lundi 4 juillet 2016

"L'Atlantide"; le plus beau rêve de l'Antiquité !

Île lointaine sur un pâle horizon, l'Atlantide éclaire rêveries de poètes et déambulations d'archéologues.
L'âge d'or précédant nos âges de fer, le royaume peuplé d'êtres miraculeusement beaux, valeureux et doués, l'île plantée d'orangers montant à l'assaut de palais de marbre blanc comme neige, la citée où régnerait encore une reine à la beauté surnaturelle; tout ce bouquet d'élucubrations historiques ou de gracieuses légendes se balade en nos esprits échauffés par l'envie irrésistible de fuir une réalité malséante.
Virgile le poète latin des vergers et amours rustiques, chanta, à l'aube de la naissance du Christ, dans sa quatrième bucolique, à l'instar d' une incantation mystique, les verts pâturages d'un jardin de paradis baigné d'amour et de paix: le domaine de l'enfant glorieux qui ramènerait l'âge d'or sur la terre meurtrie par l'âge de fer... Un rejeton atlante ? En tout cas, cet étrange poème jaillit de la nostalgie d'un monde idéal qui renaîtra un jour. Le mythe, du fond de l'Antiquité à nos convulsions modernes, depuis bien plus de deux mille ans,  n'échoua jamais sur les grèves de l'indifférence.
 L'Atlantide n'a cessé d'être la quête des âmes pures ou des aventuriers.
 L'Afrique en contiendrait-elle les ruines ou ,bien mieux, au sein de retraites invisibles, les discrets survivants en chair et en os ? Êtres supérieurs, dédaigneux de nos décadences modernes et se tenant à l'écart de nos guerres et crises multiples ?
En France, en 1919, Pierre Benoit ne réveilla-t-il le vieux mythe en nourrissant d'une fièvre cruelle son Antinéa, descendante incontestée d'une lignée Atlante aussi absurde que fascinante ? Cette invention, embellie d' un érotisme bien élevé, emporta les jeunes gens de cette époque naïve vers la citadelle Atlante; mausolée bâti par une civilisation étonnante dans l'immensité du Sahara aux temps où de fertiles champs s'allongeaient à la place des déserts.
Les atlantes vivaient toujours en la personne de leur sulfureuse reine Antinéa;
jeune femme ennuyée, désœuvrée à l'instar d'une Emma Bovary des sables qui aurait trompé sa vaine solitude en faisant périr les rares officiers ou explorateurs englués dans ses murailles. Ces victimes bizarrement consentantes ne demandaient que de rejoindre un fatal cercle d'hommes élégants impeccablement présentés dans leurs niches funéraires: le club des amants rendus fous  d'amour par une reine incapable d'aimer... Galéjade aimable ? Ou intrigue essayant de combler un vide historique ? Hélas ! Antinéa était plus une figure de carnaval qu'un reflet de la somptuosité atlante ! Et les dieux se sont vengés:
"L'Atlantide", au contraire d'une foule de romans du vigoureux Pierre Benoit,accuse le poids des ans !
C'est loin d'être le sort fâcheux d'un autre ouvrage, un diamant à l'eau noire et au scintillement d'incendie, une histoire tombant droit au sein du gouffre fantastique, un poème tragique, aux tragiques convulsions  tracées par une plume envoûtée : "She" !
Un nom terriblement court pour une héroïne foudroyante qui traverse allègrement vingt petits siècles de sa démarche impérieuse de fée ayant vaincu le fléau du temps.
A côté, la maniaque Antinéa passerait presque pour une bonne ménagère de la douce Helvétie !
Mais d'où vient cette "She" à l'éblouissant visage de panthère humaine, au cœur pareil à un nuage enflammé, à l'âme oscillant entre le mal et le bien; créature somptueuse et folle, toute entraînée par un amour immodéré; femme torturée de haine primitive dés que l'ombre d'une rivale se dresse devant son regard obscur et transparent ?
En 1887, l'austère écrivain anglais, digne fonctionnaire hanté par un démon malicieux, Sir Rider Haggard ouvrit  (après les péripéties sanglantes menant vers "Les Mines du roi Salomon", son premier immense succès) la route rocailleuse surplombant les précipices des montagnes inconnues du Kenya, jusqu'à la forteresse énorme de Kôr, vestige irréfragable d'une Atlantide africaine. Domaine des morts et royaume d'une vivante immortelle acharnée à attendre, siècle après siècle, celui qui brisa son cœur, bien avant la naissance du Christ. Ce séducteur, un prêtre de la déesse Isis, curieusement réincarné en superbe éphèbe blond, étudiant (heureusement pour lui !) en langues mortes, de l'université de Cambridge reçoit une espèce d'appel qui l'oblige à tout abandonner afin de se lancer corps et âme dans le plus inconcevable des voyages initiatiques.
Le roman anglais dépasse franchement son rival français par sa poésie hallucinée, sa vision forcenée de la passion amoureuse et l'évocation effrayante de l'antique citée remplie à ras-bord de cadavres exquisement momifiés. L'Angleterre sût toutefois ôter son corset afin de suivre Sir Rider Hagard dans la source de feu d'où il ressuscita avec une brutale énergie son Atlantide personnelle.
Le vieux mythe ne servirait-il plus que d'aliments aux divagations des écrivains à succès ?
Pourtant, nous ne sommes pas fous, l'Atlantide a existé ! Peut-être s'épanouit-elle, non loin  de nos yeux aveuglés par un spongieux amas de connaissances indigestes.
Un poète un peu oublié, hélas, Patrice de La Tour du Pin  murmura sans être bien compris: "Tous les pays privés de légendes seront condamnés à mourir de froid."
L'Atlantide vibre au delà des certitudes, à la façon d'un feu couvert illuminant notre vanité de mortels ayant dérobé leur puissance aux anciens dieux.
Le plus sévère auteur grec, Platon, caractère circonspect, fidèle disciple  de Socrate, homme intègre farouchement éloigné des contes ou sornettes des mères-grands de l'Antiquité, précise en deux de ses ouvrages, le Timée et le Critias, les  grandes lignes bien réelles de ce monde anéanti, voici peut-être
40 siècles, en l'espace d'un seul jour et d'une seule nuit. A la manière de Troie mais sans les mille ruses d'Ulysse. Les atlantes, êtres proches de la perfection, auraient subi ce châtiment suprême de la main des dieux outrés de l'orgueil insensé et de la volonté de puissance de leurs créatures favorites.
Ce fut, dit Maurice Druon, le premier déluge. Notre mémoire ancestrale, tissée d'intuition vibrante, en aurait-elle gardé le souvenir ? La catastrophe décidée par les dieux afin de punir l'atlante révolté ou impie annonce la longue chaîne des civilisations mystérieuses et fastueuses qui s'effondrèrent depuis l'aube de la Terre. Le "croissant fertile" entre le Tigre et l'Euphrate, ce jardin chatoyant qui enlevait nos rêves de très jeune lycéen était peut-être un rescapé de l'Atlantide...
Platon brosse un tableau captivant de ce royaume Atlante qu'affronta la toute nouvelle citée d'Athènes à une époque déjà reculée: "Or, dans cette île Atlantide régnèrent des rois avec une grande et merveilleuse puissance qui s'étendait sur l'île entière, sur plusieurs autres îles et parties du continent".
L'Atlantide se serait élevée dans la région du détroit de Gibraltar et son ampleur extraordinaire l'aurait protégé des invasions ou de la simple curiosité.
Monde à part, monde aux origines divines surtout: l'île était le refuge de Poséidon qui en s'y installant eut la surprise d'y trouver sa future épouse, Clito; elle-même fille d'un homme et d'une femme enfantés par les entrailles de cette terre insulaire. Le dieu créa un palais témoignant du raffinement inégalé que suscitaient les vertus de l'âge d'or. Platon s'extasie d'un ton si sincère qu'il éveille l'envie irrépressible de fouiller les Canaries, Santorin et les Açores, sans oublier quelques déserts d'Egypte et de Libye, afin de déambuler, l'âme chavirée d'étonnement mystique, dans ce qui fut la maison estivale du Seigneur des poissons:
"Tout l'extérieur était revêtu d'argent. A l'intérieur, le plafond d'ivoire se  mêlait d'or, d'argent et d 'orichalque; tout le reste, murailles, colonnes, pavage du sol, se couvrait d'orichalque .les statues étaient d'or: le dieu sur son char dirigeait six coursiers ailés, il touchait le plafond du temple, tant sa taille était élevée; autour de lui, cent néréides chevauchant des dauphins lui faisaient une suite ."
La force et les grâces marines réunies en un tableau  irréel ! Sveltes et rapides, les filles du vieux Nérée (un dieu de la mer fort archaïque doué d'une bonté assez rare chez les membres du clan divin) épousaient l'écume et embrassaient les dauphins. Sans doute se reposent-elles, à notre époque barbare, de ces plongées frivoles sous les voûtes liquides du palais paternel, au creux des abysses insondables où l'homme jamais ne descendra.
Vision grandiose qui inspira une utopie encore plus parfaite à Maurice Druon brandissant son épée de chevalier des mythes immortels. L'Atlantide, ne cesse-t-il d'affirmer avec une indéracinable conviction dans ses ensorcelantes "Mémoires de Zeus", c'est le jardin d'Ouranos, le grand-père céleste , son temple aux marches d'or sur lesquelles le dieu se plaisait à égrener ses songes, à les effleurer de sa force vitale  à leur prodiguer les félicités de l'âge d'or. Et ce créateur avait composé un chef d'oeuvre: l'Atlante !
L'homme ne serait-il ainsi qu'un atlante frappé d'amère décadence ? La comparaison est bien cruelle:
"Je sais par ma Tante Mémoire, que les hommes qui vivaient aux jardins d'Atlantide étaient de deux à trois pieds plus hauts que vous. Vos statues les plus admirables ne donnent qu'une faible idée de ce qu'était leur beauté en marche ."
Une beauté physique égalée par une beauté morale touchant à la pureté d'une autre dimension:
" Nul n'avait désir de posséder plus , ni de se vouloir plus puissant qu'autrui. Ils étaient également exempts de jalousie."
Si l'on se laisse bercer par l'idéal de l'écrivain français, les atlantes communiaient avec les grands rythmes de l'univers et n'existaient que pour tisser des jours bienheureux sur leur île d'Atlantide parmi le mélodieux vacarme des oiseaux et les senteurs d'un éternel printemps. Ils incarnent le royaume englouti où nous aimerions tant jeter l'ancre... Leur anéantissement engendra un mythe qui titille nos désirs et avive notre curiosité au gré des générations.
Mais quelles furent les véritables raisons de la catastrophe ?
Selon Maurice Druon, les atlantes périrent en innocentes victimes de la fureur exercée par Chronos sur son père Ouranos...
Platon aurait certainement haussé les sourcils ! Que non pas ! aurait-il rétorqué à notre poète Druon.
Les atlantes ne récoltèrent que ce qu'ils méritaient ! Ne gaspillèrent-ils, les sots, les monceaux de bienfaits prodigués par les dieux ? Ne se lassèrent-ils de montrer l'exemple de la rare vertu au reste de l'univers ? Cette race pure de cœur, transparent d'âme, trébucha peu à peu sur les cailloux vulgaires de l'égoïsme, de l'esprit de conquête, de l'envie de richesses, de la tentation d'asservissement des peuples lointains. Déçu, Poséidon jura que l'on ne l'y reprendrait plus à installer ses descendants ingrats dans un paradis dont ils ne comprenaient les merveilles.
Les atlantes commirent finalement le crime de rompre avec l'essence-même du pacte passé entre les dieux et les mortels, celui qui fut gravé au faîte du temple d'Apollon , dieu du soleil et fils de Zeus pourvu d'une beauté ravageuse, à Delphes: "méden agan", "rien de trop "; c'est à dire, garder la juste mesure en toutes choses, se contenter de l'harmonie entre la beauté et la bonté: "kalos kai agatos " ; beau et bon, cette loi aussi ancienne que la nuit des temps, fut un héritage des dieux avant de se muer en proverbe grec ancien.
Malgré l'épouvantable punition de Poséidon, l'Atlantide survécût en fragments opiniâtres. Ses éclats volèrent en des îles et pays qui soudain allumèrent des flambeaux étonnants d'intelligence: un goût tenace de perfection, l'élan vers la philosophie, le regret de la "Citée idéale" et des outils scientifiques assez accomplis pour couvrir les déserts de monuments insensés...
Qui sait: peut-être avons-nous un ancêtre atlante qui s'éveille en nos songes nocturnes et nous guide vers le paradis perdu ? Ou du moins vers les chemins de la création ! Ou encore, de façon plus romantique, sur les sentiers menant aux fameuses enceintes de terre et de mer qui,selon la légende antique, abritent la citadelle de la dernière reine Atlante: fée, sorcière, déesse, pythie, princesse au bois-dormant, comme on voudra!
Un détail afin de rassasier les esprits perplexes: le British Museum cache en ses recoins un étrange souvenir surmonté de sa bouleversante étiquette: "possibilité atlante". Cet énigmatique reflet, portant avec légèreté ses sept mille printemps, revêt la forme d' une croix ansée; humble relique façonnée dans un métal inconnu à la nuance jaune tendre...
Ni or , ni argent !
De l'orichalque ?  Le mystère déploie ses ailes !
Un si mince objet évoquant la plus magnifique des civilisations...
Tout n'est que vanité !
A bientôt, vers un nouveau voyage dans un royaume au delà du réel,

Lady Alix





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