mercredi 18 novembre 2015

Pouchkine et "La fille du capitaine"



C'est à son plus grand poète lyrique, Pouchkine, que la Russie doit son premier roman historique:
 La fille du capitaine". Sous l'émouvante forme d'un manuscrit familial, le récit dépouillé de guirlandes fleuries raconte avec une franchise désarmante les aventures d'un jeune aspirant-officier, en 1773, au moment précis où l'Oural souffrit des exactions du révolté Pougatchev, un fou et un imposteur prétendant être l'ancien tsar Pierre III, époux  de la Grande Catherine.
Ce chapitre particulièrement  sombre de l'histoire russe resurgit à la manière d'un conte mettant aux prises un jeune héros au cœur pur et une sorte de démon incarnant le mal. Et, le bien l'emportera, l'amour pur vaincra. Mieux encore,perdurera dans les mémoires la figure maternelle d'une impératrice cherchant à faire le bonheur de ses humbles sujets anoblis par un héroïsme sorti de l'âme au sein des périls. Pouchkine tire du passé des personnages si vrais, parfois drôles, parfois sinistres, qu'il s'efface lui-même de l'action. Le grand poète disparaît sous les événements ordinaires ou extraordinaires décrits sur le ton le plus concis par l'écervelé, impulsif et infiniment aimable Griniov, héros doué d'une sympathique naïveté et dont le caractère s'affirme à chaque page.
Roman de la rédemption, "La fille du capitaine" est un hommage rendu au peuple russe, aux petits que leur courage, leur loyauté, leur dévouement rendront grands.
Contrairement à "Guerre et Paix" pourtant inspiré de ce roman, ou aux belles intrigues languissantes et désespérées de Tourguéniev, admirateur fervent de "La fille du capitaine", le beau rôle est donné à des gens sans haute position, des gens sans importance, ceux qui sont la chair et le sang de la "petite histoire", à côté des sursauts de la "grande". D'abord le jeune officier Griniov.
 Qui est-il au juste ?
Un charmant fils de noble de province, un doux rêveur que la sage volonté paternelle arrache au confort d'une vie de gentilhomme pour l'exiler dans un fort isolé de l'Oural: Bélogorsk. Le pauvre jeune homme se plaint sans honte:
" C'en était fait de mes brillants espoirs ! Au lieu d'une joyeuse vie à Pétersbourg, c'était l'ennui mortel qui me guettait dans une région perdue et déserte. Le service militaire, auquel je venais de songer avec un tel enthousiasme m'apparut soudain comme une catastrophe. "
Mais, un bon fils ne se révolte pas contre son père ! Griniov obéit ! une consolation lui est octroyée en la rugueuse personne de son valet fidèle autant qu'un chien de garde: le vieux Savélitch.
Le bon serviteur se lamentera tout de suite: on n'est qu'au début de l'équipée et déjà l'étourdi Griniov perd cent roubles au billard ! On repart et, cette fois, la neige brouille les pistes.
Comme un enchanteur délégué par une puissance surnaturelle, voici qu'un vagabond propose son aide . L'instinct du brave Slavélitch lui commande de se méfier. Griniov ne voit là qu'un acte désintéressé qu'il récompense par un geste jugé aussitôt insensé par son serviteur: le don au pauvre hère de sa pelisse en peau de lièvres. Geste fort courtois qui aura des conséquences absolument imprévues dans un très proche avenir... En attendant la colère du serviteur inonde le paysage:
"Tu ne crains pas la colère de Dieu, Bandit que tu es ! Tu vois bien que l'enfant n'a pas atteint l'âge de raison et tu en profites pour le plumer "! La forteresse de Bélogorsk est enfin en vue. Cruelle déception !
Griniov se sent trahi.
 "je ne vis rien, sinon un petit village entouré d'une palissade en bois ". Quand aux moyens de défense, ils semblent excessivement rudimentaires: "Près de la porte, j'aperçus un vieux canon en fonte ".
 Le fort est non seulement misérable mais à la merci d'un audacieux brigand comme le révolté cosaque Pougatchoff dont les crimes épouvantables ensanglantent déjà une région assez proche...
