samedi 24 décembre 2016

L'odyssée d'un gentleman mythique dans l'Afrique inconnue


La cinquantaine bien avancée , l'impétueux coureur de brousse Allan Quatermain, dont le nom claque comme une oriflamme du Cap aux déserts de Namibie , hésite entre le repos du chasseur ou une nouvelle odyssée qui ferait reverdir sa passion d'une Afrique inconnue aux fonctionnaires de la Couronne Britannique .Ce héros modeste est un coeur sans reproches, une âme robuste.
Tranchant son chemin à coups de serpe , sans cesse aux aguets , il ne connaît qu'une angoisse mortelle : l'ennui .
Pourtant , sa maison de Durban l'attend , son fils exige les soins d'un père affectionné , ce coureur de brousse serait-il soudain obligé de tourner le dos à l'aventure , cette passion toujours renouvelée , cette fièvre rendant leur jeunesse aux plus endurcis ?
Allan est sauvé de justesse sur le pont du bateau longeant le littoral du Cap à Durban .La chance le salue sous l'enveloppe charnelle d'une paire d'inconnus en tous points remarquables .L'un fort aristocratique ,Sir Henry Curtis ; "un solide gaillard aux larges épaules .ses cheveux et sa barbe étaient blonds jaune ; ses grands yeux gris étaient enfoncés et donnaient à toute sa physionomie un cachet particulier .Il me fit penser à ces héros scandinaves dont l'histoire nous parle ."
 L'autre absolument pittoresque et extrêmement sympathique : Good !
 Qui est donc cet excellent Good ? Rien de mieux qu'un officier de marine portant son franc caractère en écharpe :
"on les reconnaît à première vue ,les marins ; ce sont des braves coeurs , ils valent mieux que les autres hommes en général .C'est la grande mer , le souffle puissant  des vents du ciel qui balayent de leur âmes les impuretés et en font des hommes plus droits , plus honnêtes que d'autres."
Ces deux perfections personnifiées s'enhardissent jusqu'à demander à leur taciturne observateur s'il a entendu parler du frère du premier ; un gentilhomme du nom de Neville, jeune homme impulsif , aventurier en chambre suivant une étrange chimère qui lui aurait valu une fortune au sud de l'Afrique si son  aîné avait consenti à l'écouter ; et , cela va de soi , à lui avancer une somme importante .
Hélas ! frère sans imagination ni pitié , sir Henry  laissa son cadet jouer les têtes brûlées et , au lieu d'argent, ne lui accorda que sa désapprobation ...
Allan Quatermain  a beau sembler absorbé par le scintillement de l'écume ,il réfléchit à toute vitesse . Osera t-il dire une vérité guère agréable ? Osera t-il répondre ? Lui seul sait que le malheureux Neville a été englouti dans la chaîne des montagnes Sulinan "au nord -ouest du pays des Makokoulombés."
Il hésite , puis raconte la légende des "Mines du roi Salomon".
L'aventure saute comme une chatte énervée à la figure du coureur de brousse transfiguré de bonheur. Du haut de ses nuées , l'impavide Ridder Haggard sourit , radieux ! à chaque réveil de son héros , c'est lui , le rêveur qui aimait l'Afrique interdite aux fonctionnaires zélés,la terre des grandes civilisations évaporées sous les déserts ,des mythes vieux comme l'aube du temps ,des poèmes farouches , des montagnes redoutables et des fauves superbement libres ,qui secoue sa léthargie d'auteur oublié; c'est lui , invisible et tout-puissant qui part en terre Zoulou vers "les Mines du roi Salomon".
Allain Quatermain , c'est le double torturé  du très honorable écrivain, fonctionnaire au Colonial Office, et dont aucun supérieur n'écoute les paroles . Son frère d'armes littéraires, aventurier épris  autant de sa liberté que des  mystères insondables rencontrés dans les montagnes et vallées , vertes ou stériles , de l'Afrique du Sud. Camouflé dans le corps d'Allan, infatigable coureur de brousse amoureux d'une reine légendaire , Sir Henry Rider Haggard, loyal serviteur de Sa Majesté Victoria Première, jubile , exulte ,et s'ébroue , l'âme délirante , en compagnie de sorciers , princes déchus , guerriers nobles et féroces, et  d'une flopée d'amantes  aussi parfaitement belles qu'irrémédiablement cruelles la plupart du temps .
Son coup d'essai , après une liste d'ouvrages atteignant un degré d'ennui inouï même chez un dévoué fonctionnaire se piquant à la fois de vertu et d'économie coloniale , fut une vague nimbée d'écume radieuse : un roman érigeant l'aventure en oeuvre d'art et les coureurs de brousse en preux chevaliers . Un livre écrit à la hâte  désordonné comme l'action , échevelé comme la vaillance , joyeux comme un collégien courant vers le premier matin de ses vacances d'été .et surtout , hymne à l'Afrique , terre des immenses épopées , l'Afrique échappant aux commerçants ,aux conquérants , aux profiteurs .
La  grand-mère du monde : Gaia !
Cette Afrique immémoriale des chasseurs noirs doués d'une noblesse incompréhensible aux conquérants anglais , c'est la seule qui compte pour le discret Sir Rider Haggard...
Ce roman "Les mines du roi Salomon" guérit son auteur de ses doutes vis à vis du barreau, et le guérit lui-même de sa lassitude tourmentée .
Sa rencontre avec l'Afrique du Sud (en 1880, il y élèvera des autruches en famille pendant deux ans) donne à sa vie le sens qu'il cherchait avec une énergie désespérée .Explorant au Zimbabwe un champ de ruines prouvant l'existence voici plusieurs milliers d'années d'une civilisation des plus raffinées , Sir Rider Haggard reçoit la révélation d'une fabuleuse tradition : celle du royaume d'Ophir , pays débordant de pierreries, roulant l'or en ses rivières et gorgeant le roi Salomon de ses merveilles .
Son esprit s'échauffe , son imagination emporte les digues de la bienséance , un nouvel homme naît : l'auteur d'un des romans les plus populaires de tous les temps :
"Les mines du roi Salomon" .
D'autres suivront ,emplis de frénésie hallucinée, écrits avec l'encre bleuâtre du surnaturel . Mais , plus qu'au célèbre "She", récit frappé du sceau de l'impossible, roman incantatoire inventant l'incomparable Ayescha, meurtrière de son unique amour ,et cloitrée par  désir d'expiation  derrière les murailles de sa citée fantastique ,au coeur de l'Afrique inviolée, c'est au premier livre que le public reviendra .
A l'aube de 2017,sa sève reste vivace, sa séduction intacte , sa fougue adolescente et son réalisme sans failles suscitent un éternel engouement .
A priori la recette paraît élémentaire : bons et méchants  nettement définis, (de façon à éviter migraines et réflexions philosophiques agaçantes aux lecteurs) , exotisme original , périls en pagaille, combats à outrance et découverte du trésor sur fond d'effroi indicible ; l' épouvantable silhouette d'une immonde magicienne sautillant ça et là afin d'ajouter à une couleur locale assez éprouvante, même pour les caractères doués d'un minimum de sensibilité .
Toutefois, la poésie limpide comme l'eau, et la rugueuse franchise, allégeant l'intrigue et la libérant des préjugés faciles, n'appartiennent qu'à Ridder Haggard .
C'est son blason d'humaniste !
A l'instar de son. héros buriné , attendrissant et admirable , celui qui , au début de l'aventure ,raconte, à ses nouveaux amis anglais, le récit bouleversant d'un voyageur portugais, mort dans ses bras trente ans auparavant .
 Cet homme , José da Silvestra, marchait sur les traces de son ancêtre , un illuminé qui laissa  trois siècles auparavant pour tout héritage un bout de linge portant le secret du trésor de Salomon .
