samedi 7 janvier 2017

Un poète grec au coeur indompté

La Grèce a été défendue par ses fils depuis les premières aurores se levant sur ses îles et ses montagnes baignées du chant d'Homère .La mer est musique dans ce pays divin , les mots sont fleuves fougueux , la parole ,source de vie , de bonheur , de chansons .
Le coeur s'épanouit, s'épanche  en poèmes, et le poète grec , celui qui est enthousiasmé par les dieux , selon la théorie de Socrate ,est le chevalier éternel de sa patrie .Au sein de cette foule immense , de l'humble chant des rébetika aux incantations magnifiques de Georges Séféris ,un homme , pur , altruiste , ailé et farouche incarne l'engagement inspiré .Ce ténébreux , cet inconsolé,  cet ange déchu  ce guerrier à l'armure de flamboyants poèmes, c'est Yannis Ritsos  qui vit le jour en 1909 dans une citée de roches roses en Laconie ,et affronta les portes de la mort en 1990.
Qui connaît ce poète en France ? Un aréopage d'intellectuels ? Ou tout simplement une poignée d'êtres sensibles ayant la Grèce nouée à l'âme comme une déesse -mère . La Grèce dite classique n'existe que dans les leçons classiques , la Grèce n'est pas classique , le grec d'hier ou d'aujourd'hui n'est pas classique  ! il est  lumière  nous enveloppant de sa force vive, musique sonore ou suave , inspiration nimbant nos désirs de beau et de bon . Baudelaire disait que tout homme bien portant pouvait se passer de nourriture durant trois jours , de poésie jamais .La Grèce , celle d'Aphrodite ,de Zeus , d'Athéna, d'Ulysse , de Circé et de Pénélope, de Minos et de Pasiphaé , de Séféris , de Cavafy , de Ritsos ,  des ancêtres  Hésiode et Homère , des dévorés d'amour, Théocrite et  Sapho , la Grèce du temps où la gloire quittait lentement Périclès,et  celle bouillonnante de cet an 2017 qui commence ,est notre poésie ; notre envol vers le bleu de l'âme planant sur les eaux de la méditerranée .
Et Ritsos avec la ferveur sublime et évidente de son long poème"Grécité" en a dessiné le beau visage à l'ovale ciselé de douleur et d'amour :

"Dans ce pays , le ciel ne diminue jamais un seul
                                          instant la flamme de nos yeux
 dans ce pays , le soleil nous aide à soulever le
                                                                           poids

De pierre que nous avons toujours sur nos épaules
Et les tuiles se brisent net sous le coup de genou
                                                                  de midi
Les hommes glissent devant leur ombre
Comme les dauphins devant les caïques de
                                                                    Skiathos
Et leur ombre devient un aigle qui tient ses ailes
                                    dans les feux du couchant
Et se penche ensuite sur leur tête en songeant aux
                                                                          étoiles
Quand ils se couchent sur la terrasse aux raisins
                                                                  secs et noirs ."

Yannis Ritsos , poète fait homme ,grec avant tout , tira de son fourreau spirituel ces vers étincelants comme une épée en flamme :

"Ne pleure pas sur la Grèce
Quand on croit qu'elle va fléchir ,
Le couteau contre l'os et la corde au cou
La voici qui de nouveau s'élance , impétueuse et sauvage ,
Pour harponner la bête avec le trident du soleil ."

Chevalier adoubé par son propre combat , armé de sa certitude amoureuse pour la liberté grecque , le poète, proche du mouvement communiste , fut meurtri de nombreuses fois. Enfermé  entre 1948 et 1950 dans ces camps qui métamorphosèrent les îles rêvées en séjours infernaux ,Ritsos resta  musique , passion , harmonie . C'est ainsi qu'il s'éleva au dessus des tourments ,qu'il refusa l'amertume , qu'il regarda en face l'espoir poindre matin , après matin ,en griffonnant ses poèmes sur des bouts de papiers, des carnets  ou des paquets de cigarettes .
Il tiendra son "journal de déportation ", vrai sauvetage en poésie ,lui redonnant la force de survivre au cauchemar établi sur l' île de Limnos, rocher stérile en mer Egée .Un avant-goût du dénuement terrible qu'il endura ensuite à Makronissos, île déserte, non loin du Cap Sounion, utilisée par le gouvernement d'alors afin de forcer les prisonniers communistes à se repentir concrètement de leur mauvais choix politique ...En dépit des horreurs quotidiennes , Yannis Ritsos ne cessa de lutter par la magie de son art . La poésie victorieuse de la souffrance , de la torture de la faim , de la blessure de la soif , de l'ignoble et inutile corvée des pierres charriées sous le fouet .
Chaque poème sculpte l'intolérable d'une lame précise , chaque poème livre la réalité sans plaintes, sans rien d'autre que l'envol d'une âme au dessus de l'insoutenable . Une souffrance dénoncée sans haine , une douleur pudique qui transperce bien plus qu'un océan de clameurs :
"5 février 1950, camp de concentration , Makronissos,
Où finissent-ils ces barbelés ?
Les escargots rampent sur les vêtements des tués .
Et pourtant nous ne sommes pas venus au monde
seulement pour mourir .
Puisque au lever du jour
ça sent l'écorce de citron .

14 mai 1950
Nous sommes habitués aux mouettes
elles n'apportent pas de message
elles plient et déplient leurs ailes
comme si elles ouvraient et fermaient les volets
d'une maison vide .
Nous sommes habitués aux nuits sans sommeil
au sommeil entrecoupé de vitres brisées
aux infirmes et aux béquilles
aux ordures sur le rivage
aux miches de pain jetées à la mer
aux épluchures de patates pendues aux rochers
comme des intestins arrachés
à l'ombre d'un nuage face au cap Sounion
au son de la chaîne qui tombe le soir dans l'eau
nous sommes habitués à ce qu'ils nous oublient."

D'où venait-il ce être pur qui portait mille vies au profond de son regard ce poète fragile et invulnérable , ce roseau ne rompant jamais ? D'une terre antique, la fameuse Laconie , région que l'on croirait à priori peu propice aux poètes . Et d'une ville enlevée l'espace de trois ans, après un siège cruel, vers 1255, par Guillaume de Villehardouin ; ce Franc , prince d'Achaïe, qui en héritier de son père Geoffroy , s'évertua à  donner une civilisation franque à la Morée , bâtit la citadelle de Mystra et en couvrît la montagne de tours offertes à ses chevaliers . Monemvasia, ville natale de Ritsos ne mérita pas le titre de Florence de l'Orient , couronne décernée à la belle  Mystra  .
Toutefois cet austère promontoire ,débordant en terrasses abruptes de sa muraille naturelle, fut le port de prédilection des navigateurs et conquérants déferlant d'Orient et d'Occident .Son vin étendit sa renommée grâce aux cépages mythiques de Malvoisie .Citée emportée sans peine par l'empereur de Byzance en 1259 , puis tombant en 1464 dans l'escarcelle de la puissante Venise, sous l'égide Turque de 1715 à 1823 , Monemvasia ,( mona embasia en grec :la seule entrée ) est grecque car elle a voulu l'être par dessus-tout.
Citadelle ouverte ,ville minérale , elle reflète l'image idéale d'un port taillé au creux de ses  pierres d'or ,veillé de ses vagues violettes à l'immémoriale beauté .La ville parfaite pour un poète marchant sous le ciel étoilé ! la citée parfaite pour un combattant de la liberté !
Yannis Ritsos naquit à l'instar d'un prince héritier , enfant choyé au coeur d'un vaste domaine . Enfant courant sur les collines hérissées de vignes , arrondies de bosquets d'oliviers , royaume immense et minuscule encerclant un manoir que n'aurait pas renié Ulysse lui-même .
Ce paradis à l'abri des convulsions du monde n'était qu'un leurre.Les fortunes s'envolent comme les hirondelles à l'automne,la tendresse familiale meurt,et l'enfant qui se croyait prince devint un orphelin de mère et un écolier appauvri.Voilà Yannis chassé du domaine de son enfance par la ruine annoncée. Son père a trop perdu au jeu , la chute est irrémédiable .
Le destin rayonnant s'est changé en tragédie .
Athènes ne l'attend guère . Le pays est secoué par un désastre économique et les débuts de la dictature du général Pangalos . Pire encore : le beau Yannis souffre de tuberculose , mal rongeant sa famille. Avec l'énergie de ceux de son peuple , le jeune homme lutte , s'instruit  et ne se décourage pas en dépit des rechutes de sa maladie .
Ses vingt ans le prennent par surprise , ne se sent-il déjà aussi  ancien que la Grèce elle-même ? Que peut-il espérer , pauvre , faible , démuni du sens de sa propre vie ?
Or les dieux comptent sur lui !
On l'envoie croupir au fond d'un sanatorium , il croit que c'est la fin , c'est le réveil ! le miracle d'une révélation ! l'amour , la poésie , et la révolution ! rien n'est inaccessible quand on sent des forces neuves croître sur un terreau amoureux ...
Le cercle étroit du sanatorium se dilate au point de devenir un univers où se croisent rencontres , idées , espoirs , écriture . Surtout écriture .
Les mots coulent comme un torrent , les mots chantent , les mots exaltent , les mots dénoncent . Les mots accusent : en Crète , en proie aux indignes traitements de son nouveau sanatorium , Ritsos oblige l'administration à regarder la réalité épouvantable du quotidien : saleté et indifférence ...  Les mots gagnent la partie : on écoute le jeune homme , les infortunés malades sont sauvés , envoyés dans des services plus humains .
Yannis Ritsos s'est enfin trouvé . Il a une vocation sur Terre . Une ? Plutôt deux qu'il tentera d'accorder sans faille : création  pure et engagement solide au service des abandonnés de la vie , poésie et solidarité .
Son oeuvre dépasse l'imagination , parfois rocailleuse , nette ,à l'instar d'un rempart découpé par le soleil de midi .Souvent, pareille à une mer éclairée d'un champ de lumière diaphane sous la lune d'été. Ou radieuse , éclatante , ondoyante comme les sources qui au printemps s'échappent sur l'herbe des prés et font s'épanouir les fleurs sauvages .
Jaillie des vingt-huit ans du poète, en 1936 ,"la symphonie du printemps" chante l'éternité de l'éphémère , la gloire de l'âme accordée aux rythmes de l'univers en expansion perpétuelle .
 Poème foudroyant né d'une âme foudroyée de joie d'être au monde , Poème débordant d'espoir , lyrique , limpide ;doué du pouvoir de ranimer les amours dormant en un gouffre infini, tout au fond de notre coeur fermé à double tour .Il est impossible de lire quelques vers de ce poème halluciné sans avoir l'incroyable sensation de ressusciter de son fatalisme lâche , de son désespoir inutile .
Adossé à un présent empli de tumultes , de douleur populaire , de tourments familiaux , le poète brise les chaînes du malheur . Tremblant de l'ivresse amoureuse , il écrit sur l'abîme et jette sa passerelle de l'autre côté , là où la Grèce et l'amour se confondent , sur les sables blonds où Nausicaa écoutait sans peur Ulysse, ployé devant sa beauté .
Il est doux d'écouter nous aussi ces vers d'amour et de folie :

"L'amour
plus grand
que le silence
d'un pont relie Dieu à l'homme
et comble l'abîme infini
d'ailes et de fleurs .

Amour Amour
tu ne m'avais pas offert à moi
la moindre miette de lumière pour mon souper .

A jeun nu et sans larmes
j'errais ça et là sur les cimes
et mes yeux inflexibles je les attachais
dans les cieux
quêtant ma récompense
du silence et de la chanson .

J'étais si pauvre Amour
si pauvre
que je n'avais pas en mains une caresse
pour acheter mes heures
que je n'avais pas un baiser pour monnaie
à donner au capitaine fantôme
pour qu'il me fasse passer sur la  rive opposée .

toute ma vie je la dilapidai
excavant le désert
et attendant sans que je le sache
la semence de tes regards .

Ce même amour de la vie merveilleuse, de la vie irréfragable ,Yannis Ritsos le tisse avec une ardeur contagieuse en 1968, dans ses "dix-huit petites chansons de la patrie amère "qui furent un cadeau pour Mikis Théodorakis . Cette fois , le poète était enfermé dans le camp de l'île de Léros , non loin de Patmos qui fut , selon la légende , l'ultime refuge de St Jean . Mais , Léros était au contraire le triste rendez-vous des cruelles épreuves imposées aux déportés .
Ritsos brasse la vaillance grecque de tous les temps , scande grâce à ses vers l'héroïsme des humbles , des guerriers patriotes qui s'acharnèrent à lutter contre les conquérants turcs ; ces pallikares , ces klephtes surgis des montagnes comme les aigles ,s'enlevant sur les ailes de leur orgueil farouche , faisant parler la poudre et danser les balles .Il s'agit d'un symbole , passé et avenir se mêlent dans un soleil invincible . Ritsos ne cesse de chanter sa patrie en pallikare de la poésie , et il me semble juste de clore cette esquisse de cette épitaphe tirée de ses "dix-huit chansons " pour une Grèce immortelle :

"Le pallikare qui est tombé avec la tête haute
la terre humide ne le recouvre pas , ni le vers ne le ronge
Une aile sur son dos , la croix , il aspire aux cieux toujours
où il se mêle aux aigles nobles et aux anges dorés ".

Comment se passer de la voix de ce poète absolu ?

A bientôt !
Lady Alix

Le poète Yannis Ritsos âgé de 25 ans

                                                                                            Château de St Michel de Lanès
                                                                                           Cabinet St Michel Immobilier CSMI
                                                                                         

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