"Le feu des Vestales" Suite Partie III
Capri enfer et paradis pour le comte Marsac alias Jacques d'Adelswärd-Fersen
Cette chronique d'une rare drôlerie, et d'une parfaite perfidie, de la vie quotidienne des exilés de Capri avant la première guerre mondiale, suscite une interrogation assez cruelle :
Que réserve Capri à ses adorateurs zélés ? L'avant-poste du paradis ou la certitude de cheminer vers l'enfer ?
Le destin tragique de son héros, le beau poète et comte Robert Marsac, alias Jacques d'adelswârd Fersen, aux moeurs attaquées par les bien pensants de l'époque, inclinerait à la méfiance envers les caprices de l'île et les humeurs des sirènes.
Quelle erreur ! Que ce soit dans le roman de notre cynique écossais, ou au coeur de la vérité, les hommes mortels, et non les invisibles divinités du rocher hanté, auraient décidé d'inventer mille tracasseries, mesquineries et sottes humiliations dès la venue du comte. Ce poète, trop perdu au sein de ses rêveries antiques et de ses amours présentes ne sut envisager l'acrimonie de son prochain exilé cossu ou capriote méfiant...
Que lui infligea- t- on ? Un tourbillon de cruauté ! et tous ces efforts indignes réunis afin de bannir de Capri le bâtisseur d'un harmonieux palais de marbre et d'or, conçu pour le plaisir des Olympiens en balade chez les mortels...
Comment en est -on arrivé à une si triste désillusion ?
Le jeune comte Marsac a l'habitude quasi innée de donner des ordres, et d'être obéi sans commentaires oiseux ni observations impertinentes.
Son nouveau domaine quasi aérien, encerclant la Villa Hylas(Lysis) consacrera son idéal de beauté antique. Il n'est pas question de l'envahir de buissons ordinaires ou de fleurs rustiques ! Des platanes ! il est crucial de planter des platanes, une armée de sages platanes !
Mais voilà que ce désir charmant éveille l'esprit de révolte d'une humble créature engendrée par le roc capriote ! tout simplement le brave Gigi Gasparri, patient jardinier de la société des exilés dont il endure les souhaits irréalisables avec la courtoisie de ceux qui savent naviguer sur les mers dangereuses.
Gigi ne saisit qu'une chose dans le bizarre discours du comte: on exige de lui d'acclimater des espèces vouées à une mort quasi immédiate. En bon serviteur des jardins, il plaide une cause bien naturelle : celle de l'eau ! Et sur ces hauteurs, l'eau n'existe pas, aucune source, aucun ruisseau, pas d'eau, pas de platanes !
Marsac ne tolère ni le bon sens ni la rébellion, coûte que coûte, les platanes croîtront sur la dure terre de son parc de la solitude. L'eau ? Un détail sans importance !
Un parc comme il le rêve se doit d'être planté de platanes, arbres grecs par excellence, arbres qui verront sur leurs troncs gris et blancs couler le vin des libations en l'honneur des dieux. En particulier de la déesse Artémis dont le temple s'élevait juste en face, sur le monte Solaro, selon les légendes fantasques qui, ne sommes-nous à Capri, gardent souvent un brin de vérité.
Mais Gigi insiste, Gigi ose contrer le comte !
"Il platano ama l'acqua ; desidera l'acqua, tiene proprio una passionne per l'acqua, è inamoratissimo dell'acqua.Allora, è ermeticamente inutile piantare il platano qui sopra dove la terra è asciutà, arida, brusciata."
Mais si, insiste le comte, Artemis exige des platanes, on ne discute pas avec Artemis, enfin !
Gigi n'y comprend absolument rien : La Signora Artemis ?
" Ma chi è questa signora ?Non la conosco. Sarebbe un'americana ?"
Le comte n'en peut plus ! Cette île commence à égratigner ses nerfs fragiles ...
Toutefois, la solution s'impose sans un immense effort d'imagination.
