samedi 9 avril 2016

Amour français et princesse russe



Les belles amours éclateraient à priori à l'âge tendre entre deux adolescents à cœurs fous et têtes de bois .
 Rien n'est plus faux !
 La passion incompréhensible et fulgurante qui s'éveilla, en 1837, entre un éminent ministre français, à la cinquantaine assurée, bientôt ambassadeur en Angleterre, auteur d'ouvrages monumentaux distillant un ennui mortel, et une princesse tempétueuse, née 53 ans auparavant, âge prodigieux pour l'époque, à Riga, dans la brumeuse Courlande, prouve que le sentiment se moque du temps et de la raison !
Un hasard infiniment obligeant fit se rencontrer deux êtres que la géographie, le "milieu naturel" les goûts, les tempéraments, tout, absolument tout, aurait du tenir à une extrême distance ! Un soir de juin à Paris, une promenade alanguie sous les ramures du parc de la piquante comtesse de Boigne à Châtenay, le songe d'une nuit bercée de tendre recueillement au bord d'une fontaine moussue, et le tour fut joué
Le destin s'amusait sans doute, d'abord embusqué derrière un rideau de velours pourpre, puis caché derrière les buis des allées, en réunissant deux éléments aussi incompatibles que le feu et l'eau.
Dorothée de Lieven, recluse en elle-même depuis la brutale disparition de ses deux fils cadets, deux beaux et intelligents garçons de 15 et 9 ans, victimes d'une épidémie de scarlatine en 1835,  harcelée depuis par sa douleur de mère, écoutait, sans l'entendre, le ministre François Guizot; deux fois veuf déjà, souffrant depuis peu de la perte de son fils préféré.
Soudain, ces deux blessés si injustement par les deuils de leurs vies, échangèrent un regard qui les révéla l'un à l'autre.
Un coup de foudre inopiné, inouï, un emportement d'une puissance admirable qui ouvrit l'horizon et apaisa leur amère souffrance.
Un amour incongru se levait entre une aristocrate russe, fière, ardente,volcanique, une hautaine femme d'ambassadeur évoluant depuis son mariage précoce (15 ans !) entre les réceptions et les confidences feutrées des grands de ce monde, parlant sans cesse, ne lisant jamais, réfléchissant avec son cœur slave, et un ambassadeur, ex-ministre, français "parvenu" à la force de son intelligence opiniâtre, parfaitement roturier, venu du sud de la France, ne respirant que pour lire, ne vivant que pour écrire, faisant montre d'une réserve glacée, mais capable d'envolées d'un lyrisme fracassant quand il s'exprimait à l'Assemblée sur un grave sujet politique.
Deux vrais héros de roman qui allaient écrire  sur le fil d'une correspondance fantastique, les bourrasques d'un lien secoué de sombres remous, éclaboussé de soleils noirs, ivre souvent d'une singulière jeunesse...
Pourtant François Guizot était l'austérité incarnée !
Grand serviteur de l'état,il venait de rendre son portefeuille de l'Education Publique en raison d'un désaccord avec le reste du Cabinet. Son rôle s'était révélé des plus brillants à ce poste. N'avait-il fait voter la Loi sur l'Instruction primaire obligatoire en 1833 ? Le ministre avait même travaillé à donner une légitimité historique au premier "roi des Français", Louis-Philippe.
En 1830, ce monarque éclairé, héritier de la branche Orléans, avait adopté le drapeau tricolore, et prêté serment à la Charte, en affirmant qu'il tenait sa souveraineté du peuple.
Mais c'est le ministre et historien Guizot qui lui donna l'éclat d'une longue tradition inscrite dans l'histoire toute entière de notre pays.
Le musée de Versailles, sous l'égide du ministre, s'appliqua à illustrer les dates apprises par les écoliers: de beaux tableaux, de nobles portraits prirent leur place dans une collection semblable à un superbe livre d'images...
Guizot souleva l'admiration des foules en ranimant légendes glorieuses et figures exemplaires qui accueillaient le nouveau roi, cet inconnu couronné un peu par hasard, comme leur digne successeur.
Cela prouve son habileté politique hors pair !
Justement, la politique, voilà le maître mot !
 L'amour serait-il né sans cet engouement extrême de la princesse et du ministre pour cette fameuse politique ?
Dorothée de Lieven, l'avait pratiqué assidûment durant les vingt-deux années de sa vie d'ambassadrice de Russie en Angleterre. Spirituelle, amusante, caustique et en tout point brillante, elle tenait salon et avait eu la chance, à l'automne 1818, de participer au Congrès d'Aix- La-Chapelle.
Sa rencontre troublante avec l'impavide et vaniteux Metternich transforma un simple attrait en violente passion !
 Metternich la dégoûta pour toujours de sa vaniteuse personne, la politique jamais !
Une volonté tenace de se mêler de près aux grands événements diplomatiques et politiques s'empara d'elle et forgea sa personnalité jusqu'à la fin de sa vie. De virevoltante épouse d'un ambassadeur en vue, elle se métamorphosa en tête pensante, en mentor influent.
 Au point de diriger de façon subtile François Guizot quand il devint, en 1840, ministre des affaires Etrangères, avant de tenir les rênes de notre pays de 1847 à 1848.
(Ce qui explique un aveuglement assez remarquable du grand homme face à la volonté de réforme populaire malgré de belles et nobles aspirations; et la catastrophe du 22 février 1848 quand la Garde Nationale elle-même cria "A bas Guizot !"; ce qui précipita l'exil forcé des amants en Angleterre, une interminable année durant...)
Cet amour insolite n'était finalement pas si bizarre qu'il le parût aux regards médusés de leurs amis et contemporains. Exilée à Paris, ce qui constituait un défi à la fois contre son époux et contre le Tsar,
la princesse tentait d'adoucir son irrépressible chagrin de mère endeuillée en recevant quelques hautes relations, ambassadeurs, aristocrates, ministres, d'esprit fort conservateur, mais imprégnés de bienséance et de curiosité cosmopolite !
Guizot, arrogant et assez insupportable de rigidité, s'y fit remarquer, au point que la princesse, avant de ressentir les tourments et les joies de l'amour, le décrivit avec une admirable lucidité en février 1837 (au mois de juin, elle tombera dans ses bras et ne s'en doute pas !):
"Il est la plus haute capacité gouvernementale en France, c'est un homme respecté pour ses grandes capacités et une probité rare dans les hommes nouveaux. C'est un homme très profond, très droit, très ambitieux et très présomptueux... Le roi ne l'aime pas, mais M.Molé (Le président du Conseil), l'a en horreur, à cause de son arrogance."
François quitte le gouvernement peu de temps après ce jugement où filtre déjà une attirance qui ne s'avoue pas. Dorothée le félicite de son courage en l'entendant à la Chambre jouer les tribuns impétueux: elle comprend ses raisons !
Et François réalise qu'un" amitié ardente et profonde" se développe chaque jour davantage ! Il est revenu de ses préjugés envers cette russe à la voix langoureuse et au tempérament aussi chaud que le climat moscovite est froid !
Mais, il faudra la tiède et musicale nuit du 18 juin, le ballet des étoiles filantes, les appels mélodieux des oiseaux, parmi les verts tilleuls, complices charmants des allées du parc de Châtenay, pour que trois mots infiniment rares, infiniment généreux, chuchotés par un François Guizot chevaleresque et fiévreux scelle un lien délicat et fougueux: "vous n'êtes plus seule ".
Le lendemain, de retour à Paris, Dorothée trace ces mots éternels, sur un papier vibrant d'émotion pure; lire ces lignes rend soudain tangible la présence de cette femme d'une époque et d'un milieu si éloignés de nous, de cette princesse solitaire, rendant grâce à celui qui a su apaiser la soif impérieuse de son âme, qui a compris l'étendue de sa douleur et qui s'élance afin de la sauver du désert où elle s'est perdue:
"Vous n'êtes plus seule, ah, Monsieur, ces paroles résument le reste de ma vie et si elle devait finir aujourd'hui je vous bénirais pour m'avoir accordé la douceur de les entendre, car je vous crois, j'ai besoin de vous croire.
Votre regard ne me trompe pas et votre voix porte la conviction dans mon cœur.
Si j'en ai la force j'irai à l'Eglise ce matin, j'irai remercier Dieu du bonheur qu'il m'envoie .avec quelle ferveur je l'en ai déjà remercié hier soir, ce matin !
 Adieu Monsieur, voici une triste journée, mais je ne suis plus seule."
Le roman est né...
Un bien singulier roman, un ouragan souvent, et pourtant, un roman qui respecte les convenances de façon exquise ou ridicule, selon l'appréciation des lecteurs de 2017.
Les amants ne cesseront de se donner les titres de Monsieur, Madame ou Princesse durant les vingt-deux ans de leur envois mouvementés . Parfois, en d'extrêmes confusions sentimentales, la princesse osera le tutoiement ! C'est tellement rare que l'on reste marqué de cet "érotisme" inopiné ...
François Guizot a beau inonder de déclarations d'une sublime élévation morale sa conquête russe, il ne se laissera jamais à imiter d'autres amants fameux, Axel de Fersen ou William Short, qui eurent la simplicité d'écrire "ma tendre et bonne amie ", à une reine ou une duchesse...
Dans les moments d'exaltation, Dorothée a droit à un "dear princess" qui, heureusement, semble la combler, comme nous en sommes heureux ! mais, au diable ces apparences !
 Les lettres de ces amoureux transis font largement oublier âge, physique et situation sociale:
c'est de l'amour pur; et par là, inquiet, redoutant un sinistre accident de toute nature qui ordonne la fin de ce qui vient à peine de commencer.
La curiosité, bien sûr, titille les nouveaux confidents de ce couple improbable:
à quoi ressemblaient-ils ?
La princesse a été "croquée" avec une vivacité impitoyable par Sir Thomas Lawrence en 1820;
le spécialiste des "heureux du monde" n'a guère ménagé son impatient modèle.
Dorothée nous dévisage d'un regard noir, impérieux, presque agacé. Ses cheveux sombres n'adoucissent pas sa figure en lame de couteau. Un long cou de cygne ,une peau neigeuse, une bouche fine s'accordent à révéler son allure folle, son étonnante distinction. On la devine prompte à l'action et, en même temps,assez passionnée pour s'échapper de cet univers qu'elle s'efforce d'incarner.
C'est une vraie princesse et aussi une amoureuse...
François Guizot, séduit encore les âmes tendres du fond de son portrait de 1832.
L'habile Ary Sheffer nous met en présence d'un absent: Guizot s'échappe, nous abandonne en fixant d'un air lugubre une réalité invisible et douloureuse...
Ni beau, ni laid, grave et lointain, il a quelque chose d'un gentilhomme anglais, muré dans ses pensées sévères, portant le monde sur ses épaules, attendant que l'espoir ou l'aventure revienne le guérir d'un lourd manteau de deuils et de désillusions.
Pâle, mince, romantique, François Guizot attirait les femmes du grand monde !
Une autre russe, une duchesse celle-là, la propre nièce et amante de Talleyrand, sa captivante égérie aux yeux violets,Dorothée de Dino, tenta de l'arracher aux bras de la princesse de Lieven et, ce qui montre la ténacité sans pareille des amoureuses russes, réussit à s'emparer du cœur du ministre déchu à la mort de son amante...
Mais, c'est une autre histoire !
Le 18 juin 1837, deux êtres qui croyaient en avoir terminé avec les fougues et les foucades de la passion adolescente sont au septième ciel.
Pour combien de temps ?
 La princesse avait déjà organisé un séjour à Londres, ville où elle comptait un fidèle soupirant, homme politique de renom, Lord Grey, et une foule de vieux amis: la duchesse de Sutherland (Nouvelle Dame d'honneur de la jeune reine), le prince Esterhazy, Lady Carlisle, et tant d'autre illustres diplomates ou ministres !
Toute sa vie d'avant ses deuils et d'avant Guizot...
Etourdiment, affolée par ce sentiment neuf qui l'enivre et l'angoisse à la fois,elle ne rompt aucun engagement, s'embarque, arrive dans la capitale anglaise la tête tournée, le cœur aiguisé, l'âme chavirée. On ne la reconnaît plus tant elle a changé !
Mêlant à son habitude ses visites mondaines à sa manie politique, la voici rendant un hommage éclairé à la jeune reine Victoria: "La Reine est tout à fait entre les mains de Lord Melbourne qui me paraît user de sa position avec tact et intelligence. Il est plein de respect et de paternité pour elle. Elle a l'esprit ouvert, curieux, elle veut tout faire. Il n'y aura point d'intermédiaire entre elle et ses ministres. Elle s'informe, elle écoute. Elle veut faire tout et tout de suite. On la contemple avec étonnement et respect."
Dorothée perçoit l'étoffe de la magnifique souveraine sous la jeune fille de 18 ans !
Mais, que se passe-t-il ?
Après un premier torrent de lettres enlevées par un romanesque délicieux, plus rien !
François n'envoie plus rien !
Doit-on incriminer la poste ? Ou la faiblesse d'un amant versatile ? François Guizot ne serait-il qu'un individu tristement banal ?
Un vulgaire et insignifiant amateur de conquêtes ? Un collectionneur séduisant afin de se cacher son vide intérieur ?
La princesse attend chaque jour, puis chaque heure le courrier capricieux, elle se ronge, se désole, et ne cesse d'écrire des messages de plus en plus torturés:
"J'attends l'heure de la poste. Depuis samedi. J'ignore tout, même si vous avez pensé à moi !
Je m'arrête tout court. La poste est venue, et je n'ai pas de lettres ! Me voilà démoralisée pour le reste de la journée. Je suis triste, comment ai-je pu quitter Paris ? me connaître si peu ? Ah ! Que de pensées m'étouffent ! J'écrirais des volumes que je n'expliquerais pas tout ce qui remplit mon cœur."
Un court billet passe la Manche sain et sauf et ressuscite l'éplorée juste à temps pour qu'elle avoue la vérité à un grand seigneur, Lord Aberdeen.
Quand ce jeune homme de 64 ans lui déclare sa flamme avec une ferveur timide, Dorothée répond tendrement qu'elle en aime un autre, un Français ingrat qui ne lui a écrit que quelques lignes en dix jours !
Quel scandale: n'est-elle encore l'épouse d'un favori du Tsar !
Lord Aberdeen s'incline devant cette femme assez fantasque pour décliner sa touchante proposition.
"Il a, écrit-elle aussitôt à l'invisible Guizot, pris ma main, il l'a retenue un moment et il est sorti."
Lord Aberdeen se réfugie dans ses montagnes d'Ecosse...
Cet incident sentimental prouve le pouvoir de la princesse !
Les années n'ont aucune prise sur le sortilège sensuel et spirituel qu'elle exerce...
 Hélas ! Elle a refusé le meilleur parti d'Ecosse pour un amant qui semble se murer dans le silence épistolaire ! Pourtant, l'explication est rassurante: Dorothée l'ignore, mais François a eu la très mauvaise idée de poster ses lettres, copieuses et aimantes autant que la malheureuse le souhaite, de sa retraite de Normandie, une ancienne abbaye passablement décatie, "le Val-Richer", dans sa circonscription de Lisieux.
De cet endroit agreste et enfoncé dans la campagne, le courrier part difficilement !
Et le désespoir se donne libre cours à Londres:
 "Je suis abandonnée" s'écrie Dorothée.
Du côté Normand, François ne comprend pas davantage !
Pourquoi cette princesse à la noble franchise, cette amoureuse si prompte à se répandre en brûlants aveux, n'écrit-elle plus un mot ?
La poste aveugle aurait-elle commis un crime ? au contraire ! Pris au piège de l'absence, blessés tous deux par le manque de l'autre, les deux amants vont se raconter, se livrer cœur et âme, et s'unir éternellement par delà cet abîme d'angoisse.
Leurs lettres atteignent un paroxysme qui les élève au rang de miracle de poésie:
"J'ai la respiration suspendue. Voici 11 heures, l'heure de la poste. Le moindre bruit me fait tressaillir, je joins les mains, je prie Dieu: qu'il vive, qu'il m'aime, que je le revois ! je n'ai plus que cela à demander au ciel.
Le facteur est venu; pas de lettres ! Mes larmes, mes prières, tout est inutile. J'ai une fièvre ardente, j'oublie tout, je pense à tout, j'entends de douces et divines paroles ! Ah ! Je devais mourir en revenant de Châtenay; je serais morte heureuse. Aujourd'hui, mourir dans le désespoir !
Prenez pitié de moi, Monsieur, je suis prête à perdre la raison...
Qu'ai-je fait de ma raison et de ma dignité, du peu d'esprit que je croyais avoir ? Il me semble que tout m'ait abandonné à la fois. Je me suis livrée sans réserve à quelques instants de bonheur, il était trop grand, trop inattendu...
Je vous vois partout mais votre image me bouleverse, me trouble, m'anéantit. Je sens les battements de mon cœur. Il me semble qu'il battra ainsi aux approches de la mort, car c'est une angoisse qui me rend difficile de comprendre comment je vis encore.
Que faites-vous ? Souffrez-vous aussi ?"
Ces déchirantes questions étaient envoyés le 21 juillet 1837, le supplice de Dorothée s'acheva le lendemain, à 9 heures du matin, après les sanglots nocturnes d'une veille épuisante. Son bonheur
s'épanche en gémissements extasiés: comme une victime de la guerre, elle s'effondre de joie et continue à écrire:
"Une lettre ! Une lettre ! La voilà devant moi. J'ai passé la nuit en pleurs, en prières. Je vous voyais malade, mourant, mort. Qui peut deviner jusqu'où la nuit, le silence, la fièvre peuvent porter une imagination malade, un cœur passionné ?
Je me rappelle avec effroi que je n'ai plus accepté la moindre contrainte. Il me semble, Monsieur, que je ne vous en ai jamais tant dit que je vous ai écrit ? "
Le malentendu postal se dissipe comme le brouillard londonien ! Peu à peu, les lettres de François gagnent la demeure de son amante; aucune n'a sombré, le lien épistolaire se nourrit d'une liberté de ton fortifiée par ces bourrasques. François Guizot, ému des plaintes de Dorothée, tranche net dans sa réserve glacée; il s'exprime sans honte et sans crainte absurde. L'amour balbutiant entre, vainqueur dans une dimension bien plus vive:
"Madame que vous dirais-je ? je n'aime pas les sentiments combattus.Votre inquiétude me désole et me charme. Je lis, je relis vingt fois ces paroles pleines d'imagination, pour vous si douloureuses, pour moi si tendres !
Pardonnez-moi mon égoïste joie; elle n'ôte rien, je vous jure, à ma peine pour votre peine.
Chacun à notre tour, nous avons traversé l'un et l'autre un bien sombre nuage."
Par contre, François Guizot a bien reçu la fameuse lettre contenant la déclaration adorable du distingué Lord Aberdeen. Un sentiment de jalousie ébranle, en vérité, cet homme qui s'imagine au dessus des bassesses du vulgaire !
 La princesse en lisant entre les lignes le passage exprimant la compassion hypocrite de son amant, feignant de plaindre son vieil amoureux , s'amusa certainement beaucoup; elle l'avait bien méritée !
Que disait avec un charmant soulagement le grand Guizot à propos du pauvre seigneur écossais ?
Ceci:
"Et Lord Aberdeen ? Il est donc parti ? et je puis en toute sûreté le plaindre ? Que je vous remercie de m'avoir ainsi mis à l'aise ! je ne connais rien de plus pénible que de nourrir en son âme un mauvais sentiment contre un galant homme malheureux !"
Qu'en termes délicats la vanité masculine sait plaider sa cause !
Toutefois, la joie de ne plus compter de rival, inspire l'amant français qui brosse enfin le vrai portrait de cette princesse de 54 ans aux appas et attraits originaux, extraordinaires, extravagants: une bombe qui s'ignore ! Un mélange de femme fatale russe et de grande dame cosmopolite:
"Vous ne savez pas, Madame, quel charme il y a en vous, dans votre air, votre accent... "
Le fascinant accent rauque et subtil des beautés slaves !
22 ans couleront, ils en seront toujours là, à se regarder avec ce que nos grands-mères appelaient de façon exquise "les lunettes de l'amour".
 5 000 lettres bruissent au fond des tiroirs du Val-Richer, de mots suaves, généreux, jaloux, enchevêtrés aux questions de haute politique, de diplomatie, de morale ou de mondanités. Une vie en lettres, un amour au quotidien griffonné sur du papier.
Dorothée anima, une fois veuve, en 1839, son salon qui faisait la pluie et le beau temps de la politique française à l'étranger; Guizot, quand il ne représentait pas la France en Angleterre, ou ne gouvernait pas notre pays, se réfugiait seul (en compagnie de ses deux enfants !) dans cette abbaye du Val-Richer qui lui tenait lieu de seconde amante! En suscitant l'immense jalousie de Dorothée...
Et encore des lettres impétueuses envoyées de Baden, Londres et surtout Paris répétant le même avide refrain:
"Encore un mot, encore; aimez-moi, je vous en conjure. Dites-moi bien vite que vous m'aimez... Ah ! Que votre cœur est froid à côté du mien !"
Mais, François répondait sans se lasser, avec panache et de tendresse:
 "Je vous dis, je vous répète que vous ne savez combien je vous aime. Oui, je vous aimerai toujours, immensément, à combler, à dépasser votre plus insatiable ambition."
La plus étrange des histoires d'amour entre une russe et un français s'acheva à la mort de Dorothée en janvier 1857...
La terre de sa Courlande natale accueillit ce qui reste d'elle de périssable.
Ses lettres chantent l'éternité de l'amour !
Si l'on y croit ... L'amour n'est pour beaucoup qu'un nuage illusoire ...Pour d'autres, de la trempe de Dorothée, la clef de la vie ...

A bientôt !

Lady Alix
Princese Dorothée de Lieven par Lawrence: une amoureuse à l'âge mûr

Château de St Michel de Lanès


Cabinet St Michel Immobilier CSMI

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