vendredi 14 avril 2017

La plus étrange histoire d'amour de l'antiquité

A priori être le roi des dieux, Zeus chez les Grecs, Jupiter chez les Romains, en tout cas le souverain de l'Olympe, ouvre bien des horizons .
Surtout les portes des simples mortelles...
 A condition que les minois de ces sujettes terrestres inspirent à sa divine Majesté une plaisante ivresse amoureuse .
 Aux temps antiques ainsi, Jupiter s'échappe vers la Terre dés que les dieux, toujours occupés à se quereller pour une poussière d'étoile, le croient endormi sur ses nuées.
Le roi sait où se dérober aux corvées divines : en Grèce ! ce pays lui sert souvent de cour de récréation. Jupiter est un amant incorrigible, un dieu du sentiment passionné et fugace, un orfèvre des joutes amoureuses.
Il n'a aucune peine à séduire, l'une, sous la forme d'une pluie d'or, l'autre, en empruntant le doux habit d'un cygne; la princesse Europe aura droit à un voyage en Crète à dos de blanc taureau, la piquante Maïa est enlevée de sa grotte d'Arcadie, la tendre Léto exilée à Délos, aucune ne résiste ! d'ailleurs quoi de plus normal ?
Jupiter n'est-il par nature irrésistible ?
C'est le créateur du mythe de Don Juan, mais un Don Juan auquel on pardonne tout car il témoigne d'une vive bienveillance envers ses conquêtes passées, présentes ou futures ; sans parler de sa tendre affection à l'égard de sa fabuleuse progéniture d'essence royale irradiant de facultés surhumaines. Certains font tressaillir encore les rivages de la Méditerranée : qui n'a jamais songé en levant les yeux sur la voûte étoilée du coeur de l'été  à Hermès,  Hercule,  Apollon, Artémis, Castor, Pollux, messagers ailés , visiteurs du soleil et des astres lointains ?
L'un d'entre eux accomplira  en vérité de très lourdes besognes même pour un fils du roi des dieux . Douze travaux pour un seul vigoureux héros : le travailleur de force Hercule (ou Héraklès) !
Ce sera peut-être le rejeton favori du grand roi .
Or, quelle étrange péripétie présida-telle à sa naissance ! l'histoire en est si singulière que pas moins de trente- huit versions nous en sont proposées depuis l'antiquité .
 Le numéro 38 nous vient d'un esprit scintillant trempant sa plume dans la verve limpide de l'impertinence. On apprend ainsi avec une immense stupéfaction que l'on se moque de nous depuis la nuit du monde et la Grèce Antique et que cette histoire de séduction olympienne toute puissante est une farce : Jupiter bien, au contraire, s'est fait sermonner par une Alcmène déterminée à rester fidèle jusqu'à la mort .
Or , le roi des dieux est aussi rusé que son conseiller Mercure (ou Hermès), et cette mortelle audacieuse a cru  l'emporter là où elle a été vaincue ...
Le verbe déchaîné de Jean Giraudoux invente une pièce de théâtre où l'on voit la gentille mortelle Alcmène renvoyer à son domicile conjugal un divin soupirant fort encombrant . De quoi en perdre son grec ou son latin !( langues , hélas déjà perdues mais, qui sait, c'est quand on sombre que l'on remonte à la surface ....).
"Amphitryon 38"est une comédie alerte et moqueuse, parsemée d'étincelles de poésie, le tout cousu de tendresse malicieuse . Giraudoux accepte d'être aussi simple et attachant que son héroïne, cette Alcmène qui accepte son destin humain au point de refuser une immortalité qui l'ennuie .
Giraudoux se refuse le plaisir facile des entrechats verbaux , des acrobaties de style , des préciosités de langage . Le voilà incisif , mais surtout follement élégant,  terriblement drôle  et profondément humaniste.
"Amphitryon 38", c'est le face à face entre un dieu assembleur des nuées et une petite bonne femme au foyer.
Cela pourrait rester cocasse , cela prend une allure étonnante , déroutante, car le dieu va en apprendre beaucoup sur ces mortels dont il ignore la noblesse et la fidélité.
Tout commence sous le balcon d'Alcmène ,beauté de l'ancienne ville Grecque de Thèbes.
L'époux de cette exquise jeune personne est un chef de guerre, le général Amphytrion, héros valeureux, très aimé de ses troupes et très amoureux de sa femme . Justement, le voilà en train de goûter au repos du guerrier sans se douter qu'il est surveillé par deux regards divins, deux regards doués de la faculté de sonder les âmes et d'approcher au plus près les mortels .
Jupiter quémande des conseils en savoir-vivre humain à son fidèle Mercure aux pieds ailés, demi-dieu doué d'une finesse fort utile quand il s'agit de circonvenir les indigènes terrestres
.Le roi n'a qu'un caprice ce soir : entrer dans le lit d'Alcmène et engendrer un enfant extraordinaire : Hercule .
Mercure le persuade d'user du plus efficace des stratagèmes! c'est si évident :enfiler la peau du général Amphitryon, sourire à la belle Alcmène et laisser le destin s'accomplir sous les voiles nocturnes .Au lendemain , tout rentrera dans l'ordre .
Mais, pour une fois, Mercure se trompe et rien ne se passe comme prévu .Au lieu de sortir de la chambre de cette charmante créature, qui l'a pris sans  l'ombre d'un doute pour son époux revenu en secret du champ de bataille, Jupiter paraît tout déconfit.
Mercure s'étonne :"
Mais vous semblez las , Jupiter, vous êtes voûté .
Eprouveriez-vous enfin ce célèbre détachement que donne aux hommes l'amour ?"
Ce à quoi Jupiter répond en fronçant ses sourcils divins :
"Je crois que j'éprouve l'amour."
Mercure se gausse, ce coureur, ce collectionneur de Jupiter ne passe-t-il le plus clair de son immortalité à jouer avec l'amour ?
Eh bien, cette fois, cela est sérieux et même franchement embarrassant . Jupiter souffre des joies et tourments de ce sentiment gratuit et cruel que l'on nomme ici bas amour : il s'est heurté de plein fouet à la nature humaine et en vacille presque , lui le dieu invulnérable :
"Alcmène n'illumine pas .elle n'est sensible ni à l'éclat ni à l'apparence .Elle n'a pas d'imagination, et peut-être pas beaucoup d'intelligence.Mais il y a en elle quelque chose d'inattaquable et de borné qui doit être l'infini humain .Sa vie est un prisme où le patrimoine commun aux dieux et aux hommes, courage, amour ,passion,se mue en qualités proprement humaines,constance , douceur , dévouement, sur lesquelles meurt notre pouvoir ....Je l'aime , en un mot, et son fils sera mon fils préféré ."
Jupiter voudrait garder cette subite révélation secrète, impossible ! l'horripilant Mercure a déjà mis l'univers entier au courant de l'amoureux subterfuge nocturne ! seule la malheureuse Alcmène ignore ce matin que le roi des dieux vient d'investir sa couche.
Jupiter a beau tonner, le meneur du jeu c'est l'arrogant Mercure qui s'arroge le droit d'annoncer à Almène les douces intentions du son roi Olympien : la prochaine nuit sera pour lui .Or, même si la belle avoue en rougissant sa tendre admiration , sa prédilection naïve envers Jupiter, elle n'en démord pas sur l'essentiel :
Il y a erreur sur la personne .Je suis Alcmène et Amphitryon est mon mari ."
Obstinée, Alcmène refuse de céder au chantage du rusé Mercure . Non ! elle ne trompera pas son époux fut-ce avec un dieu et pour assurer une année de prospérité à Thèbes . La mort lui semble préférable à la trahison .Mercure a horreur de perdre la face , aussi décoche-t-il ce qu'il pense être son dernier mot en quittant cette humaine qui mériterait de savoir qui a pris la place de son cher époux la veille ...Sa fureur l'incite à dire la cruelle vérité , miracle ou hasard , ou les deux , la servante d'Alcmène survient juste au moment où il allait parler .Mercure lance donc sa flèche vengeresse à une Alcmène à bout de nefs :
"C'est avec les mensonges du matin que les femmes font leurs vérités du soir. A ce soir , Alcmène ."
Mercure pèche par excès de confiance .Alcmène invente une ruse à son tour : se faire "remplacer" par la célèbre Léda  dans son propre lit . Hélas ! c'est son époux qu'elle envoie la tromper au lieu de Jupiter ! lasse de cette partie de cache-cache divine , Alcmène demande grâce et propose quelque chose de parfaitement inconnu à Jupiter :
"Et si je vous offrais mieux que l'amour ? Vous pouvez goûter l'amour avec d'autres .Mais je voudrais créer entre nous un lien plus doux encore et plus puissant ."
Une passion folle qui "accouple les créatures les plus dissemblables et les rend égales ."
En un mot : l'amitié !
On arrive ainsi au coeur de la pièce, à sa justification surtout .
Le bavardage habituel à l'incorrigible Giraudoux commençait à nous éreinter . Nous lâchions prise , après tout , que nous importe le sort d'Alcmène ! au diable sa prétendue vertu ! pourtant , voici notre intérêt ranimé : qu'est-ce que cette tentative désespérée afin d'échapper au Don Juan de l'Antiquité ? L'amitié ?  Alcmène  perd -t-elle la raison ? Que fera Jupiter de son amitié  ? Le roi des dieux avalera-t-il cette tisane ?
Alcmène insiste et soudain Jupiter comprend :
"Parfois , de notre observatoire, nous voyons les êtres s'isoler en groupes de deux, dont nous ne percevons pas la raison, car rien ne semble devoir les accoler : un ministre qui tous les jours rend visite à un jardinier, un lion dans une cage qui exige un caniche, un marin et un professeur, un ocelot et un sanglier .Et ils ont l'air en effet complètement égaux, et ils avancent de front vers les ennuis quotidiens et vers la mort .Nous en venions à penser ces êtres liés par quelque composition secrète de leurs corps ."
Alcmène ravie de trouver tant de finesse chez un dieu continue sa leçon ;
si Jupiter devient son ami :
"D'abord je penserai à vous, au lieu de croire en vous ...et cette pensée sera due à mon coeur ."
Comment ne pas chavirer d'attendrissement ?
Un charme fort ambigu envahit alors la pièce .Car Jupiter et Alcmène s'entendent vraiment trop bien !  Ils sont complices à l'instar de deux anciens amants qui meurent d'envie de renouer .
Alcmène entrevoit la vérité ! le voile se déchire :
"Nos corps s'entendent .Nos deux corps sont encore aimantés l'un vers l'autre , comme ceux des gymnastes, après leur exercice.Quand a eu lieu notre exercice ? Avouez-le moi !"
Jupiter va-t-il avouer ? Il flotte une étrange irréalité, ni le roi des dieux ni la simple mortelle ne désirent renier ce parfum sentimental qui rode autour d'eux .Ce trouble, qu'est-ce sinon un péril imminent ? Alcmène, femme pratique , trouve la solution : que Jupiter la noie dans l'oubli .
La nuit d'avant n'existe plus, celle à venir appartiendra à Amphytrion .
Les apparences sauvent Jupiter, l'avenir est à un enfant à naître, Hercule .
Et les rideaux de velours s'apprêtent à retomber sur cet amour naissant et impossible, entre Jupiter et une mortelle .
La pure et parfaite Alcmène hésite entre vertu indéfectible et tentation  inavouée.
Son rire cède le pas à une subtile mélancolie .. Jupiter l'attire comme si elle n'attendait que lui depuis des siècles ;  elle n'a plus tellement envie de le repousser.
Que le devoir semble insipide parfois...
Pour un peu on voudrait que la pièce se referme sur une seconde chance ! qui sait ? rien n'est impossible au roi des dieux.
 D'ailleurs l'ultime baiser est situé en deçà de l'oubli par Jupiter toujours prévoyant ...
Alcmène soupire cet adieu à son divin nouvel ami  :
"Notre jour finit, ce jour que je me prenais à aimer ."
Nous voici au bord de la tristesse ; quel enchanteur ce Giraudoux : en éparpillant les cendres d'une antique légende, il ranime nos émotions les plus secrètes .
Succombez à son théâtre extravagant et sensible, à ses averses de mots miroitants, laissez-vous enlever par sa discrète et lancinante nostalgie, ses intrigues narquoises sous leurs sourires enjôleurs ...

A bientôt !

Lady Alix

                                                                                            Château de St Michel de Lanès

                                                                                           Cabinet St Michel Immobilier CSMI


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