Ayant échoué dans sa quête, mais croyant encore fermement à cette fable ancestrale  et sentant son âme s'envoler ,l'aventurier portugais glissa cet inestimable chiffon entre les doigts tremblants d'Allan Quatermain .
Puis, murmura dans un ultime effort, cette injonction qui n'eut guère d'effet sur le moment :
"Ne donnez cela à personne .Tâchez d'aller là-bas vous-même; celui qui réussira sera le plus riche du monde ".
Plus ébranlé qu'il ne voulait se l'avouer , Allan , après avoir rendu au pauvre voyageur les devoirs qui s'imposaient , fit traduire par un "vieil ivrogne de Portugais" les indications presque effacées couvrant le minable tissu .Le résultat fut si bizarre qu'il ne put s'en séparer ! depuis trente années , le coureur de brousse garde la copie de ce testament dans son portefeuille ! sage précaution ou prescience géniale ?
En tout cas ,ce document , à la fois carte rudimentaire et confession ahurissante ,est liée aux aventures du frère de ce Sir Henry tuant son prochain par sa prestance distinguée .Or , le rusé Allan Quatermain ,possède à l'instar de son frère spirituel Ulysse roi d'Ithaque , une bonne réserve de tours dans son sac. D'abord , le conte pour grands enfants ! une excellente manière de ménager la surprise finale et d'inciter le magnifique Anglais à s'élancer vers l'Aventure de sa vie, et , sans nul doute , celle de son guide sans peur ni reproches .Oui , martèle ainsi , Allan,récitant par coeur un texte lu et relu durant trente ans :
" De mes propres yeux , j'ai vu les diamants amoncelés dans la chambre des trésors de Salomon , derrière la Mort blanche ...Que celui qui viendra suive la carte ; qu'il fasse , à travers la neige , l'ascension de la montagne de gauche , jusqu'au mamelon au côté nord duquel se trouve la grande route de Salomon" .
 Il faut aussi tuer la sorcière Gagoul , prévient Allan . Qui est-elle au juste ? les trois amis l'ignorent . Hélas ,ils le découvriront bien assez tôt ...Sir Henry Curtis hésite à croire cette histoire , on le comprend . Seulement voilà , son frère , sir Neville y a cru lui ; au point de tenter  voici deux ans une équipée vers les montagnes de Suliman. Allan le tient de la bouche -même de son serviteur indigène , Jim qui n'en menait pas large ...Compatissant à l'égard de ce brave garçon , Allan s'empressa de griffonner à l'attention de ce fou de Neville deux lignes interprétant en hâte  le testament Portugais :
"Que celui qui viendra ,fasse l'ascension à travers les neiges de la montagne gauche de Phéba ..."
Ensuite , le vide , le silence ! Que faire ?
 Sir Henry Curtis n'hésite pas : en route vers l'incertitude absolue ! Il doit cela à son frère; et Allan ne peut subsister sans s'abreuver du suc des grandes Odyssées. Good, ce valeureux officier ,est déterminé à lever les rochers afin d'en arracher les mystères . Ne manque qu'un équipage , char tiré par des boeufs inoculés contre la pneumonie selon une méthode infaillible ( un bout du poumon d'un animal mort de cette maladie est  introduit dans  une fente de leurs queues ),un serviteur fidèle , hottentot, agile et malin comme trois singes , et quoi encore ?
Quelque chose ou plutôt quelqu'un ressemblant à s'y méprendre à l'appel du destin : un seigneur de haute taille , noble allure , regard d'une acuité redoutable ,un homme princier par nature ,se présentant comme un Zoulou qui n'appartiendrait pas tout à fait à ce peuple . Comment engager un pareil monument de beauté virile et de force intimidante en guise de domestique ? L'homme insiste et prétend se nommer Umbopa .
Le trio de nouveaux amis n'est pas dupe ; cet Umbopa a besoin de leur expédition dans un but précis .
