vendredi 5 février 2016

Danger à Biarritz !



Pauline de Metternich avait un grand nom, un drôle de petit nez, une belle position d'ambassadrice d'Autriche en France sous le règne de Napoléon III.
Surtout les bonnes fées l'avaient doté d'un esprit rieur mordant et terriblement spontané.
Qualité originale qui lui permit de raconter les anecdotes les plus surprenantes et les aventures les plus intrépides qui aient jamais embelli mémoires historiques ou potins mondains.
La cour impériale était en 1859 une assemblée presque familiale de dignes personnes un peu compassées.
 L'arrivée de la jeune princesse, croquant la vie en tout bien tout honneur, solide dans les épreuves, exubérante et inventive dans les divertissements à offrir aux cosmopolites invités que l'impératrice Eugénie voulait émerveiller, secoua d'importance ce petit-grand monde très fermé.
A la fois délicieusement aristocrate ,délicatement futile, infiniment cultivée, férue de musique, acharnée à faire apprécier Wagner en France, recevant écrivains et poètes en son joyeux salon, lançant le couturier anglais, le légendaire Worth en échange d'un prix modique sur deux robes magnifiques (ce qui prouve qu'une princesse peut avoir le sens des affaires !), ce tourbillon semblait une fée venue  égayer les tristes mortels.
Lire ses chapitres relatant les péripéties survenant sur son "Olympe" parisien, c'est souvent mourir de rire et remonter le temps à une allure folle; l'enjouement et l'entrain de la princesse débordent de cette société si martyrisée de préjugés: l'entourage immédiat de l'empereur Napoléon III.
Les figures célèbres apparaissent en pleine lumière, dessinées d'un trait allègre et précis; aucune méchanceté n'est à craindre !
Jamais l'ombre de la perfidie ne vient assombrir ces descriptions cocasses ou acérées.
Au rythme ondoyant des crinolines, plumes et volants, les événements courent à un train d'enfer !
En ce chaud mois de septembre de l'an 1859, rejoignant son ambassadeur d'époux à Biarritz, à peine après avoir salué l'impératrice Eugénie en villégiature dans sa toute nouvelle villa, (une maison rouge et blanche à la mode basque où le couple impérial invite ses proches comme l'acide Prosper Mérimée), Pauline de Metternich accepte les devoirs de sa situation.
 En laissant éclater sa bonne humeur !
 La voici aussitôt compagne d'excursion de l'énergique souveraine.
Emule de Sissi, l'impératrice Eugénie marche comme une sportive moderne: à toute allure ! L'ascension de la montagne de la Rune est décidée. Une bagatelle en vérité; du moins c'est ce que promet l'impératrice à ses dames; une ballade paisible à 900 mètres d'altitude, et une récompense au bout des lacets du chemin: la vue sur l'océan, la forêt des Landes en pleine plantation et les Pyrénées éclaboussées de neige en cette fin septembre de l'an 1859.
La jeune princesse, refusant  de se hisser sur une mule rétive, s'efforce de grimper hardiment à la conquête du fameux sommet bien plus escarpé que l'on s'y attendait.
Elle reste vite la seule à suivre l'impératrice grâce à  son jeune âge, sa légèreté de valseuse émérite et ses talents d'alpiniste exercée dans son enfance à Ischl, lieu mythique de la rencontre entre Sissi et François-Joseph...
Pendant cet exploit, les dames d'honneur de l'intrépide Eugénie s'effondrent, gémissent et refusent tout net d'avancer. La révolte gronde sur les sentiers bordant le précipice:
"C'était devenu un concert de jérémiades... mais il n'y avait pas à dire, il fallait continuer la route !
La comtesse de la Bédoyère, dame du palais, n'avançait plus, et allait soutenue d'un côté par mon mari et de l'autre par son beau-frère. Comme elle était très forte, et par là très lourde, ces deux messieurs en la portant presque n'en pouvaient plus et s'épongeaient sans cesse. Enfin ne voilà-t-il pas que cette pauvre Mme de la Bédoyère s'effondre et demande qu'on la laisse mourir sur place!" Alarmée, inquiète de la nuit rattrapant les promeneurs, Eugénie en femme pratique propose un brancard; inspiration miraculeuse !
 Hélas, les cris s'élèvent:
"on réclamait de tous côtés des brancards comme s'il yen avait eu à revendre ! Ce qu'il y eu de pleurs et de grincements de dents dépasse toute description. Les dames du palais s'insurgeaient, les invitées se sentaient prises de velléités révolutionnaires. "
La situation tourne au cauchemar, le pittoresque est renié face à la rage de ces marcheurs mondains trébuchant en file indienne.
On menace, honte suprême, d'étrangler Sa Majesté!
Finalement, seules l'impératrice et la princesse de Metternich conservent fière mine et chaussures intactes jusqu'au bout du supplice. L'ambassadrice d'Autriche refuse avec modestie les éloges, on devine toutefois la satisfaction de son époux épuisé.
 Pauline a gagné par sa vaillance de montagnarde les faveurs de l'impératrice des français !
