lundi 22 février 2016

Un rescapé du Vésuve !


A l'été 79, plusieurs années avant d'être un spirituel avocat adulé par les patriciens romains, l'aimable Pline, grand jeune homme de 18 ans, adolescent rêveur et fort peu rebelle, vécut une aventure extraordinaire depuis l'élégante villégiature de son oncle, le naturaliste Pline l'Ancien, dans la baie de Naples. Il n'aurait pu imaginer que ses vacances studieuses en face d'un volcan endormi appelé Vésuve seraient source d'aventure extrême, d'émotion intense et de péril épouvantable.
Bien plus tard, les souvenirs de ce jour marqué d'horreur déferlèrent de sa mémoire et embrasèrent son récit douloureusement vécu... Deux lettres d'une précision et d'une vérité dignes des meilleurs films d'épouvante nous font ainsi frissonner en ranimant ces journées noyées dans les pluies brûlantes et livrées à une panique incoercible.
Tacite, l'historien latin par excellence, ami de l'avocat, reçoit d'abord le récit de la mort de Pline l'Ancien, savant insatiable qui par son immense soif d'études, d'analyses et sa curiosité scientifique hors pair faisait l'orgueil de Rome. Ce grand homme inventa les sciences-naturelles et succomba à 56 ans, victime de son enthousiasme héroïque ! N'écoutant que son devoir scientifique, il s'approcha, au lieu de fuir, au plus près de ce qui était pour lui  un rarissime cas d'étude: le Vésuve libérant sa colère fatale... Au contraire, Pline le Jeune, son charmant neveu, doué d'un bon sens sympathique, sauva sa vie et celle de sa mère in extremis.
Son cœur resta blessé d'avoir laissé son oncle le naturaliste se jeter dans la gueule de ce monstre crachant des flammes qui le matin-même était une montagne paisible... La seconde lettre n'est pas destinée, explique l'avocat à son ami Tacite, à la postérité; il s'agit d'un souvenir vécu confié à un intime. Mais Pline le Jeune ne brillant guère par sa modestie, le lecteur ne croit pas ces protestations faussement humbles.
L'avocat écrit, à l'instar de la mordante Marquise de Sévigné, afin d'amuser ou fasciner un cercle de mondains sensibles à l'éclat de sa verve épistolaire.
Les aventures d'un jeune patricien romain flegmatique à l'aube du plus inouï des cauchemars antiques ne cessent d'ailleurs de captiver les visiteurs de Pompéi et d'Herculanum; sans oublier les amateurs de la vie quotidienne de ces habitants du monde romain, étranges à priori, fort proches de nous si nous allons à leur rencontre...
Retrouvons notre ami Pline le Jeune à Misène, délicieuse petite cité balnéaire au nord du golfe de Naples. Confiant en les heureuses surprises de sa jeune vie, il s'apprête à goûter les fruits apportés par un paysan aux nobles citadins et le lait caillé d'une brave fermière des environs. Sa mère et son oncle le rejoignent sur la terrasse de leur maison carrée, surplombant le spectacle enchanteur de la méditerranée alanguie sous le soleil d'un matin calme. Les vacances s'annoncent propices à la lecture et l'oncle suggère au neveu quelques passages de l'historien épique Tite-Live.
Peut-être le sage neveu se prépare-t-il, en secret, à certains divertissements beaucoup moins austères; baignade en compagnie de jeunes romaines osant le "bikini", déjà en vogue à cette époque lointaine, et s'évertuant à nager gracieusement. Ou pique-nique sans façon, et surtout sans oncle vous forçant à vous détourner des joies de votre âge... Pline le Jeune rêve et sursaute quand sa mère pousse un cri en regardant la baie, une masse sombre barre le ciel pur: "un nuage extraordinaire par sa grandeur et son aspect". L'oncle saute de son lit de repos et découvre de minute en minute un phénomène inconnu: "une nuée se formait ayant l'aspect et la forme d'un arbre et faisant penser à un pin".
Piqué au vif par la tarentule scientifique, Pline l'Ancien qui, cela tombe à pic, est justement l'amiral de la flotte ancrée à Misène, commande un bateau rapide, un croiseur léger inventé par les pirates de Liburnie, et se précipite; comptant sur toute la force de ses deux rangs de rameurs afin de contenter sa curiosité de naturaliste intrépide.
Le neveu, étonné de l'enthousiasme intempestif de son oncle, ne partage pas sa manie scientifique et refuse tout net d'embarquer.
Il prétend avoir du travail, beaucoup de travail ! L'oncle parti, nous le devinons, vive la liberté !
