vendredi 5 mai 2017

"Il ne faut jurer de rien ! " ou l'amour par surprise !

La vie oscille sur un fil tendu entre désenchantement absolu et ravissement foudroyant .
"Il ne faut ainsi jurer de rien" ! le destin joue avec nos certitudes, ouvre une brèche au sein de notre muraille d'idées fausses et fait s'écrouler nos remparts "d'orgueil et préjugés".
Le charmant désespéré, toujours plein d'espoir, que restera Alfred de Musset dans les jardins ombragés de buis de la littérature française, s'amuse avec un proverbe ironique, et, tire de ce précepte forgé sur le bon sens une pièce au sourire optimiste .
Adieu drame romantique ! adieu solitude amère, adieu amants sacrifiés, amantes torturées d'âpre douleur, adieu ce cortège de lourd chagrin hivernal ! Musset change de style et s'essaye à la joie d'exister .La comédie triomphe dans un éclat de rire et le ciel gris, chargé de rudes averses, vire au bleu lavé de frais . Le plus compliqué des" enfants du siècle" daigne prendre la vie comme elle va , même si elle continue à ne pas aller.
Ses amours torturés et douloureuses avec ce fauve féminin qu'était George Sand (bien avant de devenir une châtelaine du Berry vantant les bonnes moeurs paysannes) reçoivent une consolation méritée : la suave amitié de son admiratrice favorite , Mme Jaubert. Une légende courtoise affirme encore que cette adorable créature ne demandait à ce séducteur désordonné qu'un peu de douceur épistolaire. Pourquoi ne pas croire aux jolies histoires dans un monde peuplé d'égoïstes ?
Quel soulagement ! le printemps s'épanouit sur ce" théâtre dans un fauteuil". A défaut, un banc suffit, et il est bon d'errer sur les allées d'un vieux parc reverdi, en lisant à voix haute les surprises que l'amour jette à la figure d'un héros trop sûr de lui.
Ce présomptueux, ce vaniteux, ce "panier-percé" est un dandy des années 1830, un jeune homme décidé à obtenir le maximum des plaisirs contre un minimum d'efforts concrets. Il porte le nom prédestiné de Valentin et semble ne s'occuper que d'affaires sentimentales.
Son oncle, le très honorable Van Buck, un riche marchand de tissus qui ne doit sa fortune qu'à sa ténacité laborieuse, juge avec une totale désapprobation l'état de futilité existentielle de son unique héritier.
Une solution lui vient à l'esprit : un beau mariage ! la meilleure façon de hisser la famille Van Buck au faite de l'échelle sociale tout en effaçant les effrayantes dettes de cet incorrigible beau neveu .
La promise répond au joli prénom de Cécile et son nom de famille tinte de façon délicieuse aux oreilles du brave marchand Van Buck : Mademoiselle de Mantes ! que cela est donc attrayant !
Valentin sursaute horrifié, il n'a jamais vu cette donzelle et, c'est évident dit-il sur le ton le plus péremptoire :
"Elle me déplaît."
Comment est-ce diable possible, se récrie l'oncle:
"Cela n'a pas le sens commun, de dire que les gens nous déplaisent, quand nous ne les connaissons pas ."
Le neveu neutralise les sermons de son oncle dévoué en le gavant de pâté . Or, si ce beau dandy affecte une agaçante légèreté, c'est afin de dissimuler les doutes les plus sombres sur l'éternel féminin, la durée de l'amour et la survie conjugale. Jumeau charmant de son créateur, Valentin le dissipé cherche une pureté qui se dérobe dans ses joutes libertines.
 Il a déjà trop d'expériences du coeur des femmes et des moeurs du temps, croit-il, comment si averti,  l'esprit ravagé par un cynisme perpétuel, se laisserait-il mener vers le mariage ?
L'oncle, essaie de saisir le sens caché du beau raisonnement de son neveu, on l'imagine fronçant les sourcils, sa succulente tartine abandonnée, bouche ouverte, main nerveuse triturant sa canne (accessoire indispensable à tout homme bien-élevé),luttant contre l'exaspération et n'y parvenant bien mal:
"C'est-à-dire qu'en franc libertin, tu doutes de la vertu des femmes, et que tu as peur que les autres ne te rendent le mal que tu leur a fais ."
Valentin se méfie des femmes et refuse l'idéal amoureux;  toutefois, il aime beaucoup son oncle qui lui passe tout et s'évertue à lui bâtir un bel avenir.,Aussi, décide-t-il de lui faire plaisir en forgeant un stratagème extrêmement bizarre qui lui permettra de mesurer la confiance que peut inspirer sa promise. C'est entendu, il se présentera sous un obscur prétexte chez cette fiancée inconnue, cette  Cécile de Mantes si "belle de dot", et, selon les caprices de l'amour et les vérités du sentiment, il l'épousera de grand coeur ou s'enfuira au bout du monde ! L'oncle s'inquiète, et ne comprend absolument plus rien .
Que manigance Valentin ?
Pour le savoir, l'action s'installe confortablement dans le salon du château de Mme la baronne de Mantes, mère autoritaire de la frêle Cécile .Cette grande dame semble fort impatiente, la voici qui
bavarde de manière décousue avec l'abbé, son confesseur attitré et esclave domestique .Tout à coup, la grille du portail s'ouvre. Vite , l'abbé est prié de sortir, et Cécile, en plein milieu de sa leçon de danse, apprend avec terreur et ravissement qu'un jeune homme va faire son entrée .
Un parti ! ciel ! hélas, le désappointement arrive à la place du prétendant : l'oncle Van Buck entre seul  s'embarrasse ,s'empêtre et s'interrompt sur un cri de l'abbé:
"Madame , c'est une voiture versée devant la grille du château .On apporte ici un jeune homme qui semble privé de sentiment."
Cécile est au comble de l'émotion :
"un mort!"
Eh bien, non, le mort est bien vif, et l'ingénue le reconnait en un clin d'oeil .
Ce séduisant moribond porte avec une désinvolture fascinante son bras en écharpe.
La baronne tombe immédiatement sous le charme et, sans l'ombre d'une méfiance vulgaire, installe
le loup dans la bergerie, autrement dit Valentin, dans la plus confortable chambre du château .
L'oncle accourt, désemparé : que dire ? Que faire ? Que signifie cette plaisanterie ?
Valentin s'explique : il va tenter de séduire Cécile et si la perfidie galante réussit, il n'épousera personne.
Justement,  la malheureuse enfant pousse la porte et s'enquiert de sa voix flûtée de la "foulure" de son hôte mystérieux. Bien sûr, Cécile palpite d'amour, mais en jeune personne bien-élevée, elle masque cet élan sentimental sous la proposition la plus insignifiante qu'une amoureuse puisse inventer :
"Je vais dire qu'on vous monte un bouillon."
Valentin n'en revient pas ! cette petite dinde l'ignore pratiquement croit-il, le dandy ne sait guère deviner le coeur des jeunes filles, et la voilà en train d'user de termes affreusement prosaïques ! un véritable crime envers l'élégance :
"Bouillon ! Bouillon!comment une jeune fille peut-elle prononcer ce mot-là ? Elle me déplaît; elle est laide et sotte .Adieu , mon oncle, je retourne à Paris ."
L'oncle tremble ! ce nigaud vaniteux le tue !
Heureusement , il existe un dieu pour les oncles généreux , et celui-ci incite Cécile à tournoyer sur la pelouse ; Valentin regarde ce gracieux spectacle et, l'amour entre dans son coeur sur la pointe des pieds .Il ne se l'avoue pas, mais son oncle comprend:
"Le diable m'emporte, tu parles en amoureux. Est-ce que tu le serais par hasard ?"
Furieux, Valentin est furieux !
"Je ne suis qu'un sot, si vous voulez; il est possible que je me pique d'orgueil et que mon amour propre soit en jeu .Belle ou laide, peu m'importe; je veux voir clair dans son âme.Il y a là-dessous quelque ruse, quelque parti pris que nous ignorons; laissez-moi faire, tout s'éclaircira."
Par contre, le dandy se précipite sur son écritoire de voyage et trace des phrases copiées dans un manuel de séduction élémentaire . Le piège est tendu ! Cécile garde assez de sens pratique pour ne répondre à ce galimatias larmoyant, enrobant une très dangereuse demande de rendez-vous secret au clair de lune avec un jeune blessé aux intentions obscures, qu'un seul mot :
"Oui."
Ce "Oui" inattendu plonge oncle et neveu dans un nuage de confusion .
L'oncle Van Buck est carrément choqué ! une jeune fille de si bonne famille !tout de même :
"En vérité, ce "oui" trouble toutes mes idées, je n'ai jamais rien vu de pareil à ce "oui"; j'avoue que ce "oui" me bouleverse, ce "oui"m'assomme, ce "oui" est plus qu'étrange, il est exorbitant, et, si je n'étais pas ton oncle, je croirais presque que tu as raison."
Curieusement, Valentin traduit ce "oui" avec beaucoup plus d'indulgence :
"Ce oui, qui vous offusque tant, n'est pas si niais, savez-vous . Cette petite fille a de l'esprit, et même quelque chose de mieux; il y a du coeur dans ce seul mot, je ne sais quoi de tendre et de hardi,de simple et de brave en même temps ."
Valentin respire tout d'un coup un air frais, un air inconnu, il y a de l'amour dans cet air-là ...
et, il ne peut s'empêcher de s'exclamer :
"Ah ! que le coeur est un grand-maître! on n'invente rien de ce qu'il trouve, et c'est lui seul qui choisit tout."
Voici que sonne l'heure du fatal rendez-vous .
Cécile s'est enfuie du château, elle accourt et donne sa main au soupirant étonné par tant de franchise.
Valentin déploie les ruses de tout séducteur appliqué, en vain ! Naïve et ingénue, sincère et directe, Cécile le désarme sans s'en rendre compte elle-même. Le séducteur tente le tout pour le tout :
feignant de gémir, de souffrir, il ose s'étonner de la venue de l'innocente à ce rendez-vous galant .
Cécile lui cloue le bec d'un très naturel :
"Pourquoi ne serais-je pas venue puisque je sais que vous m'épouserez ?"
Valentin est foudroyé !
A-t-il affaire à une redoutable menteuse, à une manipulatrice de génie, à une coureuse de bons partis? Que cache cette assurance si déplacée au clair de lune quand les mains se serrent et les bouches se frôlent ?
Cécile avoue tout ! et Valentin en l'écoutant réalise qu'il existe au moins une femme en ce bas-monde capable d'amour pur .Cette charmante Cécile est bien loin de se douter du plan ourdi par l'oncle et le neveu. Son attirance envers l'indifférent Valentin est née à un bal l'hiver dernier. Voici le printemps et si, ce jeune homme qui a fait un prodigieux effet sur son coeur vient chez elle, c'est qu'il l'aime . Qu'imaginer de plus naturel ?
Valentin, heureusement pour la survie de cette amoureuse attachante, est loin d'avoir l'esprit sec et le coeur froid des dandies professionnels.Malgré ses manies libertines, il est profondément sensible à un idéal : celui d'un sentiment qui ne demande rien, n'exige rien, un coup de foudre à perpétuité, un lien tenace, vivace, désintéressé .
Un tel homme est d'ailleurs aussi rare que l'adorable Cécile s'écriant avec ferveur à ce soupirant qui ne sait si elle est savante ou étourdie :
"Pour étourdie, j'en dois convenir ici; mais, mon ami, c'est que je vous aime ."
Puis, achevant d'anéantir de stupéfaction le cynique Valentin , la naïve amoureuse lui lance carrément ce trait insensé :
"Je ne vous ai vu que trois fois, mais j'ai du coeur, et je m'en souviens .Le premier mot de votre lettre disait que vous vous en souveniez. Aussi comme le coeur m'a battu! tenez,  croyez-moi, c'est là ce qui prouve qu'on aime et c'est pour cela que je suis ici."
Nul calcul, aucune perversité, un élan spontané, maladroit de tendresse, l'amour en fleurs sous un bosquet : du Musset à l'état pur !
 On ne boude pas, on sourit, ému, touché ...Au secret de nos carapaces égoïstes, de nos déceptions chagrines, un rayon d'espoir discret tente de disperser écoeurement et détresse.
Que faire ? Peut-être imiter Valentin qui s'écrie radieux :
"Il n'y a de vrai au monde que de déraisonner d'amour!"
Musset a raison, mais à part lui, qui en a le talent, la fougue et la bondissante poésie ?
Reverdir un beau matin, en dépit des amers préjugés ou de l'âge bien murissant, serait-ce l'apanage de ceux qui acceptent de "ne jurer de rien" ?
A vous de méditer, et de lire ou relire cette valse sentimentale, gracieuse et sage, tournoyant avec un bonheur contagieux.

A bientôt ,

Lady Alix

Jeune fille qui inspira peut-être le personnage de Cécile de Mantes 
                                                                                            Château de St Michel de Lanès

                                                                                           Cabinet St Michel Immobilier CSMI

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