lundi 21 décembre 2015

Un prince parfait : l'enfant Cyrus !



Quelques dizaines d'années après l'époque glorieuse où des mains capables de prodiges faisaient jaillir du marbre nu les colonnes élancées du Parthénon, où la beauté pure inspirait le magicien Phidias, un grec, ancien admirateur de Socrate, une tête brûlée qui avait souffert du bannissement d'Athènes, se passionna pour un enfant perse.
Un jeune prince pauvre et fier, issu d'une tribu des hauts-plateaux du sud de l'Iran vers 550 avant notre ère.
Le grec curieux était un gentilhomme campagnard qui avait inventé un métier alors parfaitement ignoré: journaliste de guerre !
 Son récit  écrit au jour le jour quand il suivait l'expédition des dix-mille mercenaires menées par Cyrus le jeune, l'Anabase reste un morceau de bravoure  qui fait  l'éloge de l'action .
Ce bel homme, chasseur émérite, propriétaire clairvoyant, toujours levé tôt afin de parcourir les champs de son domaine d'Olympie, don du roi de Sparte pour son engagement militaire, amoureux de sa terre mais lettré et érudit à ses heures, portait le nom de Xénophon.
Et le jeune perse qui l'intéressait tant avait gagné l'immortalité sous celui de Cyrus le Grand, roi d'un empire aux frontières si reculées que l'imagination humaine s'y perdait et, un océan de siècles après, s'y perd encore.
Cyrus reste une énigme: comment le jeune conquérant de Babylone, mort à 29 ans ,plus jeune de trois ans qu'Alexandre, son épée d'or à la main  a-t -il réussi l'impossible: être aimé de ses sujets si différents ?
 Les Perses répandaient sa réputation de roi juste et généreux, beau à l'image du dieu grec Apollon, sage à 25 ans comme s'il avait vécu un nombre inconcevable d'existences, dans tout le monde Antique. L'écho de ces louanges tinte encore à l'aube de l'an 2016 .
Il a illustré le précepte fameux et difficilement réalisable: "roi et peuple n'en font qu'un "
Xénophon veut aller plus loin que la légende ...
Qui était vraiment Cyrus ? Comment devient-on un chef de guerre éclairé et compatissant ? Formé à l'école de Socrate, le gentilhomme pose les questions et tente de mettre au jour la vérité ensevelie dans la nuit des mythes héroïques...
Cyrus fut un enfant singulier, attachant, enthousiaste, généreux mais avant tout extraordinairement censé. En rencontrant ce jeune prince charmant, le pondéré humaniste, s'anime .
Le voici donnant son goût de la chasse à l'enfant ou l'adolescent Cyrus.
 Il le montre d'un naturel affectueux, à l'image de se deux fils, il l'élève comme son propre héritier. Le récit est vrai, étayé par des anecdotes, ou des commentaires historiques, mais, l'étude s'égare en chemin et Xénophonfabrique un roman, celui du prince idéal
.Du coup, on ne s'ennuie pas . L'enfant Cyrus amuse,  attendrit, on se sent prêt à l'aimer et à le suivre. Xénophon a gagné son pari .
Les plus délicieux passages sont sans doute ceux racontant les retrouvailles du prince âgé de dix ans avec son grand-père, le roi des Mèdes, le débonnaire vieux roi Astyage.
Ayant entendu parler de Cyrus, fils de sa fille, Mandane  qu'il donna en mariage au rois des Perses,
Cambyse, comme d'un"enfant accompli", le royal grand-père désire voir ce jeune prodige de près.
En bon père et patriarche bienveillant, la perspective de renouer avec sa fille ne lui déplaît pas.
Cette reine était certainement d'une exceptionnelle beauté, on l'imagine sans peine à la manière des
sveltes et distinguées crétoises dont les murs des palais gardent la séduisante grâce...
Son jeune fils est dépeint dans tout le monde antique comme "ayant reçu de la nature une très belle figure, une âme très généreuse passionnée pour l'étude et pour la gloire au point d'endurer toutes les fatigues, d'affronter tous les périls pour mériter les louanges". A notre époque, Cyrus représenterait ainsi le type-même de l'enfant sur-doué ! Il n'a que dix ans et voudrait conquérir le monde .
Arrivé chez les Mèdes, il va d'abord emporter l'affection et les faveurs de son grand-père .