La mission de son ambassadeur d'époux, fils du célèbre diplomate ennemi de Napoléon premier, s'annonce sous d'encourageants auspices. Les dames du palais, par contre, sentent la moutarde leur monter au nez devant cette princesse audacieuse et infatigable , qu'importe !
Eugénie désire prendre sa revanche sur cette escapade vociférante; c'est évident, si ces dames sont malades sur terre, une croisière au contraire leur fera grand bien. Pauline se permet une réticence... L'impératrice de lui répondre outragée:
"Ah! mais que pensez-vous donc ? Ces dames seraient donc toujours malades sur terre et sur mer ? Ce serait vraiment trop fort !"
La jeune princesse de Metternich ne manquait pas de bon sens:
"et le fait m'a donné raison: elles sont toujours malades sur terre et sur mer."
La promenade en mer qui suivit se transforma ainsi en une mémorable bataille contre un ennemi redoutable: l'océan  au large du golfe de Gascogne !
Ce récit écrit d'une plume vigoureuse, un tantinet acerbe, déclenche un fou-rire incoercible à chaque détail pris à chaud, sans aucune pitié pour les malheureux passagers de l'aviso impérial, la Mouette; nom charmant pour un bateau qui ne le fut pas...
Pourtant, cette nouvelle lubie impériale enchantait en ce début d'après-midi d'automne les dames du palais et amies de Sa Majesté; troupeau gracieux couronné de chapeaux en paille rehaussé de grandes plumes; aréopage d'un raffinement très parisien; silhouettes à taille de guêpe déroulant des mètres de mousseline blanche ou de soie mauve sur le sable de la plage des Basques.
Eugénie, elle-même semblait prête à poser pour Winterhalter; pourquoi pas un rayonnant tableau titré l'impératrice prend la mer ?
Les plumes volent sous la brise, les invitées roucoulent, s'amusent, pépient, inconscientes du piège maritime qui les accablera bientôt.
Seule la princesse de Metternich, sans doute averti par son instinct de randonneuse terrestre, se méfie des flots singulièrement nerveux. "Tout le monde était ravi, plus que ravi, enthousiasmé !
 Moi seule, je me sentais envahie par d'étranges pressentiments et je marchais la tête baissée avec des airs de victime qu'on mène au supplice:
 "On se moque d'elle, on lui vante les joies du goûter qui sera pris "avec un appétit dévorant" en dépit du roulis... Il n'est plus temps de reculer !
Une fois enfournée dans le canot emportant l'impératrice, Pauline reprend espoir  et bonne volonté.
Eugénie déborde d'un "admirable entrain", comment l'ambassadrice d'Autriche oserait-elle bouder ?
Les choses se gâtent quand on passe à l'abordage de la Mouette au balancement inquiétant. L'impératrice est carrément jetée sur l'escalier d'abordage par deux robustes officiers de marine ! Pauline suit le même chemin et les dames subissent cette entrée en matière dont la rudesse masque l'efficacité. Le résultat ne se fait pas attendre:
"La comtesse Przezdziecka avait poussé des cris à fendre l'âme; la comtesse Walewska crut qu'elle allait tomber à l'eau; Mme de la Bédoyère (toujours elle !) avait été mouillée du haut en bas; Mme de Montebello avait reçu une avalanche d'eau; miss Vaughan, l'Anglaise (on sent une légère pointe de la part de la princesse autrichienne!), si habituée aux excursions en yacht s'était foulé le pied; les déboires commençaient !"
La Mouette, détail d'une extrême importance est déjà en pleine mer, ballottée sur des vagues comme seul l'Océan atlantique sait en fabriquer: d'une hauteur et d'une puissance alarmantes...
A force de courage et de hurlements, les invités de Sa Majesté se serrent les uns contre les autres sur le pont d'un navire tanguant avec conviction.
L'impératrice, au milieu de cette foule d'élégants moulés dans d'étroites redingotes, et de dames raffinées étouffant dans leurs corsets serrés à l'extrême pour cette grande occasion, bavarde en faisant remarquer le charme des embruns. Heureuse femme !
Manifestement, Eugénie ignore les horribles souffrances du mal de mer... elle est bien la seule:
"les figures pâlissaient et verdissaient mais personne n'eût, pour un empire, voulu convenir que l'agrément tant vanté par Sa Majesté n'était pas aussi réel qu'elle s'acharnait à nous l'affirmer."
Et pour cause !
 Un premier invité hors de lui court, juste à temps, au dessus de la rambarde...
Mais le signal de l'anéantissement général arrive en même temps que les babas au rhum du goûter tant souhaité sur terre. Pauline, toute honte bue, donne l'exemple fatal !
 Puis, tournant le dos à la troupe mondaine gémissante, elle se fie à son bon sens qui lui dicte une étrange conduite; s'étendre sur le pont aux pieds de l'impératrice épouvantée afin de calmer son affreux malaise.Tout le monde l'imite: la souveraine est transformée en infirmière de l'hôpital flottant, on la supplie de dénicher châles, coussins et cuvettes;
 "Le petit médecin de service vint seconder l'impératrice qui était haletante."
