Trilogie de Capri
Partie III Chapitre 22
Certaines choses, certaines amours dorment en nos coeurs et nous n'osons les éveiller.
Ainsi le premier jour sur le rocher antique se déroula-t-il en suivant le fil d'une coutume instaurée depuis huit années.
Embrassades, retrouvailles, accolades, reprise des conversations interrompues par les deux mois d'absence, et lente, très lente montée des escaliers d'Anacapri, selon notre rite d'amoureux sans bagages, à jamais privés de la maison qui seule vous élève à ce titre jailli des montagnes et purifié par la mer, de résident à Capri.
D'un commun et silencieux accord, nous laissâmes reposer le jardin et ses murets vaguement romains, la terrasse aux balustres cassés, le portail défraîchi et l'humble manoir vétuste que nous aimions trop pour les regarder, figés dans la mélancolie de l'espoir éternel.
"D'ici quelques jours, quand Capri nous aura repris, n'allons pas trop vite..." dit l'Homme- mari.
J'approuvai tout en sentant mon coeur battre au ralenti, sans ce domaine oublié, quelle raison justifiait- elle notre venue renouvelée ?
J'avais tort, et je faisais preuve d'une regrettable mauvaise foi !
Les raisons abondaient au contraire, au fil des ans, de nouvelles racines donnaient des fleurs , et l'île s'imposait à l'instar de la patrie rêvée.
L'île devenait notre maison grâce à tant de bizarres, d'attachantes séductions :
l'ancrage des amitiés, l'espoir enraciné en son âme de l'Homme- Mari, l'intangible, la sauvage, l'extravagante beauté de la Capri qui ne se donne à personne, et, sur un sentier volant entre les gouffres, vers l'Arco Naturale, mon incertain souvenir de quelqu'un que jadis j'aurai sur ce roc fleuri préféré à la lune et aux étoiles, un être bizarre, un coeur de cailloux dont j'ignorai le nom.
Par courtoisie et étourderie, nous étions engagés par une kyrielle d'invitations officielles, officieuses, ou purement dictées par l'affection en des maisons suspendues aux falaises.
La plus émouvante taillée dans une cavernes du côté de la Grotte des Fougères, antre magnifique où les hommes luttant pour leur quotidien à l'âge de la pierre polie, ne voyaient certainement pas en Capri un exquis rendez-vous des heureux du monde !
Cette marée bourdonnante accourait à notre rencontre.
La première n'était pas la moindre: un concert d'opéra en les entrailles ensorcelées de la Grotte d'azur, cette merveille aux eaux de saphir où s'ébattaient les enfants de Poséidon et les rescapés de l'Atlantide.
Cette caverne, qui en dérobe une autre encore plus somptueuse, se pare de légendes enchâssées dans les mystères de l'île depuis la création de ce fol univers.
Hélas, notre époque mercantile a métamorphosé le beau joyau en bruyant cirque maritime...
Tout n'était peut-être pas perdu !
Ce concert aquatique allait-il nous réconcilier avec les sortilèges engloutis sous la mer ?
L'inattendu, l'aventure, l'audace, la bizarrerie nous faisaient signe de les rejoindre sur les eaux de turquoise d'un palais de saphir où l'on avait autrefois la courtoisie de laisser les Sirènes en paix.
La frénésie du tourisme avide de tout voir à la vitesse de l'éclair, éloigne les rêveurs, les poètes, les amoureux de cet antre qui se nuance d'un bleu céleste ou d'un gris bleuté, selon les hasards du beau ou du mauvais temps.
Cet épisode divertissant prenait la forme d'une inscription à une invitation en bonne et due forme, ce qui à priori restait fort lénifiant.
A priori seulement...
La salle de cette réjouissance musicale était sujette aux caprices de la mer, souvent frondeuse, et raffolant d'une bonne plaisanterie: retenir dans les entrailles d'azur de l'antre fabuleux les voyageurs entassés sur de fêles esquifs !
