samedi 19 novembre 2016

Florence 1460 : le rêve de Côme l'Ancien

Florence se livre tout en se dérobant.
Ses merveilles se cachent souvent aux regards trop rapides;ses romans se chuchotent derrière les pierres bosselées de ses palais aux "fronts audacieux".
Via Cavour, un prince à l'habit d'or, sérieux de figure et droit comme une épée, dévisage ses respectueux visiteurs au fond de l'austère maison qui fut sienne. Lorenzo de Médicis grimpe pour l'éternité le chemin en lacets menant vers la Crèche... Il est beau comme un jeune dieu ou comme un Médicis ! Sur les murs de la chapelle familiale, un glorieux cortège s'avance entre falaises de roches blanches, animaux bondissants et buissons de fleurs.
Vous êtes au Palazzo Médicis et la tête vous tourne.
 Le temps se fissure, un tourbillon de clameurs, de chants de liesse et de plaintes en deuil accompagne de ses échos immatériels les pas lents des promeneurs. Vous passez sous les arches de la grande cour carrée et, sans le savoir, vous vous heurtez aux fantômes fidèles des gardes invisibles qui restent aux aguets devant les statues silencieuses.
Depuis l'horrible dimanche de Pâques du 26 avril 1478 qui vit le meurtre en pleine cathédrale du plus éblouissant dieu de la jeunesse que Florence ait engendré, Giuliano de Médicis, peut-être le palais se prépare-t-il à entendre le cri de guerre gravé en boules de pierre gris-bleu sur le légendaire blason familial: "Palle ! Palle !
Pourtant, cette noble maison n'a jamais eu, en ses débuts, l'ampleur lourde et la lugubre atmosphère d'une citadelle.
Sa vocation singulière fut décidée vers 1444 par Cosimo il Vechio, Cosme l'Ancien, le légendaire "Père de la Patrie". Loin de s'égarer dans les caprices fastueux des bâtisseurs de ces monuments démesurés et solennels qui couvrirent la ville à cette époque, le maître de Florence chercha une sobriété de bon aloi;une manière d'être et non pas de paraître.
Une maison aux allures patriciennes prouvant haut et clair le goût des Médicis. Un petit palais harmonieux ne se souciant nullement de proclamer la folle et sage ascension de cette "nouvelle" famille vers une richesse presque inconcevable à l'entendement des faibles mortels.
Quel homme talentueux choisir afin d'exalter une élégance robuste éminemment florentine ? Brunelleschi, le génial, l'audacieux, l'impétueux architecte du Duomo, et de ce navire aux flancs quasi monstrueux qu'est le palais Pitti ?
 Eh bien non ! En dépit de sa fervente admiration à l'égard de l'illustre "sauveur" du Duomo inachevé, Cosimo refuse ses plans ! il sait que, pour garder l'estime des Florentins, son palais se doit de rassurer ses partisans, clients et amis. Sa maison sera le miroir tranquille et modeste d'une vie tissée de joies simples, laborieuses et studieuses.
Travail,famille et patrie ? Une devise trop facile ! Cosimo est un banquier qui n'aime rien tant que répandre son or trivial sur les artistes raffinés et affamés peuplant Florence de leurs étonnantes chimères. Le grand commerçant ne se définit qu'en aidant la création dans tous les domaines effleurés de l'aile de la pure beauté.
 L'art console; le beau transcende l'homme ordinaire en être façonné de bonté, pétri de curiosité, fasciné par un idéal frôlant le divin.
Un doux rêveur cet extraordinaire Cosimo ? Que non pas ! mais le fondateur humble et passionné de l'humanisme florentin. Poussant ses principes fort loin, Cosimo, héberge les artistes qui lui plaisent chez lui, et secourt tous les florentins. C'est un mécène et un "prince" sans titre dominant Florence de sa poigne de diplomate éclairé.
A la surprise générale, l'architecte Michelozzo, au style classique, à la ferveur antique, sera l'élu qui fera surgir via Larga un gros manoir exigeant le sacrifice de tout un quartier déjà édifié. Quand on est un Médicis, on ne compte pas ! Révolution dans l'art de bâtir ? A priori ce palais arbore, en son rez-de-chaussée, les sempiternelles grosses pierres bossues qui font frissonner de terreur les âmes romantiques, flânant devant ces murs sinistres les soirs de lune ronde. Les étages promettent mieux: voici que la pierre s'adoucit ! la lumière s'engouffre soudain dans les rangées de hautes fenêtres, on a moins pitié des habitants confinés derrière le mystère des persiennes.
Toutefois, l'impression n'est guère plaisante, cet espèce d'énorme coffre-fort ne suscite pas l'envie de se faufiler vers ses trésors. Il faut prendre son courage en patience et tenter l'aventure.