Hélas, au fur et à mesure que le matin avance, la fin du monde semble engloutir ces rivages merveilleux chantés par Virgile un siècle auparavant. La température monte, la mer charrie des pierres, le ciel vire au noir infernal. Malgré ces signes effrayants, Pline l'Ancien n'entend pas renoncer à sa frénésie de chercheur.
Toutefois, c'est un homme bon, en une seconde, sa détermination scientifique irraisonnée cède la place à son sens du devoir amical; voilà qu'on lui remet un message affolé d'une vieille amie, la Matrone Rectina: "effrayée du danger qui la menaçait, sa villa était en bas et elle ne pouvait fuir qu'en bateau, elle suppliait qu'on l'arrachât à une situation si terrible ".
L'oncle, sans le savoir, évite alors aux marins du bateau rapide un sort atroce; abandonnant son projet égoïste, il laisse le croiseur au port, et ordonne à de gros navires à quatre rangs de rameurs de ramener les infortunés vacanciers, Rectina et tous ceux qui étaient dans la même affreuse situation du côté de Pompéi.
"Il gagne en toute hâte la région que d'autres fuient et vogue en droite ligne en droite ligne le cap droit sur le point périlleux". Or, si l'équipage tremble, si les romains guettant l'arrivée des secours invoquent la clémence des dieux, Pline l'Ancien affronte la mer furieuse, les pluies de cendre et les jets de pierre ponce avec le flegme aristocratique du naturaliste concentré sur sa mission; que fait-il au milieu des lamentations et hurlements pitoyables ?
 Il  dicte  ses impressions de l'instant, imperturbable, la mine attentive, le sourcil relevé, à un pauvre secrétaire, son" notarius "apeuré !
Le péril augmente de seconde en seconde, Rectina s'impatiente, se lamente, se désole sur sa plage inondée de cendres brûlantes. Les rameurs vont-ils se mutiner ? Que non pas, Pline l'ancien obtient que le cap soit mis sur la villa de son ami Pomponianus, à Stabies.
De là, il espère rejoindre Rectina...
Pline le Jeune n'a nullement vécu ces moments terribles mais il les tient des compagnons fidèles de son oncle. Son imagination fertile l'aide à brosser à grands traits précis le tableau de l'escale chez l'ami Pomponianus terrorisé ! On se le représente si bien ce rond et débonnaire Pomponianus "décidé à fuir si le vent contraire tombait ", un romain perdant courage auquel l'oncle tente de transmettre son calme olympien: "mon oncle arrive, embrasse son ami tremblant, le console, l'encourage et voulant calmer ses craintes par le spectacle de sa tranquillité à lui, se fait descendre dans le bain; en sortant il se met à table et soupe avec gaîté, ou ce qui n'est pas moins beau, en feignant la gaîté".
Pline l'ancien a donc un grand cœur ! Et une bravoure à toute épreuve, c'est un vieux lion romain !
Son neveu le présente sous un jour si attachant que le feu du volcan paraît s'éloigner... Illusion !
La montagne gronde et flamboie dans la nuit tombée, le naturaliste cherche à rassurer les braves gens qui se serrent contre lui, il ment sans l'ombre d'une hésitation afin que la panique ne s'empare de ces esprits épuisés. Ces flammes ne sont rien d'autres "que des foyers laissés allumés par les paysans " !
Puis, le naturaliste, fataliste, s'endort ! Il est bien le seul !
Pomponianus et ses amis ou domestiques guettent l'aube en écoutant les sonores ronflements du savant doté d'une copieuse surcharge pondérale...
Aux premières lueurs, la crise éclate, les bonnes paroles sont inutiles: cendres et pierres ponces engloutissent cour et chambres, la terre tremble, il faut fuir d'urgence ! Encore plus angoissant :" le jour était levé partout, mais autour d'eux une nuit plus épaisse que toute autre nuit ". Comment embarquer sur une mer "grosse et redoutable" ? Soudain l'admirable contenance du savant le quitte: sa respiration gênée par les vapeurs de souffre se bloque: le monde antique a perdu son enragé naturaliste... Le récit ne nous apprend pas si la mystérieuse Matrone Rectina sera elle aussi victime des fureurs du Vésuve, nous ignorons le destin du bon Pomponianus... une consolation éclaire cette obscurité: le sauvetage de Pline le Jeune !
Le second chapitre des aventures de nos héros s'ouvre sur la naïve attitude du neveu après le départ de l'oncle; Pline le Jeune, avec la touchante inconscience de l'adolescence, se plonge dans l'enrichissante lecture de Tite-Live. Une exquise civilisation s'écroule autour de la baie et le jeune rêveur se consacre aux éléphants d'Hannibal trébuchant sur la neige des cols alpins !