Mais , à Dieu va ! d'ailleurs le majestueux domestique amateur les rassure d'une phrase ; il sait où ils font la folie d'aller et pourquoi . La peur ne l'effleure nullement ; en sage formé par les rythmes harmonieux de la puissante nature , ce prince hiératique a ces mots qui ruissellent comme les vers d'Homère :
"Qu'est-ce que la vie pour que nous en fassions tant de cas ?C'est une plume qu'un souffle entraîne, une semence emportée ça et là ; parfois elle se multiplie ici-bas, et parfois elle se développe dans un monde meilleur. Une semence voyage un peu plus, une autre un peu moins.Ensuite , il faut mourir; au pis, nous ne pouvons que mourir un peu plus tôt .J'irai avec toi à travers le désert ,mon père, à moins que le mal ne nous fauche en chemin .
Qu'est-ce que la vie ô blancs ?
Quel est le secret de la vie ?
Vous restez muets ,ô blancs !vous l'ignorez !
la vie ! c'est un vers luisant qui brille dans l'obscurité et qu'on ne trouve plus dès que le jour paraît ; c'est une ombre qui flotte sur le gazon; le soir ,elle a disparu ."
Fascinés et surpris , les trois blancs adoptent ce poète noir , et ,avec force armes et une poignée de bagages, parviennent à atteindre les limites des régions dûment explorées par les aventuriers de jadis.
Devant eux s'ouvre ,ce qui existe peut-être encore de nos jours,
un monde minéral ,vide de présence humaine , borné en ses confins par une chaîne montagneuse aride et rébarbative . Les avants-postes de l'enfer...
Les ennuis commencent à la vitesse d'un vol de faucon .Chaleur de plomb en fusion, soif de chaque instant , marche forcée dans un nuage de mouches .Du haut du ciel , un ange veille : le fameux José da Silvestra rappelle à ses suiveurs en proie aux tourments abominables du désert que sur la carte tracée de sa main tremblante figurait une mare patientant au flanc d'une colline .
Trois siècles ont coulé ,l'eau peut-elle dormir en paix ? Miracle ! La mort recule face à une piscine bourbeuse installée à l'endroit exact indiqué sur le misérable chiffon !
Ensuite déferle l'épreuve du froid , la traversée de congères de neige , de murs de glace , et, au moment où l'âme épuisée ôte toute endurance au corps , la délivrance : l'arrivée dans un paysage de "verts-pâturages , de bocages frais ! Le" séjour de la paix et du bonheur " ?
 Pas le moins du monde ! c'est l'horreur qui vient à leur rencontre ...
Sauvés une fois  grâce au dentier du brave Good , sauvés deux fois par les ruses d'Allan , sauvés trois fois  par  la bravoure de Sir Henry , prisonniers d'un roi meurtrier gouvernant par la terreur , libérés par les partisans de leur domestique Umbopa soudain révélé vrai roi de ce peuple martyr ,les trois amis vont de batailles en émotions ; sans oublier les retrouvailles inopinées avec Sir Neville , l'incorrigible, l'idéaliste frère  du raisonnable Sir Henry Curtis .
 Aux grands rêveurs de suivre les ultimes pérégrinations des hardis voyageurs , tour à tour adulés à l'instar des dieux revenus  de leurs royaumes lointains ou enfermés vifs dans les entrailles des "Mines du roi Salomon" , quelque part dans les "Vertes collines d'Afrique"...
Noël ranime la fraîcheur de nos utopies , pourquoi ne pas suivre Rider Haggard , écrivain puisant aux sources du merveilleux et navigant sur le fleuve humain ,voile levée vers l'Afrique idéale, mémoire du monde , berceau de nos songes ?

Rendez-vous à l'aurore de l'an neuf , peut-être en compagnie d'un poète ,
je vous envoie un bouquet de voeux,

Lady Alix


                                                                                            Château de St Michel de Lanès
                                                                                           Cabinet St Michel Immobilier CSMI

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