Et, là, c'est le ravissement: aussi intense que bouleversant !
 Un sentiment subtil vous saute à la gorge en un battement de cils. Ce n'est plus un gros palais sans grâce, c'est une vaste et rayonnante villa romaine qui vous accueille comme vous le méritez.
 En vieil ami que l'on s'évertue à combler du bien le plus précieux qui soit: l'art inspiré de l'antique.Vous entrez ainsi dans une cour bordé d'un cloître, de belles colonnes vous apaisent l'esprit, les blasons Médicis courant à la manière d'une frise au dessus des arches vous plongent dans le plus profond respect.
Médicis ! ce nom devient concret ! Vous les voyez ces Médicis ! et ne craignez qu'une chose: leur indifférence.
 Mais non ! Ils ont pitié de vous ! Vous devenez "voyant", la loggia de jadis s'illumine du soleil matinal; on s'y presse, on gesticule, on s'exprime avec les mains, on vante ses gains, pleure ses pertes, fiance sa fille, avoue sa ruine.
Pensif sous les plafonds peints de fresques de sa bibliothèque, l'impassible seigneur Cosimo, maigre, brun, sec, le dos déjà voûté, l'esprit songeur sur ses livres rares, peut-être le Décaméron de Boccace, peut-être un ouvrage de Platon dont il a soutenu le traducteur, le jeune érudit Ficin,écoute ce vacarme; et ne dit rien...
Son travail l'accapare trop pour descendre se mêler à cette foule. Il a tant de projets ! tant de monuments à construire ! tant de querelles à apaiser.Tant d'amour pour ces Florentins irascibles, intenables, raffinés, violents, inventeurs, audacieux, jaloux et humanistes envers et contre eux-même parfois.
Or, ce puissant seigneur "éclairé" fonde de vibrants espoirs sur son Académie platonicienne, ce cercle d'amis redécouvrant avec un indicible bonheur les leçons de Socrate, l'accoucheur de vérité.
Cosimo de Médicis est habité par une brillante vision: Florence reprenant le flambeau de l'Athènes de Périclès, de Platon, de Xénophon, de Praxitèle et de Phidias !
Ces excités de Florentins le suivront-ils dans cette utopie ? Son fils Pierre, l'invétéré malade au jugement clair et à l'ambition mesurée peut-il comprendre ce rêve ? Qui sait si seul, son petit-fils, enfant si laid, si vif, tenace et passionné, ce Lorenzo intrépide que fascine le talent des artistes, la perfection en toute oeuvre, la bravoure en toute action, l'éclat du nom des Médicis dans toute affaire, peut-être ce jeune héritier portera-t-il à son apogée de gloire et de raffinement cette Florence à laquelle il s'est voué cœur et âme. Cette Florence qui doit régner et flamboyer comme le foyer de la civilisation européenne, plus qu'aucune autre citée !
Cosimo se penche du haut de son balcon vers le jardin croulant sous les jasmins; la vue de son Hercule, fier et solide dans sa niche imposante, le guérit de ses angoisses. Oui, il se fait vieux, qu'importe ! Ce qu'il a accompli, construit, palais, villas de plaisance, couvents, hôpitaux, tout lui survivra à l'instar de ce digne Hercule à jamais gardien de sa maison. L'esprit des lieux, souffle allègre, force protectrice,intuition humaniste, palpitera même une fois envolées ses collections d'objets somptueux ou ses livres inestimables. Et sous vos yeux déférents, Cosimo de Médicis se replonge dans les profondeurs agitées de son sommeil éternel.
Vous l'y abandonnez car vous avez d'autres soucis. Vous cherchez maintenant la prodigieuse fresque des "Rois Mages" dont chaque ami Florentin vous rebat les oreilles depuis votre arrivée en ville. Le prestige des Médicis défile dans la chapelle du palais.
Vers 1460, Cosimo suggère à l'artiste Benozzo Gozzoli de faire resplendir les images naïves de ce féerique hommage de l'épiphanie; délicate évocation d'un monde mi-inventé, mi-réel, promenade harmonieuse peuplée d'êtres beaux à miracle arpentant les collines d'une Toscane éthérée, vers la Crèche défendue de remparts célestes.
 Vous cherchez et vous vous égarez !
La chapelle est-elle un mirage ? Vous revenez au jardin clos, un poème s'ébauche sous votre front fiévreux, vous déambulez sur les allées pavées de mosaïque; ce palais rend-t-il ivre ? Voilà que les sveltes beautés de marbre s'animent, voilà que vient une Madone au voile diaphane,une égérie de Botticelli,le front éclatant du feu d'un rubis, un serpent de diamants mordant son cou.
 Vous ne connaissez qu'elle, "l'étoile de Gênes." Son nom flotte sur vos lèvres, vous l'appelez, elle s'échappe, rieuse, enjouée, gracile; vous criez ! désespoir ! le silence vous répond.
 Le mur des siècles s'est refermé.
