lundi 27 mars 2017

Intrigues féminines à la cour de Bonaparte

Le premier consul ! seul Napoléon incarna la gravité empanachée de la fonction ; lui seul resplendit de la sévérité austère de ce rang suprême . Statue vivante de la grandeur de l'état , aigle planant au dessus des humbles volatiles afin de les diriger, guider, mâter, éduquer, le conquérant au regard sombre avait toutefois un talon d'Achille .
Sa famille ! ou plus exactement les femmes  du clan Bonaparte : ses terribles soeurs, sa mère dictant sa loi et se mêlant de tout !
Pépiantes, volages, odieuses et impérieuses, habitées par la jalousie la plus féroce; l'une, Caroline, belle à damner toute la grande armée, l'autre, Elisa au tempérament encore plus cinglant que son puissant frère, ces volcaniques Corses soufflaient le chaud et le froid sur l'élégante société parisienne. Cette cour  consulaire formée de "parvenus et d'aristocrates "soumis" faisant contre mauvaise fortune bon coeur, vibrait de l'écho retentissant des tragédies du clan Bonaparte .
Une dame échappée au monde ancien goûtait ainsi avec une bonne humeur fort contagieuse le comique insensé de ce théâtre permanent. C'est l'auteur anonyme des "Mémoires d'une femme de qualité sur le consulat et l'empire".
Ravissante, moqueuse, mystérieuse, Olympe, ce prénom admirable restant l'apanage des demi-déesses, nous livre de délicieux secrets et entend que nous la considérions à sa juste valeur.
Tombée par hasard au sein de cette cour de parvenus, elle demeure une aristocrate ironique et intègre. Nul ne saurait la circonvenir et surtout pas le premier consul dont elle décrit savamment les colères ! Rien n'échappe à son aimable médisance; rien n'altère son jugement d'aristocrate de souche immémoriale. Rien , sauf une faiblesse de coeur ...
Olympe, comtesse de D, invariablement de blanc vêtue, a beau être en puissance de mari (un goujat qui, en guise de cadeau de noces, lui présente l'enfant né de ses amours ancillaires) ses sentiments l'entraînent du côté d'Eugène de Beauharnais. Soit le plus bel homme de la cour et ,ce qui fait se pâmer les dames, beau-fils du premier consul .
Ce dandy, d'avant l'invention de cette race singulière, ne cache pas son engouement pour cette ensorceleuse tout juste présentée à sa mère et à sa soeur .
Il la poursuit comme il se doit; d'abord  à l'aide d'un bouquet exprimant une déclaration parfumée, puis avec force lettres vantant la perfection de ses charmes (ce dont la coquette est déjà persuadée !) et pour finir en invoquant un étrange hasard qui les amène tous deux à se retrouver au palais des Tuileries où le premier consul et son épouse ont investi les appartements de l'infortunée famille royale. Or, la mystérieuse aristocrate, tout en truquant sa date de naissance afin de paraître d'une jeunesse quasi éternelle (on la comprend si bien !) se souvient assez de l'ancien régime pour éprouver un malaise légitime en saluant Joséphine installée à la place de Marie-Antoinette.
Mais, comment résister à ce bel Eugène ?
Tant pis pour le sacrilège ! l'amour rebelle est le plus exigeant des maîtres ! surtout quand votre époux vous considère à l'instar d'un meuble estampillé. Olympe joue avec le feu de la passion : son lien  naïf s'embrase ...
Le résultat ne tarde guère : soupçonnée d'intriguer en faveur des Bourbons, la comtesse s'attire les foudres du premier consul qui s'interroge sur ses rendez-vous quotidiens avec son beau-fils. Corruption, traîtrise ou galanterie ?
Que cherche donc cette aristocrate incapable de feindre une déférence de bon aloi vis à vis des propres soeurs du premier personnage de la France ?
L'esprit méfiant du général Bonaparte s'agace aussi de l'amitié pour le moins fervente qu'ose étaler le général Savary (aide de camp du premier consul ) à l'égard de cette Olympe , sa protégée, ou peut-être davantage, qui sait ... Il est temps d'éclaircir ces situations fausses.
Cette Olympe de D est sûrement une espionne royaliste furetant dans les jardins du palais  en comptant sur ses charmes  afin de pervertir l'inconscient Eugène de Beauharnais .
Or, le général oblige sa cour à observer un air de décence ; le libertinage cultivé sous l'ancien régime ne peut corrompre de son parfum moisi l'atmosphère pure et franche soufflant, selon sa volonté, dans les couloirs du palais .La malheureuse Olympe, présumée coupable de crimes imaginaires, est condamnée à subir un examen en règle.
Le ciel lui tombe sur la tête !
Toutefois, il faut tout un protocole avant d'être entendu par Bonaparte.
Hortense de Beauharnais qui a beaucoup d'amitié pour cette Olympe, jeune femme de son âge, privée  à son instar de l'amour conjugal et si passionnément éprise du bel Eugène, son frère adoré, lui prodigue dans un "billet" ses précieux conseils :
"Le billet m'annonçait que j'eusse à bien préparer mes réponses, car Napoléon paraissait très prévenu contre moi. Je fis, avec une sévérité scrupuleuse,  mon examen de conscience politique;  je n'y trouvai que des mots suspects, des regrets excusables ."
Olympe a surtout conscience de ses attraits !
Le premier consul est infiniment sensible à la beauté féminine !
Se mettre en valeur devient un devoir de soldat affrontant l'ennemi .aucune accusation ne tiendra face à une jolie femme en pleurs:
"Ma terreur ne m'empêcha pas de donner tous mes soins à l'arrangement de ma parure ; sur mon passage j'épiai tous les regards pour savoir si j'avais réussi à me faire belle : je recueillis quelques sourires encourageants ."
Le grand homme adore se faire désirer. Olympe patiente plus morte que vive. C'est sûr, "l'Ogre de Corse va la dévorer !
Soudain un bruit de bottes, une porte qui s'ouvre sans douceur, c'est le terrible général !
La jeune étourdie suivant les modes, l'arbitre des élégances du faubourg saint-Germain, cette frivole et charmante Olympe de nous brosser aussitôt un portrait vestimentaire du premier consul. Pour cette Parisienne, l'habit passe avant l'homme, peut-être le trahit-t-il !
Voici donc sa première impression de Bonaparte :
"Il était vêtu d'un frac militaire vert , sans aucun autre ornement que deux grosses épaulettes d'or; il portait un gilet de piqué blanc, un pantalon vert, et des bottes à retroussis jaune."
L'ensemble évoque assez un perroquet chatoyant, mais la mine furibonde de l'homme gâte ces belles couleurs ! Olympe tremble au point de perdre son habituelle assurance de jolie femme et d'insolente pleine d'esprit.
Va -t-elle s'effondrer aux pieds de ce Corse prêt à la châtier, à l'envoyer au bagne ?
Heureusement, elle trouve la bonne formule au bon moment et flatte Bonaparte en désarmant sa colère :
"Ah ! j'éprouve à votre approche ce que vous inspirez à tous vos ennemis, la terreur ."
Le premier consul en profite tout de même afin d'accabler l'ingratitude notoire des nobles complotant contre sa personne. Comment ces gens osent-ils oublier que c'est à lui seul qu'ils doivent leur retour ?
Sa voix s'enfle de rage et Olympe ne sait plus si elle sortira indemne de ce fatal entretien .
Voilà maintenant que Bonaparte l'interroge brutalement sur une question d'ordre très intime .Or il n'a pas l'air de s'en douter :
"De quoi parliez-vous donc à mon beau-fils ?"
et l'amoureuse Olympe rougissante et pâmée de s'écrier sur un ton passionné :
"Ah ! certes, monsieur, pas de politique !"
Cette fois, la victoire lui est acquise : le premier consul s'apaise en dissimulant son fou-rire .
Tout est bien dans le meilleur des mondes:
 il croyait avoir affaire à une traître, il tombe sur une amante évaporée ! par contre , cette jeune femme mérite un beau discours assorti d'une leçon de morale conjugale. Olympe retranscrit l'un et l'autre avec tant de précision et de naturel que tout cela sonne vrai .
On s'imagine écouter religieusement le général Bonaparte , on est sous la domination de son regard chargé d'orage, de ses gestes autoritaires fustigeant la timide visiteuse. Qu'exige le premier consul ?
D'abord un peu d'ordre chez ces aristocrates récalcitrants qui ont le front de s'agiter dans son dos :
" Ecoutez-madame, je ne veux en France  ni jacobins ni royalistes : malheur à qui travaillera pour l'anarchie ou la couronne, je ne les séparerai pas dans le châtiment ."
Olympe courbe sa jolie tête sous ces paroles sentant déjà un monarque absolu ...
Ne perdant jamais son esprit mondain, elle susurre un mot prouvant son entière (et nouvelle ) obéissance, sa profonde soumission, son repentir de ses impertinences inconsidérées.
Qu'est-elle sinon une humble femme aux pieds de cet homme extraordinaire ?
Là aussi , on croit entendre la petite voix flûtée  d'une redoutable ensorceleuse :
"Ma foi, monsieur, je vous jure de ne plus ouvrir la bouche qu'à bonne enseigne et de demander à la prudence des avis qu'elle ne me refusera pas ."
Mais Olympe n'en a pas terminé.
 Bonaparte lui rappelle ses devoirs sans prendre de gants :
"Je conseille à votre mari de s'occuper un peu plus de vous et vous ,madame, de vous occuper un peu moins d'un autre ."
L'audience s'achève sur cette flèche assassine ...
Consultée ensuite, Joséphine propose à Olympe un excellent moyen de se concilier les faveurs de son bouillant époux. Il faut charmer ses soeurs ! ce n'est pas une mince affaire tant ces dames sont pimbêches !
Hortense de Beauharnais, fiancée contre son gré au frère de son beau-père, le triste Louis Bonaparte, la plaint de tout son coeur .
Vaillamment, Olympe distribue sourires hypocrites et affables compliments à l'enjouée Caroline Murat, à la revêche Elisa Bacciochi et à la terne épouse de Joseph Bonaparte .Madame Mère est remise à sa place de bonne ménagère corse ! de sa petite voix cristalline, l'odieuse Olympe nous en fait un portrait trempé dans l'acide :
"Nous allâmes chez la mère du premier consul. Dès l'entrée , une mesquine économie frappa mes yeux ; jamais on ne vit laquais plus mal vêtus, meubles plus ordinaires et apparence plus bourgeoise
Madame Bonaparte la douairière avait un reste de beauté ; elle parlait mal le français, s'aidant de quelques mots corses que je comprenais à cause de mon séjour en Italie .Cette dame comptait peu sur la durée de la fortune de son fils, aussi s'occupait-elle d'arrondir au plus vite la sienne ."
Quelle adorable perfidie de la part de notre Olympe ! mais quelle lucidité de jugement !
En guise de récompense de ses efforts diplomatiques, l'insolente se donne le plaisir de livrer à la postérité le récit d'une dispute épouvantable qui ébranla le clan Bonaparte et secoua de rire toute la cour.
Un séisme familial dont le coupable fut un châle ! un simple châle venu d'Orient .
Accessoire indispensable afin de préserver de pneumonie les décolletés extrêmement risqués des élégantes, le châle s'enroulait avec grâce en annonçant le degré de richesse ou la finesse du goût de sa propriétaire .Inoffensive en apparence, cette parure soyeuse suscitait  une insatiable convoitise chez les têtes folles ayant la prétention de lancer les modes .Malgré son habileté à s'élever au sommet du pouvoir , Napoléon ne gouvernait guère les coquettes invétérées de sa famille.
L'histoire cocasse raconté d'une plume alerte par  la "détestable" Olympe le prouve dans un éclat de rire:
"Un beau matin, arriva chez Mme Murat, un marchand arménien apportant avec lui un châle de Cachemire bariolé de rouge et d'or, chargé de bouquets énormes, d'un goût affreux, mais étrange, mais extraordinaire, et par conséquent d'un prix fou ."
Cela devrait être un menu événement ; cela se transforme en tragédie:
aussitôt  Caroline Murat supplie son époux ! en vain ! quel radin, mon Dieu !
Sur ces entrefaites, cette chipie d'Hortense de Beauharnais avertit sa mère,Joséphine, incontestable reine des modes qu'un trésor risque d'être acquis par sa belle-soeur détestée.
Joséphine met toutes ses forces dans la bataille, court après l'argent car l'affreux marchand exige la somme inconcevable de 15 000 francs ! la rusée Créole l'emporte à 14 000 ! ce qui est bien cher payé pour s'offrir la joie divine de voir mourir de rage Caroline Murat dépossédée de son caprice de châle dispendieux .
Attisé par la perfide Elisa Bacciochi, relayé par l'autoritaire Madame Mère furieuse de la méchante farce jouée par sa belle-fille ,Joséphine, à sa Caroline chérie, le combat reprend de plus belle .
Ces dames s'invectivent, s'égarent, jurent de s'assassiner et, pire, de plus jamais se fréquenter .
C'est la pagaille dans toute sa splendide effervescence !
La cour se tord de rire, les ambassadeurs étrangers, hilares, envoient dépêches sur dépêches.
C'en est trop, le premier consul excédé entre en scène :
"Le vainqueur d'Arcole, des pyramides , de Marengo, va d'une femme à l'autre sans rien gagner, il prie, presse, sollicite, on finit par l'accuser d'être partial .Joséphine se lamente, se concerte avec Hortense; Mme Murat se désole, sa mère aussi ...l'intérieur des Tuileries ressemble à un enfer ."
Tout d'un coup, le général Bonaparte comprend que le ridicule tue !
il hausse le ton, menace , promet que son épouse ne se réchauffera plus de ce châle maudit et la comble d'un inestimable collier de perles . Puis, soupire devant ces dépenses absurdes et oblige Joséphine à se présenter courtoisement chez Madame Mère .
La paix renaît tant bien que mal ,rancunes et grognes poursuivent leur petit bonhomme de chemin , mais en silence ...Sous les cendres , le feu des disputes s'active ...
Tant pis , déjà "Napoléon perce sous Bonaparte ", le concordat à signer avec le Pape se prépare , et la route impériale se défriche chaque jour .
Olympe a décidé de lier son destin à celui de ce clan Bonaparte déterminé à ramasser les lauriers de la gloire .Elle aussi a foi dans les hasards de la vie .A l'affût comme une chatte guettant ses souris , elle ne cesse de pétiller de curiosité dans les salons de la Malmaison où Joséphine peu à peu apprend son métier de souveraine .
Souvent, elle sera "grondée "par Napoléon, souvent choyée, toujours en cour, l'esprit aguerri, les oreilles ouvertes, et, ô surprise, le coeur compatissant .
Car, une affection sincère l'unit à Joséphine et à sa fille Hortense, aristocrates elles-aussi, femmes douces mais guère faibles ; et cherchant coûte que coûte à faire de leurs existences une oeuvre d'art .
Ses" Mémoires  d'une femme de qualité sur le consulat et l'empire"(le Temps retrouvé) étonnent en distillant drôlerie  frivole et jugements dignes d'un diplomate chevronné.
 Qui était-elle au juste cette "détestable" doué de la sagacité et de l'intelligence précise et fine d'un ministre ?
Une invention d'écrivain ? Ou une exquise réalité ?
A vous de deviner !
A bientôt,

Lady Alix

Un beau portrait de jeune fille vers 1800 par Madame Vigée-Lebrun

                                                                                            Château de St Michel de Lanès

                                                                                           Cabinet St Michel Immobilier CSMI


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