jeudi 2 juillet 2026

L'art de fêter San Antonio entre le feu et l'eau II :Trilogie de Capri Partie III Chap17

L'art de fêter San Antonio avec le feu et l'eau à la cuisine

Nous étions désormais fixés sur notre sort dans le charmant village d'Anacapri.

Un complot s'était formé et nous devions filer doux, sous peine de perdre l'estime de nos meilleurs amis capriotes,  l'aide des Sirènes et la bénédiction de San Antonio.

L'Homme- Mari me surprend en oubliant de ronchonner à la française !

 Peut-être l'influence italienne  atténue- t- elle  cette manie si répandue chez les maris bien-portants. Au contraire, l'Homme- Mari est ravi de se levers aux aurores, de longer l'exquis chemin de Caposcuro, fleuri d'hortensias démesurés, de respirer la suave effluve du jasmin encore baigné de rosée voguant par-dessus les murs Romains, Grecs, Phéniciens, Atlantes,Capriotes, mais tout simplement solides et harmonieux, de descendre avec prudence l'escalier le plus rude de l'île afin de prouver que notre coeur bat à l'unisson des gens d'Anacapri. 

Quant à ceux du bourg virevoltant de Capri, il est encore de nos jours de bon ton d'observer à leur sujet une réserve  de bon aloi ...

Tout allait ainsi pour le mieux dans le meilleur des mondes, à l'écart des odieux remous guerriers, et des  terrifiants tumultes de ce fol univers, et de notre pays.

En fieffés optimistes, nous mettons notre point d'honneur à ne plus songer qu'au bien-être de nos amis et, en à la bonté à toute épreuve de San Antonio. Ce vaillant créateur de miracles  méritait bien que l'on risque de se casser deux jambes, le cou et un bras en sautillant vers sa chapelle sur les énormes rocs de l'éprouvante Scala Fenicia.

 Refusant de me laisser aller à l'égoïsme invétéré des gens s'épuisant à ne rien faire  sous le prétexte que des vacances,  même fugaces, vous  y obligent, je profite de la sieste de l'Homme- Mari pour rendre aux amis les devoirs coutumiers, soit une promenade entre les venelles, jusqu'au chemin de Capodimonte, où se dresse, célèbre malgré elle, la Villa du bon docteur Axel Munthe. 

Je plains cet ami immatériel troublé dans ses désirs de solitude, de l'afflux de visiteurs passant en troupeau indifférent devant ses précieuses collections, ses objets de prédilection, et accomplissant à la va-vite le tour de son jardin extraordinaire. pour une raison inconnue, une intuition bizarre m'affirme que l'ancien amant de la reine du nord se soucie autant que mes vieilles connaissances en chair et en os, de mes salutations, confidences et bavardages  

 N'est-il finalement le seul sur cette île à comprendre notre sage folie ?  Mieux vaut garder un silence éloquent sur notre fatale obsession d'une maison ruinée qui ne nous ruinera peut-être jamais: la triste perspective en vérité ! Un cri enfantin , clair et strident, m'aide à retomber au milieu de la petite rue piétonne, quasi déserte à cette heure: "Zia !" Et un lutin aux longs cheveux bruns lâche sa trottinette et m'attrape à la ceinture en roucoulant des mots affectueux. Comment  ne pas rayonner quand la plus charmante sirenetta de Capri déferle sur votre mélancolie ?

C'est Stella- Maria, aux neuf étés, la fille de nos amis qui se sont déjà annoncés ce soir; justement, il est urgent que je songe à remplir leurs assiettes,  vais-je m'enquérir des goûts culinaires de ce lutin froufroutant  qui me donne du "Zia" en se précipitant dans mes bras comme si je venais d'apparaître après un exil de dix années? impossible ! Le lutin est reparti  en agitant ses bras à l'instar d'une mouette dansant sur la mer. 

A sa place, son père, le musicien , l'écrivain, le créateur Arturo, notre premier ami  rencontré sur l'île, m'assourdit d'un déluge de douces paroles, il a lu dans mes pensées, et me supplie de ne rien préparer, ce qui veut dire exactement le contraire en langage capriote courtois.

"Mais non, carissima,  ne préparez rien, ne vous donnez aucune peine, nous venons pour la simple joie de vous retrouver en famille, et de savourer la fraîcheur du soir sous vos citronniers, la nourriture ne compte pas face à notre amitié !"

Je promets de sustenter cette famille délicieuse de rosée vespérale et de nectar céleste, et continue mon chemin en tentant de me souvenir du meilleur traiteur d'Anacapri. La situation est grave  et l'Homme- Mari  qui ne se doute de rien ! Notre cuisine est parfaite en soi, ses placards dégoulinent de bizarres instruments, mais son four ne marche pas,  mes talents ménagers sont nuls, et l'Homme- Mari ne déteste rien tant que de se mettre aux fourneaux en vacances.  Heureusement, le jeune Capo du Bar Grotta Azzurra me prend en pitié, il se souvient de moi, et compatit à mon sort, mes obligations sont terribles, il le sait et me conseille de réchauffer d'excellents Raviolis Capresi,

 "Tous les gens d'ici en raffolent ! cela ne ressemble en rien à des raviolis ordinaires, vos amis vous béniront ! Venez  tout à l'heure, ne vous préoccupez pas de détails aussi insignifiants. Pensez à San Antonio, il vous aidera à choyer vos amici capresi, sa gratitude vous est déjà acquise ... Le prix ? Cela dépend du poids... Vous ne pensez pas que vos amis auront très faim ? Détrompez-vous, les gens d'ici dévorent leurs raviolis, vous ne pouvez les affamer, cara signora, tout le monde n'est pas frugal comme vous, et votre mari ?

 Vous voyez ! Lui aussi mangera beaucoup de raviolis capresi ! "

Que ne ferait-on pour satisfaire l'appétit de "veri capresi "et d'un Homme- Mari bien-aimé ? sans oublier San Antonio dont c'était certainement le plat favori ... Toutefois, en dépit de ce choix admirable, une confuse crainte m'envahit, malgré la chaleur de cet après-midi; n frisson glacé me saisit.. Quelle  obscure fatalité ne se niche -telle au creux des roches miroitantes qui me narguent sur le si charmant chemin de ronde surmontant Anacapri vers la tumultueuse piazza Vittoria ?

 Un mouvement de foule au pied du "Seggiovia", chargé de hisser à la cime du Monte Solaro des paresseux jouant aux intrépides me force à réclamer mon droit pour la traversée houleuse de la piazza. Ce rendez-vous des mini-bus, des taxis, des touristes effarés, des Capriotes désinvoltes, et des chats horrifiés par ce tapage humain me donne le vertige, où suis-je ? Pourquoi  m'enchaîner à cet amas perpétuel de rêves, d'espoirs, de visions d'une île reléguée dans les limbes du passé ?

 Jamais le fantôme qui réalisa le prodige de m'envoyer une lettre datée d'un autre siècle, ne s'égarerait en ces lieux voués au tourisme aveugle, celui qui  ne regarde que le drapeau de son guide ou le dos du voisin...,Une irrépressible montée de nostalgie m'incite à m'élancer au pas de course vers la boutique éloignée et paisible tenue avec amour par le père et sa fille, à une encablure du jardin de la Villa San Michele; là où sommeille le Sphinx de granit rose aux pouvoirs toujours vifs sur son parapet...

Bousculant d'inoffensifs voyageurs, les larmes aux yeux, je me hâte comme si tous les Carabiniers de Capri étaient déterminés à me jeter sur le premier bateau en direction de Naples ou Palerme, un dernier "mi dispiace" et  j'entre la respiration coupée. Je récolte aussitôt un cri de joie, et le cercle chaleureux se reforme en un clin d'oeil. Salvo officie en solitaire, sa charmante aide Laura en profite  pour m'embrasser en  abandonnant  en mon honneur son repassage de robes milanaises splendides, 

" Che bello ! si, cara Signora,  ecco qua, le choix de Giulia pour le défilé,  che peccato ! vous ne pouvez vraiment pas applaudir votre jeune amie; la mariée de septembre ? Nous vous regretterons tant ! Ce sera si beau, et accompagné de musique française ..."

Hélas ! nous nous défilons pour ce défilé, dictature des vols oblige, et aussi arrivée de notre propriétaire, après tout, le rôle d'un propriétaire reste d'occuper sa propriété .. 

"Trouvez- nous une niche à chiens ou une cabane de berger, et nous resterons, sauf  si même ce genre de logis risque  d'atteindre le prix des palais sur le continent ..."

Laura m'approuve : "Vous êtes à Capri ..." 

Que répondre à cette maudite affirmation, ritournelle écorchant nos oreilles depuis huit années  d'espérance déçue ...

 La jeune mariée de septembre, et sa mère nous rejoindront d'ici peu.

Laura sa récréation achevée me laisse bavarder avec mon vieil ami Salvo.

" Giulia est nerveuse, San Antonio ? Non ! La sfilata, le défilé l'obsède, elle désire la reconnaissance  de son travail,  et de sa défense de l'ancienne et mythique sprezzatura, la désinvolture capriote,,,  Mais, comme c'est une amie du Parrocco qui l'a mariée, elle suivra la procession avec son époux, seulement à la fin, quand le Saint semble si content de se reposer, trois heures de balade et une pluie de bénédictions, à son âge, cela fatigue !