La Mouette est un navire de guerre, aucun confort ne soulage les malades; très vite, le pont de
l'honnête aviso de Napoléon III évoque assez bien l'effarant tableau "Le radeau de la Méduse" ou peu s'en faut.:
"l'aspect de ces cinquante personnes couchées là, pâles, défaites et hurlantes, était navrant..."
 La mer grossit à vue d’œil !
 Une lueur d'espérance ranime les mourants aux entrailles torturées: le port de Fontarabie est proche ! L'impératrice promet des canots, des voitures, le salut, la délivrance:
"Un véritable cri de joie sortit de toutes les poitrines. Les mourants se lèvent et ramassent leurs dernières forces ! A peine quelques coups de rame sont-ils donnés que le chef pilote déclare que la mer étant devenue de plus en plus mauvaise, il était de son devoir de nous ramener à la Mouette !"
Que faire ? Que devenir ?
 Les malheureux seraient-ils condamnés à errer dans la tempête jusqu'à la mort ?
 On cingle vers Biarritz, la plage s'étend sous les regards lugubres, une flamme vacille,dans leurs yeux larmoyants en voyant hissé à bord un messager de l'empereur.
 Fausse joie !
Le pilote vient de risquer sa vie afin de délivrer un ordre impérial: personne ne débarque !
 L'océan se déchaîne et le danger est immense, Napoléon ne mâche pas ses mots:
 "le capitaine a à reprendre la haute mer, et ordre lui est intimé de n'entrer dans aucun port où l'entrée n'offrira aucun danger."
Le navire fend les eaux tourmentées, l'équipage cherche un port, les mondains pleurent et se désolent. Pauline, remise mais fatiguée, trouve la force d'observer; le capitaine a reçu l'autorisation d'entrer dans l'estuaire de l'Adour, le péril est énorme, l'initiative peut amener la perte du navire, des passagers et de l'équipage; tant pis !
 Fier et hardi comme dit la chanson, le brave officier, lassé d'entendre le concert de lamentations, tente le tout pour le tout.
Pauline, on le devine, adore l'aventure !Aucune manœuvre n'échappe à sa curiosité que plusieurs heures de mal de mer n'ont pas ravagée:
 "le capitaine monte sur la passerelle, les officiers se postent comme s'il s'agissait de s'apprêter à un combat, on attache l'homme de barre moyennant des cordes, on met également des cordes au gouvernail."
Et on se lance ! C'est inhumain ! Une vague prodigieuse submerge le bateau ! Puis une seconde ! Une troisième ! Le calme s'abat soudain, l'aviso glisse sur le fleuve, le capitaine vient d'enlever sa victoire. Un miracle, c'est un miracle:
 "Si l'homme de barre avait fait dévier pendant l'entrée son navire d'un mètre seulement de la voie tracée, nous étions irrévocablement perdus..."
L'hôpital du tout-Paris parvient devant l'empereur qui, face à cette vision infernale, gronde pour la première fois de leur vie conjugale la pauvre impératrice, toute déconfite d'avoir frôlée la catastrophe pour assouvir son caprice de délicieuse promenade en mer. La "punition" ne tarde pas: Napoléon oblige la compagnie lamentable à dîner à la villa Eugénia.
Pauline de Metternich se refait une santé en décrivant la piteuse allure des convives.
 Son âme de journaliste se réveille, oubliant qu'elle vient d'endurer les très vexants malaises de ce petit-grand monde, elle se donne à cœur joie de peindre le plus sinistre des tableaux de cour:
"Aussi longtemps que je vivrai, je garderai le souvenir de ce repas ! On n'imagine pas l'aspect qu'offraient les convives qui ressemblaient à des cadavres et dont les vêtements en loques donnaient l'impression du banquet de l'Evangile auquel on avait appelé tous les miséreux qu'on avait pu ramasser dans les rues. C'était cependant là la fine fleur de cette cour de Napoléon III dont l'élégance était réputée dans les cinq parties du monde !"
Il faut lire  la princesse qui ne se rendait nulle justice en assurant de son ton aimablement ironique: "Je ne suis pas jolie, je suis pire!"
Or, sur le portrait que fit de Pauline le peintre Winterhalter, manifestement amoureux de ce pétillant modèle, la princesse de Metternich irradie la beauté du diable, celle de l'héroïne d'autant en emporte le vent". Celle de toutes les femmes éprouvant la vraie passion de la vie: créatures piquantes, captivantes, sensibles sous le masque de la coquetterie, profondément humaines, inoubliables !
Ses mémoires vous ensorcelleront au point de croire entendre la voix cristalline de la rieuse Pauline chuchoter d'enivrants secrets à votre oreille...
Une chronique allant des bals de l'impératrice  à la chute de l'empire; bonheur, gaieté, drame, effondrement, Pauline ne se contente pas du rose, mais elle sait endurer le noir.
Le propre des âmes fortes qui font de l'optimisme un élément essentiel du savoir-vivre.

A bientôt,
Pauline de Metternich par Winterhalter


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