Quitte à les y garder une poignée de jours, privés de nourriture, et de confort...
L'étrange quai taillé dans la roche par les Titans à l'extrémité de la grotte, ne représente qu'une couche glissante aux arrêtes aigues, et les voix angoissées des naufragés sont étouffées par les parois formées des rocs les plus épais que l'on puisse imaginer.
Alexandre Dumas eut l'amusement de vivre cette péripétie, en compagnie de son ami le peintre Jadin, de sa compagne du moment et de leur petit chien Mylord qui ne goûta guère cette réclusion, heureusement de courte durée.
Or, la fierté de vivre cette aventure sur les traces historiques du créateur des" Trois Mousquetaires" ne me titillait finalement pas autant que le hardi et courageux Homme- Mari, ravi de frôler les Sirènes vraies ou fausses au sein de ce Palais d'écume.
Mais, comment refuser un intermezzo aussi bouleversant, réservé à des spectateurs ne souffrant en aucun cas des affres du mal de mer et de l'angoisse suscitée par l'enfermement en une grotte, fut- elle prodigieusement bleue ?
Autant avouer des faiblesses indignes de notre qualité d'esthètes absurdement épris de Capri depuis de respectables années.
L'honneur devant rester sauf, je ne dis plus un mot et refoulai mes craintes puériles d'un naufrage nous couvrant de ridicule au beau milieu d'un chant sublime, ou, bien pire, d'une prison maritime se refermant sur nos pitoyables barques, avec l'unique consolation d'amuser Alexandre Dumas qui certainement suivrait nos évolutions depuis le Paradis, fort proche de Capri comme tout le monde le sait.
Autour de nous, les commentaires allaient bon train.
Salvo semblait sceptique, au point de cacher ses doutes sous une mine ironique qui ne lui ressemblait guère..
Flavia, pourtant dotée d'une invitation, rechignait à nous suivre en se justifiant par un flot de paroles qui n'annonçant rien de bon.
"A quoi bon ? La grotte , je la connais depuis toujours, et l'acoustique ne vous plaira pas beaucoup, à dire vrai, on n'entend que des cris : à croire que les Sirènes lancent un sortilège ruinant les effets des cantatrices...
Et puis, mes amis, mais, méfiez-vous, les barques ne sont pas faites pour tant de spectateurs, et vous serez poussés, entassés, assommés peut-être. Je ne me sens pas la force de vous suivre. Je vous rejoindrai, qui sait, au second concert dans le parc de Damecuta, à l'heure où le soleil tombe dans la mer en éclairant les ruines de la Villa romaine.
Vous y êtes aussi conviés ? Bravo !
Oui, celui-là, ne le manquez surtout pas !
Vous serez réunis avec de bons amateurs de musique, uniquement des gens distingués d'Anacapri, pas de Capri, cela m'étonnerait,
Et quelle splendeur ! la lumière du couchant jouant entre les branches des pins, la mer couverte d'or, les chansons joyeuses, Vous ne risquerez rien du tout.
Sauf si vous décidez de sauter du haut de la falaise, ce qui n'est pas votre style, ou si vous remontez à pied dans la nuit jusqu'à Anacapri, là vous prendriez un coup de froid.
Au contraire, dans la grotte, je me méfierai à votre place ...
A mon avis, la curiosité l'emportera sur l'amour raffiné des beaux chants. Enfin, si vous avez accepté, ne vous désistez- pas, vous blesseriez Laura, et si vous survivez, venez nous raconter !
Il faut savoir vivre de nouvelles expériences pour atteindre la sagesse, pensez à Ulysse... "
Sur ces mots réconfortants, Flavia nous laissa vivre cette mirobolante et neuve expérience ...
L'après- midi voué à ce concert déconseillé aux claustrophobes, nous commençons par manquer le bus descendant vers la Grotte d'Azur.
La malédiction débuterait- elle ?
Devant nos yeux passent des taxis impavides, regorgeant de touristes hilares et égoïstes!
L'idée de parcourir la route abrupte et étroite pendant quasi une heure sous le soleil généreux d'octobre m'épuise et m'ennuie, je supplie l'Homme- Mari d'oublier ce maudit concert et de laisser les Sirènes en paix au fond de leur grotte.
En vain ! Mon cher et tendre m'explique qu'il n'abandonnera sous aucun prétexte notre réjouissance marine, quitte à faire des appels désespérés aux taxis pressés et parfaitement indifférents.
Miracle !
uU second bus chargé comme le radeau de la Méduse daigne ouvrir ses portes.
Nous ne respirons plus tant nous sommes comprimés contre notre prochain excité et volubile.
Le supplice dure jusqu'à l'arrivée sur la petite place dominant l'escalier de pierres usées qui guide les audacieux vers le minuscule embarcadère, à gauche de la bouche menaçante, perpétuellement entourée de vagues sombres et furieuses, unique passage menant les mortels au sein des somptuosités bleues...
Le protocole et la plus élémentaire prudence ordonnent que vous vous allongiez de façon fort peu élégante dans une barque rudimentaire, toujours envahie d'eau de mer glacée, et gouvernée avec une âpre énergie par un batelier moqueur.
Les heureux inscrits au concert sont très arrogants, les voilà qui écartent avec autorité la foule des simples touristes venus visiter l'antre de turquoise.
Mais que faire ?
Sinon se glisser dans ce sillage en distribuant des paroles courtoises pour se faire pardonner d'écraser les pieds et de heurter les dos infortunés !
Voici deux charmantes jeunes femmes en robe noire et collier de perles, tuant par leur courtoise distinction les futurs spectateurs qui bousculent comme un troupeau de moutons enragés sur le quai envahi d'écume.
Ces aimables déesses sont les ambassadrices des Sirènes, et aussi des deux cantatrices dont les voix filtrent malgré le vacarme.
Ciel ! Le concert !
Nous sommes en retard, qu'importe, il nous faut préciser notre nom, les deux dames en noir vérifient sur une feuille, malgré l'orthographe fantaisiste, nous y sommes !
Et notre reconnaissance éclate sous forme de congratulations à l'italienne...
Flattées et touchées, les dames en noir nous indiquent à un batelier au frêle esquif dangereusement chargé, on nous y pousse, et la barque file droit vers la bouche si rétrécie, si angoissante, ma tête dépasse, horreur, vais-je la perdre ?
Je pousse un cri d'effroi, manque de choir, m'aplatis contre l'Homme- Mari lui-même supportant le poids fort considérable d'une personne à la parole aigre, et à la senteur agressive, la paroi frôle ma tête, un chuintement, un glissement, et la majesté de cette caverne aux vagues célestes sous une voûte chamarrée d'étincelles de lapis-lazuli.
L'eau rebelle se hausse de vagues évoluant au rythme des instruments, son bleu assombri se nuance de lavande vers l'estrade de roches fauves sur laquelle s'époumonent deux belles créatures n'évoquant en rien leurs lointaines aïeules les Sirènes Leucosie, Parthénope et Aglaophone...
Les barques chahutées sur l'onde pleine d'acrimonie menacent de se retourner avec leur chargement de spectateurs clamant leur enthousiasme au risque de couvrir les belles envolées des belles cantatrices.
Les airs somptueux, classiques ou populaires, fusent, l'écho de la grotte frissonne, l'eau se trouble, les esquifs tanguent, les dames frôlent la crise de nerfs, les hommes applaudissent sans écouter...
Et l'Homme- Mari peste contre son portable qui ne lui obéit plus.
Comment attraper au vol le souvenir de ce concert ?
Je ne sais plus bientôt où nous sommes, la grotte retentit de chants tragiques, de refrains comiques, mais je ne saisis pas un mot.
Soudain, l'atmosphère prend une intensité puissante ,un drame serait-il à l'affut?
