L'art d'être envoûté par la Reine des Bosquets
Ou promenade dans le plus beau jardin d'Anacapri
Trilogie de Capri ou La maison ensorcelée
Partie III chapitre 19
Le lendemain de cette exubérante fête du bon San Antonio, le plombier,(l'idrolico !) tant souhaité, prit le premier ferry afin de sonner aux aurores à la porte des deux Français atteints par une fuite d'eau depuis maintenant deux longues journées.
Je prévoyais un renouveau du drame qui nous avait frappé de façon si injuste, je craignais des imprécations, des gémissements et je redoutais un départ furieux de l'artisan incapable de percer le troublant mystère de cette cascade se déversant à chaque ouverture des humbles robinets de la minuscule cuisine en sous-sol ...
Or, nous sommes en terre Grecque, nous faisons encore partie des peuples civilisés de la Grande Grèce mythique, et un plombier de Sorrente prétend au titre de galant homme devant l'éternel !
Cinq minutes suffisent à ce visiteur exemplaire pour dompter l'eau galopante, et nous rassurer avec bonhomie. Ce n'était rien, une petite péripétie, et dire que nous avons manqué la messe de l'aube dans cette chapelle adorable pour si peu ! et aussi cette merveilleuse vue que l'on a depuis les rudes degrés de la périlleuse Scala Fenicia !
Nous gémissons de concert, l'Homme- Mari parvenant aux plus hauts sommets de la gentille hypocrisie...Au point qu'emportée par mon imagination, je devine les mots " Vive les fuites d'eaux !" affichés sur son front... Loué soit le bon San Antonio, notre aimable propriétaire est rassurée subito presto par un message laconique de son charmant "idrolico di Sorrente" (le comble du chic !) et un soupir de soulagement remplace nos gémissements ... Idrolico ! comme j'aime la suave musique de ce mot, vive l'italien !
Dai ! le bateau va repartir, le galant plombier saute sur son imposant "motorino" et disparaît en agitant une main magnanime ... Et je range les serpillières encore gonflées d'humidité au fond d'un placard en suppliant l'Homme- Mari de nous venger de ces corvées injustes par un farniente absolu sur les rochers du Faro.
Hélas ! la chaleur nous ôte cette noble perspective de la tête, une autre se présente de façon opportune, l'ange rencontré devant la maison qui ne nous appartiendra sans doute jamais, a laissé un message nous implorant d'aller encourager, en profitant d'un restaurant qui ne nous inspire guère, les vaillants producteurs d'huile d'olive, l'Oro di Capri". Il y a mieux dans les entrailles du "cellulare" conjugal, et bien plus urgent : notre digne et patient ami Salvo nous invite à admirer ce soir la beauté de son jardin à l'heure exacte où le soleil revient en son palais rouge au sein de la mer profonde.
Ceci mérite une immense considération, en cette invitation à dîner au coeur de ce jardin des dieux palpite l'affection et surtout la confiance que toute cette famille des plus anciennes et distinguées éprouve à l'égard de ses amis français.. Tout en débordant de politesse même à l'égard d'inconnus qui froissent leur fierté ou offensent leurs oreilles, les Capriotes, fiers et réservés par nature, n'ouvrent leur porte qu'aux amis éprouvés. Une invitation à prendre un café signifie déjà une preuve de confiance remarquable. Et il est bienséant de s'en contenter.
A la vérité, on convie avec une générosité extraordinaire frères, soeurs, oncles, tantes, et cousins unis par des liens datant des Romains, des Grecs, pirates ou descendants de noble lignée, qu'importe! La famille l'emportera toujours sur les mondanités. L'amitié se cultive avec patience, et se récolte avec joie et de gratitude sur une terrasse odorante à l'ombre des pins aux éventails glorieux et des arches antiques envahies de fleurs roses.
"Angelo insiste, le patron de l'endroit où l'on vous propose l'huile d'olive des vergers d'Anacapri serait un cousin de Salvo... La Madone, la charmante jeune fille si évanescente de notre amie Laura, cousine bien sûr de Salvo y donnerait un coup de main pour son argent de poche. N'avions-nous déjà promis de la saluer et de l'encourager ?
Toutefois, je n'aime pas beaucoup cet bar installé en plein passage des défilés de touristes se laissant emmener au sommet du Monte-Solaro par la voie des airs. Après la balade au-dessus des bosquets, vignobles et vergers, on les cueille pile à la descente !
