durait depuis plusieurs années, et nous nous jurions à chaque retour de Capri que l'espèce de cabane romantique surmontant la valletta de Caprile, endroit ignoré sauf des poètes, des chats et des jardiniers passionnés, ne nous mènerait plus jamais par le bout de son jardin sauvage et bien sûr hanté. 

Or, quel lieu secret ne regorge- t-il de fantômes séduisants, bavards et fort allurés sur le roc de l'île de Capri ?

 Un domaine hanté ?' Bien sûr, mais à la condition de rester enfoui sous des murailles romaines enchevêtrées  de guirlandes de jasmins, câpres, et lauriers roses. Surtout pas de lumière, cette folle, cette conquérante, cette impitoyable lumière capriote, troublant l'âme, aveuglant les yeux, aucune belle paire de lunettes de soleil ne vaincra jamais son éclat pur et sa vigueur de torrent céleste, et brouillant l'esprit.

 Mais, que faire si la lumière chasse les sortilèges ? L'angoisse nous torturait  depuis qu'en avril dernier, notre maison dépouillée de son mystère fleuri s'était levée, vêtue des seuls balustres de ses terrasses, son jardin odorant laissant place à l'ennui de murets de pierre, et sa majestueuse allée de pins, plantée en ce temps pas si lointain où les Sirènes chantaient au sein des grottes,  toute amenuisée par des coupes sévères.

Nous avions ressenti un grand ébranlement mental en contemplant ce désastre, qui passait pour un progrès  aux yeux embués des personnes raisonnables. Selon nous, c'était un affront quasi impardonnable, mais, le pire n'allait-il survenir ? Que réservait l'avenir ? 

Il était essentiel d'en avoir le coeur bien net ! Toutefois, revenir si vite à Capri ! 

J'avais quelques économies, et je mourais d'envie de les offrir en sacrifice sur l'autel du divin rocher. L'Homme- Mari mourait d'envie de m'approuver, mais quel prétexte invoquer ?

Or, la fête du Saint Patron de notre village du Monte-Solaro survint à point cette fois pour nous fournir un alibi parfaitement fallacieux. il était absolument vital que nous y assistions ! Comment avoir tardé à ce point ?  San Antonio de Padoue, né à Lisbonne mais revenu au ciel sous son nom italien, adoré vers 1220 entre Toulouse et l'Italie, régnait depuis l'exquise église de Santa Sofia sur les charmants habitants du non moins charmant village d'Anacapri. Cette fête, le 13 juin, représentait tant pour Anacapri ! Nos amis y prenaient part avec une ferveur touchante, et nous qui prétendions que Capri était notre seconde patrie, nous ne la connaissions que par les échos littéraires d'Axel Munthe dans son "Livre de San Michele" et d'Henry James, invité d'honneur du premier... 

Non seulement, nous célébrerions un Saint qui avait déjà manifesté une appréciable et courtoise mansuétude à notre égard, mais nos coeurs palpiteraient à l'unisson des habitants d'Anacapri au moment de la procession réunissant une foule pittoresque et joyeuse.

Peut-être le Saint débonnaire se pencherait- il devant notre maison louée à" l'amica di Napoli", peut-être  bénirait- il ces Français qui s'inventaient une seconde vie et ne cessaient d'espérer obtenir la clef d'une ruine romanesque, dépourvue de vue sur la mer, et blottie à l'extrême bout de l'ancien hameau de Caprile; endroit délicieux, apprécié des chats, des poètes, des amoureux, mais parfaitement inconnu des voyageurs mondains ..

 En avril, cela nous semblait déjà presque un siècle, la maison dénudée, livrée aux mains expertes mais brutales d'une équipe de jardiniers prompts à lui ôter sa grâce antique et ses buissons touffus, avait semé le doute dans nos esprits romanesques: l'aimions- nous encore ? 

San Antonio allait certainement nous aider à retrouver l'ensorcellement envolé, et, si possible, le fameux trésor de notre maison en France, ou encore mieux, celui de ce domaine. Si seulement les légendes racontaient la vérité !

Or, l'éloignement avait  fini par apaiser ces doutes. L'envie de revenir rêver sous ce jardin maintenant rythmé d'une cascade de terrasses, alors que nous l'avions imaginé peuplé d'épais bosquets et d'allées profondes, effaça en mai le vertige mélancolique du séjour d'avril. 