D'ailleurs, Tibère lui-même l'avait déjà offerte à son refuge contre les politiciens sournois de Rome. Cette île paisible méritait davantage que les averses vespérales pour rafraîchir habitants, bosquets et vergers, et l'empereur ordonna que l'on couvre Capri de citernes.
Une citerne ! Marsac toujours dans le sillage des Romains commande une superbe citerne pour laquelle il accepte de débourser un prix extrême, qu'importe !
Ne détient- il ce privilège rarissime : contrairement au commun des mortels, l'argent ne le ruine pas !
Ne mène- t-il à sa guise les gigantesques travaux du chantier défiant le palais de Tibère ? Lui seul sait où il va, et sous son égide, un fantastique manoir d'inspiration grecque, romaine, orientale et surtout féérique jaillit peu à peu de la falaise aride, bien trop aride...
Mais qu'importe, Marsac tient à inventer un jardin de plantes inconnues à Capri, en hommage peut-être au verger merveilleux de la princesse Nausicaa, fille chaste et généreuse du roi des Phéaciens, celle qui sut reconnaître en un pauvre naufragé un prince ou un roi, en tout cas un "étranger qui ne manquait pas d'esprit", ainsi que le chantait Homère.
Capri n'est pas l'île parfaite des Phéaciens, qu'importe !
La citerne sauvera les malheureuses fleurs et les jeunes arbres fragiles en épanchant sans peine leur soif intarissable et ces cortèges verdoyants entoureront bientôt statues parsemant les allées, et bassin gracieux, en descendant vers l'adorable petit temple édifié sur la pointe la plus abrupte du domaine.
Caprice d'un vieil enfant gâté ? Compton Mackensie voudrait nous le faire croire, mais, ne le suivons pas ! A force de renchérir d'impertinence et de s'amuser aux dépens de son héros, il s'égare sur le fil de ses sarcasmes.
La vérité est bien plus simple, en ce lieu voué aux vents, aux dieux invisibles, aux amours interdits, à la mer tour à tour de lait et d'améthyste, un poète d'à peine vingt-cinq années, et à l'âme déjà meurtrie cherche désespérément et la liberté et la paix.
Pauvre jeune bâtisseur ! s'il s'était douté de la suite, aurait-il eu le courage d'achever son oeuvre et de laisser aux ingrats capriotes un parc extraordinaire enchâssant un joyau pur et parfait ?
La trouvaille de la grosse citerne est en soi excellente, normale, évidente, à condition de choisir un artisan efficace et honnête. le comte Robert Marsac ignore la possibilité des vices de construction, il croit en sa bonne étoile, et en à la toute puissance de sa fortune.
L'artisan, Maestro Supino, est soumis au point de savoir se taire, les travaux avancent, et le jeune constructeur charmé du sublime effet de son portique grec aux colonnes de marbre enguirlandées d'or pur, laisse les soleils se coucher sans lui sur cette splendeur.
Pour Paris où l'attend sa collection d'objets précieux destinés à la belle Villa encore vide, sans l'ombre d'un doute, le voilà abandonnant Carlo, son secrétaire et compagnon italien, sa cuisinière Roumaine( Il l'ignore, or c'est la louve dans la bergerie: une nymphomane devant l'éternel !) et son serviteur cyngalais (moqué par les anti-Marsac).
Tous les trois sont chargés de veiller sur la bonne tenue de la plus étourdissante maison de Capri.
Quelle funeste étourderie !
Profitant de l'absence du maître terrible, animée par un esprit de vengeance envers ce jeune aristocrate autoritaire, la cuisinière, l'odieuse Madame Protopesco, séduit carrément Carlo, et par un raffinement de perversité, prend sous sa domination le jeune Cinghalais. Tous avouent ensuite leur honteuse conduite au pauvre Marsac blême de rage.
Pire : loin de supplier qu'on lui pardonner ses turpitudes, l'infernale dévoreuse d'hommes annonce une nouvelle qui va se révéler une malédiction : la superbe citerne a une fuite !