Qu' 'irions- nous faire dans ce charivari d'amateurs de plats anglo-saxons ? Remettons cette bonne action à notre départ, cela m'attriste à l'avance ... La Madone, la douce Chiara évolue en ce monde à l'instar d'une exquise apparition, la mer brille dans son regard, son sourire a un charme incomparable et son visage une sérénité charmante, j 'ai du mal à me la représenter dans une espèce d'auberge peuplée de voyageurs au bord de la crise de nerfs...
Une princesse de Capri, une fille des Sirènes dans un antre peuplé de buveurs de sodas ! " dis- je d'un ton sinistre.
L'Homme- Mari est moins pétri de certitudes aussi affligeantes. Selon son avis, que j'écoute avec une attention purement conjugale et un respect absolument sincère, Angelo nous ménagerait une surprise, ce restaurant outrageusement banal cacherait le rendez-vous des amateurs de menus insulaires, ces plats surprenants sur lesquels la bienfaisante huile, l'Oro di Capri coule pour le bonheur des gourmets ...
"Salvo nous donnera la clef de ce mystère ce soir ! "
Pour le moment, l'heure est à nos devoirs de visiteurs du soir en Italie du sud. Seul un rustre oserait franchir les mains vides le porche soutenu par de puissantes colonnes d'une maison capriote. Notre amie Flavia mérite d'être engloutie sous un amas de roses rouges et jaunes du plus somptueux effet Ne s'enfermera- t-elle en sa somptueuse cuisine afin de nous régaler d'un festin qui ravirait Zeus que l'on chuchote en villégiature du côté de la Villa romaine de Damecuta ? Le roi de l'Olympe a bon goût ! Ces vestiges harmonieux regardent le golfe en effaçant l'amertume du présent. Le passé s' éveille sous la brise marine tandis que bruissent les cités englouties sous les eaux d'un bleu surnaturel.
Il faut se méfier de Capri !
Voilà que d'absurdes et exquises visions m'enlèvent vers le bateau d'Ulysse et le royaume de Circé aux belles boucles...Or, ce soir, c'est chez une petite-fille des princesses de la mer que nous sonnerons ... Flavia porte dans son sang toute l'histoire de l'île...Et c'est de cette hérédité splendide et troublante que jaillit son talent de jardinière prodigieuse.
Mais ce paradis délicat s'épanouit grâce au dévouement de Salvo préposé aux rudes corvées agrestes, et obligé de se casser le dos afin de nourrir, débroussailler, tailler, planter, et soigner les allées, bordures, terrasses, et théâtres de verdure inventés par son épouse adorée ...
L'Homme- Mari court en quête d'un vin français à un prix décent, quête inutile mais l'Homme- Mari s'obstine à chaque fois, et se résigne, c'est une fatalité, à trouver du charme aux bons vins du Vésuve, qui flattent l'orgueil des amis sans atteindre de terrifiants sommets.
J'ai la paresse de remonter la via Giuseppe Orlandi jusqu'à la superbe fleuriste, (cousine ou parente de nos amis, cela va sans dire !). Toute proche au contraire se dresse la boutique du Signor Malafronte, un bazar comme mon enfance les aimait, une échoppe fantastique prodiguant à foison fleurs rustiques et plantes délicates, croquettes pour chats et assiettes en porcelaine, verres en cristal et serviettes en papier, hamsters en cage, oiseaux des îles, bonbonnes de gaz, balais élégants et torchons ornés de citrons, rangés de façon disparate et gardés par un petit chien affable qui sait aboyer avec effusion afin de marquer son approbation aux clients dépensiers...
J'avise le jeune vendeur, timide et courtois, et le fait rougir en lui expliquant que lui seul me paraît digne de réunir en un bouquet assez onéreux (quand on est invité à dîner chez des amis d'Anacapri, aurait-on la malséance de se montrer avare ?) les roses les plus parfumées du magasin afin de réjouir la vue d'une amie purement, absolument, merveilleusement capriote.