Il était absolument indispensable d'en avoir le coeur net, et l'âme légère, d'ailleurs, la maison ensorcelée tirait sur une corde invisible afin de nous ramener vers sa beauté décrépite.

Le souvenir de la bonté de San Antonio, dont la mansuétude avait aidée l'Homme- Mari à retrouver sa carte vitale égarée sur le sol d'une venelle d'Anacapri, puis après avoir suscitée l'étonnement, l'angoisse, (une carte vitale exerçait- elle un pouvoir de vie ou de mort sur son possesseur? était tranquillement retournée chez nous grâce à Salvo qui l'avait recueillie à la suite d'un cortège de gens  aussi zélés qu'angoissés.

Le signor français risquait- il sa vie sans cette carte ? Un frisson d'horreur parcourut les venelles d'Anacapri ...

Nous avions rassuré nos aimables voisins le lendemain avec effusion et confusion, sans manquer de remercier San Antonio de ce petit miracle en la faveur d'un étranger étourdi.

  Rien ne semblait plus utile et judicieux  que d'implorer le Saint si amical en profitant de ces festivités décrites de façon  des plus tentantes sous la plume des deux compères: le bon docteur et paladin d'Anacapri, Axel Munthe, et l'écrivain un tantinet caustique Henry James.

San Antonio fit ainsi un nouveau miracle ; et nous débarquâmes sur le quai de Marina Grande dans un éblouissement si intense que je crus être enlevée au paradis.

Après la fraîcheur campagnarde, la pluie toulousaine, l'ennuyeux voyage à bord d'un avion rempli comme une boîte à outils, une traversée maussade sur une mer gris- bleu, l'eau se changea en un lac de turquoise incandescent, les falaises en miroirs d lumière d'or, et la petite vallée entre les deux chaînes de montagne en ruisseau rose coulant entre des citronniers chatoyants.

Nous étions enfin de retour et le temps perdit sa pesanteur. Le temps n'existait plus ! en dépit des touristes caquetant sur le quai, et des appels frénétiques de leurs guides. Ce vacarme nous concernait nullement, une brume diaphane poudrée d'or nous  en éloignait, quelque chose  nous attendait, quelque divinité souriait, quelque fantôme bizarre se réjouissait...

je levai la tête afin de saluer le Sphinx de granit rose perché sur le parapet de la villa du bon docteur Axel Munthe, en surplomb de la Scala Fenicia, (qui est bien plus ancienne encore que les Phéniciens), qui me rendit ma politesse en son langage silencieux.

Nous étions de retour et le bonheur nous empêcha de dire un mot avant d'ouvrir le minuscule portail de notre jardin de poupée.la soirée se passe à flâner sur les" traverse" délabrées, à respirer le parfum du jasmin flottant dans l'air tiède, à remarquer que les étoiles se penchent comme des fleurs elles- aussi vers les eaux tranquilles du golfe  et à espérer dormir jusqu'à une heure impardonnable le lendemain... 

Les amis patienteront ! San Antonio n'a aucun besoin de nous voir si tôt ! Et il est prudent  de nous armer de  courage avant de descendre vers la vallée aux domaines négligés cachant le plus étrange de tous, celui qui ne nous appartient pas, mais que nous considérons avec une tendresse extravagante.

Or, Capri dicte ses caprices et la vie se déroule selon ses lois.

La clochette tinte dés potron-minet, Ciel ! De quel crime nous soupçonne-t-on ?

La mince silhouette de notre énergique nouvelle amie Laura se dessine derrière le portail du jardinet. Aurait-elle quelque chose de grave à nous confier ? Mais non ! Si elle nous réveille à l'aube,  c'est pour nous charger les bras chargés des tomates et citrons de son verger. Et de ses paroles rauques et chantantes courent à l'instar d'un torrent de montagne.

" Comme vous êtes pâles tous les deux ! Vous allez vous reposer, et surtout ne plus penser à cette histoire de maison en ruines, et pas à vendre, qui vous mine le moral ! Ne faites rien ! dormez ! Prenez des forces, la "solennità  di San Antonio", exige une santé de fer. Mes tomates vous rendront votre vigueur, et les citrons réveilleront votre bonne humeur 

 Croyez-vous que je tombe du ciel ? Non, je viens de grimper de Marina Piccola, vous savez que j'habite au-dessus de la baie, depuis le temps que je vous envoie des photos de nos coucher de soleil tout de même .. .Allora, pourquoi cette mine étonnée ?  Me prendriez- vous pour une Sirène, voilà qui me flatterait! 