Il ne reste plus qu'à vous conduire en visiteur civilisé. Un guide très officiel se matérialise soudain ! agacé de votre désarroi, le voici tendant une main éloquente en direction de cette chapelle que vous alliez manquer.
 "Prego !" prononce-t-il assez sèchement.
Vous obéissez à ce cerbère sans protester; vous avez du goût et du cœur, qu'attendez-vous au juste ? Un vertige Stendhalien ?
Ou êtes-vous mort de peur ?
 L'ombre amère du désenchantement vous titille... On vous a tellement vanté ces fresques déroulant la somptueuse chevauchée des Médicis, rois Mages de Florence.
 Allez-vous fuir ? Non ! Cosimo sur son nuage ne vous le pardonnerait pas ! et, au dehors sa vengeance face à votre lâcheté ne tarderait guère: une pierre du palais tomberait comme par enchantement sur votre insignifiante personne. Les dés sont jetés: vous y êtes, juste à l'orée de ce qui doit ressembler au paradis.
 Que découvrent vos yeux de mortel en balade ?
Un séjour enchanteur s'élançant du pinceau plongé dans la tendresse amusée d'un artiste traquant les détails charmants, insolites, apaisants. La minutie exquise de Benozzo Gozzoli joue avec la bonne tête d'un âne feignant de ne pas prêter attention à son maître agacé; ou encore, brosse la mine perplexe d'un archer sur le qui-vive; et comment ne pas fondre d'attendrissement à la vue de cet altier canard au col vert hautain s'ébrouant dans sa mare, sans écouter un mot de l'hymne chanté par une armée d'anges aux tuniques bleu poudré d'or, vert amande et rose aurore ?
Les nuées enlèvent d'autres créatures dont les ailes crépitent au rythme de leur joie éperdue ! Bonheur: le plus charmant prince du monde porte l'étendard de sa jeunesse !
Il incarne le jeune roi Mage, Balthazar, par contraste avec les deux sévères cavaliers étalant leur superbe sur les autres pans du mur. Les trois âges de nos brèves existences, le jeune prince, sans doute Lorenzo de Médicis, étrangement blond, les traits ciselés, la silhouette élancée (l'artiste le voyait-il comme l'ange gardien de Florence ?): puis, son aîné, le Roi Melchior, forgé à l'instar de son glaive par les combats de la vie et les égarements de l'amour, tirant son charisme de sa volonté et de son honneur, fort de sa science de l'inconnu et de sa connaissance des hommes, maître de lui comme de beaucoup de choses...
Enfin, barbe fleurie et velours grenat, le Roi Gaspard, vénérable aïeul remarquable de noblesse; abîmé dans sa méditation, raidi par sa volonté de s'incliner devant le fils de Dieu avant de dévider le dernier fil de son destin. Tous trois, le chef surmonté d'imposantes couronnes, escaladent les verdoyantes collines, cheminent entre les fleurs et les fruits, les cyprès lumineux, les verts pâturages; tracent la route à une cohorte de beaux gentilshommes juchés sur de splendides montures fringantes, de serviteurs joyeux aussi minces que les lévriers tirant sur leurs laisses, et de fantassins coiffés de rouge écarlate.
L'étoile de Bethléem, tout là-haut, irradie la Crèche, et veille sur Florence...
Bouleversé par la suavité immatérielle de cette oeuvre étincelante et fraîche, vous avez envie de crier "merci" au vieux Cosimo qui, étonné, loue le ciel de rencontrer un visiteur, surgi de ce temps barbare de 2016,  assez courtois pour lui témoigner un hommage aussi franc et ingénu.
Hélas ! il faut quitter ces délices, dire adieu aux citronniers, accepter que le palais soit ancré dans le présent et soumis à des horaires contraignants (sous le nom de palais Riccardi-Médicis, il abrite la préfecture !) accepter son époque et une Florence ondoyante cachant, sous sa placide allure de musée de la Renaissance Italienne, sa fougue de citée indépendante et fière.
A l'instar de son fleuve roulant de brusques colères sous ses flots languides.
Connaître Florence en un fugace séjour ? Impossible ! Il faut revenir et l'aimer à chaque fois davantage !
 On a beau faire, Florence vous reprend toujours. Ce n'est pas une simple ville d'art.
On y sent comme une harmonie de la nature et des choses, une légèreté spirituelle descendant sur les ailes de la brise vespérale, une promesse de bonheur...

A bientôt,

Lady Alix

Florence, Palais Riccardi-Médicis,
fresque de Benozzo Gozzoli:
Le jeune roi Balthazar

                                                            Château de St Michel de Lanès
                                                         Cabinet St Michel Immobilier CSMI

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire