jeudi 10 décembre 2015

"L'hiver d'un gentilhomme" ou l'aube sur les cendres


Voici une quarantaine d'années, Pierre Moustiers donna aux amateurs éclairés de l'Ancien Régime un roman qui, en cette fin de l'an 2015, sort étrangement des brumes littéraires avec une jeunesse lumineuse.
 Le style concis, maniant la précision amusée comme une épée à fine lame, les héros de toute sorte, châtelains, paysans, bourgeois, faibles, forts, frivoles, lâches, idéalistes mais toujours d'un naturel parfait, les terres de haute-Provence, rudes, venteuses, impitoyables, mais rachetées par le soleil luisant à travers les amandiers, le ton d'épopée au delà des drames intimes, tout cet éclat vivace scelle le puissant envoûtement allant de pair avec la vérité du récit.
L'histoire respire à pleins poumons!
Chanflorin, le vénérable château du baron de Sagne émerge comme un îlot immémorial des montagnes du Lubéron, sous l'égide de son maître encore vert, symbole inaltérable d'une espèce d'hommes que l'on nomme les gentilshommes.
Les uns, de cœur, d'esprit, de famille, qu'importe, un gentilhomme est un être au dessus, un solitaire marchant sur le ligne de crête, un brave, acceptant sans sourciller sa propre défaite, un optimiste invulnérable qui sur les cendres fumantes s'apprête à reconstruire les palais effondrés...
En bas, dans la vallée ample et prospère, un homme neuf, Balthazar Maynier, apothicaire à son aise, s'évertuant à monter à l'assaut des sommets, porte le titre de deuxième consul de la bonne ville d'Apt. Petit-fils de bûcheron, il sait abattre des montagnes de corvées et découper à la hache les dossiers de la déjà sacro-sainte administration locale.
Veuf à quarante ans, il ne craint ni la solitude ni le travail acharné. Une unique faiblesse perce sa carapace de citoyen vertueux et dévoué: l'indéfinissable sentiment d'estime, d'amitié et d'admiration pudique qu'il voue à l'impavide baron.
Le premier de ces hommes perpétue un monde menacé, le second lutte pour un nouvel ordre qu'il s'invente plus juste et plus riche en humanité.Tous deux vont se lier en allant de pair rétablir l'honneur vaincu d'Olivier de Sagne, le fils du baron, meurtri dans sa chair et martyrisé dans son intégrité de gentilhomme d'ancienne souche.
En 1771, la pire des punitions pour de fringants aristocrates lancés avec panache dans le tourbillon mondain, fut-il provincial, restait sans conteste le piteux enfermement sur les terres familiales.
Ne s'obstinaient à vivre en leurs manoirs décatis que d'irréductibles vieux soldats !
Ces revêches pourfendeurs d'anglais ou de prussiens, affligés de blessures glorieuses dont ils ne parlaient jamais, astiquaient épées et mousquets et goûtaient les plaisirs rustiques, avant d'aller prêter main forte et conseils judicieux aux semailles, labourages, et récoltes.
Exilé par décision du commandant en chef des Etats de Provence, le fils de l'héroïque baron de Sagne,  le prudent et réservé Olivier, conseiller au Parlement d'Aix, regagna de force le château ancestral.
 Le seul à s'en réjouir fut son père, le baron, faucon fidèle à son nid par dessous tout:
 "noble d'épée entiché de sa terre, il se tenait à l'écart des intrigues politiques et des coteries, mais il avait sur les affaires publiques et sur les mœurs du siècle des idées précises et des sentiments personnels."
Ainsi le baron ne se voile-t-il les yeux sur la conduite de sa belle-fille, la coquette Christine qui ne cesse d'effeuiller ses charmes abondants et fanés auprès de conquêtes à la mode. Sa consolation lui arrive en malle-poste:
 c'est une longue jeune personne de dix-huit ans, brune et fière, digne et lointaine à l'instar d'une "belle dame de pierre", elle saute au cou de son grand-père qui croit soudain au printemps en hiver... Anne de Sagne ne ressemble pas à son époque, son caractère altier appartient aux temps chevaleresques. De toutes ses forces, la jeune fille souhaite vivre selon une chanson de geste incarnant la noblesse dans ce qu'elle a de plus courageux et de plus extraordinaire: la loyauté et la défense des opprimés.
 C'est l'héritière spirituelle du baron ! Regagner le domaine donne sens, beauté, ampleur, bonheur à ce qu'elle entend commander au destin.
Les acteurs sont en place ! Un an après leur installation forcée au château, les exilés ont choisi de se ménager un sort convenable, chacun à leur façon.
Olivier de Sagne essaie de se monter bon fils et bon paysan; châtelain tout -puissant, il n'y songe pas, cela sentirait trop le parvenu qu'il n'est en aucune manière .
Christine trompe éperdument Olivier avec le premier consul d'Apt, elle n'envisage pour le moment nulle autre panacée à son ennui incommensurable. Elle aussi ne joue pas à la châtelaine, seul son hôtel particulier d'Aix lui semble un château.
 Au contraire du manoir envahi d'effluves puissantes de son beau-père !
La belle Anne est devenue étourdissante et ne s'en doute pas. Elle règne au château où tous la reconnaissent pour ce qu'elle est: la preuve en blancheur et en grâce que la lignée de Sagne continue.
Ce matin du premier octobre 1772, le baron reçoit à déjeuner.
 En dépit des sinistres bruits courant sur une bande de brigands détroussant sans vergogne sur les routes de Toulon à Marseille, un des convives, le menton entaillé par son barbier, se hâte lentement au trot de son sympathique cheval, le robuste Chausson. Comment ce laborieux roturier a-t-il gagné son invitation ?
 Par sa sincérité ! N'a-t-il sans crainte expliqué au baron:
 "La possession de l'argent m'indiffère, mais j'ai horreur du déséquilibre comme d'une maladie et le déficit en est une. "Ce à quoi le baron avait répondu avec la même droiture:
 "en vérité, les gens de ma race sont bien illogiques. Ils dénigrent l'argent et ne pensent qu'à lui". Depuis ces propos audacieux, une amitié ne cesse de grandir entre ces hommes que tout oppose. Balthazar Maynier a une autre raison de se réjouir de ce déjeuner pluvieux, il monte Chausson dans l'espoir de faire un peu moins peuple, presque gentilhomme.
 Il voudrait tant que l'estime aimable du grand-père se transmette à la somptueuse et glaciale petite-fille !
Le baron a eu pitié de sa belle-fille, un invité précédé de sa vibrante réputation d'homme du monde se joint à la table dominicale: le pommadé, suprêmement raffiné, et terriblement prétentieux chevalier d'Urtis. Christine s'épanouit ! Anne daigne sourire, le repas s'annonce bien !
Au menu, de bons mets, un marcassin cuit à l'étouffée dans sa purée de chanterelles et un sujet inquiétant: les brigands ! Le vin étourdit, et insuffle à Maynier une passion éloquente ! Anne est attendrie, peut-être davantage...
Olivier s'amuse de la cour du chevalier à sa femme, l'insouciance baigne l'assemblée.
C'est le moment rêvé pour les brigands ! Le château est envahi par d'odieux personnages bottés et pointant leurs pistolets ! Ces brutes réclament carrément le trésor de guerre du baron; le rude gentilhomme ne se laisse pas décontenancer. Il ment avec l'accent de la vérité, sa fortune repose en sécurité à Apt. Bien renseigné, le chef des brigands ne s'embarrasse pas d'une once d'humanité:
 il tue froidement d'un coup de pistolet le bon serviteur Sauvari qui tombe aux pieds du baron. Révulsé, Olivier provoque l'assassin en duel.
Geste qui de nos jours paraît d'un grand courage, acte en 1772 lourd de sens; le perdant perdra son honneur, la vie qu'importe ! L'honneur d'une famille, d'un nom, d'une terre, tout repose à la pointe de l'épée d'Olivier. En est-il capable ?
 Le soldat qu'il fut avec panache avant son enfermement mondain exigé par sa femme dans les salons et au parlement d'Aix n'est-il amolli ? Ses forces, sa fougue, sa science de l'escrime, le sens instinctif des ruses, des esquives, des feintes, les possèdent-ils encore ?
 "Au premier choc, le baron  sentit ses veines gonfler et ses tendons craquer comme si les lames froissées entraient dans sa chair... Il était fou d'action et de haine. Il devinait tous les mouvements de l'adversaire,éventait ses moindres ruses. Mais que se passait-il,Seigneur ?"
L'inconcevable survient... Olivier est mis en déroute puis vaincu. Pire: le gueux épargne la vie du gentilhomme. C'est l'offense suprême. La fin d'un système ancestral.
Cette défaite sonne le glas d'un monde où l'esprit chevaleresque palpitait comme un feu aux aguets sous les lambris dorés et les buis ridiculement taillés.
Ce duel que nous vivons à l'unisson des spectateurs, coup par coup, lame contre lame, secoue le roman jusqu'au dénouement vengeur. Car, vengeance se prépare. Vengeance de gentilhomme pour lequel la sauvegarde de ses paysans importe autant que la réparation de l'offense portée à son nom.
Olivier sera, hélas, anéanti par la conscience irraisonnée de sa faiblesse.
 Et, c'est avec le sage, prudent , travailleur roturier, l'apothicaire plein de bon sens, Maynier, que le baron de Sagne agira à l'exemple de ses ancêtres: il montera à l'assaut ! Seul, comme autrefois, en compagnie de ses hommes de confiance; et là où les forces officielles de gendarmerie ont échoué, il réussira !
Avec sept hommes là où il en aurait fallu trente ! L'héroïsme n'est jamais du côté le plus fort mais de celui qui a la rage au cœur, l'expérience dans le corps et la bravoure sortant de l'âme.Toutefois, le rôle du sauveur appartiendra à Maynier !
 Mouton mué en fauve par amour pour Anne, il s'interpose,
sauve le baron et s'écroule !
L'honneur est sauf, celui d'Olivier comme celui de Maynier, roturier  qui, en un autre temps, aurait été adoubé chevalier. Le baron ne détient plus, hélas, ce pouvoir...
Maynier est accepté par Anne, une Sagne se sacrifie-t-elle afin de récompenser le manant qui vient d'être blessé afin de protéger son grand-père ? Il s'agit d'autre chose: Anne a choisi un homme neuf. Olivier s'est réfugié dans la mort. Que reste-t-il au baron, ultime chevalier sans peur et sans reproches au sein d'une aristocratie en doute d'elle-même?
"On ne sait plus défendre une cause. On ne sait plus mourir. Nous sommes fatigués de montrer les dents. Me voilà au cœur de l'hiver."
Brusquement, le soleil étincelle dans le ciel gris, l'hiver du gentilhomme resplendit d'allégresse, il
voit monter vers lui les fiancés, allons, sur les cendres fumantes, l'aube étincelle:
"la vie recommence, dit le baron en souriant, les hommes de mon espèce ne meurent pas."

Ce livre d'une sobre passion rend proches de nous ces êtres si lointains qui en 1772 sans le savoir
réunirent sans haine l'ancien monde et le nouveau...

A bientôt, pour d'autres splendides récits que l'on dévore pour les retrouver encore et encore tant leur esprit exprime d'humanisme et leur style ruisselle d'intensité élégante...

Lady Alix

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