Le Signor Malafronte, aux cheveux de neige, à la mine sévère, respectable en diable, assis avec majesté derrière son comptoir, daigne esquisser un sourire, sa fille éclate de rire, le jeune vendeur arbore une mine embrasée du plus saisissant effet ! On jure sur l'honneur que le chef- d'oeuvre sera prêt à l'heure dite, et on cherche à connaître le nom de l'heureuse mortelle qui le recevra , mais je me tais...Ce qui ne trompe personne.
Le secret de nos amitiés flotte dans l'air d'Anacapri depuis belle lurette ! Ce gros village, surtout du côté de l'ancien hameau de Caprile forme une famille liée par l'âpreté de la vie îlienne, loin des rêveries romantiques...
Le soir voltige en écharpes vaporeuses au moment où nous contemplons les escaliers tournoyant vers la valletta de Caprile. La mer ne bouge pas davantage qu'un songe liquide, les tourbillons d'oiseaux de mer se sont posés sur les rochers abrupts, le soleil frappe à la rouge porte de son palais vespéral. et nous cherchons notre chemin dans l'éclat d'or rose du paysage immobile.la maison de Salvo se voit de fort loin: ses colonnes se teintent de magenta, et ses terrasses de pourpre. Or, comment s'y diriger ? Je suis mon intuition et j'égare l'Homme- Mari dans une impasse d'où surgit une gentille signora abandonnée à la brise, elle se réveille, s'amuse et nous inflige un interminable discours en dialecte, mais le geste est éloquent;
"A droite, le sentier qui tournicote !" ... L'Homme- Mari consulte son portable et refuse de me suivre, c'est à gauche ! et plus haut, le dialecte et moi ne sommes pas compatibles, du moins à son avis. L'allure touchante, le beau bouquet contre mon coeur, la bouteille sur celui de l'Homme- Mari, nous tournicotons, virevoltons et revenons à notre point de départ.
Sortirons- nous vivants des pièges de la valletta de Caprile ? A chaque fois, le même sortilège nous oblige à hanter les recoins déserts avant de pousser un cri victorieux; c'est par là ! C'est bien par là, suspendu sur les pentes fleuries et les maisons blanches aux colonnes vigoureuses, le chemin tournoie et s'arrête enfin devant le porche monumental.
Un silence éternel répond à notre appel en détresse, la cloche sonne dans le vide sidéral, la mer tremble à peine, les bougainvillées frissonnent, les géraniums roulent des vagues écarlates, un énorme citronnier monte une garde farouche sur ce domaine des dieux dont on nous refuse l'entrée...
"Avancez ! Pardon, je surveillais le risotto ! Allora, vous avez trouvé facilement cette fois ? Oui ? Benissimo ! Avez-vous jamais vu quelque chose de plus beau que mes fleurs ? Mais, quel travail ! Salvo ne le réalise pas, je passe mes journées à arroser, soigner, tailler, couper, élaguer, et l'engrais, oui, indispensable ! Comment, vous n'en voulez pas en France ?
Pas étonnant que vos fleurs se sentent mal, les pauvres ! Ah ! voyez, les terrasses en contre-bas, ces buissons de roses, ces montagnes d'hortensias bleu ciel, la nuance de la mer le matin, ces guirlandes de fleurs de câpres, cette symphonie de couleurs, et la glycine en tourbillon, regardez comme elle s'enroule sur les arches romaines ...
Oui, je suis très fière de mon oeuvre, ce jardin étonne nos amis, et vous avez raison de l'admirer. Ah ! Salvo ! Nos amis n'en reviennent pas de mon travail au jardin ..."
" Stupendo !"
Salvo s'amuse de ma robe exactement du rouge des envolées de géraniums en pleine -terre, une profusion que l'on ne voit qu'ici, au pied du Monte-Solaro, rempart débonnaire des jardins fragiles. Il exige une photo de la jardinière en robe fleurie et de son amie aussi rouge que les fleurs ceinturant les colonnes. J'essaie de ne pas avoir l'air trop ridicule, perdue dans cette magnificence écarlate, mais les mines hilares des mariés de septembre qui nous souhaitent la bienvenue me confirment mes craintes...
La promenade heureusement suscite un enchantement parfait, les graines plus exotiques, les fleurs les plus ravissantes, se sont données pour mission d'éclore en ce jardin surplombant à la fois mer profonde et vallée humide, la terre noire coule d'un antique rio.
