vendredi 16 mars 2018

"Pour l'amour du grec" : Lettre à Andrea Marcolongo

Très chère Mademoiselle,

votre livre, "La langue géniale, 9 bonnes raisons d'aimer le grec" exaltant notre langue rêvée, creuset des "Humanités", voie royale vers l'humanisme, le Grec, enchante comme si Périclès lui-même, que j'imagine comme un très bel homme au regard passionné et serein à la fois, nous en faisait l'inestimable don.
Ce mot déjà ne coule-t-il de cette source miraculeuse que vous appelez "La langue géniale" ?
Je me souviens encore de ses déclinaisons, je me souviens de tant d'heures d'autrefois, heures de soleil , de plomb et de pleurs, heures avalées par les pages de la grammaire "Allard et Feuillâtre".
 J'ouvre toujours, le coeur battant de joie et de peur mêlées, le dictionnaire déchiré par l'impatience de mon père en sa jeunesse. Quel monument cet énorme "Bailly" que je rachetai voici 12 ans pour mon fils qui, grâce à vous, se sent fier  aujourd'hui d'avoir appris, non le Grec,( soyons modestes tous les deux, osons d'ailleurs rêver du "duel", quelle bonheur cela serait si le français acceptait le " duel ", cette déclinaison  pour deux dont vous parlez comme d'un poème) mais ses merveilleuses bribes.
Chère mademoiselle, (figurez-vous que l'on risque  dans notre pays,les pires châtiments à donner cet hommage charmant, ce titre innocent de "mademoiselle" à une jeune et aimable femme!) chère mademoiselle, depuis que la curiosité nous aiguillonna vers votre livre, mon fils et moi fouillons la bibliothèque remplie d'ouvrages décatis et torturés, (l'amour maltraite souvent les pages imprimées), nous redécouvrons les livres à couverture couleur d'abricot pâle, ces éditions"Guillaume Budé" souvent griffées de l'écriture de mon père.
Nous relisons les manuels, les versions, les éditions bilingues publiés, quel trésor à tous prodigué, par les éditions des "Belles Lettres" moyennant quelques euros.
Nous éoutons dans le silence d'une langue que nul ne sait réellement prononcer (c'est l'objet d'un de vos plus émouvants chapitres) la muse chanter la colère d'Achille, l'homme aux mille ruses, Ulysse, nous raconter son combat contre Polyphème,  Hector et Andromaque échanger leurs déchirants adieux face à leur fils, le gentilhomme et soldat Xenophon  crier à perdre haleine "Thalassa" un mot qui, nous l'apprenez-vous, ne serait pas grec, et qui pour nous tous cependant signifie la mer...
Et encore, du fond des manuscrits, Socrate bavarde avec profondeur, Aristophane déclenche un rire irrésistible: sous son égide, les femmes d'Athénes gloussent et se moquent et nous les approuvons de braver les hommes pour défendre la paix !  Sophocle s'écrie:" De toutes les merveilles, la plus grande  c'est l'homme !"
Encore plus loin, si simple, si pur, voici qu'éclate le salut à l'hirondelle, Kelidona, voici ce que s'exclament pour l'éternité les enfants grecs  du VIème siècle avant notre ère, en ouvrant leurs yeux sur le ciel bleu de la fin mars:

"Hirondelle, hirondelle,
Tu amènes le printemps,
La saison jolie à voir,
Hirondelle au ventre blanc,
Hirondelle au dos tout noir !
On les imagine ces gamins excités, battant la campagne et frappant aux portes en scandant :

"Chez vous autres , tout est plein:
Donnez-nous de bons gâteaux,
quelque verre de bon vin,
Des fromages dans leurs pots.
L'hirondelle aime tout ça:
La galette et le tourteau ,
ça ne la dégoûte pas.

On emporte et on s'en va, Si tu donnes ce qu'il faut.
Mais si tu ne donnes pas,
On ne s'en va pas de là,
et l'escalier, on l'emporte,
On emporte la patronne,
c'est facile, elle n'est pas forte.

Mais si tu fais un cadeau,
Au moins que ce soit un gros.
Un ! deux ! trois ! ouvrez la porte à l'oiseau.
On n'est pas de vieilles gens,
On est des petits enfants.

Ne les voyez-vous ces enfants sortir, rieurs et adorables, du mur des siècles ?
Mon coup de foudre pour le grec, chère mademoiselle, est venu de là.
J'ai par hasard joué moi aussi avec cette troupe d'enfants qui me délivrèrent de ma solitude. Cette chanson fut la première que je vis dans une anthologie qui traînait parmi d'autres à la maison.
 Je mourais d'envie d'entrer dans le livre, de courir sur la plage où s'ébattaient mes compagnons grecs imitant le vol des hirondelles, réclamant leurs cadeaux, et pleurant de rire sous le soleil, face à la mer de "porphyre", la mer de vin, la mer aux poissons, la mer violette des songes antiques.
L'alphabet Grec, me tendit un piège alors que j'apprenais à former les caractères du Français, il m'ouvrit ses signes gracieux  à la première page de la fameuse grammaire Allard et Feuillâtre oubliée par mon père sur la table de ma grand-mère.
 Naïve, le trouvant si joli,  je m'enhardis au point de le recopier en dédaignant l'autre, celui de ma langue maternelle, qui  me sembla soudain très laid et si peu mystérieux !
J'avouais vite  à l'école que je ne savais plus quelles lettres dessiner, je proposai qu'on me laissa le choix, je suppliai qu'on me laissa tracer avec l'alphabet grec mes leçons d'écriture enfantine. Les grandes personnes se fâchèrent, seul mon père comprit ...
Et ces amis de la chanson de l'hirondelle qui m'approuvèrent , ou du moins je le crus !
Un inconnu écrivit peut-être cette chanson pour les gamins des îles, il y a trente siècles, au moment où l'on se battait ferme sous les remparts de la cité Sainte de Troie.
 Douceur et combat, le grec ancien exprime tout !
Un poète maudit,égaré sur la mauvaise pente, Robert Brasillach exprima sa rédemption en traduisant les poètes Grecs.
Son "anthologie de la poésie grecque" est la plus fine, la plus élégante, la plus vibrante d'amour.
La voix éteinte des poètes oubliés s'élève grâce à la voix bouleversante d'un homme qui accepte le jugement menant à la mort. C'est cet homme perdu qui rendit ses accents sublimes et déchirants aux plus beaux chants de l'Odyssée; c'est lui qui rend  encore si proche le plus beau cri d'Antigone, la folle si sage qu'inventa Sophocle :
"Je suis née pour l'amour, et non pas pour la haine."
La poésie grecque est bien dure à traduire, il faut de la vaillance, de l'intuition, de la patience et de la passion !
Comment prononcer ces vers, comment retrouver la saveur mélodieuse des mots ?
Comment interpréter "l'esprit", tantôt rude, tantôt doux, cravachant les mots, ce signe grec qui signifie "souffle" ?  Vous l'exprimez avec enthousiasme en traitant de l'austère sujet de l'accentuation grecque, legs, vous nous l'expliquez si bien, des "grammairiens de la bibliothèque d'Alexandrie" à l'époque dite "hellénistique".
Héritage qui se révéla un long supplice pour les amateurs ou élèves aux prises avec ces raffinements d'une prononciation somme toute  artificielle ...
Vous nous le confiez avec tant de charme : le grec ancien était une langue musicale et cette musique s'est perdue...Reste l'effort de ces érudits d'Alexandrie afin de nous aider à "parler" un peu une langue que nous déchiffrons de tout notre coeur.
J'ai envie d'employer l"optatif, ce mode de conjugaison grecque si vif, si spontané, si jeune de caractère, cet optatif dont vous nous parlez comme d'une rivière charriant l'espoir et le désir, afin de vous dire:
"Puissiez-vous chère mademoiselle être l'ange (mot charmant né du grec ancien et qui devrait se traduire par celui "de messagère") bien-aimée de lecteurs de tout âge et de toute nation, curieux puis amoureux du grec immortel !"
Car c'est d'amour qu'il s'agit, malgré le dur labeur, l'aride travail d'approche, les vertiges de la grammaire, le grec ancien donne les clefs d'un pays perdu, celui de l'intelligence resplendissante, de la subtilité, de l'élégance, de l'harmonie...
Merci, chère mademoiselle de faire renaître cette langue qui se réveille en nous comme si nous la parlions instinctivement, ce grec ancien qui nous rend plus altruistes et plus clairvoyants !
Je laisse maintenant à tous  la joie de se sentir au fil des pages  grâce à la clarté admirable de vos exposés et à votre lumineuse passion, bien plus proches du grec ancien qu'ils n'auraient osé l'imaginer.
Chère mademoiselle, comme le dit l'ami Molière dans une de ses pièces:
"Pour l'amour du grec, permettez que  je vous embrasse !"

Lady Alix

Au temps où le grec n'était pas ancien:
la grâce des Cariatides

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