Les cantatrices vont-elles plonger dans ce lac bleu si tentateur vers leurs Sirènes ironiques qui, je le ressens, se moquent de ce divertissement absurde ?
Mus par un pressentiment, les bateliers rebroussent chemin, et un défilé de barques à demi- chavirées se forme face à la bouche rétive de la grotte encore frémissante des belles voix énergiques.
Nous voici sortis des entrailles hantées !
La quai dégouline, je suis trempée, courbaturée, et à mon immense étonnement, ce concert fugace a duré bien davantage que je ne le croyais.
Encore vacillants, nous jurons aux deux charmantes dames en noir, le cou chatoyant de perles, que ce concert ne quittera jamais notre mémoire, et marchons avec une joie ineffable sur la terre ferme, autrement dit la petite route surplombant allégrement la sentier des Forts.
La mer se hérisse de vagues luisantes et sombres, les alentours de la Grotte bleue gardent une fascination troublante, et l'eau frappe avec acharnement les rochers sans cesse tailladés et sabrés sous ses coups.
"Je crois que les grottes me tapent sur le système nerveux!" avoue l'Homme- Mari
Je lui chuchote que rien ne vaut Capri sous la brise tombant des montagnes, ou le vent montant de la mer..
Ce spectacle nous a émus, mais aussi épuisés, sans doute un tour des Sirènes agacées que l'on mette à l'honneur de simples mortelles. Je les comprends mais préfère ne souffler mot de ce sentiment au trop raisonnable Homme- Mari.
"Toi qui as tant d'intuition, dit justement ce dernier, n'as-tu eu l'impression que ce beau concert était victime d'une influence étrange qui a fait de l'ombre aux belles cantatrices ? Les Sirènes se seraient-elles réveillées ? "
Je lui serre la main pour toute réponse... Il y a tant de choses à Capri qui refusent le bon- sens, même celui d'un Homme- Mari !
Le bus de l'arrivée remonte vers Anacapri, aussi encombré qu'au départ, de sa carcasse s'échappe les chants du concert souterrain.
On nous montre du doigt, serions-nous des curiosités ambulantes ?
Quel bonheur de respirer les parfums de lentisque et de romarin montant des buissons.
Très haut sur la falaise se devine les prodigieuses ruines de la Villa Damecuta qui fut le domaine des dieux et des empereurs de Rome, demain, quels musiciens auront-ils l'audace de se mesurer avec les ombres des poètes choisis voici deux mille ans en l'honneur de Poséidon ?
"J'ai hâte d'être à demain, entendre un concert au sein des ruines à l'heure du coucher du soleil nous bouleversera tant que nous en verrons peut-être le rayon vert !"
"Je te fais le pari !" rétorque l'Homme- Mari tout guilleret.
Ne vient-il d'apercevoir un bus sauveur roulant vers nous ?
"Cette fois, il est vide!"
Eh bien non ! Au moment précis où nous y grimpons, toute une jeune et hilare équipe de Calcio s'y précipite !
Mais comment ne pas rire à l'unisson avec ces joyeux écoliers vibrant à la perspective de défendre la bannière d'Anacapri face aux adversaires de Capri, à les écouter,
la rivalité entre les deux bourgs n'est guère éteinte...
Or, de quel côté sont les Sirènes ?"Anacapri !" scande la vaillante équipe
Quelle prétention ! Mais qui sait ?
Voilà un mystère que seule une conversation avec Salvo saura éclaircir...
"Demain, m'avertit l'Homme- Mari, le concert sera absolument anacapriote... les Sirènes nous laisseront en paix !"
Nous verrons bien !
A bientôt pour la suite de ce roman-feuilleton capriote :
Trilogie de Capri
La maison ensorcelée
Nathalie-Alix de La Panouse ou Lady Alix
Sur mon blog, critiques littéraires, textes fantastiques, et un roman sur les amours de Talleyrand:
"Les amants du Louvre"
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