Cette avalanche de nouvelles proprement effroyables terrasse-t-elle Marsac ? Certainement pas ; le vulgaire se trompe en le jugeant d'une inconcevable naïveté. Sus son aspect de jeune esthète flottant dans les vapeurs de l'opium et les brumes antiques de la poésie lyrique, le jeune et beau comte au visage d'ange mélancolique, cache un caractère de fer.
Magnanime, on l'est toujours quand on aime beaucoup plus qu'il ne le faudrait, Marsac pardonne à Carlo, mais pas à la cuisinière, quant au fourbe Cinghalais, qu'il aille au diable! Ce que l'autre s'empressera de faire, avec l'argenterie de son maître et flanqué de la cuisinière aux appas murissants ...
Que devient la citerne dans cette confusion ?
Pourquoi reprocher une fuite d'eau au comte Robert Marsac? S'il est coupable, c'est d'avoir sottement inondé d'or un artisan incapable !
L'affaire prend une tournure franchement désagréable, l'artisan accepte de renforcer un pilier, mais supplie Marsac de croire en un tremblement de terre, seul responsable de la maudite fuite. Marsac et Carlo s'infligent une visite in situ, horreur !
La tragédie les frappe en pleine figure ! un pauvre maçon git au fond, le drame secoue l'île entière, et sans plus de réflexion, on enferme le jeune comte Robert dans l'unique geôle de Capri: Profitant de la véhémence des uns et du bouleversement des autres, le peu scrupuleux mais terriblement prudent Maestro Supino s'évapore dans la nuit obscure, embarqué vers le continent...
Quel sort sera-t-il réservé à l'ange Marsac prostré entre des murs immondes ?
En vain réclame -t- il que l'époux avocat de l intarissable Mrs Ambrogio soit mandé afin de le défendre comme son innocence le mérite. Le cruel Maresciallo, ravi de cette bonne leçon infligée au plus délicieux exilé de l'île, rivalisant de mauvaise foi avec le juge rouquin, reste sourd aux vociférations du prisonnier du fond de sa cellule ...
Capri veut-elle bannir Marsac ? La société des exilés prend les choses en main, Marsac, malgré son arrogance et ses amours, est un des leurs. Une solidarité imprévue bat son plein, quatre jours de souffrance plus tard, Marsac délivré de l'infecte prison reçoit un conseil unanime:
"Partez quelque temps !"
Le brave jardinier Gigi Gaspari de renchérir de son mieux !
"Gigi le jardinier, plaçant un doigt sur son nez et prenant un air ténébreux de sagesse ancestrale, avait parlé de "qualchecosa per aria"dont le Comte serait bien inspiré de se méfier."
Ces étranges réticences horripilent Marsac, puis, le dégoût l'emporte, et enfin la raison.
Les deux demoiselles américaines, les fausses soeurs Miss Virginia et Miss Maimie, déjà envolées en voyage, rien ne le retient véritablement sur ce divin rocher qui l'a tant meurtri. Son exil ne durera guère, et son imagination renforcée son ressentiment va au triple galop : partir, oui, mais il reviendra, la vengeance au bout de la lance !
Ainsi, Capri, sirène capricieuse, chassa son poète- bâtisseur...
Hélas ! la vengeance de Marsac lui fit vite regretter ce mouvement d'humeur...
C'est ce que le malicieux Sir Compton Mackensie nous raconte en envoyant dans la suite de son "Feu des Vestales" les flammes de sa désinvolture insolente.
A bientôt pour une prochaine "Lettre de Capri",
Nathalie-Alix de La Panouse
ou Lady Alix
Sur mon blog :
Trilogie de Capri: "La maison ensorcelée"
Pages Capriotes
Articles littéraires, contes fantastiques
Roman sur les amours de la comtesse de Flahaut et de Talleyrand:
"les amants du Louvre"
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