Balade étoilée à la porte de l'Antiquité
Comment être veillé par un grand Sphinx aux aguets sur son parapet, entre deux colonnes éclatantes même au coeur de la nuit , et cela dans un village où l'on adule le bon San Antonio ? Cette confusion vous ouvre les portes de l'Atlantide perdue, si vous osez y croire assez pour vous hisser sur les hauteurs du rocher de Capri.
Il suffit de marcher par une nuit de fin d'été sur les chemins de ronde d'Anacapri, bourgade vive et bavarde, retentissante de crissements de freins et de froissements de bus, le long de son unique route, tant que s'étire le jour.
Puis, le royaume de l'ombre s'élève des jardins emplis de chuchotements, le ciel se pare de mauve et de rouge sur fond d'or pur, la mer respire à peine, vos pas restent très lents. Se hâter insulterait fantômes excentriques et divinités oubliées, qui s'éveillent. Votre déambulation paresseuse vous entraîne sans que vous y songiez vers l'ancien pont-Levis, en surplomb du Palais maritime des empereurs romains, et sur les premières énormes marches de l'escalier phénicien.
A cet endroit mystique, vous êtes entre les deux mystères de l'île, sa chapelle vouée à San Antonio sous vos pieds, et au-dessus de votre tête, la masse indistincte du grand Sphinx de granit rose.
Statue immobile, ou gardien d'une porte invisible ?
Si vous regardez vers l'abîme, vous serez envoûté par les blanches ondulations de l'écume précipitée sur la plage minuscule, vous renierez le danger, et vous entendrez , au gré de la brise montant de la mer, les portes de l'ancien monde s'ouvrir avec une infinie douceur.
L'air vibrera comme si de confuses paroles se précipitaient hors du temps, et le Sphinx fera mine de bondir au-delà de son poste de veille.
Vous le devinerez: il aura l'envie irrésistible et fugace de bondir sur l'immatérielle passerelle qui traverse l'île. Agile comme un chat rebelle, il se balancera soudain entre paganisme et Christianisme, antiquité profonde et présent désordonné. et son bond gigantesque fera trembler le parapet taillé dans l'intangible roc îlien.
L'échelle du temps tremblera, mais la nuit couverte d'étoiles en resplendira davantage!"
"Quelle légende, dit l'Homme- Mari, pourvu que le Sphinx ne t'entende pas ! Imagine qu'il soit tenté de regagner son paradis atlante et qu'il nous abandonne ? Que deviendrions- nous privés de sa masse débonnaire ? Sans oublier, sa bonne volonté à l'égard des mortels dans la détresse, souviens- toi des amis qui lui confient leurs désirs les plus secrets ..."
L'Homme- Mari et "Son épouse- bien aimée" continuent à bavarder sans se douter que leurs étranges paroles, pourtant pleines à leurs yeux de bon, sens paysan, retentissent de façon à satisfaire l'orgueil des Capriotes visibles et invisibles, appartenant à cette dimension et à une autre ...
L'atmosphère de Capri joue des tours même aux esprits sages et rassis : Capri est dangereux!
"Et San Antonio? Aurais-tu l'audace de le reléguer dans une boutique de souvenirs comme Anacapri en regorge ? En réalité, le Saint et le Sphinx sont chargés tous deux d'aider les gens de la montagne ... Les autres, eh bien, ils ont en bas San Stephano et San Costanzo, et pourquoi pas un dieu marin à Marina Piccola. Sans oublier le timide jeune éphèbe de bronze qui monte la garde sur son rocher à l'entrée du port...
Tout est possible à Capri. L'ancien monde ne meurt pas, il a fait la paix avec le suivant, et, si on excepte les foules de touristes à la journée, par une nuit à l'émouvante paix, au silence musical, comme celle que le destin a la bonté de nous offrir, ne se sent- on à la porte d'un monde idéal ?
Celui où le loup dort avec l'agneau, le tigre avec l'enfant ? Où la paix n'est plus une légende ? Virgile, peut-être invité à la villa de Damecuta, ici même sur les falaises d'Anacapri avait chanté, dans sa quatrième bucolique, non plus les amours des bergers, mais, plusieurs années avant la naissance du Christ, l'avènement d'un enfant miraculeux, instrument de paix en notre fol univers. La Paix, la bonté, comme ces mots sonnent juste ici, et faux trop souvent de l'autre côté de la mer..."
Nous voilà en cette nuit de notre éternel retour sur le divin rocher de Capri, en plein discours historique, et surtout en équilibre précaire sur les marches sans âge de l'escalier phénicien. Que faisons-nous d'ailleurs plantés sur cet antique chemin défiant les gouffres, passerelle solide et périlleuse qui unit depuis l'aurore du monde chantée par Homère la bourgade de l'île au hameau des paysans et des ermites?
On prononce en italien sur un ton infiniment respectueux, fervent et quasi craintif, ces mots obscurs : "La Scala Fenicia", seules paroles assez puissantes pour désigner cette étrange échelle montant et descendant le cours du temps. Très loin, au pied de la falaise aux sombres pins, miroitante d'étincelles volées au clair de lune, la mer envoie ses vagues grignoter les anciennes piscines d'Auguste et de Tibère.
Voici qu'accourent à notre rencontre les ombres légères des jeunes filles au rouge foulard, aux rouges colliers de corail sicilien, au port altier, méritant toutes la pomme d'or du berger et prince de Troie. Ces déesses aux bras en couronne, chargées des plus lourds fardeaux, nous les devinons, nous les respirons, elles sont devenues l'émanation du vent descendant des montagnes silencieuses, leurs pas résonnent encore sur la roche dure, leurs rires à la grâce enfantine voltigent autour de la Chapelle du bon San Antonio qui leur offrait un fugace repos avant la fin de leur pénible ascension.
Encore une pénible montée, et les douces Beatrice, Laura, Chiara, Gemma, les brunes et les blondes, scrutant l'horizon de leurs regards limpides, volés à la mer d'aigue-marine, passaient sous la petite chapelle de San Michele où se cachait la splendeur d'une villa romaine.
Furent- elles saisies d'effroi quand le bon docteur Axel Munthe établit juste à côté son grand sphinx de granit rose, le compagnon des étoiles ?
Enfin, que pensent-elles ces ombres gracieuses en parcourant, au lieu de leur dernier sentier de rocaille et d'herbes folles, la via Capodimonte, ses boutiques élevés sur les vergers de jadis, et ses petits palais extravagants ?
Sans doute soupirent- elles de joie en se sauvant vers la voie romaine aboutissant au belvédère de la Migliera. Là enfin, elles se retrouvent : en dépit des remous séculaires, rien n'a vraiment changé sur cet itinéraire parfumé de jasmin et fleuri d'hortensias.
"Le temps, sur ce gigantesque château de roches, de grottes, de fleurs et de forêts, est vaincu, en cette nuit, l'impossible, l'invisible s'épanouissent par delà ces jardins, ces colonnes, ces belvédères.
Le souffle de Dieu plane sur les eaux ..."
L'Homme- Mari regarde l'écume vaillante qui se répand sans faiblir sur les rochers aigu. A cette hauteur, la plage de l'antique palais de la mer semble un lambeau romantique ravagée par la mer attaquant l'île depuis la nuit du monde.
" Oui, tu as raison, d'une certaine façon, mais nous sommes à Capri, autant dire dans une autre dimension, oublierais- tu nos vieilles amies, les trois Sirènes aux prénoms imprononçables ? Il paraît que c'est un secret de tous connu: ces eaux limpides seraient toujours vouées aux anciennes divinités, prenons garde à ne pas offenser leurs caractères effrayants ."
L'Homme- Mari plaisante, c'est son droit le plus absolu !
Or, comme pour se venger de son aplomb, notre portable s'éveille et une voix enthousiaste s'en échappe. La voix des Sirènes ? Presque ! Du moins celle d'une de leurs descendantes et pas des moindres. Notre amie Laura, boule de nerf perpétuellement en effervescence, charmante, volcanique, coeur d'or et langue de torrent, côtoyant les puissants personnages de l'île autant que les humbles, aimable et généreuse avec tous, et ayant décidé d'être notre second ange gardien sur l'île; le premier restant l'indétrônable ami Salvo, mentor invétéré et patient.
Comment les oublier ces créatures féroces dont tout les Capriotes parlent avec une déroutante sollicitude ? D'autant plus qu'en son message prononcé à la vitesse de la lumière, notre amie, qui les fréquente souvent, depuis sa maison blottie entre une immense grotte et une crique retirée, nous envoie une invitation à les rencontrer en leur palais bleu.
"Laura ne perd pas une seconde ! Elle nous attend après-demain sur le minuscule embarcadère de la Grotte bleue, si nous avons le courage de nous entasser, et surtout de nous allonger pour franchir l'entrée étroite et périlleuse, dans ces horribles barques, les descendantes directes des Sirènes nous donneront une aubade !
Bien sûr nous acceptons ! comment refuser le risque de se noyer dans les eaux de ce lagon intérieur peuplées de divinités jalouses ? Il est possible que les vraies sirènes bousculent chanteuses et invités, quel prodiges en perspective !
Ciel ! encore une invitation, moi qui redoutais la terrible obligation du farniente...
Cette fois, on nous prie de courir dans le bosquet de Pins de l'antique Villa d'Auguste. En ce lieu de vestiges écroulés sur les flancs vertigineux d'une falaise capable de faire périr d'effroi toute âme sensible, un concert enivrant sera donné aux amateurs de musique et de ruines. Comble du raffinement, ce sera à l'heure où le soleil plonge au fond de la mer, et juste en face , à l'autre bout du golfe, de la grotte du Pausilipe, où le poète Virgile ne dort que d'un oeil."
Accablé par ce déluge de festivités à la mode antique, l'Homme- Mari approuve, tout en m'entraînant vers une trattoria réconfortante...
L'essentiel pour nous reste une maison en ruines elle aussi, peut-être d'époque romaine, ce qui est le cas de tant de maisons sur l'île, une modeste maison qui nous hante depuis si longtemps, avec sa terrasse aux balustres cassées, son jardin hérissé de petits remparts, son portail vert aux volutes rouillées... Comment peut-on aimer un jardin qui ne sera sans doute jamais le vôtre et une maison où vous n'aurez jamais la bonne ou la mauvaise fortune d'habiter ?
"Demain, nous descendrons vers elle, Si elle existe toujours.. Qu'allons-nous lui dire ? Que le miracle n'arrive pas ? Pauvre maison si patiente ! Mais nos amis nous attendent demain, et c'est aussi pour eux que nous revenons sans nous lasser."
Capri nous a repris, et nous parlons bas de peur de trahir la beauté prodigieuse de cette nuit d'octobre flottant à l'entour des jardins entre les citronniers rêveurs, les chats placides et les arches sévères.
A très vite,
pour la suite de ce roman capriote ou Trilogie de Capri,
bientôt un concert chez les Sirènes ...
Nathalie-Alix de La Panouse ou Lady Alix
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Nuit d'octobre à Capri Crédit photo Vincent de La Panouse 2026 |

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