Celui-ci, monarque d'un pays aux verts pâturages, mène une existence paisible et, pour ces temps lointains, cossue. Au contraire des Perses, peuple montagnard formé de guerriers durs avec eux-mêmes comme avec autrui .Mais d'une franchise à toute épreuve .
Leur mode de vie est sobre, le luxe, une fantaisie des caractères faibles. Par contre, ils ne connaissent pas l'art équestre.
Xénophon explique ainsi ce fait étonnant chez un peuple aussi intrépide: "chez les Perses, la difficulté d'élever des chevaux et de circuler à cheval fait que c'était chose très rare, dans un pays essentiellement montagneux de voir seulement un cheval."
Cyrus, de son côté  on s'en doute, rêve  d'être un cavalier . Le petit prince, ravi d'embrasser son royal grand-père ,n'a toutefois pas sa langue dans sa poche et ses paroles ingénues vont amuser la cour . "Voyant le roi paré avec des yeux faits, des joues fardées et des cheveux postiches, Cyrus le contempla et dit: Mère que mon grand-père est beau ! "
L'étiquette exigeant une pareille débauche de cosmétiques perdurera beaucoup plus tard...
 Le Roi-Soleil lui même avait peut-être un vague air de ressemblance avec le roi des Mèdes ...
La reine Mandane profite de l'occasion pour révéler le tact et l'excellente éducation de son cher enfant, elle lui pose une question dont elle seule, on le sent, est sûre de la réponse !
 "Qui est le plus beau de ton père ou de ton grand-père ?"
"Mère, parmi les Perses, c'est mon père qui est de beaucoup le plus beau, mais, des Mèdes que j'ai vus en en voyage ou à la cour, le plus beau de beaucoup c'est lui, c'est mon grand-père."
L'adorable diplomate de dix ans est aussitôt embrassé et applaudi .
Le roi Astyage descend de son trône d'or, secoue sa tunique de pourpre et ordonne que l'on couvre de cadeaux ce charmant petit-fils, c'est l'art "d'être un grand-père" voici quelques 26 siècles. La scène est d'une vive et délicieuse fraîcheur, elle a une saveur immuable, l'océan des âges a eu beau couler, grands-pères et petits-fils, rois, princes, simples mortels, n'ont pas changé, ne changeront jamais ! Et, l'on éprouve la joie sincère de Cyrus à recevoir de superbes vêtements, et surtout d'apprendre à monter à cheval !
La vie à la cour va--t-elle transformer le bon naturel du petit prince montagnard ? Au contraire !
Les présents continuels, les attentions de chacun, les hommages parfois excessifs, tout cela attise
la générosité et le bon sens d'un caractère qu'aucune flagornerie ne peut gâter.
Profitant d'un festin magnifique, Cyrus prie gentiment son grand-père de lui octroyer les mets raffinés s'empilant en une pyramide inutile, c'est bien trop pour un seul homme fut-il -roi ! Astyage, croyant que l'appétit de son petit-fils est singulièrement vorace accepte bien volontiers, et à sa stupéfaction, que voit-il ? "Cyrus prit des morceaux de viandes et les distribua aux gens de son grand-père, adressant quelques mots  à chacun :à toi, parce que tu te donnes de la peine pour m'apprendre à monter à cheval; à toi, par ce que tu m'as fait cadeau d'un épieu; à toi, par ce que tu sers bien grand-père; à toi, par ce que tu es plein d'attentions pour ma mère." et ainsi  de suite .
La cour admire ! et les hauts dignitaires comprennent que l'avenir sera écrit de cette petite main enfantine si prompte à recruter des alliés...
Cyrus ose davantage: chagriné de l'état d'ébriété du roi pendant son repas d'anniversaire entre nobles, il lui tient un discours débordant à la fois de franchise Perse et de confiance envers un grand-père aimant: "Par Zeus, j'ai bien compris que l'échanson vous avait versé du poison." Le roi amusé interroge ce naïf, et il ne se méfie pas et voilà qu'à son âge, et dans sa haute position, il reçoit une leçon de la part d'un enfant !
Cyrus de poursuivre son récit sans se douter de son audace: "je voyais que vous aviez la tête à l'envers et que vous titubiez. Ce que vous ne nous laissez pas faire à nous autres enfants, vous le faisiez, vous: vous criiez tous à la fois, vous chantiez, vous n'étiez pas même capables de vous tenir debout "Puis arrive la flèche assassine de l'adorable gamin, et on a l'impression de voir le rouge envahir le front royal du grand-père pris en faute, Cyrus déclare sans peur: "Vous aviez tout à fait oublié, toi que tu étais roi et les autres que tu étais leur souverain".