Nul ne s'en doute encore mais le brigand ne va pas tarder à faire entendre sa voix redoutable. L'écervelé Piotr Griniov pour le moment se présente à son poste; voici la garnison, une troupe d'invalides en haillons commandés par une femme énergique: l'épouse du capitaine en personne ! Situation jugée remarquablement naturelle par tout le monde y compris le brave lieutenant Ivann Ighanatich, la douce, timide, rougissante Maria Ivanovna, fille unique du capitaine  et le malotru de service, un certain Chvabrine, sous-lieutenant déporté à Biélogorsk pour mauvaise conduite.
Afin de tuer le temps, Griniov accepte de faire prendre l'air à son épée, avec le charmant prétexte de sauver la discrète Maria des calomnies de Chvabrine dont elle a maladroitement repoussé les avances. La commandante, en femme intelligente, envoie l'aspirant amoureux et blessé au lit, et son attaquant en prison. La douce Maria met tout son cœur à soigner l'héroïque défenseur de ses vertus et ce qui devait arriver quand le destin réunit deux jeunes gens âgés de vingt printemps et ayant reçu la meilleure des éducations ne tarde pas plus d'une journée:
 "Maria Ivanovna ne me quittait pas. Aussi profitai-je de la première occasion pour reprendre ma déclaration interrompue, et cette fois-ci Maria m'écouta plus patiemment. Sans la moindre affectation, elle me fit l'aveu de son inclination ".
 Cette jeune fille montre sa force de caractère, malgré son peu d'expérience, la rigueur de son éducation, elle ose la franchise. Pas une minute elle ne jouerait la coquette ou l'effarouchée, oui, elle aime Griniov de toute son âme simple et bonne. Elle l'épousera si leurs parents leur donnent leur bénédiction ! Le jeune Griniov, exalté et heureux, écrit la lettre de sa vie:
 "si persuasive, si touchante que Maria ne douta plus de son succès ".
 Tout est-il au mieux dans la misérable garnison ?
Hélas ! La tempête gronde ! D'abord l'aristocratique Grinoiv-Père inflige une inutile vexation au jeune couple, même le dévoué serviteur Slavélitch est obligé de prendre la plume afin de plaider sa cause en termes outragés aussi savoureux qu'émouvants:
"Je ne suis pas un vieux chien, je suis votre fidèle serviteur et je vous ai toujours servi avec zèle jusqu'à mes cheveux blancs. Et vous daignez écrire que vous allez m'envoyer garder les cochons, c'est comme il plaira à votre volonté de maître."
Quel domestique français à la même époque aurait-il pu s'exprimer de cette manière loyale et franche? L'heure n'est plus aux disputes familiales, le rebelle Pougatchoff, mystifiant les paysans crédules et avides de miracles en se faisant passer pour le Tsar Pierre III, avance droit sur l'humble forteresse !
 C'est la ruine assurée ! Qu'importe ! Capitaine, "commandante", lieutenant et bien sûr le pauvre aspirant pris au piège, décident de lutter jusqu'à la mort, pour l'impératrice  et la l'honneur de la Russie.
 Le combat  est raconté avec une précision qui en oubliant toute envolée héroïque ne parle que de la bravoure extrême du plus petit nombre: tous les soldats fuient ou se comportent en lâches prêtant allégeance au chef des brigands, installé sur un fauteuil en guise de trône absurde. Seuls, sacrifiant leurs vies après avoir prononcé ces paroles nettes et fières:
"Tu n'es pas mon souverain, tu es un voleur et un imposteur !", refusent de se soumettre le capitaine, sa courageuse épouse et le vieux lieutenant. C'est au tour de Griniov d'être attaché à la potence, tentant de ne pas céder à la peur, tentant de ne montrer aucune faiblesse, il adresse au Ciel ses prières, et, il est entendu !
Un inexplicable miracle se produit !
 Sa vie est épargnée sur l'ordre du barbare tueur, voleur et imposteur !
 Le monstre serait-ému par la jeunesse de Griniov ?
 Ou, se rendrait-il à la supplication ingénue du brave Slavélitch, ne pas gâcher la vie d'un fils de riche capable de fournir une rançon ?
Le mystère s'éclaircit assez vite:
 "As-tu oublié cet ivrogne qui t'avait soutiré ta pelisse à l'auberge ?"
C'était l'infâme Pougatchov !
 Ce bienfait a donc sauvé Griniov ! Et va également déclencher une cascade violente d'ennuis en tout genre... Mais, l'amour et l'honneur triompheront ! La route est longue avant ce beau couronnement... Maria, en butte aux menaces du dévoyé et traître Chavbrine, supplie Griniov, retourné combattre aux côtés de la garnison la plus proche, Orenbourg, de la tirer des mains du voyou.
 Griniov se fourre par amour dans la gueule du loup... le pauvre amoureux tombe au pouvoir de Pougatchov, ses cosaques n'ont qu'une envie: en finir avec ce jeune arrogant qui se croit l'ami de leur chef !
 L'imposteur se montre soudain sous un jour bien étrange, le voici compatissant aux amoureux , libérant Maria , rendant sa liberté au jeune Griniov et , se risquant à la confidence .
Pourquoi tant de clémence ?
 "Tu comptes marcher sur Moscou ?" ose demander Griniov dans la "kibitka" qui les emporte vers Maria et sa délivrance:
"Dieu le sait . Ma rue est étroite ; je n'ai pas mes coudées franches . Mes gars font les malins .Ce sont des voleurs . Au premier échec , ils sauveront leur cou au prix de ma tête".
Hélas ! Maria est retrouvée, malade, affamée, prisonnière maltraitée de l'odieux Chavbrine.
La situation se dégrade, l'atmosphère devient trouble, Griniov réalise que la chance l'abandonne, il  s'adresse en hâte au brigand:
 "Ecoute, Dieu m'est témoin que je serais heureux de te payer de ma vie ce que tu as fait pour moi.Tu es mon bienfaiteur, achève ce que tu as commencé: laisse-moi partir avec la pauvre orpheline et nous prierons Dieu chaque jour pour le salut de ton âme pécheresse. "
Griniov, c'est tout à son honneur, ne s'abaisse pas, il propose une belle action au pire des humains, il ne passe aucun pacte avec le diable, il se contente de mots simples et par là même chargés d'une audace inouïe: il promet de prier pour l'âme du criminel !
Les cœurs purs sont parfois exaucés , du moins en Russie...
 Le jeune couple s'éloigne en paix !pour le moment ...Car le pire survient: Griniov est arrêté par l'armée régulière et menacé de l'exil en Sibérie !
 Maria veut rétablir l'honneur de son fiancé. Cette provinciale qui n'a jamais rien vu annonce, comme s'il s'agissait d'une escapade futile, qu'un voyage à Saint-Pétersboug lui paraît indispensable.
Elle part ainsi, guidée par sa foi inébranlable en sa bonne étoile...
Celle-ci descendra des espaces stellaires sous la forme arrondie et l'allure réconfortante d'une aimable dame assise sur un banc du parc entourant le palais de Tzarskoïé-Sielo, la villégiature impériale .
Cette dame a l'air si tendre, si généreuse, si maternelle que la naïve Maria lui avoue toute l'histoire; son Griniov n'a fait que défendre l'impératrice et la Russie ! et elle-même sa douce fiancée ! Ce n'est pas un traître, c'est un héros de l'ombre !
Comment le faire savoir à La Grande Catherine, la mère du peuple russe ?
Le roman s'amuse alors à se métamorphoser en conte de fées: la dame bienveillante, d'un coup de baguette, se transforme en impératrice, Griniov est rendu pur comme la neige à sa radieuse Maria, et "ils se marièrent et eurent beaucoup d'enfants"!
"La fille du capitaine" est un récit d'une merveilleuse sobriété, exaltant la résistance des humbles, le panache des obscurs, l'honneur des héros de tous les jours.
 Pouchkine redonne force, espoir, courage.
 Le lire devient acte de foi en nos jours de tristesse révoltée...

A bientôt,

Lady Alix
"Jeune fille tressant ses cheveux"Alexei Korsuchin, Kiev, Musée d'Art russe

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