Sa mère se borne à prier les Dieux d'accorder leur protection à son cher frère Pline le Naturaliste. Pourtant les maisons se fissurent, le sol se fend, la lumière décroît, la réalité frappe de plein fouet mère et fils. Mais, de sa voix  tranquille, Pline se contente de préciser: " notre sortie de la ville fut décidée". La tragédie tournerait-elle au comique ? On le voudrait, il n'en est rien bien sûr.
Drapés dans leur réserve de patriciens bien-élevés, les deux romains subissent les humeurs de la foule en proie à l'hystérie la plus délirante. Une fois échappés de la petite ville, mère et fils croient le salut assuré en grimpant dans leurs voitures que les ébranlements de la terre font zigzaguer. La fin du monde fond sur eux comme un ouragan noir de cendres épaisses.
Quel Dieu aura-t-il pitié de leurs misérables personnes ? Se sauver sans nouvelles de l'oncle bien-aimé leur est impossible: tous deux choisissent de s'attarder aux environs de Misène. Cette affection légitime causera-t-elle leur perte ?
Un ami les met en garde, puis les "quitte précipitamment". Ont-ils fait une sottise ? Les éléments se déchaînent de plus belle: "peu de temps après, la nuée descendait sur la terre, couvrait la mer; elle avait caché la pointe qui s'avance à Misène".
C'en est trop, la mère du jeune Pline, face à une mort qu'elle pense inéluctable,
en bonne matrone romaine capable de sacrifice, supplie: "ma mère se mit à me prier, à m'exhorter, à m'ordonner de fuir à tout prix. "La digne femme alourdie, à l'instar de son frère, de rondeurs conséquentes, a peur de ralentir son fils! Mais l'adolescent est également un patricien ayant le sens du devoir filial chevillé au corps et à l'âme. Empoignant sa lourde mère, il la force à avancer alors que l'apocalypse les talonne... Que faire ? Le jeune homme décide de s'abriter loin du chemin envahi d'une coulée de cendres et de patienter au sein d'une nuit atroce; nuit totale, peuplée de gémissements et d'appels, de prières et de hurlements insensés.
Pline ne manque pas cette occasion de se présenter à la postérité sous un jour admirable, sa fatuité amuserait si les circonstances étaient moins effroyables: "Je pourrais me vanter de n'avoir laissé échapper ni un gémissement ni une parole marquant la faiblesse au milieu de tels dangers, si je n'eusse trouvé dans la pensée que je périssais avec le monde et le monde avec moi, chétif, une grande consolation à ma condition mortelle".
Ce chevalier romain, (sa famille appartenait à l'ordre équestre des plus honorables), s'instruit à l'école de l'héroïsme. Sa mère meurt-elle de peur à ses côtés ? Il n'en souffle mot, ce qui ne nous empêche pas de plaindre la matrone croyant sa dernière heure arrivée quand soudain les flammes trouèrent les ténèbres.Tout le monde retient son dernier soupir...
Miracle ! "Heureusement ce feu s'arrêta à une certaine distance." Le péril reste extrême, les rescapés ne risquent-ils d'être étouffés sous les cendres ? Le salut revient avec le jour, l'univers a pris la teinte de la cendre, la mer s'est retirée; incroyable mais vrai: Misène existe encore ! Mère et fils s'y traînent tant bien que mal, animés par l'espoir d'y retrouver l'oncle naturaliste.
La terre continue à trembler, les rumeurs folles courent et, Pline, à notre infinie déconvenue, achève son récit !
Nous ne saurons jamais comment mère et fils eurent la chance de revenir à Rome ! Cette pirouette de l'avocat après ces tumultes, cette angoisse, ces descriptions d'un rivage paisible dénaturé par le monstrueux réveil d'un volcan, nous déçoivent un peu, même si tant de siècles nous séparent...
Il ne faut pas en exiger trop ! Pline ne nous inspire-t-il l'envie de nous glisser au premier siècle  grâce à sa correspondance spontanée, sensible ,souvent moqueuse, parfois émouvante, jamais ennuyeuse.
Bon voyage chez ces romains que l'on a un vif plaisir à fréquenter !
 La "petite histoire " de l'empire romain, se coule dans la grande, les menus incidents, un convive en retard gâchant une soirée, l'achat impulsif d'un bronze de Corinthe, un mot tendre à son amie fidéle , la douce et patiente Calpurnia qui lui pardonne tout, les conseils enthousiastes dispensés aux jeunes avocats, amusent ou étonnent, le ton familier de Pline nous met en confiance.
Sa toute nouvelle maison de Toscane devient la nôtre, ses verts et frais jardins prolongent nos songes. Son esprit vif et sa fausse modestie, son entrain, sa touchante passion de la vie en font un ami insupportable et charmant, irremplaçable !
Il suffit de dénicher les "Lettres de Pline" aux Editions "Les Belles Lettres" ! Un jeu d'enfant ...
A bientôt,

Lady Alix