jeudi 26 novembre 2015

L'art d'aimer d'un poète latin

Voici la bagatelle de vingt siècles, Ovide, le plus aérien, étourdissant et allègre des auteurs latins eut la judicieuse sagesse d'aider les novices dans "l'Art d'aimer".
Cette audace délicieusement louable lui valut les foudres de l'Empereur Auguste, l'exil et un immense succès.
L'amour traversant les âges sans se faner, "l'Art d'Aimer", poème subtil, parfois un peu égaré vers un charmant libertinage, mais ne perdant en aucune de ses souriantes pages le sens de l'élégance et la délicatesse du style, enchante par sa faconde et instruit avec fougue. C'est certainement une voie fort plaisante si l'on ose se lancer dans l'étude de l'amour et du latin.
"S'il est quelqu'un de notre peuple à qui l'art d'aimer soit inconnu, qu'il lise ce poème et, instruit par sa lecture, qu'il aime."
Le principe est clair, suivons notre maître en amour...
Le premier livre consacré à cet art particulier avoue la vocation d'un guide à l'esprit pragmatique: où se cachent les femmes ? Comment les conquérir ? Ensuite, Ovide, se consacre aux méthodes soigneusement calculées afin de conserver cet amour si capricieux... Enfin, le poète, emporté par sa bonté naturelle accepte de confier aux faibles créatures, que faisaient semblant en ces temps lointains d'être les femmes, les recettes élémentaires d'une efficacité redoutable, indispensables à toute séductrice bien née, intrépide et déterminée...
En l'an 2015, cet enseignement reste infiniment précieux ! Tant d'erreurs sont à éviter si l'on navigue en mer amoureuse, toujours dangereuse et aussi aventureuse en l'an moins I de notre ère qu'à l'aube de l'an 2016...
D'ailleurs Ovide avertit  ses élèves sans ambages:
"L'amour est une espèce de service militaire, arrière, hommes lâches ! ce ne sont pas des hommes pusillanimes qui doivent garder ses étendards".
Quel plaisir de citer les mots latins: "Militiae species amor, discedite, segnes. Non sunt haec timidis signa tuenda viris. "Une goutte de langue latine ne tue pas, cela peut même ranimer...
La même épineuse interrogation, de nos jours comme au temps d'Auguste, accable les séducteurs débutants: où sont les femmes ? Partout et nulle part ! Quel champ de séduction est-il à moissonner en priorité ? Ovide suggère avec force les théâtres, le forum et les promenades en plein air, rien de très neuf, et les pérégrinations de l'amour ne changent guère ! Les dîners sont également une occasion propice, il est recommandé d'user du bon vin sans en abuser;
"le vin prépare les cœurs et les rend aptes aux ardeurs amoureuses; alors naît le rire, alors le pauvre prend de la hardiesse; alors disparaît la douleur, ainsi que nos soucis et les rides de notre front. Alors les âmes s'ouvrent..."
Mais, quelle déconvenue risque de frapper l'amoureux quand la lumière du jour donne la cruelle vérité des beautés nocturnes ! Méfiance et prudence ! Par contre, les bains de mer et les villégiatures promettent une multitude d'heureuses rencontres... Or, une fois la belle dénichée, le plus périlleux ne reste-t-il à inventer ? L'apprenti en amour doit avant toutes choses garder une inébranlable confiance en son pouvoir de séduction, au diable les complexes !
"Que ton esprit soit persuadé que toutes les femmes peuvent être prises: tu les prendras; tends seulement tes filets ". Frisons-nous l'inconvenance ?
Le poète n'hésite pas à prouver la facilité féminine en faisant le récit des égarements d'amantes aussi folles que légendaires; et de conclure à l'attention d'un séducteur ignorant:
"va ! n'hésite pas à espérer triompher de toutes les femmes; sur mille, il y en aura une à peine pour te résister".
Ces affirmations arrogantes comblent d'optimisme les uns et agacent terriblement les autres.
La cause féministe n'existait pas de façon officielle sous le règne de l'empereur Auguste, toutefois, il serait amusant d'imaginer les vengeances des matrones romaines à l'égard du très présomptueux poète. Au moins, cet avis péremptoire ragaillardit-il les jeunes hommes timides... Les étapes de la course à l'amour se succèdent à la vitesse de la marée montante, compliments, bonne humeur, prières, et, le nerf de la guerre: le cadeau d'anniversaire ! Immuable tactique !
Le trop lucide Ovide essaie d'ouvrir les yeux des innocents amoureux.
Attention aux ruses féminines !
"prends bien garde à l'anniversaire de ton amie ! Tu auras beau t'en défendre, elle t'arrachera quelque chose ! "Quelle perfidie ! Heureusement, le poète précise l'extrême importance de l'outil de séduction le moins coûteux du monde: l'écriture.
Parler d'amour, c'est bien, l'écrire c'est provoquer l'émotion, l'ivresse, la satisfaction de la vanité, donc la victoire totale.
"Que la cire porte des compliments qui respirent l'amour..." De nos jours, que les emails insufflent l'amour ! les moyens différent, l'esprit demeure.
Le sage professeur continue doctement à convaincre ses élèves disciplinés et attentifs, quand on aime, on aime toutes les femmes, "vous trouverez mille âmes diverses, pour les prendre, employez mille moyens."
Ovide désire-t-il fonder une école des "Don Juan "avant l'heure ?
Ne croit-il donc nullement à l'amour unique ? Se moque -t -il du sentiment ? Ou ce premier livre de "l'Art d'aimer" cherche-t-il surtout à nous amuser par son parti-pris de l'ego masculin ?
La revanche féminine éclatera en fanfare dans les préceptes du livre troisième.
Quel soulagement !
Enjoué, persifleur, libertin, le livre deuxième est un remontant idéal pour jours d'hiver. Mais, le dernier ouvrage l'emporte par sa drôlerie et son infernal sens de la psychologie féminine... Toujours fanfaron, toujours aimable, Ovide, cette fois annonce un programme admirable": Je vais apprendre aux femmes comment elles se font aimer."

Le poète dépeint les amoureuses sans craindre de montrer une légère pitié à l'égard de ces malheureuses souvent trompées, souvent abandonnées, toujours angoissées. Finalement, si elles se laissent abuser, cela s'explique par leur tempérament délicat, "il n'y a guère de perfidies à leur reprocher" s'empresse d'affirmer notre maître en leçons d'amour. L'essentiel fait cruellement défaut à ces fragiles créatures: "on les livre sans armes aux hommes bien armés".
Mais, Ovide comble l'effrayante ignorance féminine en n'omettant aucun détail, insignifiant en apparence, décisif en réalité. Sa philosophie a traversé les siècles: "pendant que vous le pouvez, et que vous êtes encore au printemps de la vie, amusez-vous; les années s'en vont comme une eau qui s'écoule; l'onde qui a passé devant vous ne remontera plus à sa source". Afin d'oublier cette loi implacable, il faut vivre et vivre c'est aimer, autrement dit savoir se faire aimer... Surtout, ne pas se négliger.
Soigner son visage, mais cacher ses pots de crème ! Arranger ses cheveux, parfois en s'évertuant à leur donner une sauvagerie naturelle qui aura exigé des heures: "l'art ne fait qu'imiter le hasard". Au contraire du choix du vêtement qui requiert une savante, profonde, judicieuse et patiente réflexion... L'arme de séduction fatale est entre les mains des amantes, les couleurs ne flattent pas le teint de toutes, Ovide, inquiet de ce mal outrageusement répandu, le mauvais goût, devient péremptoire !
Il pousse la mansuétude jusqu'à suggérer cette ruse:
"De tout façon,laissez à découvert, du côté gauche, l'extrémité de l'épaule et le haut du bras. Cette vue me donne envie de couvrir de baisers tout ce que je vois "... Ne dirait-on la description d'une robe de soirée distillant une élégante force de suggestion ? Hélas ! ces attraits ne suffisent nullement !
Qu'il est long le chemin escarpé menant à la séduction... La voix doit se travailler, devenir assez harmonieuse afin de réciter de beaux poèmes, si possible crées par notre talentueux Ovide, cela tombe sous le sens.
Après la voix, les jambes, comment charmer si l'on ne sait danser ? Avant tout, le poète aurait dû commencer par cette évidence: se montrer au grand jour: "ce qui est inconnu ne soulève aucune passion"; les funérailles elles-mêmes sont propices aux brûlants regards, ciel !
A force d'efforts, de stratégie, le jeu de l'amour et du hasard irrigue l'âme, le cœur et les sens de sa symphonie d'éternel printemps... Est-ce suffisant ? Bien sûr que non ! Arriver au port ne signifie pas que l'on y restera; apprivoiser l'amour ne comble qu'un instant, comment nourrir cette bienfaisante harmonie ? Comment ôter à l'amant l'envie d'une fantaisie nouvelle ?
Ovide préconise "des armes bien aiguisées"; mais encore ? Provoquer une bonne et saine jalousie.
Cela suffira-t-il ? En tout cas, se défier des bonnes et fidèles amies ou confidentes, souvent piquées par le démon de l'indiscrétion ou la maladie de jalousie, est recommandé !
Et, tout simplement, donner des preuves d'amour... Un amant aimé, s'il ne s'agit pas d'un monstre au cœur sec et à l'esprit vide, vous aimera puisque vous le méritez. Les égoïstes  sont à fuir autant que les avares, mais vous vous en doutiez...
Ovide "magister erat": Ovide était un maître ! Et, tant que l'amour aura droit d'exister sur terre, il le restera.
Cueillez la vie à tout âge: les chênes vénérables éclatent de verdeur au printemps; l'amour est l'unique passion qui adoucisse le cœur et embellisse l'âme; seuls les esprits chagrins vous affirmeront le contraire.

A bientôt,
qui sait, en compagnie d'un poète grec,
ou d'un écrivain et diplomate français,
le vent me portera !

Lady Alix

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