vendredi 14 juillet 2017

Un peu d'amour en Languedoc

La vie de château, sauf si on fait partie des " heureux du monde" qui ne l'envisagent qu'à des fins très louables d'ermitage raffiné, se voue parfois à une monotonie des plus mélancoliques.
Le silence vous accompagne dans des pièces qui se recouvrent de poussière à droite dès que vous, tenace artisan ménager, en avez terminé à gauche. Un peuple de joyeuses souris gambade avec allégresse dans l'escalier dont la pierre se marque jour après jour de rayures, griffures et ombres impossibles à enlever.
Vous vivez de l'automne à la fin du printemps surchargé d'épaisseurs vestimentaires qui vous ôtent définitivement cette allure élégante que le commun des mortels croit bien à tort être la marque de fabrique des habitants de logis désuets.
Si vous sortez, ce n'est guère afin de méditer sous vos ramures centenaires, mais pour vous demander, plein d'angoisse financière, si vous pouvez vous permettre d'appeler un élagueur au secours, ou si la batterie de votre tondeuse acceptera encore un dernier effort avant de succomber.
Vos belles allées se garnissent de feuilles mortes en toute saison, les herbes folles de votre noble cour se moquent bien des prétendus produits miraculeux, vos rosiers, que vous dédaignez de traiter chimiquement afin de ne pas outrager mère Nature, sont perpétuellement victimes des voraces pucerons, et vos buis orgueilleux résistent avec acharnement à toutes tentatives de taille à la française.
La vie de château exige une bataille quotidienne contre la mutinerie féroce s'exerçant au dedans et au dehors.
Vous ne disposez d'aucune liberté, votre vie ne vous appartient pas, vos impôts vous cinglent comme un fouet de cosaque, vos façades vous rançonnent afin de conserver un semblant d'allure, vos enfants fuient ces séjours glacés l'hiver, et vous font une scène l'été car, tradition classique oblige, vous leur soutenez qu'un bassin boueux est tellement plus historique qu'une piscine vulgaire (et source de nouveaux impôts).
Que vous reste-il afin de sourire le matin ? La vue charmante des oiseaux voletant sur le vert (ou jaune selon la saison) mélange de trèfles, véroniques, herbes rustiques,orties, bleuets,et liserons que vous affublez du nom de pelouse, et le spectacle des écureuils bondissant entre les branches afin de faire enrager des chats qui enragent d'être privés d'ailes.
A la belle saison bien sûr ! l'hiver s'ouvre, hélas, sur de plus lugubres images.
C'est le moment idéal pour partir à la recherche  des jolies heures du temps perdu.
Je me souviens ainsi d'une péripétie fleurant l'amour courtois.
Quoi de plus normal au pays des Troubadours ?
Un de ces matins où le village immobile retient son souffle, un jeune homme, évoquant par son   apparence soigné et son teint blanc un pays d'Europe du Nord, s'assit devant mon bureau en me priant de l'écouter attentivement.
Inquiète, je me préparai à une requête absurde.
Qu'attendre d'autre d'un visiteur à l'aspect de "gendre idéal"? L'expérience m'avait déjà prouvé que les plus sages sont toujours les plus fous.
 D'ailleurs Shakespeare en était convaincu ! et il faut respecter l'avis de ce grand homme qui voyait des fées dans les bois et raffolait de cette langue acide de Beatrice, l'inoubliable bavarde, détestable et attachante de "Beaucoup de bruit pour rien.".
William Shakespeare savait que l'amour emprunte des sentiers détournés et use de paroles insensées. J'avais sous mon nez,je l'aurai juré, un amant en déroute !
Mon intuition féminine se révéla rigoureusement exacte.
Mon charmant voyageur me confia avec une noble pudeur que son coeur (car il en avait un aussi étonnant soit-il pour un natif d'une contrée où les états d'âme semblent une preuve de faiblesse)
débordait d'amour. Je répondis par un sourire qui s'efforçait de ne pas dégénérer en éclat de rire.
"Quoi de plus évident , dis-je, l'amour frappe à chaque âge de la vie. Chez nous on chante les joies et les tourments de la passion. Vous êtes parfaitement sain de corps et d'esprit, rassurez-vous."
Or, ce discours lénifiant provoqua l'effet contraire : mon délicieux jeune nordique roula des yeux affolés, bredouilla, soupira, rapprocha soudain sa chaise de la mienne et me chuchota un aveu terrible.
Oui, il adorait en secret une femme incarnant la perfection personnifiée(c'est en langage traditionnel ce que l'on nomme les "lunettes de l'amour"!). Il aimait, il aimait avec tendresse, discrétion, réserve et désespoir. Hélas, à force de respect effarouché, il aimait en ignorant s'il était aimé.
Le cas était réellement fort troublant.
Comme je regrettai de ne pas être une comtesse recluse en son château du XIIeme siècle, une dame tuant son mortel ennui en installant une "cour d'amour"; assemblée d'autres dames n'appréciant rien tant que l'analyse fine et profonde des drames amoureux.
 Dans un élan instinctif, je remontai le cours du temps, me parai de la grâce d'Alix de Champagne, fille d'Alienor d'Aquitaine et m'enquis de ma mission.
 Devais-je conseiller utilement cet amant incompris ? Ou inventer une ruse afin de l'aider à déclarer une passion bouillonnant sous sa froideur de montagnard habitué à se taire envers et contre tous ?
Le "gendre idéal" tressaillit sur sa chaise ! il se sentait enfin compris !
Soudain loquace, le teint animé, les mains agitées, l'homme du Nord quitta sa mine de chevalier à la triste figure et m'expliqua son amoureux stratagème. Il avait pris ses renseignements d'une source mystérieuse mais sûre; ainsi savait-il que le romantisme était ma faiblesse et la poésie des Troubadours la base de mon éducation .
Notre maison couturée de cicatrices évoquait chez lui un souvenir d'enfance, des vacances déjà dans le Sud de la France.  En flânant devant le portail, un envol de pigeons (l'innocent ignorait de toute évidence le mal qu'infligent ces volatiles gloutons aux toits les mieux tenus) sur une tour avait emporté sa décision .
Nous étions , croyait-il, les instruments choisis par le destin afin d'assurer son bonheur .
Face à tant de conviction,  je ne pus m'empêcher de bredouiller une suave protestation.
"C'était assurément un immense honneur, mais les malentendus du coeur exigeaient une habileté et un tact à toute épreuve." Comment en l'occurrence faire confiance à une inconnue ?
Le "gendre idéal" me considéra de son vaste oeil du même bleu ardoise que notre toit et me dit posément:
"Je ne suis pas venu ici par hasard, j'ai su immédiatement que je ferai ma déclaration dans vos allées".
Mon sourire se figea, je maudis ces élucubrations, préparai une réponse coupante, et rendis les armes en une seconde !
 C'était le piège par excellence ! de la bouche du jeune insensé, un ravissant poème en langue d'Oc voleta à nouveau dans un manoir occitan. Huit siècles s'effacèrent en ouvrant la brèche à l'immortel sortilège:

"La nostr'amor vai enaissi
Com la branca de l'albespi
Qu'estasobre l'arbre en treman
La nueit, a la ploja ez al gel,
Tro lendeman, que'sos s'espan
Pellas fuelhas vertz e'l ramel."

"Magnifique, dis-je au comble de l'étonnement, comprenez-vous réellement ce charabia médiéval ?"
"Madame, ce qu'exprime le comte de Poitiers, c'est ce que je ressens jour et nuit."
Et il traduisit sur un ton guttural cette chanson d'avril :

"Notre amour est pareil à la branche de l'aubépine, qui est sur l'arbre tremblante, la nuit, à la pluie et au gel, et au lendemain, le soleil se répand entre feuilles vertes et rameau."

Devais-je jouer le rôle du beau soleil ? Ce nordique ne doutait de rien !
Vaincue, j'écoutais cette fois sans sourciller le plan ourdi par cet entêté. Je pris des notes, me gardait d'une seule insignifiante plaisanterie, courus mettre en place le décor du théâtre sentimental; et, à l'heure indiquée, réussis à arborer le sourire lointain cachant ma complicité dans une si grave affaire.
La belle jeune fille arriva, boudeuse, un tantinet agacée.
Sa valise en main, elle affichait la moue résignée de celle qui s'apprête à mourir dans l'ennui d'une campagne déserte.Sa chambre la crispa encore davantage, lire n'étant guère sa tasse de thé, elle repoussa la pile de romans déposés avec soin sur la cheminée, frissonna devant le mobilier d'époque, et me fit l'amère réflexion que son téléphone portable ne" passait pas" .
J'attendais cela ! hypocrite, je me répandis en regrets mensongers et conseillai une balade au fond du parc tondu de frais. Puis, comme prise d'un élan furieux, je la plantai-là.
Au bord de la crise de nerfs, elle disparut vite derrière les buis .Ma famille en profita pour me rejoindre au grenier, de ce poste élevé, nous écarquillâmes les yeux.
La belle enfant avançait à grands pas, les oiseaux clamaient l'amour, les cerisiers neigeux se détachaient contre le ciel d'un bleu limpide.La belle déboucha devant un bassin enguirlandé de lierres bien verts, e, là, vit son ami assis devant une coupe de champagne délicatement posé sur une nappe blanche. Le reste ne nous regardait pas !
Nous disparûmes jusqu'au lendemain ...L'heure des adieux polis sonna. Notre curiosité était à vif !
Hélas ! sa manie de réserve avait repris notre "gendre idéal", sa belle amie ne nous dit pas un mot, et nous ne saurons jamais si un troubadour fit jaillir l'amour dans son coeur rebelle...
Mais nous le souhaitons avec ardeur !

A bientôt,

Lady Alix





Vincent Van Gogh: rameau d'amandier en fleur; un poème de Troubadour sur toile ...




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