Le roi des Mèdes réalise alors que jamais cet enfant n'aura la faiblesse d'oublier qui il est et ce qu'on lui doit... Impressionné, il ne s'emporte ni ne proteste, en silence, il s'incline devant son petit-fils, vrai roi en devenir... Cyrus prend son coeur de telle façon qu'il ne peut supporter de le voir repartir en Perse ! La reine Mandane hésite, mais Cyrus, toujours beau parleur, sait la persuader sans blesser son amour de mère et sa fierté de souveraine d'un peuple juste. Mandane rappelle à son fils que si le roi Astyage gouverne en monarque absolu, son père, le roi des Perses agit à l'opposé; c'est un monarque que l'on qualifierait de nos jours roi "constitutionnel": "ton père est le premier à faire ce que l'Etat ordonne, à recevoir ce qu'il lui attribue, et la limite de son pouvoir est, non pas son caprice, mais la loi."
Xénophon entre en scène ! La jolie évocation du prince parfait sert d'alibi à la défense pure et simple de la démocratie face aux égarements de la tyrannie . Cyrus, malgré son jeune âge, promet à cette mère inquiète de tirer de l'éducation Mède le meilleur: l'équitation  et la chasse .
Et les années passèrent... Adolescent beau comme Apollon, Cyrus n'a rien perdu de sa vivacité d'esprit, sa bonne humeur et son panache, adoré sans mesures par son grand-père, au détriment de son oncle, l'héritier du trône, il accomplit son premier exploit à quinze ans tout juste .
Venu à la frontière Mède, le jeune prince, fils du roi voisin, le roi des Assyriens, décide par défi de remplacer les plaisirs inoffensifs de la chasse par le pillage en règle du pays qui le nargue de l'autre côté ! Alertés, le vieux roi Astyage et son fils lancent l'ordre aux renforts Mèdes de défendre la frontière menacée. Hélas ! Une armée assyrienne immense, gonflée de troupes imprévues est rangée en ordre de bataille . Le désarroi fond sur les Mèdes; Astyage pense son pays perdu . C'est à ce moment-là qu'apparaît Cyrus, "ayant pour la première fois revêtu des armes faites sur mesure. "Au lieu de trembler, il toise les envahisseurs, se moque de leurs "bidets", et demande la charge ! Se moquant des ordres, il fonce au milieu des pilleurs . "Comme un chien de race encore sans expérience se porte à l'étourdie contre un sanglier, Cyrus allait de l'avant, ne songeant qu'à frapper !"
Il prend des risques insensés mais donne l'impulsion aux Mèdes indécis . Tous le suivent . Les cruels assyriens, interdits devant cette folle audace, reculent . Les Mèdes "les serrent de près, les poursuivent à toutes brides, frappent tout ce qui leur tombe sous la main..."L'ennemi est mis en déroute, un chef est né ! L'armée est au comble de l'admiration ! Le jeune lion a sauvé de sa fougue et de son exemple d'une hardiesse inouïe les richesses du royaume attaqué... Mais, le roi des Perses, conscient de la valeur d'un fils accédant au rang de héros d'un peuple, lui demande de retourner dans son pays. Les Mèdes escortent en pleurs leur prince adoptif; la Perse assistera bientôt à l'envol du plus grand roi de tous les temps...
En 559 avant notre ère, Babylone sera prise par le plus audacieux et le plus ingénieux des guerriers: le Perse Cyrus aussi éclatant que ses armes d'or et de bronze, aussi bienveillant pour les peuples soumis à la nouvelle domination Perse qu'un père pour ses enfants .
Un exemple qui ne sera ensuite illustré que par le bel Alexandre, prince pauvre et montagnard également... Le  destin unit dans sa fulgurance ces deux rêveurs armés qui voulurent chacun bâtir un monde démesuré tout en recevant l'affection de leurs sujets...
Xénophon a tissé la légende d'or et de bonté du grand Cyrus d'une plume alerte et vigoureuse: sa fascination envers cet enfant généreux et cet adolescent sauvant tout un peuple de son  galop insensé nous enlève au delà des pages jaunies...
Pourquoi les légendes les plus belles s'égareraient-elles dans le gouffre des siècles ?
A bientôt !
Que ce Noël vous comble de douceur et de paix !

Lady Alix

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