On dirait que toute l'île prend racine sur des sources et ruisseaux enfuis par la volonté des dieux déchus, la providence a inventé heureusement les averses du soir, bienfaitrices de ce domaine sans cesse altéré; surtout, de l'aube au soir, l'ardeur passionnée des deux jardiniers fait s'épanouir l'exubérante beauté de ce lieu d'une perfection bouleversante.
"Le plus beau jardin d'Anacapri !"
Je distribue une pluie d'éloges à défaut de l'eau du ciel, Salvo et Flavia rougissent tant que nous sommes trois à rivaliser d'éclat avec les flots de géraniums ... et nous passons à table. dans la brise parfumée qui vous donne un délicieux vertige.
Mon gros bouquet ( franchement de l'eau au moulin!) suscite les interrogations, comment ce jeune homme timide cacherait un pareil talent ?
Le choix de l'Homme- Mari suscite des applaudissements : ces Français, le vin, c'est leur affaire ! et la conversation va bon train devant le risotto, le meilleur d'Anacapri, Flavia est une artiste et Salvo la complimente en la couvant d'un oeil amoureusement juvénile. L'amour n'a pas d'âge en Italie du sud !
Les souvenirs, les histoires de famille, les légendes de Capri roulent, s'écoulent, jaillissent, je saisis au vol les mots chamarrés, les paroles véloces, les phrases fleuries, puis, c'est la chute, je ne saisis plus rien, je suis abandonnée sur le rivage !
"Salvo ! Tu parles en dialecte, comment veux -tu que les amis français te suivent ? Traduis ton histoire, elle va faire pleurer la cara amica qui est si sensible, et qui aime tant les animaux, et San Franscico ..."
Salvo s'interrompt, confus, et recommence la bouleversante histoire de sa rencontre avec la Reine des bosquets.
L'Homme- Mari prend un air pensif, et je m'enfonce encore plus...
"Vous savez bien, en français, vous dites plus simplement la Bécasse !"
Le vin aiguise notre curiosité, Salvo navigue au fond de sa mémoire, et nous voguons ensemble, nous voici sur un sentier, périlleux, défiant les gouffres, écrasant les broussailles, aux aguets à chaque vol d'oiseaux, soudain, une reine des bosquets se détache sur une haute branche de chêne, Salvo la contemple, pris à la gorge par son élégance, le lustre de ses ailes, il hésite à viser, et l'oiseau s'élance, gracieuse, libre, heureuse, Salvo pose son fusil et un étrange sentiment l'envahit.
"Elle était si belle, si confiante, elle appartenait au ciel, et moi, je n'étais qu'un crétin qui voulait faire disparaître cette merveille ! alors, je suis revenu à la maison, j'ai fermé l'armoire à fusils pour toujours ! et j'ai juré au Seigneur que je ne chasserai plus, j'ai tenu parole... La reine des bosquets était-elle un fée ? Une déesse ? en tout cas, elle m'a jeté un sort, et j'en suis très content ! Flavia qui déteste la chasse a en pleuré de joie ! et vous aussi, cara amica, vous avez les larmes dans les yeux ? Je suis très touché ! vous voyez, c'est cela l'enchantement de Capri..."
Je suggère que le cher paladin d'Anacapri, le bon docteur Axel Munthe, protecteur des oiseaux de l'île, a peut-être aimablement joué un rôle dans cette histoire depuis le royaume céleste....
"Encore un miracle de San Antonio !" conclut Flavia.
Et nous levons, joyeux et fervents, le cerveau brouillé par le traître vin du Vésuve, nos verres en l'honneur de l'infatigable Saint Patron d'Anacapri !
J'insiste afin de célébrer San Francisco, Patron des animaux et complice d'Axel Munthe, Salvo accepte, mais nous rappelle à nos devoirs:
"C'est Capri qui a décidé de m'envoyer cette Reine des bosquets, Capri décide de tout, elle est déesse, sirène, femme, tout à la fois, et vous qui rêvez de votre maison en ruines, dissimulée sous ses pins , au coeur de notre valletta, ne l'oubliez jamais !"
A bientôt, pour un autre conte de Capri,
Nathalie-Alix de la Panouse, ou Lady Alix
Trilogie de Capri, La maison ensorcelée
Partie I, II et III( en cours)
Egalement sur ce blog:
Roman épistolaire sur les amours de Talleyrand et de la comtesse de Flahaut;
"Les amants du Louvre"
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire