vendredi 20 avril 2018

L'invitation au voyage de Monsieur de Talleyrand: Les amants du Louvre, chapitre II

Lettre de la comtesse de Flahaut à Monsieur de Talleyrand -Périgord
Le 23 avril 1783
A Paris

Monsieur mon ami,

"Mon ami, je sens que je m'attache à vous chaque jour davantage; je ne puis plus me séparer de vous;
la moindre absence m'est insupportable, et il faut que je vous voie ou que je vous écrive, afin de m'occuper de vous sans cesse."
Eh bien, Monsieur, la trouvez-vous si mièvre, si gémissante, notre "Nouvelle-Héloïse" ?
Voyez-vous, je crains que cette amante du bon Rousseau n'exprime sans détours le fin mot de ma pensée.
Oui, Monsieur, je suis tombée très bas en vérité ! et vous devriez abandonner votre lande couverte de fleurs où vous papillonnez semble-t-il avec un aréopage de Bretonnes toutes entichées de votre distinction parisienne !
Il se chuchote beaucoup de choses en ce moment sur la vie agitée de l'Agent général de l'Eglise !
 Or, vous ne m'écrivez que de charmants et vagues billets vantant la sauvage féerie du paysage et la douceur humide de vos déambulations matinales sur les remparts glissants de Saint Malo.
Monsieur, la poésie vous convient autant qu'une perruque neuve et des rubans de soie au vénérable duc de Choiseul.
Je tente de vous écrire sur un ton digne, je lève ma plume, vous imagine battant la campagne sur une grève remplie d'écume, ou portant vos secours à une blonde veuve vous traitant en prince dans sa chaumière; je soupire à la vérité en évoquant cette poignante image  et ne sait plus quoi vous dire !
Savez-vous que je meurs à petit-feu pendant que vous jouez les chevaliers des dames de Bretagne ? Savez-vous que je n'en peux plus de guetter vos billets entre ces vieux murs?
Ne garderiez--vous un peu de nostalgie envers votre nouvelle amie qui reste ensevelie dans un mausolée où tout se délabre de haut en bas sans que l'héritier des anciens rois s'en soucie plus que de sa chasse de la veille ?
Le printemps s'égare en averses, une brume malsaine dépêchée par un volcan nordique empuantit notre air, je tousse, j'étouffe et vous sais gré de me vanter la pure atmosphère de vos landes.
 Paris se perd en divagations sur les amours de la reine et du joli comte suédois, une main malveillante aurait déchiffré quelques billets galants et nul n'a pitié du respect dû à la couronne.
On se gausse du coup des bouderies de la trop belle Yolande de Polignac se querellant le matin avec sa bienfaitrice et tombant dans ses bras le soir.
On s'échauffe à propos de l'invention de monsieur de Montgolfier, cette machine volante qui sera lancée dans les airs, si Dieu le veut, en l'honneur de la reine sur les pelouses de Versailles:
serez-vous enfin de retour pour goûter à ce prodige de la science ?
La belle Madame de Polignac se flatte d'en avoir la primeur dés l'automne, elle s'affaire en ce sens afin de persuader deux héros de s'installer dans la nacelle pour une escapade d'oiseaux sans ailes..
.Le singulier divertissement ! mais ne sommes-nous, Monsieur mon ami des créatures toujours prêtes à nous envoler vers des lieux inconnus ?
 Mon salon pépie, ricane et entoure un fort jeune lord  en séjour de quelques semaines sur l'ordre paternel, tout pataud, tout impétueux, la morale à la bouche qu'il garde béante tant l'étonnent nos moeurs et surtout notre art d'aimer ...
Le nigaud voudrait régenter la société et instaurer un ordre biblique ! Sa belle mine encore proche de l'enfance le sauve de l'ire de tout un chacun, au contraire, il amuse à l'instar d'un "bon sauvage".
C'est une espèce d'Iroquois surgi de ses forêts !
Un personnage que l'on jurerait sorti d'un roman, peut-être à ce propos, vais-je employer votre absence à griffonner quelque intrigue...
J'aime à raconter, il n'est aucune peine, aucun tourment qui ne résistent à l'écriture.
C'est la providence des esseulés...
Monsieur, vous me malmenez avec le sort de vos veuves de marins perdus en mer, je ne comprends goutte à votre indignation, expliquez-vous mieux si vous daignez jeter quelques nouvelles sur le papier à l'intention d'une amie déjà aussi lointaine que ce comptoir de Pondichery où je rêve de m'échapper de ma vie...
Oserais-je un départ à bord de la machine aérostatique, fi quel vilain nom, si chère à la vanité de madame de Polignac ?

votre servante,

Adélaïde



Monsieur de Talleyrand-Périgord à Madame la comtesse de Flahaut
le premier de mai 1783
A Dinan

Madame et ma très chère amie,
le joli mai en cette petite bourgade surgie des eaux comme le plus charmant des mirages !
comme je vous regrette , et comme je vous prie de cesser vos humeurs jalouses et d'accourir sur le sable, la lande , les remparts.
C'est une folie de flatter la vanité féminine mais je vous le déclare, Madame, vous risquez bientôt de me manquer...
Eh bien ? Qu'attendez-vous ? Votre bon époux, Monsieur l'intendant des Jardins du roi,  assisté de la robuste Eulalie qui saura l'escorter en ces beaux endroit, si l'envie lui prenait de se souvenir de sa sinécure, se passera fort aimablement d'une Adélaïde toussant dans son grenier.
Ne peut-il cet honnête homme nourrir en paix les animaux du Jardin royal sans vous conserver dans le devoir conjugal ?
Venez respirez, madame, le vent marin si salubre ! et venez réconforter des rigueurs de sa mission un ami qui se retient à quatre de s'emporter contre son prochain  toujours récalcitrant quand il s'agit de payer ce qu'il doit ...
Vous êtes d'une suspicion exquise envers ces pauvres veuves qui n'ont pas, les malheureuses, le droit de se remettre en ménage, sans preuves de la mort de leurs époux engloutis au profond de l'océan, avec un rude gaillard natif de cette contrée qui m'enchante et me surprend .
Madame, que vous dire d'autre sinon que vous êtes attendue ici avec une impatience qui ne m'est guère habituelle. Votre emportement jaloux si étrange chez une personne de votre bon caractère me dévoile un horizon bien plus enivrant que celui qui mène à Pondichery.
Souffrez , madame , qu'en cette Bretagne farouche, nous nous perdions en nous retrouvant..
 Si les folies vous semblent les choses les plus raisonnables du monde, mon valet viendra sous peu vous quérir ...
Je n'aurai le coeur de vous laisser affronter un voyage en solitaire au fond d'une diligence malpropre. J'ai élu comme villégiature une demeure fort bien bâtie par un de ces corsaires coureurs des mers et pilleurs des navires anglais qui  se font édifier une retraite admirable afin de terminer dans le calme le plus insipide une existence remplie de vacarme.
 Les pelouses descendent en pente douce vers une rivière nourrie du mouvement des marées, nous cheminerons par les allées et vos beaux yeux moqueurs me distrairont de mes dîmes à percevoir et autres corvées .
Vous serez le repos du grave missionnaire...
Ne m'affligez point, madame par un sec refus, vous me décevriez plus que vous ne sauriez jamais le mesurer. Vous me feriez comprendre que vos billets sentaient le théâtre et non la douceur de votre sentiment...

Madame,  je suis votre humble serviteur,

Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord

Madame la comtesse de Flahaut à Monsieur de Talleyrand -Périgord
A Paris, le cinq mai 1783


Monsieur mon ami,

vous n'attendrez plus longtemps je le pense une amie dont la vive compassion vous est acquise.
Votre valet ne toquera point en vain à ma porte.
Votre billet à peine déchiffré, mille choses se bousculent dans ma tête qui se vide.
De grâce, monsieur mon ami, cessez vos doutes, je suis votre servante, votre amie, vous me mandez que la Bretagne m'attend, comment décevoir la Bretagne ?
Je ne réfléchis plus, les coquetteries ne sont point de mon fait, le théâtre n'anime point mon coeur.
J'ai déjà éprouvé assez de tourments pour savoir combien le bonheur est précieux et combien il aime à vous glisser entre les doigts.
Le bonheur, monsieur mon ami, le bonheur nous vient de nous-mêmes et non pas des autres et ne lui permettez pas de fuir lorsque vous êtes assez sage de saisir un pan de son vêtement...
Soyez sûr, mon ami, qu'on croit aux miracles dès qu'on en a besoin.
Or, le miracle, n'est-ce vous ? Le ciel dans la tombe, n'est-ce vous ? Vous aimerez certes ailleurs, il viendra le jour où vous poursuivrez votre chemin et moi le mien, mais, pour l'heure, tout me ramène vers vous et personne sur terre ne m'empêchera le délice d'être secouée d'importance sur les routes cahoteuses qui briseront mon dos jusqu'à votre nid de corsaires.

Monsieur mon ami,
je suis votre servante,
et vous embrasse de tout coeur,

Adélaïde

Le marquis de Montesquiou à Madame la comtesse de Flahaut
A Paris
Huit mai 1783


Eh quoi, Madame,
je viens d'apprendre une nouvelle qui me fâcherait si elle ne m'était assurément colportée par une bouche calomnieuse ou une cervelle étourdie. On raconte, madame, que votre salon est clôt, que vous prenez la clef des champs, que monsieur votre époux reste au Louvre ainsi qu'un veuf de fraîche date, que vos amis se désespèrent et que vous en riez .
Madame, l'âge qui hélas est le mien possède l'amer privilège de vous conseiller une vertu à priori insipide mais pourtant fort utile : la prudence.
Votre bel abbé aux yeux bleus, ce coquin de monsieur de Périgord, joue avec votre tendresse comme un chat affamé épie sa victime naïve.
Prenez-garde, madame ! vous allez vous donner à un ingrat, un avare du sentiment, un libertin tiède,un égoïste invétéré.
Oubliez cette chimère, n'allez point vous égarez dans ce pays de brumes et de pluies, ne délaissez point, je vous en conjure, votre cercle dévoué pour un scandale affiché.
Enfin, je vous aime, madame, et crains pour vous.
Ce sentiment-là me fera peut-être pardonnez ma franchise...

Acceptez, Madame, mes hommages les plus dévoués,


Montesquiou


L'abbé de Périgord à Monsieur le comte de Narbonne
A Dinan, huit mai 1783


Mon ami,

nos petits-déjeuners amicaux me manquent fort en cette région encore frustre quoique attachante.
Ce billet veut témoigner de la gratitude que j'éprouve en songeant à nos liens dotés d'une rare franchise.
Mon ami, voilà ce qui me tracasserait si je n'avais un tempérament très éloigné du vulgaire:
Madame de Flahaut me paraît avoir la tête tournée par je ne sais quel freluquet venu tout exprès d'Outre -Manche exaspérer ma patience.
Je vous aurais une obligeance extrême à m'en dire davantage ...Seule une curiosité de bon aloi m'anime, en douteriez-vous ?

Charles-Maurice de Talleyrand


A bientôt pour la suite du feuilleton que j'ai plaisir à vous écrire,

Lady Alix

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