 Maintenant, écoutez- moi maintenant, amici mei, nous vous invitons samedi à six heures du matin, en la chapelle de San Antonio, là où les jeunes filles se reposaient un peu avant de reprendre leur dure montée, la tête chargée de corbeilles remplies de fruits, de lettres, de paquets, et même de  lourdes, très lourdes pierres ,les pauvres !

Vous, vous descendrez, les mains vides, pensez à ces courageuses filles, et Capri vous le revaudra, sans oublier San Antonio, une journée  merveilleuse, procession, chants, danses, et on vous donnera du pain béni ! Vous ne fêtez jamais vos Saints dans les villes et villages en France ? Quel triste pays : si ? 

Ah ! quand même, cela arrive. Voilà qui me réconforte ! Je reviens demain, plus calmement...

Vous étiez réveillés au moins ?"

"Certo !" dis- je en balançant le sac de vitamines capriotes d'où s'échappe des arômes d'une fraîcheur à faire chavirer San Antonio en personne...

L'Homme- Mari, un instant perplexe est  heureusement charmé  par cette spontanéité matinale : comment se montrer ingrat envers une si exquise personne qui joue les filles de l'aurore afin de vous sauver de votre carence en légumes frais ? 

Par contre, il craint de d'avoir mal compris, Laura a-t-elle vraiment proposé, (de façon assez catégorique avouons- le !)  que nous affrontions les marches taillées pour des éléphants de la Scala Fenicia, à une heure où les heureux mortels paressent au fond de leurs lits ou devant un café ?

J'essaie de lui montrer le bon côté de l'aventure, d'abord la gratitude des amis, heureux de voir que notre désir de vivre à leur rythme la fête de leur Saint Patron n'est pas un simple voeu de voyageur gâté, ensuite, la reconnaissance du San Antonio lui-même.

 Ne lui prouverons- nous un indéniable attachement ? Enfin, si le vaillant paroccho d'Anacapri déplace son imposante personne, (digne de Don Camillo ) comment ne pas suivre en pèlerins attentifs, soumis et fervents ? 

"C'est la moindre des politesses ! Notre séjour ne se justifie que de cette manière... Quelle escapade magnifique ! Le golfe s'emplira de lueurs roses, le ciel d'étincelles, le soleil franchira les eaux au moment de la bénédiction, et les amis nous sauteront au cou, oui ? Tu sembles inquiet ?" 

"Et ensuite ? Que faire après l'heure bénie ? Monter ou descendre ? Le premier choix nous épuisera, le second nous anéantira, dans les deux cas, nous fondrons en sueur comme des fontaines, et  gémirons sur ces pierres aigues qui meurtrissent les pieds, et risquent tant elles sont pénibles de nous envoyer choir dans les gouffres qu'elles défient.  Si nous gagnons le Port, aucun bus ne nous prendra, cette messe a lieu samedi, jour d'affluence en bas, et les taxis nous ignoreront,  remonter sera impossible avant la nuit... "

"Tu exagères ! et je suis d'accord pour remonter vers Anacapri, nous raconterons nos exploits à Salvo qui s'amusera à nous guetter depuis la "Porta della differenza",celle qui surveille la Sscala depuis la guerre de Troie,  je parie qu'Ulysse a dû jurer devant les Dieux la pureté de ses intentions à l'époque ..."

L'Homme- Mari soupire, préfère ne pas insister, et m'annonce que seul un café lui rendra sa passion pour cette île absurde. 

" Je veux bien me balader sur les falaises à l'aube, et dévorer du pain béni au lieu de croissants, mais  toi, n'oublie pas la raison de notre petite semaine entre les fermes, les poules, les vignes et les citronniers de ce village encore rustique. J'aime vraiment San Antonio, seulement, plus que ce  modèle de bonté, c'est la maison de la vallée  perdue qui nous attire. J'ai un pressentiment, mais le café passe avant toutes ces considérations ..."

"Avant le tour des amis ?"

"Oui ! Cessons de nous mentir ... D'ailleurs, saluer trop vite les fameux amis risque de susciter d'autres dangereuses invitations, cette procession par exemple, il est hors de question que l'on nous prie d'y participer !  Comment cheminer trois bonnes heures sur les escaliers de ce village, martyrisés par la chaleur, en chantant des cantiques en italien? Il aurait fallu suivre un entraînement spécial plusieurs mois à l'avance, notre intention n'était-elle d'admirer ce spectacle à l'ombre, à la terrasse d'un café  devant l'église ? Restons à notre place, discrets, bienveillants, et basta ! "

'C'est bizarre, dis- je, moi aussi j'ai une intuition,  je ne nous vois pas à la procession, mais tous deux entourés d'eau ..."

"Tu as vraiment besoin de repos ! Ne sommes-nous sur une île définie comme une terre entourée d'eau ?"

L'Homme-  Mari  disparaît, manifestement fort soucieux de l'état mental de son Epouse-Bien-Aimée, et j'en profite pour envoyer une salve de mots enjoués à une kyrielle d'amis capriotes et fiers de l'être.  

"Venez nous retrouver ce soir ou demain, tout est parfait à l'ombre de nos deux citronniers, sauf votre absence, venez dîner, déjeuner, comme il vous plaira pendant cette semaine, sauf le jour de la fête !"

Mais, toujours cette conviction que d'étranges aventures viendront nous bouleverser pendant cette  superbe fête ...

Une heure plus tard, la chaleur frappe Capri de plein fouet, les roches miroitent, et les parfums montent à l'assaut  des promeneurs osant musarder entre les remparts,  vergers, arcades et escaliers éclatants de beauté fleurie. Une nuée étourdissante d'hortensias  métamorphose les plus humbles jardins en exubérants sanctuaires couronnés de grâce parfaite. Des prodigieuses envolées, rouges, roses et pourpres de Bougainvillées bougent à chaque souffle de la brise venue des hauteurs rocheuses parcourues de voiles diaphanes.

 Envoûtée, l'esprit bercé par ces visions extravagantes, je marche d'un pas si lent que j'en perds l'Homme- Mari. pourtant, voilà un chat placide qui s'approche, le regard vif de celui qui devine une ancienne connaissance... 

Ce bonhomme de chat était un compagnon de celui si blanc, au regard  si bleu, signe de son lien avec les Sirènes, que j'ai tenu contre mon coeur avant qu'il ne rejoigne une de ses nouvelles vies... Nous l'avions confié à la terre fleurie du jardin abandonné, et la pelle de l'Homme-Mari avait buté sur une boîte en fer, exagérément ancienne. Une nuit après cet  troublante coïncidence, alors que nous pensions dans notre naïveté romantique que le chat avait choisi ce moyen de nous rendre assez riches pour acheter son domaine, il ne restait plus aucune trace sous le buisson de fleurs rouges, ni du pauvre félin, ni de la lourde cassette rouillée...

"Signora, vous cherchez quelqu'un ? Mi dispiace, vous semblez si bouleversée... Sono Angelo..." 

Un ange ! il me fallait rencontrer aussi un ange sur les pentes empierrées de la vallée de Caprile, lieu hanté par excellence, fréquenté par une armée de chats affamés, quelques fantômes bien élevés, et planté d'oliviers assoiffés.

"Angelo, piacere,  vous êtes le premier angelo que je rencontre ici, quel honneur, en réalité, je cherche mon mari... Je songeais à un chat, un beau chat blanc aux yeux bleus, peut-être pourriez-vous me donner de ses nouvelles ?

 Il habitait cette étrange maison ornée de balustres délabrés, et ce jardin qui n'existe plus, regardez, le domaine est poignant, des murets, des arbres coupés, et une maison abîmée par les hommes, et mon mari qui a disparu !"

Angelo sourit et me montre une silhouette qui s'agite du côté de la terrasse dépouillée de ses plantes sauvages. 

"Ce signor ne serait-il le mari perdu ?"

Qu'il est utile de rencontrer un ange ! 

Mais, ce dernier s'exprime soudain de façon si terrestre que je doute de sa nature angélique.

" Voyez ces oliviers, ils souffrent, la pluie persiste à ne pas nous rafraîchir, je suis inquiet, et vous, Signora, vous aimez planter ?  Moi, c'est mon métier, reprendre les vergers, i nostri horti, en friche, et couvrir Anacapri d'oliviers, il faut sauver notre terre ! et l'huile, l'Oro di Capri, vous l'avez déjà goûtée ?  Un délice !"

Ciel ! Jamais un ange véritable ne me vanterait son huile d'olive ! Quelle méprise et quel dommage ... Mais cet Angelo, enthousiaste, mince à l'instar d'un chat de Capri, le visage  de celui qui regarde le soleil en face, distille une gentillesse purement capriote ...

L'Homme- Mari saute par-dessus le portail de notre domaine interdit et se demande manifestement à qui nous avons affaire. Trois chats l'escortent comme s'il était le propriétaire officiel de cette ruine entourée de pierres.

"Ah!, dit "l'ange", vous habitez cette maison, quel bonheur, depuis le temps qu'elle nous attriste, si belle, si solitaire, et ce jardin, j'y planterais des oliviers avec votre permission; quel miracle !  Vous avez vaincu la malédiction, vous des Français !"

Hélas ! Si seulement... 

J'explique en m'efforçant de m'exprimer dans un italien moins fantaisiste que d'habitude notre histoire incompréhensible sauf à  un vrai naturel de Capri, ou plutôt d'Anacapri. Je supplie notre amateur d'oliviers de me donner une idée, et je promets de façon fort imprudente que s'il nous aide à acquérir à un prix français cette ruine capriote, l'Homme- Mari s'empressera d'en couvrir les pentes d'oliviers.

L'Homme- Mari tressaille de crainte, que suis-je en train de raconter ? Du coup, l'ange doué d'une finesse hors du commun décide de parler dans un français hésitant. Nous tressaillons de joie cette fois, mais pas pour longtemps...

"Ce domaine, ce n'est pas une question d'argent, il y a autre chose ... La maison est hantée... Vous voulez mon avis ? Priez San Antonio !  La messe est à 6 heures samedi, dans la chapelle du Saint, au milieu de la Scala Fenicia . J'y serai et nous discuterons, mais pas maintenant, je dois m'occuper de la plantation plus bas, près du rio qui n'existe plus."

Emplie d'une fierté sentimentale, je demande des nouvelles de notre ermite d'avril, et l'ange roule des yeux abasourdis. Un ermite ? 

"Signora, vous rêvez, l'ermite vivait près du rio  voilà deux bons siècles, un saint homme, il a laissé une réputation  qui pourrait même rendre jaloux San Antonio, un sage qui avait l'air de sortir du tronc de son olivier, figurez-vous que l'arbre, qui doit  exister encore, lui aurait été offert par un  officier français, justement, quel hasard inouï, le propriétaire de cette ruine qui vous plait tant."

L'Homme- Mari intervient à l'aveuglette, il n'a guère saisi les paroles de l'ange, mais se souvient de l'ermite aux mille rides, et surtout de sa Fiat recluse depuis quarante ou cinquante ans sous un abri de fortune.

 Ce rappel de la modernité a le don de secouer notre  sympathique Angelo.

Je lui suggère timidement que les ermites peuvent en engendrer d'autres, mais cette remarque l'agace. Je lui ôte ses certitudes, et , si ce n'était sa courtoisie îlienne, l'ange nous quitterait avec une légère réserve.

 "Je comprends, finit-il par dire, vous avez sans doute discuté avec un ermite moins ancien, un descendant du premier, qui a hérité de son verger, de sa mare aux canards, de son olivier et de sa philosophie  ...  Vous me donnez envie d'aller lui rendre visite. Je suis content de notre conversation ! A samedi, la Scala Fenicia et la messe à l'aube, rien de mieux pour vous sentir capriotes !"

L'Homme- Mari le regarde partir vers les profondeurs de la vallée, et me confie d'un ton lugubre:

" Cette maudite masure, elle renaît, je la sens renaître, elle s'accroche à nous, ne la décevons pas!"

" J'éprouve la même chose, elle nous tend les bras, amis nos mains sont vides... Prions San Antonio,  c'est le moment ou jamais, cet Angelo a raison. 

Attends ! un message,  Salvo nous souhaite la bienvenue et nous convie à la messe de l'aube lui aussi. Nous n'y échapperons pas !"

Une heure après cette promenade, j'entre dans la boutique d'Arturo. Sa fille Stella -Maria, pétillante et malicieuse, un lutin farceur et affectueux, pousse un cri de joie, et l'ami violoniste clame haut et fort son allégresse, ils viendront tous les trois dîner demain chez nous et tous ensemble, nous écouterons la sainte messe en la chapelle de San Antonio:" Samedi à 6 heures, sur la Scala Fenicia, vous viendrez ?"

" Certo !"

Mais je nous vois toujours entourés d'eau ...

A bientôt, pour la suite de ce roman-feuilleton à Capri, 

Nathalie- de La Panouse ou Lady Alix

 Pages capriotes et littéraires



 




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