 Vous, cara amica, avec votre mari, soyez  demain soir devant l'église, nous vous donnerons le pain béni. Et ensuite,  la danse ! l'orchestre s'installe juste devant le porche, c'est très commode, les enfants se tortillent des heures avant  sur la  petite place. San Antonio apporte la joie dans nos foyers... Vous dînez à la maison, quand ? Flavia décidera, vous savez ici, les femmes règnent sur notre rocher... 

Mais  moi je travaille ici et au jardin, surtout au jardin. Auriez-vous oublié que notre jardin  l'emporte sur presque tous les autres ?

 Et sans l'armée de jardiniers du parc d'en face ! Moi, je soigne, je nettoie, je nourris, j'arrose, j'arrache, je me casse le dos et voyez mes mains ! et dire que ce sont ma femme et ma fille qui se ruinent chez la manucure ! Pas vous ? Non, vous attendez mieux pour la ruine, toujours la maison d'en bas ? Priez San Antonio ! Je ne vois aucune autre solution, vous avez eu raison de venir spécialement en son honneur, notre Saint Patron vous le revaudra, l'ingratitude n'est pas de son domaine, dai ! qu'est-ce que cette mine triste ? Et pâle, vous avez trop de pluie dans votre région, demain soir, ou après-demain, ma femme vous cuisinera un menu qui vous revigorera, en réalité,  

 L'ami Salvo , solide et généreux, dissipe aussitôt les ombres nées en chemin, en reprenant le fil de notre éternelle conversation sur l'état de nos coeurs, la beauté  de Capri. et les malheurs du monde.  Voici que San Antonio ne tarde pas à se glisser dans nos propos relevés d'une véhémence proprement capriote.

"Bien sûr, vous descendrez à l'aube jusqu'à la chapelle avec votre mari, ensuite, je vous conseille de remonter, c'est moins périlleux et surtout moins inutile que  de continuer vers le port, votre mari détestera cette aventure, moi en tout cas, je ne suivrai jamais Flavia sur ces énormes marches usées, glissantes, dangereuses. 

Non, ne soyez pas tentés tous les deux, je reconnais que  la vue vous ensorcelle, que le golfe scintille comme de la soie, tant pis, remontez au plus vite ! Vous devez absolument assister au début du spectacle, la Banda Musicale, commandée à Massa Lubrense, la plus ancienne,   la meilleure, resplendissante, et parée de costumes magnifiques, défilera à partir de 10 heures du matin, et se répandra sur les escaliers, les venelles, et la via Giuseppe Orlandi, la via principale, gare aux touristes s'ils osent lui faire obstacle ! 

La Banda Musicale ranime notre joie d'enfant, et émerveille les petits, c'est notre citta qui renaît, malgré le tourisme de masse, les siècles, les guerres, les souffrances, la musica célèbre notre amour à la fois pour San Antonio et pour notre communauté, notre grande famille ... 

Vous comprenez, cara amica ? 

 Et reposez-vous, tout Anacapri prendra des forces, les magasins seront fermés, les gens à la sieste ou en train de se faire beaux pour la procession, ou à la messe, à 11 heures, puis à 18 heures, vous entendrez les campanelles, impossible de lutter, elles tinteront de manière à aller chercher les âmes de nos ancêtres, et la fanfare éclatera  quand San Antonio surgira, porté sur son trône d'or par les plus robustes d'entre nous.

 La confrérie s'alignera, en blanc et bleu, ensuite, les enfants, la petite Stella-Maria et ses amies qui ont fait leur confession au printemps, ensuite, tout le monde,  même les chiens, sauf les chats qui sont les plus sages. Ils surveilleront cette agitation du haut  des murs et des toits, je voudrais bien être un chat pour échapper à cette liesse, et m'occuper de mon jardin qui exige de boire matin et soir ..."

 J'aime écouter Salvo, je suis émue, ranimée, même sans la musica tant vantée... 

A cet instant déferlent mère et fille, belles et lisses, sublimes de raffinement fleuri ( à la mode milanaise ou capriote ?) et de gentillesse spontanée.

On m'embrasse et on m'interroge, et le refrain de chanter:

"San Antonio ? Vous êtes de retour pour lui ! Que c'est bien, il vous récompensera, carissima, demain, ah, vous savez déjà, attention, chaussez- vous solidement, et couvrez-vous, le soleil vous brûle même à l'aube sur cette Scala Fenicia, malheureuses filles d'Anacapri qui pieds nus, hissaient leurs fardeaux en des époques où le Donne comptaient moins qu'un âne ! "

Je jure que seule une catastrophe nous ôterait le courage et la ferveur de sentir battre le coeur d'Anacapri en cette chapelle dédiée à son  carissimo Patrono, impossible n'est pas français, et notre affection envers Capri touche également les rocs frappés de lumière féroce entassés sous le doux nom d'escalier phénicien.... 

"Après-demain soir, vous dînez à la casa ! il faut que vous admiriez mon jardin qui m'éreinte ! Salvo ne mesure pas la peine que je me donne ..."

Salvo esquisse une subtile grimace à ces mots péremptoires.., Cette subtile passe- d'armes s'envole dans le flot de remerciements, congratulations, et nouvelles embrassades, le savoir-vivre en Italie du sud  gouverne encore la vie, et c'est tant mieux.

Sur le chemin du retour, je me souviens de mes invités du soir, et des sublimes Raviolis Capresi que l'Homme- Mari inspecte d'un oeil inquiet.  Il n'est plus temps de s'interroger sur les vertus de ce plat local, le temps suspendu galope soudain et nous voici installés sous la loggia, couvant Stella-Maria étendue entre les deux citronniers. 

L'Homme-Mari me lance un regard rassurant, le plat de raviolis a très bonne mine et se réchauffe piano piano ... Non, pas de conseils à quémander à  la belle Léna ! un Français est capable de surveiller des raviolis, fussent-ils exotiques, sans l'aide d'une mamma, aussi sympathique et accorte soit-elle .

Plaisanteries, nouvelles, confidences fusent, le vin du Vésuve monte à la tête, la nuit valse lentement sur les bosquets de la montagne, et l'étoile du berger  nous sourit comme une heureuse promesse. or, voilant la beauté suave du ciel pur, une odeur d'incendie trouble les senteurs sucrées du buisson de jasmin... un appel retentit, et encore un autre, deux enfants sur trois s'inquiétent de leurs parents indignes, encore en villégiature à Anacapri, sous un prétexte qu'ils s'imaginent, bien à tort, des plus fallacieux.

 Du coup, la grâce à la magie de ces "chiame -video", la conversation roule en français, en anglais, en italien, et comble de l'attendrissement, notre petite de bientôt sept étés fait admirer un  chevalier Jedi en peluche à Stella- Maria  aux anges. L'art de créer des liens emprunte des voies parfois déconcertantes ...

L'excitation s'apaise, je m'apprête à servir les mirobolants raviolis cuisinés avec maestria par une véritable mamma,  quand un nuage de fumée déferle sur nos têtes.

"Le feu ! il y le feu, ma Mamilla ! Aiuta !"hurle Stella- Maria en bondissant au fond du jardinet.

Elle a raison !

"Ciel ! Nous brulons !"

Les deux maris se précipitent, maudits raviolis !  sous la force du traître gaz,  les belles spécialités capriotes se sont métamorphosées en un épouvantable brouet charbonneux...

Impavide et amusée, Léna récite la prière de San Antonio:

"o San Antonio,

modello di grande santtità, 

 aiuttami à vivere da vero cristiano, fedela alla grazia 

e alla promesse del mio batessimp

Tu vedi quando sono le difficoltà...."

"Tu vois, cara amica, San Antonio a éteint l'incendie, maintenant, qu'allons-nous manger ce soir ?"

"Des glaces !" dis- je d'une voix mourante.

Sur ce,  l'effrontée et radieuse Stella- Maria  me demande la permission de se rafraîchir, et je la guide gentiment à la salle de bain des invités, sur le lavabo un joli savon parfumé lutte contre les relents flottant encore dans le logis. 

"Zia, dit-elle, je viens de faire ma confessionne ! que c'est difficile d'inventer des péchés ! Tu y arrives  toi ? "

 Je lui affirme que rien n'est plus simple, et à tout âge, et la laisse se divertir les mains jouant avec l'eau .

Incapable de croire en une autre péripétie, j'invite les amis à oublier l'incident sur les bancs du jardin, Léna et Arturo n'en peuvent manifestement plus de rire.

"J'adore les soirées chez vous, il se passe toujours quelque chose de drôle ! mais brûler des raviolis, c'est un exploit ! vous les aviez mis dans de l'eau au moins ?"

 L'Homme- Mari.perd son sang-froid: "De l'eau ?"  répète- t-il sombrement.

et d'avouer qu'il n'y a pas songé une seconde ...

 De l'eau ! les raviolis capresi ont besoin d'eau !

 Mais, oui, de l'eau, je nous vois toujours entourés d'eau ...

Peut-être serait-il judicieux d'apprendre par coeur la magnifique prière à San Antonio,  quelque intuition m'assure que je vais avoir besoin de l'aide du Saint Patron d'Anacapri ...

A très bientôt pour la suite de la fête de San Antonio, 

 Nathalie- Alix de la Panouse ou Lady Alix

 Chroniques littéraires et capriotes 

 Trilogie de Capri: " La maison ensorcelée"

 Roman épistolaire: "Les amants du Louvre"





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